Accueil > Revues > Biologie et recherche > Annales de Biologie Clinique > Texte intégral de l'article
 
      Recherche avancée    Panier    English version 
 
Nouveautés
Catalogue/Recherche
Collections
Toutes les revues
Médecine
Biologie et recherche
Annales de Biologie Clinique
- Numéro en cours
- Archives
- S'abonner
- Commander un       numéro
- Plus d'infos
Santé publique
Agronomie et Biotech.
Mon compte
Mot de passe oublié ?
Activer mon compte
S'abonner
Licences IP
- Mode d'emploi
- Demande de devis
- Contrat de licence
Commander un numéro
Articles à la carte
Newsletters
Publier chez JLE
Revues
Ouvrages
Espace annonceurs
Droits étrangers
Diffuseurs



 

Texte intégral de l'article
 
  Version imprimable

Stratégie de dosage de la ferritine sérique chez les femmes de 16 à 45 ans dans les centres d’examens de santé


Annales de Biologie Clinique. Volume 58, Numéro 1, 61-70, Janvier - Février 2000, Articles originaux


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Y. Spyckerelle, J. Steinmetz, B. Fournier, M. Boulangé, J.-P. Giordanella, Centre technique d’appui et de formation des centres d’examens de santé (Cetaf), 2, avenue du Doyen-Jacques-Parisot, 54500 Vandœuvre-lès-Nancy.

Résumé : Même dans les pays à haut niveau socio-économique, la carence en fer est largement répandue chez les femmes en âge de procréer. Cependant, son dépistage systématique par une mesure de la ferritine sérique n’est guère envisageable en raison des coûts induits. Aussi, une stratégie de dosage est-elle proposée à partir d’une étude réalisée chez 6 098 femmes de 16 à 45 ans venues passer un examen périodique de santé. Cette stratégie est basée sur des résultats biologiques (hémoglobine, VGM, RDW, GGT, ALAT) et sur des questions simples concernant le don du sang, le pays de naissance et le mode de contraception. Elle permet de déclencher un dosage de ferritine chez 64 % des consultantes dont 23 % sont en hypoferritinémie (< 20 mg/l).

Mots-clés : Ferritine – Préménopause – Carence en fer – Prévention.

Illustrations

ARTICLE

Les aspects épidémiologiques de la carence en fer dans les pays en voie de développement font toujours l'objet de nombreuses publications. Il peut paraître paradoxal de parler de carence dans les pays à haut niveau socio-économique où l'abondance est la règle. Ce paradoxe, souligné par Serge Hercberg [1], fait suite tout d'abord à un équilibre en fer modifié au cours des dernières décennies, lié à une diminution des dépenses énergétiques et à la structure de l'alimentation, ayant pour corollaire une baisse de la quantité en fer de l'alimentation ; ensuite, l'évaluation du statut en fer est plus précise, en particulier avec l'introduction du dosage de la ferritine sérique en 1975 ; enfin, les concepts concernant les maladies et les états de carence ont évolué.

Les études épidémiologiques récentes explorant le statut en fer des adultes en France montrent que la déficience en fer est largement répandue chez les femmes non ménopausées et chez les enfants [2-4]. Dans l'étude Epifer concernant les femmes en âge de procréer, 23 % ont une déplétion totale des réserves en fer [5]. Cette situation, outre le risque d'évoluer vers une anémie ferriprive franche, n'est pas sans conséquence sur la santé, compte tenu du rôle du fer dans de nombreuses fonctions métaboliques [5].

La recherche d'une carence martiale par le dosage de la ferritine sérique lors d'un examen périodique de santé, en particulier dans les centres d'examens de santé, peut paraître ainsi justifiée. Toutefois, pour des raisons économiques, un dépistage systématique n'est guère envisageable et n'est pas recommandé par les Références médicales opposables (n° 52) ; il convient dès lors de définir une stratégie de dosage de la ferritine sérique afin d'optimiser son indication pour un meilleur rapport coût/efficacité.

L'objectif de ce travail était de définir les critères de décision, simples et pertinents, parmi l'ensemble des indicateurs socio-économiques, cliniques et biologiques recueillis lors de l'examen de santé, permettant d'identifier chez les femmes de 16 à 45 ans celles pour lesquelles un dosage de la ferritine sérique apporterait une information utile pour mieux appréhender le risque de carence martiale.

Population et méthodes

Population étudiée

L'étude porte sur un échantillon de 6 098 femmes âgées de 16 à 45 ans (âge moyen 31,7 ans ± 8,4 ans), volontaires, examinées dans les centres d'examens de santé (CES) retenus pour l'étude, au cours du 4e trimestre 1997 et du 1er trimestre 1998. Les femmes enceintes ou ayant une supplémentation martiale en cours ont été exclues de l'étude. La population fréquentant les centres d'examens de santé est une population volontaire, appartenant au régime général de l'Assurance Maladie, dont les caractéristiques socio-démographiques diffèrent de celles de la population générale [6]. En effet, la répartition socio-professionnelle montre une absence du groupe des agriculteurs et, après 30 ans, une sous-représentation des femmes sans activité professionnelle par rapport aux données de l'Insee et une sur-représentation des employées.

Les données recueillies

Les données suivantes ont été collectées : la date de naissance, le pays ou le département de naissance, la situation familiale et le nombre d'enfants, la catégorie socioprofessionnelle (code Insee) et la situation sociale au moment de l'examen de santé ; l'anamnèse médicale s'est attachée à recueillir par questionnaire la notion d'apports en fer insuffisants ou de pertes excessives, d'épisodes infectieux ou inflammatoires au cours du mois précédent pouvant interférer sur le résultat de la ferritine sérique. Les paramètres biologiques suivants ont été mesurés : la numération globulaire et la morphologie globulaire si nécessaire, la concentration en hémoglobine, l'hématocrite, les indices globulaires (volume globulaire moyen : VGM, teneur globulaire moyenne en hémoglobine : TGMH) et l'indice de distribution des globules rouges (RDW), les enzymes hépatiques (GGT, ASAT, ALAT) et la ferritine sérique.

Un regroupement par pays de naissance a été réalisé pour distinguer les sujets nés soit en France, soit dans les pays du pourtour méditerranéen, soit dans d'autres pays.

Dans le cadre de cette étude, tous les CES participants ont utilisé pour le dosage de la ferritine sérique la même méthode immunoenzymatique standardisée avec le matériel de référence OMS 80-602 (réactifs Abbott, appareil IMX ou Axsym). L'utilisation d'un sérum de contrôle identique a permis d'évaluer la précision et l'exactitude des résultats. Le coefficient de variation intersérie est inférieur à 5,5 % et le biais est inférieur à 6 % pour une valeur de 20 µg/l. Les constantes hématologiques ont été mesurées sur des systèmes propres à chaque laboratoire. Les activités enzymatiques ont été mesurées à 37 °C avec des méthodes standardisées adaptées sur des systèmes de biochimie différents et soumises à un contrôle de qualité commun et au contrôle de qualité Asqualab (Issy-les-Moulineaux, 92130).

Chez les sujets présentant une ferritine sérique inférieure à 20 µg/l, la prise en charge de l'hypoferritinémie par le médecin traitant a été appréciée par un questionnaire adressé au médecin traitant et, en cas de non-réponse de ce dernier, à la patiente.

Les données collectées par chaque centre d'examens de santé ont été transmises sur support informatique au Centre technique et de formation des centres d'examens de santé (Cetaf) pour la constitution du fichier national et l'analyse statistique (avis de la CNIL n° 997022).

Analyses statistiques

Les analyses ont été réalisées au Centre technique d'appui et de formation des centres d'examens de santé avec le logiciel BMDP version Dynamic (BMDP Statistical Software Ltd, Cork, Irlande). Les variables, qui présentaient en analyse univariée une association statistique à l'hypoferritinémie, ont été simultanément étudiées dans un modèle de régression logistique. La recherche d'une stratégie optimale de mise en place du dosage de la ferritine sérique a été réalisée dans un échantillon de population choisi de manière aléatoire, réunissant les deux tiers de l'échantillon global. Le tiers restant a été utilisé pour valider le modèle. La probabilité d'être en hypoferritinémie a été calculée à l'aide de l'équation suivante :

P (ferritine < 20 µg/l) = 1/1 + expF (paramètres)

où F (paramètres) est une combinaison linéaire des variables du modèle.

Deux valeurs seuils minimale et maximale de cette probabilité ont été définies, basées sur les sensibilité et spécificité optimales (95 et 90 % respectivement).

Résultats

Description de la population

La population étudiée se compose de 1 539 femmes de 16 à 24 ans, 2 002 de 25 à 34 ans et de 2 557 de 35 à 44 ans inclus. Les caractéristiques socio-démographiques de la population étudiée sont présentées par tranche d'âge dans le tableau 1. Chez les femmes non ménopausées (soit 98,8 % de la population), la contraception orale est utilisée par 50 % des femmes de moins de 34 ans. Après 35 ans, 26 % des femmes sont porteuses d'un stérilet.

Dans la population étudiée, 9,7 % des femmes déclarent faire un régime alimentaire quel qu'il soit, 26,5 % être buveuses habituelles de thé, 2,9 % avoir fait un don de sang au cours des trois derniers mois ; près de 2 % ont subi une intervention chirurgicale depuis moins de trois mois ; 2,9 % signalent des saignements chroniques de la sphère ORL ou encore de la sphère digestive ; 28,2 % se plaignent de menstruations abondantes et 17,3 % de menstruations hémorragiques ; enfin 3,8 % prennent régulièrement des anti-inflammatoires ou des salicylés.

Fréquence de la carence martiale

Dans l'échantillon des femmes âgées de 16 à 44 ans, 1 652 sujets (27,1 %) présentent une carence martiale définie par une ferritine sérique inférieure à 20 µg/l et 15 % ont une ferritine inférieure à 12 µg/l, valeur-seuil pour laquelle les réserves en fer sont épuisées. La fréquence de la carence martiale en fonction des caractéristiques de la population est présentée par tranche d'âge dans le tableau 2. Cette fréquence est plus importante chez les jeunes femmes de moins de 25 ans (31,1 %) que chez les femmes plus âgées (23,4 % à 27,5 % respectivement) ; elle est majeure chez les femmes originaires du pourtour méditerranéen. En particulier, chez les moins de 35 ans nées dans ces régions, la carence martiale est deux fois plus fréquente que dans la population du même âge née en France. Elle varie selon le nombre d'enfants et la situation socio-professionnelle.

La carence martiale touche près de 60 % des femmes qui ont fait un don de sang au cours des trois derniers mois et sa fréquence est liée au mode de contraception et à l'abondance des règles (tableau 2). Les buveuses de thé présentent plus souvent également une hypoferritinémie (29,6 % versus 26,2 %).

Nous n'avons pas observé de liaison entre les notions d'épisodes infectieux ou inflammatoires récents, de prise régulière d'anti-inflammatoires ou de salicylés et l'hypoferritinémie. Les notions de régime alimentaire, d'intervention chirurgicale récente, de saignements chroniques ORL ou digestifs, ne sont pas associées de façon statistiquement significative à la carence martiale.

Par ailleurs, 552 femmes (9,1 %) présentent une anémie définie par une concentration en hémoglobine inférieure ou égale à 120 g/l ; 218 (3,6 %) ont un VGM inférieur ou égal à 80 fl et 290 (4,8 %) ont une hypochromie (TGMH < 26 pg). L'association de ces trois critères qui définissent une anémie microcytaire hypochrome est observée chez 134 consultantes (2,2 %). Parmi celles-ci, 113 ont en outre une ferritine inférieure à 20 µg/l.

Facteurs associés à la carence martiale

Le tableau 3 résume les résultats de la régression logistique effectuée sur l'échantillon de femmes non ménopausées. Seuls les facteurs contribuant au modèle logistique (p < 0,001) sont présentés. On trouve une plus grande probabilité de présenter une hypoferritinémie chez les jeunes femmes de 16 à 25 ans, et celles nées hors de France ; la probabilité d'être en carence martiale est multipliée par 4,5 chez les femmes ayant fait un don de sang récent ; elle est liée au mode de contraception et aux caractéristiques des menstruations : ainsi les femmes ayant un stérilet ont 2,4 fois plus de risque de présenter une carence en fer que les femmes sous pilule contraceptive.

Stratégie de mise en place du dosage de la ferritine sérique

L'échantillon sur lequel a été établie la stratégie porte sur 5 910 femmes âgées de 16 à 45 ans, non ménopausées. Le modèle a été construit sur le groupe I comprenant 3 941 femmes et validé sur le groupe II en comprenant 1 969. Dans chacun des groupes ont été exclues les femmes qui avaient fait un don de sang au cours des trois derniers mois (soit respectivement 119 et 58), puis celles qui présentaient une anémie microcytaire hypochrome (soit respectivement 87 et 41). La fréquence des sujets en hypoferritinémie ne différait pas significativement dans les deux groupes.

Pour chaque sujet du groupe I, la probabilité d'être en hypoferritinémie a été calculée à partir d'un modèle logistique basé sur 8 variables explicatives dont 5 biologiques. La liste des variables, les coefficients multiplicatifs et la valeur de la constante sont indiqués dans le tableau 4. La distribution des probabilités d'être en hypoferritinémie issues du modèle de régression logistique développé sur ce groupe est représentée dans la figure 1. Elle présente une asymétrie positive de 1,48 et 95 % des sujets ont une probabilité d'être en hypoferritinémie comprise entre 0,06 et 0,70. La figure 2 présente les courbes de sensibilité et de spécificité obtenues pour 40 valeurs de probabilité. La stratégie de mise en place du dosage de la ferritine est basée sur le choix de deux valeurs seuils de la manière suivante : une valeur seuil minimale en dessous de laquelle la probabilité d'être en hypoferritinémie est faible ; cette valeur seuil a été choisie pour une sensibilité égale à 95 % ; une valeur seuil maximale au-delà de laquelle la probabilité d'être en hypoferritinémie est élevée ; cette valeur seuil a été choisie pour une spécificité égale à 90 %. Les limites de probabilité retenues sont de 0,11 et 0,39. Ainsi, lorsque la probabilité d'être en hypoferritinémie est inférieure ou égale à 0,11, le sujet est classé normal par le modèle et le dosage n'est pas réalisé. Lorsque cette probabilité dépasse 0,39, le sujet est classé en hypoferritinémie par le modèle et le dosage n'est pas réalisé. Le dosage est réalisé lorsque cette probabilité est comprise entre 0,11 et 0,39. Le tableau 5 montre la répartition, par classe de ferritine sérique, des sujets en fonction des deux valeurs seuils fixées ci-dessus. Le dosage n'est pas réalisé lorsque la probabilité est inférieure ou égale à 0,11, soit chez 624 sujets (16,7 %) ; ce qui exclut 43 femmes qui sont en hypoferritinémie (< 20 µg/l), dont 7 présentent une carence martiale importante (< 12 µg/l). De la même manière, le dosage n'est pas réalisé lorsque la probabilité est supérieure à 0,39, soit chez 581 sujets (15,6 %), ce qui est justifié pour 53,9 % d'entre elles, dont près des deux tiers présentent une ferritine effondrée (inférieure à 12 µg/l). Le nombre de dosages à effectuer dans le groupe I est donc de 2 530. La proportion exacte de dosages à mettre en place, compte tenu de l'exclusion des femmes ayant fait un don de sang au cours des trois derniers mois et de celles présentant une anémie hypochrome microcytaire est de 2 530/3 941, soit 64,2 %.

La validation du modèle dans le groupe II indique que la proportion de dosages à réaliser est de 64,8 %. Un test de comparaison des proportions de dosages à réaliser dans les groupes I et II ne montre pas de différence significative.

Un deuxième modèle basé uniquement sur les cinq variables biologiques a également été testé : les coefficients correspondant aux paramètres concernés sont indiqués dans le tableau 4. Pour des valeurs seuils de probabilité de 0,12 et 0,34 correspondant aux mêmes sensibilité et spécificité que précédemment, le nombre de dosage est égal à 2 548.

Prise en charge des hypoferritinémies

Une information sur les suites données à cet examen a été obtenue chez 59,7 % des consultantes auprès du médecin traitant et le cas échéant auprès de la consultante à l'aide d'un questionnaire spécifique à l'étude. Le taux de réponses sur les suites données varie avec l'âge : il y a moins de retour d'information chez les plus jeunes que chez leurs aînées (49,7 % versus 66,9 %). Ce taux est comparable entre les femmes d'origine étrangère et les femmes nées en France. Il varie avec la situation professionnelle : il y a moins de retour d'information chez les femmes en situation de précarité (chômage, RMI, stagiaires) que chez celles exerçant une activité professionnelle ou au foyer, après ajustement sur l'âge (51,8 % versus 64,5 %). Enfin, par rapport au degré de carence martiale, le retour sur le suivi est meilleur quand la ferritine est effondrée (< 12 µg/l : 62,3 % versus 56,5 %).

Parmi celles pour lesquelles une information sur le suivi est disponible, 88 % ont eu une consultation médicale ; chez ces dernières, des examens complémentaires à visée étiologique (excluant les dosages de contrôle du statut martial) ont été réalisés dans 20 % des cas, le plus souvent chez les femmes les plus âgées ; enfin un traitement a été prescrit dans 81,8 % des cas.

Discussion

La carence en fer est l'une des carences les plus répandues tant dans les pays industrialisés que dans les pays en voie de développement. Trois stades de déficience en fer sont généralement décrits [7]. La simple déplétion des réserves tissulaires en fer sans déficit de l'érythropoïèse se caractérise par une baisse isolée de la ferritine : inférieure à 20 µg/l pour certains [8], à 15 µg/l [4, 9, 10], ou à 12 µg/l [2]. La déplétion des réserves tissulaires avec déficience de l'érythropoïèse s'accompagne d'une baisse de la saturation de la transferrine, d'une diminution de la ferritine érythrocytaire, d'une augmentation de la protoporphyrine érythrocytaire, d'une augmentation du récepteur soluble de la transferrine, d'une baisse de la sidérémie, et d'une perturbation des paramètres érythrocytaires classiques (VGM, TGMH). Enfin le troisième stade correspond à l'anémie ferriprive où la chute du taux d'hémoglobine en dessous du seuil limite de 120 g/l chez les femmes et de 130 g/l chez les hommes fait reconnaître l'anémie.

La principale observation de cette étude est la grande fréquence, 27,1 %, dans la population de femmes en âge de procréer, de la carence martiale définie par une ferritine sérique inférieure à 20 µg/l. Cette carence martiale est étroitement associée à l'âge, aux pays de naissance, aux modes de contraception et aux paramètres hématologiques. La limite choisie pour caractériser la déficience en fer a été fixée à 20 µg/l pour la ferritine sérique car les objectifs de ce travail appliqués aux centres d'examens de santé étaient de dépister les sujets à risque de déficience en fer au stade préclinique et non pas de poser un diagnostic de carence avec une concentration inférieure à 12 µg/l, traduisant une disparition totale des réserves en fer de l'organisme [8].

Cette étude repose sur un échantillon de femmes volontaires examinées dans le cadre d'un examen de santé périodique qui n'est pas représentatif de la population générale. La répartition par tranche d'âge indique une sous-représentation des plus jeunes où la fréquence de la carence est plus élevée. Toutefois, malgré ces réserves, nos résultats sont proches de ceux observés par ailleurs, tant en France que dans d'autres pays industrialisés [2, 4, 10, 12, 13]. Ainsi, 22,7 % des femmes de 35 à 60 ans participant à l'enquête Suvimax présentent une déficience en fer définie par une ferritine inférieure à 15 µg/l [4]. Dans l'enquête réalisée dans le Val-de-Marne et portant sur un échantillon aléatoire de 1 200 femmes, 7 à 15 % selon l'âge ont une ferritine inférieure à 12 µg/l [2]. Selon une étude conduite au Danemark, 17,2 % des femmes de 30 à 40 ans ont des valeurs de ferritine inférieures à 15 µg/l [10]. Les études menées dans les CES de la région parisienne indiquent une plus grande fréquence de carence en fer chez les enfants nés de parents émigrés [12]. Il est probable que les femmes d'origine méditerranéenne et africaines sont plus souvent en carence martiale que les femmes d'origine nordique en raison d'une ménarche précoce, d'un nombre d'enfants plus élevé et d'habitudes alimentaires différentes.

Les différences déjà observées chez les femmes selon l'âge sont liées au statut hormonal [9-11]. Dans notre échantillon de 16 à 24 ans, le risque d'avoir une carence en fer est multiplié par 1,6 fois par rapport au groupe de femmes de 25 ans et plus, toutes autres caractéristiques étant égales par ailleurs. Les menstruations abondantes ou hémorragiques sont également des facteurs de variations significatifs. Ce risque de déficience en fer est la conséquence de pertes menstruelles qui correspondent à environ 50 ml par mois, augmentant les besoins de 50 % par rapport aux hommes. Les menstruations étant un facteur majeur pour expliquer la fréquence et l'intensité de la déficience en fer de la ménarche à la ménopause, les valeurs de la ferritine observées chez les femmes non ménopausées ne peuvent donc pas être considérées comme des valeurs « normales » ou de référence et ne sont pas utilisables pour l'interprétation clinique. Il faudrait pour cela se reporter aux valeurs observées chez les femmes ménopausées [14].

Le mode de contraception a également un effet important sur la concentration en ferritine sérique : dans notre échantillon, la carence en fer est observée chez 38 % des femmes porteuses d'un stérilet, mode de contraception connu pour augmenter les pertes menstruelles alors qu'elle atteint seulement 19 % des femmes sous contraceptif oral. Ces résultats vont dans le même sens que ceux observés encore récemment dans l'étude Suvimax [4].

L'influence du don du sang sur la concentration en ferritine a été évaluée [11, 15]. Dans une population australienne, l'âge de la femme explique 4,1 % de la variabilité totale de la ferritine (calculée à partir d'un modèle de régression multiple), le don du sang en explique près de 15 %. Chez l'homme, ces pourcentages de variabilité sont respectivement de 7,5 et 30 % [11]. Dans notre population, près de 59 % de l'échantillon total et 71 % des femmes de moins de 25 ans qui ont fait un don du sang au cours des trois derniers mois ont une ferritine abaissée et elles ont 4,5 fois plus de risque d'être en carence en fer que celles qui n'ont pas fait de don. Les femmes en âge de procréer donneurs de sang représentent un groupe à haut risque de carence en fer, malgré la faiblesse numérique de ce groupe.

Certains éléments en faveur de pertes excessives de fer tels qu'une intervention chirurgicale, des saignements chroniques ORL ou digestifs, la prise de médicaments anti-inflammatoires ou salicylés, ces données étant recueillies par questionnaire, ne sont pas associés à une carence en fer dans notre étude. La question sur la notion d'intervention récente s'avère ici peu pertinente du fait de la diversité des interventions et de la mauvaise appréciation des pertes réelles de sang.

Les enquêtes alimentaires, rares et de méthodologies diverses, indiquent des apports en fer en moyenne de 10 à 15 mg/j chez les femmes. Il apparaît ainsi au regard des études de consommation qu'une majorité des femmes en âge de procréer ou des femmes enceintes ont des apports inférieurs aux recommandations [7]. Dans ce travail, le recueil des apports alimentaires n'a pas été réalisé ; seules les notions de régime alimentaire et de consommation de thé ont été recueillies et n'ont pas été retrouvées associées à la carence en fer dans les analyses. Pour apprécier le statut en fer, il est nécessaire de faire des enquêtes alimentaires sur une longue durée, type semainier ou histoire alimentaire, ce qui n'est guère envisageable dans le fonctionnement habituel des centres d'examens de santé.

On a par ailleurs rapporté une relation entre la ferritine sérique et une pathologie hépatique ou une consommation excessive d'alcool [11] qui est retrouvée dans cette étude au travers des transaminases (ALAT).

Il est habituel d'envisager un diagnostic de carence martiale chez les sujets présentant une anémie hypochrome microcytaire [16, 17]. Cette anémie survient tardivement dans le déroulement de la déplétion des réserves en fer de l'organisme comme en témoignent les autres paramètres hématologiques (VGM, TGMH). L'indice de distribution du volume des globules rouges (RDW) est aussi un indice hématologique à prendre en considération, comme le propose Mac Clure [18], pour définir une stratégie de dosage de la ferritine sérique dans les populations fréquentant les centres d'examens de santé. Nous avons testé deux modèles de stratégie dont un basé uniquement sur des paramètres biologiques. Ce dernier apparaît moins pertinent au vu des critères statistiques même si son utilisation peut s'avérer plus pratique pour les biologistes puisque les données cliniques n'ont pas à être recueillies.

CONCLUSION

Le dosage de la ferritine sérique est important dans la population de femmes entre 16 et 45 ans du fait de la fréquence élevée des carences martiales. Il permet d'engager un traitement précoce. Cependant, il n'est pas envisageable de faire un dépistage chez toutes les femmes de cet âge d'où la nécessité d'avoir un modèle décisionnel.

Le dosage de la ferritine sérique peut être proposé chez les femmes non ménopausées, n'ayant pas fait de don de sang récent, sans anémie hypochrome microcytaire, selon la stratégie développée dans cette étude et basée sur des résultats biologiques et cliniques. Cette stratégie issue du travail réalisé dans les centres d'examen de santé pourrait être proposée à la pratique de ville.

Remerciements. Nous remercions les centres d'examens de santé suivants pour leur participation à ce travail : Angoulême (V. Cadet, M. Charenton), Colmar (P. Belanger, J.-P. L'Huillier), Dijon (J.-F. Rohmer, M.-C. Gailliard), Tours-IRSA (J. Tichet et coll., E. Caces), ISBA (C. de La Celle, M. Amar), Metz (D. Seyve, J. Henny), Mulhouse (X. Pagnon, S. Jung), Nice (A.-M. Lebas), Paris (M.-N. René, Y. Le Ravallec), Paris (L. Guize, J.-M. Kirzin), Poitiers (C. Puechlong, J.-M. Lemasson), Rennes (M. Pouchard, C. Jard), Roubaix (A. Bachimont). Nous remercions particulièrement J. Henny pour sa lecture critique du document.

Article reçu le 23 juillet 1999, accepté le 13 septembre 1999.

REFERENCES

1. Hercberg S, Galan P, Dupin H. Aspects actuels de la carence en fer et en folates dans le monde. Colloque Inserm, 1990 ; 197.

2. Preziosi P, Hercberg S, Galan P, et al. Iron status of a healthy french population : factors determining biochemical markers. Ann Nutr Metabolism 1994 ; 38 : 192-202.

3. Bairati I, Herbeth B, Spyckerelle Y et al. Dietary intake and other determinants of iron and folate status in female adolescents. J Clin Biochem Nutr 1989 ; 7 : 143-51.

4. Galan P, Yoon HC, Preziosi P, et al. Determining factors in the iron status of adult women in the Suvimax study. Eur J Clin Nutr 1998 ; 52 : 383-8.

5. Hercberg S, Galan P, Prual A, Preziosi P. Épidémiologie de la déficience en fer et de l'anémie ferriprive dans la population française. Ann Biol Clin 1998 ; 56 : s49-52.

6. Gueguen R, Fournier B, Longis MJ. Description de la population examinée dans les centres d'examens de santé en 1994. In: Les actes du 10e colloque des centres d'examens de santé. Poitiers, 15-17 janvier 1997 : 64-74.

7. Hercberg S. La carence en fer en nutrition humaine. Lavoisier : Technique et Documentation, 1988, Paris ; 203 p.

8. Cook JD, Skikne BS. Iron deficiency : definition and diagnosis. J Intern Med 1989 ; 226 : 349-55.

9. Vernet M, Revenant MC, Charlier de Bressing C, et al. Valeurs de référence de la ferritine sérique chez l'adulte. Ann Clin Biol 1994 ; 52 : 493-8.

10. Milman N, Kirchhoff M. Iron stores in 1359, 30 to 60 year old, Danish women : evaluation by serum ferritin and hemoglobin. Ann Hematol 1992 ; 64 : 22-7.

11. Leggett BA, Brown NN, Bryant SJ, et al. Factors affecting the concentrations of ferritin in serum in a healthy australian population. Clin Chem 1990 ; 36 : 1350-5.

12. Mekki N, Galan P, Rossignol C, et al. Le statut en fer chez l'enfant de 10 mois, 2 ans, 4 ans présumé bien-portant. Arch Fr Pediatr 1989 ; 46 : 481-5.

13. Houot O, Huchet FX, Malmejac A, et al. Ferritine-anémie. In : 8e colloque des centres d'examens de santé. Saint-Nazaire, 14-15 juin 1990 : 331-48.

14. Vernet M. Ferritine. In : Références en biologie clinique. Paris, Elsevier ed., 1990 : 261-74.

15. Guillemin C, Vigneron C, Streiff F. Serum and erythrocyte ferritin in blood donors. Nouv Rev Fr Hematol 1992 ; 34 : 259-62.

16. Grosbois B. Quand demander et comment interpréter une ferritinémie ? Concours Med 1992 ; 114 : 2659-63.

17. Sultan C, Henny J, Imbert M, et al. Le dépistage précoce des carences martiales. Concours Med 1985 ; 107 : 3971-5.

18. Mc Clure S, Custer E, Bessman JO. Improved detection of early iron deficiency in non anemic subjects. JAMA 1985 ; 253 : 1021-3.


 

Qui sommes-nous ? - Contactez-nous - Conditions d'utilisation - Paiement sécurisé
Actualités - Les congrès
Copyright © 2007 John Libbey Eurotext - Tous droits réservés
[ Informations légales - Powered by Dolomède ]