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Les caroténoïdes : 1. Métabolisme et physiologie


Annales de Biologie Clinique. Volume 57, Numéro 2, 169-83, Mars - Avril 1999, Revues générales


Résumé   Summary  

Auteur(s) : H. Faure, V. Fayol, C. Galabert, P. Grolier, G. Le Moël, J.-P. Steghens, A. Van Kappel, F. Nabet, Laboratoire de biochimie B, CHU, CO34, 54035 Nancy.

Résumé : Les caroténoïdes sont une famille de pigments contenant au moins 600 membres. Parmi ceux-ci, environ une cinquantaine fait partie de notre alimentation et une vingtaine a été détectée dans le sang et les tissus, c’est à ces derniers que nous nous intéresserons. Les caroténoïdes dérivent par cyclisation, déshydrogénation, oxydation d’un caroténoïde linéaire, le lycopène. La structure des caroténoïdes détermine leurs caractéristiques et leurs propriétés physicochimiques et, dans une certaine mesure, leur activité biologique. Il n’y a pas, pour l’instant, d’apports minimaux journaliers recommandés officiellement. Les apports sont difficiles à calculer car les méthodes d’analyse, ayant servi à l’établissement des premières tables alimentaires, n’étaient pas suffisamment spécifiques et sensibles ; de plus, la teneur en caroténoïdes des aliments varie en fonction de la saison, du lieu de culture, etc. L’absorption du beta-carotène a été bien étudiée, la connaissance de celle des autres caroténoïdes est plus parcellaire. L’absorption va dépendre de leur disponibilité à partir des sources alimentaires, de leur solubilisation micellaire. L’absorption intestinale s’effectue par un mécanisme de diffusion passive, puis les caroténoïdes suivent le métabolisme des chylomicrons ; ils sont donc captés par le foie et sécrétés dans les VLDL. Les caroténoïdes ayant un ou des noyaux beta-ionones non substitués (alpha et beta-carotène, beta-cryptoxanthine) sont des précurseurs de la vitamine A, le beta-carotène tout trans est le meilleur précurseur. Les étapes de la synthèse de la vitamine A comportent encore quelques inconnues. La transformation, dans l’organisme, des caroténoïdes qui n’ont pas d’activité provitamine A est mal connue. A côté de leur activité provitamine A, les caroténoïdes assurent bien d’autres fonctions. Ils ont une activité antiradicalaire, ils sont des piégeurs efficaces de l’oxygène singulet. Ils protègent in vitro les LDL de la peroxydation. Mais, en revanche, les résultats in vivo sont contradictoires Ils augmentent la communication intercellulaire (gap junction) ; ce sont des immunomodulateurs, ils agissent sur l’activité d’enzymes impliquées dans la cancérogenèse.

Mots-clés : Caroténoïdes – Absorption – Anti-oxydant – Communication intercellulaire.

Illustrations

ARTICLE

Les caroténoïdes représentent un ensemble de pigments naturels très répandus dans la nature : ils se trouvent dans les végétaux, les algues, les bactéries et les champignons. Le terme caroténoïde recouvre deux classes de composés voisins : d'une part les carotènes, hydrocarbures insaturés, et d'autre part leurs dérivés oxygénés, les xanthophylles. Plus de 600 caroténoïdes ont été isolés à partir de produits naturels mais seulement une vingtaine est détectable dans les tissus ou le sérum humain. Ces molécules ont d'abord suscité l'intérêt grâce à leurs propriétés provitamine A et anti-oxydantes. Ces dernières, mises en évidence au cours d'études épidémiologiques, suggèrent un effet protecteur contre certaines pathologies cancéreuses et cardiovasculaires. L'effet antiradicalaire des caroténoïdes protégeant les LDL de la peroxydation a été l'objet de nombreuses recherches. Mais les caroténoïdes possèdent d'autres activités plus récemment montrées telles que la photoprotection, la régulation des communications intercellulaires, l'immunomodulation. Toutes ces propriétés sont l'objet d'une recherche intense. Les diverses activités des caroténoïdes ne sont pas identiques d'une molécule à l'autre, d'où l'importance de pouvoir disposer de techniques fiables de séparation et de dosages de ces molécules.

Au niveau industriel, ces produits sont couramment utilisés comme additifs, et de nombreux travaux concernent leur synthèse, leur caractérisation, leur purification et leur toxicité.

Dans la première partie de cette revue générale, nous nous proposons de donner la structure et la nomenclature des principaux caroténoïdes retrouvés dans le plasma humain, de rapporter leurs mécanismes d'absorption, leur métabolisme, leurs modes d'action. Dans une deuxième partie, nous nous intéresserons à leur rôle éventuellement protecteur en pathologie, leur toxicité et aux études de supplémentation.

Structure, nomenclature, propriétés physicochimiques

Structure chimique et nomenclature

Les caroténoïdes dérivent chimiquement d'une structure de base formée par l'enchaînement linéaire de huit unités isopréniques, associées en deux groupes de quatre unités (géranylgéranyl) tête-bèche. Cette structure de base, linéaire (C40H56) avec de nombreuses doubles liaisons conjuguées, est le lycopène (figure 1) et tous les autres caroténoïdes en dérivent par cyclisation, déshydrogénation et oxydation.

La nomenclature [1] fait appel :

­ pour les carotènes : au terme carotène précédé de deux lettres grecques identifiant les types de cycles (définis par la position de la double liaison), présents au deux extrêmités de la molécule (figure 2) ;

­ pour les xanthophylles : à la numérotation par préfixe ou suffixe des fonctions oxygénées accompagnées du numéro du carbone porteur de la fonction, conformément à la nomenclature de chimie organique et à la numérotation des carbones illustrée dans la figure 3.

Les dérivés de caroténoïdes, à moins de 40 carbones, s'appellent apocaroténoïdes quand les carbones manquants appartiennent aux extrêmités de la molécule, ou norcaroténoïdes quand les carbones manquants sont au centre de la molécule.

Stéréochimie

D'un point de vue théorique, chaque double liaison de la chaîne carbonée peut donner lieu à un isomère : configuration trans (ou E) lorsque les substituants sont de part et d'autre de la double liaison, dans ce cas, la molécule est globalement linéaire, ou configuration cis (ou Z) lorsqu'ils sont du même côté ; cette configuration entraîne de fortes contraintes stériques et donc une certaine instabilité. Les caroténoïdes sont essentiellement sous forme trans et, pour le b-carotène, par exemple, seules les formes cis sur les carbones 9, 13 et 15 sont suffisamment stables pour être mises en évidence de manière courante (figure 4).

Les caroténoïdes comportent aussi un carbone asymétrique (R ou S) au niveau du cycle. Conformément à la nomenclature officielle, la configuration est définie par la priorité décroissante des quatre substituants du carbone asymétrique. Cette priorité est basée sur la masse moléculaire des substituants. En regardant le carbone asymétique de manière à ce que le substituant de plus faible priorité soit en arrière, si le cercle formé par les trois substituants en ordre décroissant est dans le sens des aiguilles d'une montre, la configuration est de type R. Le sens inverse des aiguilles d'une montre correspond à la configuration S.

Propriétés physicochimiques

La très forte hydrophobicité de ces molécules conditionne leur répartition dans l'environnement cellulaire : les caroténoïdes sont associés aux bicouches lipidiques membranaires et sont transportés dans l'organisme par les lipoprotéines. Cette association aux structures lipidiques peut être étudiée dans les modèles de liposomes à base de phospholipides. Elle est modulée par :

­ la configuration cis ou trans : la configuration trans (molécule linéaire) est la plus favorable pour l'insertion dans la partie lipidique des liposomes ;

­ la présence de groupes hydroxyles : plus hydrosolubles, ceux-ci entraînent des interactions avec les têtes polaires des phospholipides et un déplacement du cycle du caroténoïde vers la zone hydrophile de la membrane. Ainsi, la zéaxanthine, avec ses deux cycles, a été comparée à un rivet moléculaire traversant la membrane pour augmenter sa rigidité et sa résistance [2].

Ces variations de propriétés physicochimiques permettent d'expliquer des différences d'absorption au niveau intestinal (exemple du b-carotène et de ses isomères), de répartition tissulaire (lutéine et zéaxanthine au niveau de la rétine) ou de réactivité vis-à-vis des radicaux libres par exemple.

Rappelons aussi que les caroténoïdes, en raison de leur configuration, sont sensibles à la lumière et à la chaleur ; cela est particulièrement vrai pour le lycopène.

Méthodes d'analyse

La forte hydrophobicité des caroténoïdes permet de les extraire d'un milieu biologique (sérum ou tissu) par un solvant comme l'hexane. Leur analyse globale peut alors se faire par une mesure spectrophotométrique directe à 450 nm. Les techniques modernes font appel à des séparations en chromatographie liquide de partage sur phase inverse, avec une détection à une ou plusieurs longueurs d'onde. Les techniques les plus récentes permettent la mesure sur un même échantillon, en une seule injection des vitamines A, E et d'une quinzaine de caroténoïdes [3] avec une variation de la reproductibilité inférieure à 10 % pour chaque analyte. La difficulté principale réside dans l'absence de standards commerciaux de bonne qualité. Les méthodes d'analyse seront traitées de manière détaillée dans une autre publication.

Apports alimentaires

Il n'y a à l'heure actuelle pas de valeurs officielles recommandées pour les apports journaliers en caroténoïdes.

La consommation de fruits et de légumes est la source principale pour l'homme mais, depuis quelques années, certains suppléments vitaminiques contenant des quantités importantes de ces composés sont disponibles, ceux-ci ne sont consommés en France que par une minorité de personnes (beaucoup plus dans les pays du Nord de l'Europe). L'estimation de la quantité de caroténoïdes effectivement consommés par un individu peut être faite de façon directe ou indirecte :

­ L'estimation directe est une technique de double portion. Pour chaque aliment consommé, l'équivalent est collecté et le total de la journée analysé pour son contenu en caroténoïdes. Évidemment cette technique ne peut s'appliquer qu'à très petite échelle (peu d'individus, peu de jours).

­ La mesure indirecte est basée sur une enquête alimentaire (questionnaire sur la fréquence de consommation et la quantité consommée d'une liste d'aliments). À partir des quantités d'aliments déclarées, les quantités de caroténoïdes consommées sont calculées à l'aide de tables de composition alimentaire. Cependant, cette estimation comporte différentes sources d'erreurs. Soit des erreurs dans l'estimation de la consommation des aliments : les questionnaires alimentaires peuvent être incomplets, les portions mésestimées, des aliments mal identifiés. Soit des erreurs dans la transformation aliment-nutriments. Celles-ci sont liées à la qualité des tables de composition alimentaire.

Les tables de composition alimentaire contiennent, seulement depuis peu, des valeurs pour les caroténoïdes. Auparavant, si ces valeurs étaient données, elles étaient exprimées et souvent même incluses dans les valeurs de vitamine A (équivalent rétinol). En tenant compte de la biodisponibilité du b-carotène et de l'efficacité de sa conversion en vitamine A, on retient un coefficient d'équivalence de 6 pour le b-carotène (6 mg de b-carotène = 1 mg de vitamine A) et de 12 pour les autres caroténoïdes provitaminiques A.

Beaucoup de tables alimentaires ont été obtenues avec des méthodes d'analyse obsolètes et n'ont pas été remises à jour. Plus récemment, avec l'amélioration des techniques de CLHP, de nouvelles tables ont été publiées avec des valeurs pour les différents caroténoïdes pour chaque fruit et légume [4]. Malgré une nette amélioration des mesures des teneurs en caroténoïdes, le problème de l'exactitude des données n'est pas résolu : par exemple les fruits et légumes peuvent contenir des quantités de caroténoïdes très variables en fonction de la saison, du lieu et des pratiques de culture.

À côté de l'inexactitude de la quantification de la consommation, l'absorption des caroténoïdes dans le tube digestif est dépendante de différents facteurs partiellement connus ; il en résulte que les coefficients de corrélation entre consommation estimée et concentrations de caroténoïdes dans le plasma ou le sérum ne dépassent pas en général 0,3 [5].

Absorption intestinale

Plus de 50 caroténoïdes sont présents dans notre alimentation et sont susceptibles d'être dégradés dans l'estomac et dans l'intestin ou d'être absorbés, métabolisés et utilisés par l'organisme [6].

L'absorption et le métabolisme des caroténoïdes sont encore incomplètement élucidés et il existe une grande variabilité interespèces. Chez l'homme et les primates, le b-carotène et les caroténoïdes provitamine A sont absorbés sans être préalablement dégradés, pour être ensuite partiellement transformés dans l'épithélium intestinal et transportés vers différents tissus. L'absorption de caroténoïdes à activité provitamine A est actuellement la mieux documentée et les modèles d'animaux les plus intéressants pour leurs études semblent être le furet, le veau préruminant, la gerbille [7-9]. Aucun de ces modèles n'est cependant complètement satisfaisant. De rares études faisant appel à des marqueurs isotopiques ont été effectuées chez l'homme pour évaluer la biotransformation, le pool corporel et la distribution du b-carotène [10].

Étapes de l'absorption et facteurs limitants

Les caroténoïdes ont une dynamique d'absorption, une distribution et un métabolisme qui diffèrent en fonction de leurs particularités structurales, de leurs propriétés physiques et des interactions entre eux. Les connaissances actuelles proviennent essentiellement d'études portant sur le b-carotène [11]. Les connaissances sont très parcellaires en ce qui concerne les autres caroténoïdes, notamment le lycopène, la lutéine, la zéaxanthine et la canthaxanthine [12-14].

* Disponibilité à partir des sources alimentaires. De nombreux facteurs influencent la libération initiale des caroténoïdes de la matrice alimentaire et leur solubilisation dans les gouttelettes lipidiques au niveau de l'estomac et du duodénum [15, 16]. Les caroténoïdes sont en effet étroitement liés aux macromolécules dans la plupart des aliments (chloroplastes et chromoplastes des végétaux). La cuisson de ceux-ci peut améliorer la biodisponibilité des caroténoïdes, notamment du lycopène, en favorisant la dissociation des complexes protéines-caroténoïdes ou la dissolution ou dispersion d'agrégats cristallins de caroténoïdes [17]. La taille des particules alimentaires après la mastication, le brassage stomacal, l'efficacité des enzymes digestives ont une influence sur la biodisponibilité des caroténoïdes. La qualité de la matrice alimentaire est donc déterminante dans leur libération.

* Solubilisation micellaire. La quantité et le type d'alimentation influent sur la solubilisation micellaire des caroténoïdes en conditionnant la sécrétion biliaire. En déclenchant cette sécrétion, un apport alimentaire riche en lipides va favoriser l'absorption des caroténoïdes. La première phase est la dissolution des caroténoïdes dans les gouttelettes lipidiques au niveau stomacal puis duodénal où, sous l'action conjointe de la lipase pancréatique et des sels biliaires, vont se former des vésicules lipidiques multilamellaires [18]. Les caroténoïdes sont ensuite inclus, avec les autres composants lipidiques, dans les micelles mixtes qui sont les structures indispensables pour que l'absorption par l'entérocyte puisse s'effectuer. La capacité des micelles mixtes à incorporer les caroténoïdes varie en fonction de leur structure et de la composition lipidique des micelles, notamment en acide gras polyinsaturés [11, 19]. Chez l'homme, la capacité micellaire d'incorporation des caroténoïdes semble n'être un facteur limitant qu'en cas d'ingestion de fortes doses (supérieures à 20 mg). Cependant, toutes les situations pathologiques au cours desquelles il existe un trouble de la solubilisation micellaire : malabsorption lipidique, atteinte bilio-pancréatique, atteinte hépatique, sont associées à une malabsorption des caroténoïdes.

* Absorption par la muqueuse intestinale. L'absorption des caroténoïdes par les cellules de la muqueuse duodénale s'effectue par un mécanisme de diffusion passive déterminée par un gradient de concentration entre la micelle et la membrane entérocytaire. Les caroténoïdes étant fortement hydrophobes, un contact étroit entre micelle et membrane est probablement nécessaire [11]. Certains facteurs comme les fibres alimentaires solubles peuvent altérer l'absorption en modifiant ce contact. À charge importante en b-carotène, le mécanisme d'absorption peut être saturé du fait de l'accroissement de la concentration intracellulaire. Le pH intestinal peut aussi affecter leur absorption en modifiant la charge de surface des particules micellaires et des membranes entérocytaires côté luminal [20], une baisse du pH se traduisant par une moindre résistance à la diffusion. Il faut quand même noter que 50 à 80 % des caroténoïdes de l'alimentation ne sont pas absorbés et éliminés dans les fécès. L'homme semble absorber les caroténoïdes de manière non spécifique, ce qui est un argument de plus en faveur d'une diffusion passive. D'autres espèces comme le poulet semblent posséder un mécanisme régulateur de l'absorption avec une sélectivité pour les xantophylles et des niveaux d'absorption différenciés [19].

* Translocation intracellulaire. Le mécanisme de translocation intracellulaire des caroténoïdes est encore inconnu. Il a été suggéré que la FABP (fatty acid binding protein), protéine de transfert des acides gras, pourrait effectuer également le transfert des caroténoïdes depuis la membrane jusqu'aux organites intracellulaires, notamment l'appareil de Golgi site d'assemblage des chylomicrons ; cela n'a cependant jamais été confirmé.

Les caroténoïdes et leurs métabolites les moins polaires sont incorporés dans les chylomicrons. Après sécrétion dans l'espace intracellulaire, ceux-ci passent dans les lymphatiques pour rejoindre la circulation générale.

Évaluation quantitative de l'absorption
et compétition avec d'autres molécules

Les études quantitatives de l'absorption des caroténoïdes sont délicates et il existe peu de moyens fiables de l'aborder. Les estimations quantitatives de l'absorption chez l'homme sont peu nombreuses et montrent, selon les approches, des différences importantes. Selon les travaux, les valeurs d'absorption rapportées pour le b-carotène vont de 9 à 17 % des ingesta avec des extrêmes allant jusqu'à 52 % [19]. Dans un travail récent sur l'absorption d'une dose unique de b-carotène, basé sur la quantification des esters du rétinol et du b-carotène au niveau des chylomicrons, Van Vliet [19] estime à 11 % le taux d'absorption de la dose administrée. Un fait remarquable est l'extrême variabilité du taux d'absorption d'un individu à l'autre, certains individus étant « non répondeurs » au niveau plasmatique après une charge en b-carotène. Le taux d'absorption peut varier également selon les isomères [21].

Un autre point d'intérêt est celui des interactions entre les différentes espèces moléculaires de caroténoïdes. De nombreux travaux récents s'attachent à définir les mécanismes d'absorption compétitive entre caroténoïdes ou entre caroténoïdes et autres molécules lipidiques comme la vitamine E. Il a par exemple été montré, chez le furet et le rat, une inhibition de l'absorption du b-carotène par la canthaxanthine et le lycopène [22]. Chez l'homme, une diminution de l'absorption de la canthaxanthine est observée en présence de b-carotène. L'ingestion simultanée des deux molécules entraîne une diminution de l'apparition de la canthaxanthine dans les chylomicrons et les VLDL [14, 23]. Des interactions complexes ont été également rapportées chez l'homme entre lutéine et b-carotène [13, 24] ou entre lycopène et autres caroténoïdes. Ainsi Johnson et al. [12] ont montré que l'administration simultanée de b-carotène et de lycopène augmente l'absorption du lycopène. Cependant, il existe souvent des discordances entre les différents travaux et ce domaine reste encore largement à explorer. Les sites possibles d'interactions entre caroténoïdes peuvent être soit au niveau de l'incorporation dans les micelles, les chylomicrons, les lipoprotéines, soit au niveau de l'enzyme de clivage, la dioxygénase.

Transport

Les caroténoïdes incorporés dans les chylomicrons suivent la destinée de ces derniers, ils sont ensuite captés par le foie et sécrétés dans les VLDL. Une partie des caroténoïdes circulants est présente dans les HDL dont une petite proportion pourrait être d'origine intestinale [19].

L'orientation moléculaire des caroténoïdes dans les chylomicrons est mal connue. On suppose que les caroténoïdes hydrocarbonés comme le b-carotène et le lycopène, fortement apolaires, seraient localisés préférentiellement dans la partie interne hydrophobe des particules, alors que les molécules hydroxylées comme les xanthophylles pourraient être situées vers la surface. Cela affecterait les transferts vers les lipoprotéines dans la circulation et la captation par les tissus hépatiques et extrahépatiques.

Chez l'homme sain normolipémique, la répartition des caroténoïdes totaux entre les différentes lipoprotéines est estimée à 55 % dans les LDL, 31 % dans les HDL et 14 % dans les VLDL [25]. Cependant, la répartition varie selon la structure des caroténoïdes et 58 à 73 % de l'a et b-carotène et du lycopène se trouvent dans les LDL tandis que 53 % de la lutéine et de la zéaxanthine sont dans les HDL. La b-cryptoxanthine est distribuée de manière égale entre LDL et HDL. Le b-carotène est retrouvé au niveau des chylomicrons 4 à 8 heures après ingestion. Il est présent au niveau des LDL au bout de 16 à 48 heures et au niveau des HDL après 48 heures.

Répartition corporelle

Chez l'homme, les principales réserves de caroténoïdes sont constituées par le tissu adipeux (environ 80 % des caroténoïdes totaux) et le foie (environ 10 %). Cependant, d'autres organes présentent des concentrations importantes, notamment les testicules, les ovaires, les glandes surrénales [26]. Il semble que les tissus riches en récepteurs LDL : foie, surrénales, testicules, accumulent beaucoup de caroténoïdes, mais ils sont retrouvés aussi au niveau de nombreux autres tissus (peau, muqueuse buccale, membranes érythrocytaires, leucocytes) et organes (pancréas, rein, rate, cœur, thyroïde, œil). L'œil a la particularité d'une prédominance de la zéaxanthine au niveau de la macula et de la lutéine au niveau de la rétine [27].

La distribution tissulaire des caroténoïdes pourrait être en rapport avec leur rôle biologique, et leur concentration variable au niveau de différents tissus laisse supposer des mécanismes de régulation qui actuellement ne sont pas élucidés.

Métabolisme

Activité provitaminique

Parmi les 50 caroténoïdes présents dans notre alimentation, 13 ont été identifiés dans le plasma et le lait humains ainsi que 13 de leurs isomères et 8 de leurs métabolites [28]. Jusqu'à présent on pensait que seuls les oiseaux et les poissons étaient susceptibles de transformer des caroténoïdes en d'autres congénères, mais Khachik et al. [29] ont récemment suggéré que l'homme pouvait également convertir des xanthophylles en d'autres xanthophylles.

Les mécanismes biochimiques impliqués dans la conversion des caroténoïdes en vitamine A font encore l'objet de controverses scientifiques. Ainsi Hansen et al. [30] ont suggéré que le b-carotène subissait une oxydation non enzymatique dans les tissus biologiques pour former des apocaroténals et du rétinal. Cependant, la majorité des hypothèses impliquent l'intervention d'une ou plusieurs enzymes.

Les lipoxygénases végétales sont connues pour co-oxyder le b-carotène et les acides gras polyinsaturés, et ainsi participer au blanchiment des légumes. Dans l'estomac, ces enzymes pourraient aussi produire des hydroperoxydes lipidiques qui, alors, favoriseraient la dégradation du b-carotène en b-apo-caroténals, b-apo-13-caroténone, acide rétinoïque et rétinal [31]. La flore intestinale, aérobie ou anaérobie ne semble pas dégrader le b-carotène [32].

De nombreux auteurs ont montré que le b-carotène et, à un moindre degré, d'autres caroténoïdes provitaminiques étaient convertis par une enzyme : la b-carotène dioxygénase (E.C. 1.13.11.21) [22, 33-35]. Cette enzyme incorpore directement l'oxygène moléculaire dans le pigment qui se scinde alors en deux produits portant une fonction aldéhyde. L'activité dioxygénase a été mesurée dans différents tissus. L'activité spécifique la plus importante a été retrouvée dans le cytosol des entérocytes matures du jéjunum [36] mais, en termes d'activité totale, le foie participe autant que l'intestin à la conversion du b-carotène en vitamine A.

Plusieurs théories s'opposent quant au site du clivage de la molécule de b-carotène. La première propose une oxydation de la double liaison 15-15' centrale et la formation de rétinal qui peut alors être soit réduit en rétinol en présence de NADH, soit oxydé en présence de NAD+, par une aldéhyde déshydrogénase en acide rétinoïque qui est une des formes biologiquement active de la vitamine A. Dans les conditions physiologiques, le rétinol est estérifié principalement par les acides palmitique et stéarique provenant des phospholipides cellulaires par une lécithine rétinol acyl transférase (LRAT). Pour des doses excessives, le rétinol est alors estérifié par des acides gras plus variés par une acylCoA rétinol acyl transférase (ARAT) [37]. Nagao et al. [35] ont déterminé que le rapport molaire rétinal formé/b-carotène consommé était de 1,88, soit proche de la valeur théorique de 2 supportant l'hypothèse d'un clivage central du b-carotène. Le rétinal et l'acide rétinoïque sont les deux seuls métabolites détectés lorsque du b-carotène marqué au carbone 14 est utilisé comme substrat [36] (figure 5).

La seconde hypothèse propose une oxydation de n'importe quelle double liaison du b-carotène et la formation de b-apo-caroténals de longueurs variables comme par exemple le b-apo-8'-caroténal [38]. La chaîne latérale serait progressivement raccourcie pour conduire à du rétinal ou oxydée pour former les acides b-apo-caroténoïques correspondants. Une étude récente a montré que les acides caroténoïques seraient progressivement oxydés en acide rétinoïque dans les mitochondries au cours d'un cycle semblable à celui de la b-oxydation des acides gras [39]. Cette seconde hypothèse repose sur la présence d'apocaroténals et d'acides apocaroténoïques dans les milieux d'incubation in vitro en présence de b-carotène [34, 38], sur la formation in vitro et in vivo (chez des furets perfusés avec des solutions micellaires de b-carotène) d'acide rétinoïque à partir du b-carotène, même lorsque l'oxydation du rétinal en acide rétinoïque est inhibée par du citral, et sur l'inhibition de l'oxydation des acides caroténoïques par un inhibiteur des acyl CoA déhydrogénases mitochondriales [39].

D'autres hypothèses suggèrent également une oxydation directe du b-carotène en acide rétinoïque par une enzyme hépatique cytosolique sans formation intermédiaire de rétinal [40]. Enfin des auteurs russes proposent l'existence d'au moins deux enzymes dans le foie de lapin : une carotène dioxygénase hydrophobe clivant le b-carotène en rétinol, dont le pH optimum est 7 en présence de SDS, et une apocaroténal dioxygénase peu hydrophobe clivant les apocaroténals à pH 8 en présence de CHAPS [41].

Aujourd'hui, l'enzyme ou les enzymes ne sont toujours pas purifiées, mais plusieurs facteurs de régulation de la conversion du b-carotène ont été décrits : l'absorption du b-carotène, la quantité de b-carotène ingérée, le statut en vitamine A et en cuivre [42] les teneurs en lipides, protéines et caroténoïdes non provitaminiques de la ration alimentaire [15].

La transformation du b-carotène en vitamine A a été la plus étudiée, mais l'activité vitaminique d'autres caroténoïdes a été par la suite décrite chez des animaux déficients en vitamine A et supplémentés en divers caroténoïdes. La capacité de ces pigments à rétablir une croissance normale, à éviter la kératinisation des tissus épithéliaux et à permettre l'accumulation de vitamine A dans le foie a permis de définir des facteurs d'équivalence en rétinol [43]. Le b-carotène tout trans est, selon ces critères, le caroténoïde le plus actif mais d'autres pigments présents dans notre alimentation, tels que l'a-carotène, la b-cryptoxanthine et les isomères cis du b-carotène, exercent aussi une activité provitaminique [44]. D'un point de vue théorique, les caroténoïdes précurseurs de vitamine A doivent posséder dans leur structure chimique au moins un cycle b-ionone non substitué et une chaîne latérale isoprénoïque. Ainsi, le lycopène (tomate), la lutéine (épinards) ou la zéaxanthine (maïs) n'exercent pas d'activité provitamine A. Les caroténoïdes des fruits et légumes pourraient ainsi participer pour 40 à 60 % des apports quotidiens en vitamine A dans les pays industrialisés, le restant étant apporté par la vitamine A préformée des produits animaux. Il faut noter que, dans certains pays en voie de développement et chez les végétariens, la participation des caroténoïdes à ces apports vitaminiques peut atteindre 70 %-80%.

Caroténoïdes non provitaminiques

Aucun métabolite n'a pu être détecté lorsque la canthaxanthine, la lutéine ou le lycopène sont incubés avec un homogénat de muqueuse intestinale [22] ou lorsque la canthaxanthine et le lycopène sont administrés in vivo à des rats et des singes [45]. En revanche, ces caroténoïdes inhibent in vitro l'activité dioxygénase [22]. Néanmoins, Hanusch et al. [46] ont observé la formation d'acide 4-oxo rétinoïque lorsque la canthaxanthine est incubée 3 jours dans un milieu de culture, mais ils n'ont pu mettre en évidence une origine biologique de ce composé.

Tous les caroténoïdes présents dans notre ration alimentaire ne sont pas retrouvés dans les tissus analysés. Il semble que les caroténoïdes époxydes tels que la néoxanthine, la violaxanthine et la lutéine époxyde soient ainsi absents de notre organisme. Ils pourraient suivre d'autres voies métaboliques que celles empruntées par la lutéine et la zéaxanthine [6].

Les conditions acides de l'estomac pourraient favoriser la déshydradation des xanthophylles possédant un cycle e hydroxylé en position 3. Ainsi deux métabolites de la déshydratation de la lutéine, le 3-hydroxy-3', 4'-didéhydro-b,g-carotène (anhydrolutéine I) et le 3-hydroxy-2, 3'-didéhydro-b,e-carotène (anhydrolutéine II) ont été détectés dans le plasma humain. La formation de ces produits ne semble pas liée aux méthodes d'extraction et d'analyses utilisées [29].

Les fonctions hydroxyles en position C3 de la lutéine et de la zéaxanthine peuvent subir une oxydation et être converties en fonction cétone. La (3R, 3'R, 6'R) lutéine est ainsi oxydée en (3R, 6'R) oxolutéine B qui peut être réduite en (3R, 3'S, 6'R) lutéine, c'est-à-dire en 3'-épilutéine, ou une nouvelle fois oxydée pour former un caroténoïde dicétonique. Les doubles liaisons des cycles terminaux de la lutéine et de la zéaxanthine peuvent migrer. Ainsi, par le jeu d'une succession de réactions d'oxydation et de réduction des fonctions hydroxyles et de migration des double liaisons du cycle terminal, la lutéine peut se transformer et rester à l'équilibre avec l'épilutéine, la méso-zéaxanthine, la zéaxanthine et divers caroténoïdes mono et dicétoniques [29] (figure 6). Ces différents composés ont été détectés dans le plasma humain et dans la rétine de singes et de sujets humains, mais il n'est toujours pas établi si ces réactions sont purement chimiques ou si des enzymes spécifiques participent à ce métabolisme. Notons enfin que de nombreux isomères cis de tous ces pigments peuvent être détectés dans les tissus humains.

Du 5,6-dihydroxy-5,6-dihydrolycopène a aussi été détecté dans le plasma humain [29]. Le lycopène pourrait être oxydé en lycopène 5,6 époxyde et la fonction époxyde serait alors hydrolysée en présence d'acides ou réduite par un système métabolique. Ces deux métabolites du lycopène sont présents dans les produits à base de tomates mais à des concentrations qui ne permettent pas d'expliquer les taux de 5,6-dihydroxy-5,6-dihydrolycopène observés dans le plasma.

En conclusion, beaucoup d'inconnues persistent sur les voies métaboliques des caroténoïdes tant pour des caroténoïdes transformés en vitamine A que pour les caroténoïdes non provitaminiques.

Mode d'action

Outre leur activité provitamine A, d'autres propriétés des caroténoïdes ont été récemment mises en évidence.

Activité antiradicalaire

Les caroténoïdes semblent jouer un rôle de protection contre les cancers et les maladies cardiovasculaires ; un mécanisme possible de leur action est le piégeage des radicaux libres.

Un radical libre est défini par tout composé (atome, molécule, groupe d'atomes) capable d'existence indépendante et portant un ou plusieurs électrons non appariés, c'est-à-dire un électron associé à un autre électron de spin inversé. Cet électron non apparié confère souvent une haute réactivité au radical libre. L'oxygène singulet (1O2) ne possède pas d'électron non apparié, mais c'est un état excité de l'oxygène. Cet excès d'énergie lève l'inhibition de spin de ses couches électroniques les plus externes, ce qui lui confère une réactivité comparable à un radical libre. Ce composé est donc intégré dans le groupe des espèces réactives de l'oxygène (reactive oxygen species). Toute molécule peut se comporter comme oxydant (perte d'électrons) ou réducteur (gain d'électrons). En effet, le pouvoir oxydant ou réducteur est relatif. Une molécule présumée oxydante pourra se comporter en réducteur en milieu très oxydant, une molécule réductrice peut se comporter en oxydant dans un milieu réducteur.

In vivo, les réactions d'oxydoréduction passent souvent par des états radicalaires dans les sites actifs enzymatiques, ces radicaux se stabilisent en ion dans un deuxième temps. Parfois, les radicaux libres peuvent échapper au contrôle du site actif, c'est ce qui se passe lors d'échanges électroniques intenses : photosynthèse, chaîne respiratoire mitochondriale. Dans le cadre de la photosynthèse, la plante produit des caroténoïdes pour capter ces espèces réactives et en stopper la propagation. On note que les réactions rédox et la formation de radicaux libres, bien qu'étant distinctes, peuvent être simultanées.

Les caroténoïdes, grâce à leurs longues chaînes polyinsaturées, sont de bons piégeurs de radicaux libres, leur pouvoir réducteur (anti-oxydant) est par contre beaucoup moins évident puisqu'ils ne portent pas de groupement réducteur et ne sont pas des donneurs d'électrons. À propos des caroténoïdes, le terme d'anti-oxydant ne paraît donc pas approprié, on devrait plutôt parler de pouvoir antiradicalaire, ou mieux de pouvoir anti-espèces activées.

Compte tenu de la toxicité des radicaux libres, de très nombreux travaux ont été entrepris pour mesurer l'activité antiradicalaire des caroténoïdes ; cependant, les résultats obtenus diffèrent avec les radicaux libres testés, les méthodes de mesure (réactions chimiques, étude sur culture cellulaire ou in vivo). D'une façon générale, les études in vitro mettent bien en évidence les propriétés antiradicalaires des caroténoïdes. Cependant, peu d'études in vivo confirment directement ces propriétés. En effet, la très brève durée de vie des radicaux libres ne permet de mesurer qu'indirectement l'effet antiradicalaire d'une molécule par son rôle protecteur vis-à-vis de certaines pathologies où les radicaux libres sont impliqués.

Les caroténoïdes sont particulièrement efficaces contre 1O2. Di Mascio et al. [47] ont calculé des constantes de réaction entre les caroténoïdes biologiques et 1O2. Le lycopène est le plus actif suivi par la canthaxanthine et le b-carotène. L'activité anti-1O2 dépend du nombre de doubles liaisons, de l'extrêmité cyclique ou non et des substituants sur les cycles [48, 49]. Ce processus physique laisse intactes les molécules de caroténoïdes qui peuvent donc intervenir dans plusieurs cycles successifs de captation de 1O2.

Les caroténoïdes n'agissent pas seulement sur 1O2 ; dans une étude très détaillée, Mortensen et al. [50] testent l'activité de caroténoïdes (lutéine, zéaxanthine, astaxanthine, canthaxanthine) contre les radicaux *NO2, thiyl et sulfonyl. Les auteurs concluent à une activité antiradicalaire de tous les caroténoïdes testés et leur structure ne semble pas jouer un rôle important dans leurs effets piégeurs relatifs, des effets semblables ont été montrés pour le b-carotène [51]. Le b-carotène capte également des radicaux centrés sur le carbone ; ce faisant, il se transforme lui-même en un radical libre, mais moins réactif que celui qui lui a donné naissance.

Woodall et al. [52] notent que les caroténoïdes sont diversement sensibles aux radicaux libres (formés par une réaction de Fenton modifiée ou aux radicaux peroxyles). En fonction des conditions expérimentales, les auteurs classent la réactivité des caroténoïdes dans l'ordre décroissant suivant : lycopène > b-carotène > zéaxanthine > échinénone, isozéaxanthine > astaxanthine, canthaxanthine. Dans un autre travail, les mêmes auteurs montrent que les caroténoïdes protègent la phosphatidylcholine de jaune d'œuf contre l'oxydation par des radicaux peroxyles, mais la protection est moins efficace qu'avec l'a-tocophérol [53]. La même observation a été faite sur la protection que les xanthophylles (canthaxanthine, zéaxanthine et astaxanthine) apportent aux groupements phosphatidylcholine de liposomes. Il faut noter que le lycopène s'oxyde et est rapidement consommé, donc il protège moins les liposomes contre les radicaux libres ; les caroténoïdes les plus hydrophobes (lycopène et b-carotène) ne seraient pas en bonne position, au centre de la membrane phospholipidique, pour intercepter les radicaux libres lorsqu'ils se présentent. Le degré de protection induit par le b-carotène dépend de la pression partielle d'oxygène. À des pressions partielles physiologiques, l'isomère tout trans du b-carotène diminue de 70 % la formation de diènes conjugués à partir de liposomes. À des pressions partielles d'oxygène élevées, le b-carotène a tendance à s'oxyder sans protéger les lipides de la peroxydation. Palozza et al. [54] mettent en évidence une activité pro-oxydante du b-carotène vis-à-vis de microsomes à une PO2 de 760 mm Hg. Cet effet pro-oxydant est corrigé en partie par un ajout d'antiradicaux libres hydrophobes comme l'a-tocophérol. Mais ces conditions expérimentales sont très éloignées de celles rencontrées dans la cellule normale.

Le lycopène et le b-carotène inhibent l'oxydation des LDL in vitro [55]. Lorsque l'oxydation est générée par du CuSO4, le lycopène réduit l'oxydation de 65 % et le b-carotène de 37 %. Si des oxydants non-métal-dépendants sont utilisés, on obtient des pourcentages de réduction comparables. L'action anti-oxydante des caroténoïdes dépendrait de la présence de vitamine E. D'autres auteurs [56] ont montré que l'enrichissement des LDL avec de la lutéine ou du lycopène les protégeait contre l'oxydation par les sels de cuivre. La canthaxanthine, le b-carotène, la zéaxanthine inhibent l'oxydation des LDL médiée par les macrophages. La forme tout trans du b-carotène diminue de 40 % l'oxydation des LDL, alors que la forme naturelle contenant 30 % d'isomère 9-cis ne l'inhibe que de 18 %. Si les caroténoïdes semblent exercer in vitro un effet direct protecteur contre l'oxydation des LDL, cet effet n'est pratiquement jamais retrouvé lorsque les LDL proviennent de sujets supplémentés en caroténoïdes. Gaziano et al. [57], travaillant sur des LDL provenant de sujets supplémentés en b-carotène, ne trouvent aucun effet protecteur mesuré par la formation de diènes conjugués contre l'oxydation de ces LDL provoquée soit par des ions cuivriques soit par du 2,2'azobis (2-aminopropane) dichlorure.

Dans une étude randomisée en double aveugle, Nenseter et al. [58] ont supplémenté des femmes hypercholestérolémiques ménopausées avec du b-carotène et les LDL isolées ont été soumises à une peroxydation lipidique induite par le cuivre. Les auteurs n'ont pas pu déceler de différence entre le groupe placebo et le groupe supplémenté, et cela par aucun des index utilisés pour surveiller la peroxydation. On constate cependant que, dans ces deux études, les groupes étaient petits (n = 16 dans la première étude, n = 15 dans la deuxième) ; la non-significativité peut être simplement le résultat d'un manque de puissance de ces schémas expérimentaux et ne permet donc pas de conclure avec certitude à un manque d'effet.

Jonctions intercellulaires (gap junctions)

Outre leurs activités anti-oxydantes, les caroténoïdes pourraient assurer un rôle protecteur contre le cancer par leur action sur les gap junctions.

Les cellules communiquent entre elles soit par l'intermédiaire de ligands (hormones, facteurs de croissance, cytokines) qui se lient à des récepteurs spécifiques, ce qui déclenche les cascades complexes de transduction du signal, soit par l'intermédiaire de canaux constitués de deux connexons qui constituent un pore entre deux cellules ; un connexon est un hexamère de protéines intramembranaires appelées connexines dont la mieux connue est la connexine 43 (Cx43). Des connexines identiques ou différentes peuvent s'assembler pour constituer l'hexamère et, comme chacune a une perméabilité sélective vis-à-vis de la masse moléculaire et de la charge des molécules, la communication par gap junction peut différer d'un tissu à l'autre. Les gap junctions permettent entre cellules contiguës des échanges rapides d'ions, de petites molécules hydrosolubles (< 1 000 D) comme des molécules signal (Ca++, AMPc, inositol phosphate), ce qui permet un couplage électrique et métabolique des cellules [59]. Ainsi, la communication à travers les gap junctions est-elle impliquée dans la morphogenèse, la différenciation cellulaire, la croissance, le transfert de nutriments, l'atténuation des effets néfastes de xénobiotiques, l'élimination de déchets [60].

In vitro, les caroténoïdes comme les rétinoïdes [61] sont susceptibles d'inhiber la transformation de fibroblastes par des carcinogènes chimiques ou physiques. Cette activité des caroténoïdes ne passe ni par leur rôle de précurseurs de vitamine A, ni par leurs propriétés anti-oxydantes, mais elle est corrélée, comme pour les rétinoïdes, à leur capacité à stimuler la communication intracellulaire par gap junctions (CIGJ). Les cellules transformées ont un nombre réduit de gap junctions et, en augmentant la CIGJ, les caroténoïdes et les rétinoïdes préviendraient la perte du contrôle de la croissance cellulaire associée à la néoplasie [62]. L'effet des rétinoïdes s'explique par leur capacité à stimuler la Cx43 tant au niveau de la synthèse de la protéine que de celle des ARNm correspondants. Les rétinoïdes stimulent l'expression des ARNm de Cx43 en se liant à des récepteurs nucléaires (RAR). Les caroténoïdes (b-carotène, canthaxanthine, lutéine, lycopène) stimulent également la synthèse de Cx43 [63] ; cependant, on ne connaît pas actuellement de récepteurs nucléaires aux caroténoïdes. Une explication partielle de leur activité a été donnée lorsqu'il a été montré que la canthaxanthine, active sur la CIGJ, était susceptible en culture de donner par auto-oxydation deux isomères de l'acide 4 oxorétinoïque (tout trans et 13-cis acide 4 oxorétinoïque) [46] ; ces composés ont la propriété de se lier aux récepteurs RARb de l'acide rétinoïque et d'activer la synthèse des ARNm de la connexine 43 [64].

Stahl et al. [65] ont testé toute une série de caroténoïdes naturels ou de synthèse et ils ont montré que, pour être actifs sur les gap junctions, les caroténoïdes devaient avoir un noyau aux extrêmités de la chaîne. En effet les C20, C30, C40 dialdéhydes sont sans action ; les noyaux doivent être à 6 carbones comme pour le b-carotène, l'échinénone, la canthaxanthine, la cryptoxanthine ou le rétrodéhydro-carotène (produit de synthèse) alors que les composés ayant des noyaux à 5 carbones sont inactifs (capsorubicine, dinor-canthaxanthine, violérythrine). Le mécanisme d'action de chacun de ces composés n'est pas établi. Il n'y a aucune relation entre leur capacité à piéger 1O2 et leur activité sur la CIGJ ; cependant, si le b-carotène augmente la CIGJ des fibroblastes, d'autres cellules comme les cellules épithéliales pulmonaires de souris ou les kératinocytes humains [66] ne répondent pas et leur synthèse de connexine n'est pas modifiée par ce caroténoïde. Par ailleurs, il a été montré que l'apport alimentaire de b-carotène à des volontaires augmente le taux de ARNm de la Cx43 dans le côlon chez certains sujets mais pas chez tous [67]. La stimulation de la CIGJ semble impliquée dans l'inhibition de la transformation cellulaire par les caroténoïdes et pourrait expliquer, au moins en partie, leur rôle protecteur dans les cancers.

Immunité

Si l'action des caroténoïdes naturels sur la prévention des cancers peut s'expliquer par leur action anti-oxydante ou sur les gap junctions, un autre mécanisme peut être leurs effets directs ou indirects en tant que modulateurs de l'immunité. Leur action sur l'immunité peut d'ailleurs être liée à leur activité anti-oxydante ou passer par l'intermédiaire de la vitamine A et des rétinoïdes [68]. Cependant, les caroténoïdes semblent aussi agir sur le système immunitaire indépendemment de leur transformation en vitamine A. Il faut noter que la plupart des expériences concernant le rôle des caroténoïdes dans l'immunité a été faite in vitro ou in vivo chez l'animal et l'homme avec le b-carotène. Ce dernier est impliqué dans la prolifération des cellules T et B, il augmente le nombre et la cytotoxicité des cellules natural killer (NK), il agirait sur la sécrétion des cytokines et modulerait les défenses non spécifiques.

* Action sur les lymphocytes. L'addition de b-carotène (10 ­ 9 M) à des cultures de lymphocytes, provenant de vaches, augmente la prolifération de ces cellules. Ces résultats sont confortés par des expériences de supplémentation chez différentes espèces animales comme le rat, le porc. Chez le rat, la canthaxanthine, qui n'a pas d'activité provitaminique A, est également active sur la prolifération lymphocytaire. Les caroténoïdes stimuleraient la différenciation des cellules intrathymiques et augmenteraient, dans le sang périphérique le rapport CD4+/CD8+ en stimulant la formation des T helper (CD4+), expérience faite chez la souris avec du lycopène [69].

Des études faites chez l'homme donnent des résultats similaires. Ainsi, Alexander et al. [70] observent une augmentation de 30 % des CD4+ chez des adultes en bonne santé après 7 jours de supplémentation par le b-carotène (180 mg/j) alors que le nombre des CD8+ n'est pas modifié. Chez des personnes âgées ayant reçu 35 à 60 mg/j de b-carotène, une augmentation des CD4+ est également observée [71]. Des expériences de supplémentation en b-carotène (30 mg/j pendant 3 mois), faites chez des sujets ayant eu un cancer du côlon, montrent une augmentation des CD4+ et des lymphocytes 2R+ ; en revanche, chez les sujets témoins ou ayant des polypes, il n'y a pas de modification de ces populations de lymphocytes [72]. Cependant, toutes les expériences de supplémentation, chez les volontaires sains, ne montrent pas d'augmentation de lymphocytes, mais leur activité mesurée par la réponse à la phytohémagglutine est augmentée, même en l'absence d'une prolifération des CD4+.

* Action sur les cellules natural killer. Une supplémentation en caroténoïdes augmente le nombre et la toxicité des cellules natural killer (NK), cellules qui constituent une partie importante des défenses antitumorales [73]. Ainsi, des cellules NK prélevées chez des souris athymiques supplémentées en b-carotène (30 mg/kg en intrapéritonéale tous les 2 jours pendant 2 semaines) ont une activité cytolytique très significativement augmentée par rapport aux cellules NK témoin. L'action des caroténoïdes sur les cellules NK est attribuée à leur propriété anti-oxydante.

Une étude de supplémentation en b-carotène (50 mg, 1 jour sur 2 pendant 10 ans) contre placebo, chez deux groupes de sujets, un d'âge moyen (51-64 ans) et un de sujets plus âgés (65-86 ans), fait apparaître que l'apport en b-carotène augmente l'activité des cellules NK chez les sujets âgés par rapport au groupe placebo, alors que le nombre des NK n'est pas modifié chez les sujets d'âge moyen [74]. Des sujets présentant des lésions précancéreuses ont été traités par du b-carotène (30 mg/j) ou par l'acide 13-cis-rétinoïque (1 mg/kg/j) pendant 3 mois. Le pourcentage des cellules NK augmente significativement sous traitement par le b-carotène ainsi que leur cytotoxicité ; en revanche, l'action sur les cellules T helper est faible, tandis que l'acide 13-cis-rétinoïque augmente significativement le nombre de ces cellules, mais aucun des deux composés ne modifie le nombre des CD8+ [75].

* Action non spécifique. Le b-carotène induit aussi l'augmentation de la synthèse par les macrophages du tumor necrosis factor a (TNFa) [76]. Ce composé a des propriétés cytolytiques sur les cellules tumorales ou sur les lignées transformées. In vivo, il est également capable d'induire la nécrose de tumeur. Le b-carotène stimule l'activité cytotoxique et bactéricide des polynucléaires alors que le rétinol et l'acide rétinoïque diminuent la phagocytose.

Action sur des enzymes impliquées dans la cancérogenèse

L'ornithine décarboxylase (ODC) est la première enzyme et souvent l'enzyme limitante de la synthèse des polyamines qui sont des médiateurs de la prolifération cellulaire. Dans des modèles animaux, il a été observé que des promoteurs de tumeurs induisent l'activité ornithine décarboxylase tandis que des inhibiteurs ont l'effet inverse. Dans une expérimentation chez des sujets atteints de cancer du côlon, Phillips et al. [77] montrent que la supplémentation en b-carotène (30 mg/j) inhibe significativement l'activité ornithine décarboxylase de la muqueuse rectale et que, parallèlement, il y a une augmentation du b-carotène à la fois dans le sérum des sujets et dans la muqueuse rectale ; les résultats de cette étude qui n'a pas été faite contre placebo doivent être pris avec précaution. Des xéniobiotiques sont impliqués dans l'oncogenèse parmi lesquels se trouvent des inducteurs de tumeurs. Les cytochromes P450 qui métabolisent les xénobiotiques ont leur activité modifiée par les caroténoïdes. Il a été montré que la canthaxanthine, l'astaxanthine et le b-apo-8' caroténal donnés à des rats activaient les enzymes de la phase I de la dégradation des xénobiotiques (cytochromes P450 1A1 et 1A2 hépatiques). Ils induisent également l'activité des enzymes, dépendantes du récepteur Ah, impliquées dans la phase II du métabolisme des xénobiotiques [78].

L'action des caroténoïdes passe bien par l'intermédiaire du récepteur Ah puisqu'il n'y a pas de réponse chez des souris ne possédant pas ce récepteur. Cependant, les résultats obtenus indiquent que l'effet d'induction de la canthaxanthine et du 8-apo-8' caroténal bien que lié dans les deux cas au récepteur Ah n'implique pas exactement les mêmes mécanismes d'activation [79]. Aucune relation structure-activité n'a pu être mise en évidence puisque canthaxanthine, asthaxanthine et 8-apo-8' caroténal sont des inducteurs d'isoformes des cytochromes P450 alors que le b-carotène, la lutéine et le lycopène sont sans effet.

Le métabolisme et les rôles potentiels des caroténoïdes autres que le b-carotène commencent à être étudiés. Le rôle précurseur de vitamine A largement exploré n'est qu'une facette des différentes fonctions que peuvent assurer ces molécules. Leurs propriétés antiradicalaires sont maintenant connues et expliquent en partie leur action de protection dans les cancers et les maladies cardiovasculaires. Action certainement renforcée par leur capacité à stimuler la communication intercellulaire par les gap junctions, leur effet immunomodulateur et leur action sur des enzymes impliquées dans la cancérogenèse. Il faut noter également que chaque caroténoïde présente une certaine spécificité d'action. Les molécules ne sont pas entièrement interchangeables d'où l'utilité de pouvoir les doser séparément et aller plus avant dans la compréhension du rôle de chacune.

Article reçu le 4 décembre 1998, accepté le 11 janvier 1999.

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