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Rôle de la protéine C3 du système complémentaire dans le contrôle de la réponse immunitaire spécifique


Annales de Biologie Clinique. Volume 57, Numéro 2, 127-35, Mars - Avril 1999, Revues générales


Résumé   Summary  

Auteur(s) : C.L. Villiers, M.-B. Villiers, P.N. Marche, Laboratoire d’immunochimie, CEA-G, DBMS/ICH, Inserm U. 238 et Université Joseph-Fourier, 17, rue des Martyrs, F38054 Grenoble cedex 9.

Résumé : Alors que le système complémentaire a longtemps été considéré comme un moyen de défense faisant partie de l’inné, un de ses composants, C3, est maintenant reconnu comme un élément intervenant dans les mécanismes spécifiques de l’immunité adaptative. Cette fonction provient d’une part de la capacité de cette protéine à se lier de façon covalente à divers ligands dont les antigènes et d’autre part, de ses interactions avec plusieurs récepteurs répartis sur les cellules impliquées dans la réponse immunitaire. C3 subit dans le plasma plusieurs clivages protéolytiques qui conduisent à la formation de fragments doués d’activités biologiques diverses. De plus, la fixation de ces fragments sur différents récepteurs spécifiques présents à la surface des cellules impliquées dans la réponse immune, entraîne une modification des activités cellulaires (endocytose, flux calcique). Particulièrement observable lorsque la quantité d’antigène est faible, un déficit en C3 provoque une altération de la réponse immunitaire qui se traduit par une diminution importante du taux d’anticorps spécifiques et une perturbation de la commutation isotypique IgM/IgG. L’accent a été mis sur le rôle d’un des fragments (C3d) et de son récepteur CR2 dont l’absence entraîne les mêmes conséquences qu’un déficit en C3. L’absence de CR2 à la surface des lymphocytes B conduit à une diminution du nombre et de la taille des centres germinatifs. CR2 est également nécessaire à la surface des cellules dendritiques folliculaires pour l’établissement de la mémoire immunologique. Par ailleurs, C3 est impliqué dans les mécanismes d’apprêtement intracellulaires des antigènes puisque le remplacement de l’antigène seul par des complexes C3b-antigène conduit à la formation d’une plus grande quantité de molécules du complexe majeur d’histocompatibilité de classe II stables à la surface des cellules présentatrices. En résumé, C3 facilite les interactions entre cellules, déclenche une signalisation après sa fixation sur les récepteurs et, au niveau intracellulaire, amplifie et stabilise la présentation des antigènes. Une meilleure compréhension du rôle de C3 devrait à terme fournir des outils permettant la manipulation de la réponse immunitaire, notamment au niveau de l’établissement de la mémoire immunologique où le rôle de C3 semble particulièrement important.

Mots-clés : Complément – C3 – CR2 – Réponse immunitaire – Apprêtement des antigènes.

Illustrations

ARTICLE

Alors que le système complémentaire a longtemps été considéré comme un ensemble de défenses faisant partie de l'inné et donc non spécifique, certains de ses composants, et notamment la protéine C3 [1], sont maintenant reconnus comme des éléments importants intervenant dans les mécanismes spécifiques de l'immunité adaptative. Les multiples fonctions de cette protéine résultent de sa capacité d'une part à se lier covalement avec diverses protéines dont les antigènes et, d'autre part, à interagir avec plusieurs récepteurs répartis sur les cellules impliquées dans la réponse immunitaire. C3 intervient à la fois dans les mécanismes de reconnaissance et de présentation des antigènes.

Interaction de C3 avec différentes protéines

Les différents rôles que joue C3 ne peuvent pas être compris sans une analyse de la structure de cette protéine : C3 est formé de deux chaînes polypeptidiques, alpha (100 kDa) et bêta (75 kDa), et possède un groupement thioester au niveau de la chaîne alpha. Celui-ci est le résultat d'une modification post-traductionnelle spontanée qui relie le SH d'une cystéine au groupement carboxylique en gamma d'une glutamine [2]. Alors que ce thioester est stable à l'intérieur de la structure tridimensionnelle de C3, il est, au contraire, très instable après les changements de conformation que subit C3 lorsqu'il est protéolysé (figure 1). Le thioester est alors exposé à l'attaque de nucléophiles, ce qui induit la formation d'une liaison covalente de type ester (figure 1) entre C3b et la protéine porteuse du groupement réactif (OH). Toute protéine proche de C3 au moment de sa protéolyse peut se lier de façon covalente à celui-ci [3] ; c'est le cas des complexes immuns qui sont activateurs du complément et sur lesquels C3 se fixe aussi bien au niveau des anticorps que des antigènes [4].

En dehors de la fixation covalente sur les antigènes, les fragments de C3 interagissent avec différents récepteurs répartis sur de nombreuses cellules et notamment toutes les cellules impliquées dans la réponse immunitaire.

Fragments de C3 et récepteurs

Après activation du système complémentaire, C3 subit dans le plasma plusieurs clivages protéolytiques (figure 2) qui conduisent à la formation de fragments doués d'activités biologiques différentes et possédant des récepteurs qui leur sont spécifiques. La première coupure correspond à l'élimination, sur la chaîne alpha, d'un fragment de 10 kDa (C3a) ayant des propriétés d'anaphylatoxine ; le reste de la molécule (C3b) est un élément primordial dans l'activité du système complémentaire puisqu'il est à l'origine à la fois de l'activation de la voie alterne et de l'amplification de la voie classique et de la troisième voie que constitue la voie des lectines. C3b est à son tour dégradé en fragments iC3b, C3c et C3dg (figure 2) qui se lient à différents récepteurs CR1, 2, 3, 4 et 5 (tableau 1) eux-mêmes répartis sur toutes les cellules impliquées dans la réponse immunitaire. Les fragments C3b, iC3b et C3dg sont particulièrement importants puisqu'ils contiennent le groupement impliqué dans la liaison avec l'antigène ; ils constituent des liens bifonctionnels car ils peuvent, par ailleurs, interagir avec des récepteurs qui leur sont spécifiques. De ce fait, une protéine avec laquelle C3 aura formé un lien covalent aura donc la capacité de se fixer et d'être endocytée par des cellules pour lesquelles elle n'a a priori aucune affinité. L'état de protéolyse de C3 oriente le ciblage vers les récepteurs correspondants et donc vers les différentes cellules, puisque les cellules de la réponse immunitaire ne portent pas toutes les mêmes récepteurs (tableau 1).

Par exemple, le clivage de C3b en iC3b provoque une perte d'affinité (100 fois) de la protéine pour CR1 mais augmente (10 fois) l'affinité pour CR2. En ce qui concerne les fragments iC3b et C3dg, ils se fixent de façon identique sur CR2. Ces résultats signifient qu'il peut être envisagé une séquence d'interactions où C3b est d'abord fixé à CR1, puis transféré sur CR2 après clivage en iC3b ou C3dg ; ce mécanisme explique le rôle des globules rouges qui transportent vers le foie les complexes immuns grâce au CR1 dont ils sont porteurs, après transformation de C3b en iC3b, ces complexes sont capturés par les cellules de Küpfer qui possèdent des récepteurs de type CR3 et CR4.

En attendant de connaître la structure complète de C3, la détermination récente de la structure tridimensionnelle du fragment C3dg [5] va permettre une modélisation plus précise des interactions de ce fragment avec CR2 et avec les protéines avec lesquelles il peut former un lien covalent.

La consommation de C3 réalisée au cours de ces différentes activations est importante et nécessite que cette molécule soit produite près du lieu d'activation. Si la majeure partie des protéines du complément, dont C3, est synthétisée par les hépatocytes, C3 est aussi sécrété par un grand nombre de cellules dont les macrophages. L'activation des cellules qui résulte de leurs interactions avec les fragments de C3 provoque une sécrétion importante de lymphokines et induit la synthèse de facteurs du complément : les lymphocytes T, une fois activés, produisent de l'interféron g qui stimule les cellules monocytaires et accroît la synthèse de C3, ce qui constitue une boucle d'amplification particulièrement importante. La quantité de C3 sécrété par les cellules de la réponse immunitaire est importante puisque des souris C3­/­ ont, après une greffe de moelle osseuse provenant de souris non déficitaires, une restauration complète de leur taux sérique en C3 et de leur réponse immunitaire. De plus, C1q, premier élément nécessaire à l'activation du complément, est aussi synthétisé par les macrophages et les cellules dendritiques folliculaires ; il y a donc un apport massif en protéines du complément au niveau des compartiments lymphocytaires, ce qui accroît la probabilité d'une fixation de C3 à l'antigène. L'activation de C3 est elle-même augmentée au voisinage des macrophages : en effet, nous avons montré que ces cellules, après activation, sécrètent non seulement C3 mais aussi des protéases (élastase, cathepsine G) capable de cliver C3, ce qui constitue un système amplificateur capable de générer des fragments de C3 [6]. Ces résultats laissent à penser qu'une coopération est possible entre les macrophages et les lymphocytes B.

Rôles des récepteurs

L'interaction des fragments de C3 avec les différents récepteurs qui leur sont spécifiques modifie de façon importante l'activité des cellules porteuses de ces récepteurs.

Le groupe de D. Fearon a montré qu'à la surface des lymphocytes B, CR2 est associé à une autre molécule, CD19, impliquée notamment dans les flux calciques intracellulaires [7] : la réticulation des molécules CR2, quelle qu'en soit l'origine (anticorps spécifiques anti-CR2 ou anti-CD19) provoque l'activation d'une phospholipase C et conduit à une augmentation de la concentration intracellulaire de calcium, mais uniquement si les cellules ont d'abord été traitées avec des anticorps anti-Ig de surface, les deux réticulations entraînant une synergie d'activation (figure 3) [8]. Les voies d'activation par CR2 et par les immunoglobulines de surface restent cependant fondamentalement différentes puisque la fixation des anticorps sur ces dernières entraîne les cellules dans un processus de division qui n'est pas observé après addition d'anticorps anti-CR2. Par ailleurs, CR2 et les immunoglobulines de surface ont en commun la capacité d'amplifier la synthèse de l'ARN du proto-oncongène c-fos et donc d'agir sur la différentiation des lymphocytes B mais, dans ce cas, le signal induit par CR2 ne passe pas par CD19 puisque des anticorps anti-CD19 n'ont aucun effet. On peut en conclure que le rôle de CR2, et donc des fragments de C3, est important dans les différentes fonctions du lymphocyte B sans être primordial puis qu'il apparaît le plus souvent comme élément amplifiant mais non déclenchant.

La phosphorylation de la partie intracellulaire des récepteurs CR1 ou CR2 a été démontrée [9] ; cependant, une certaine spécificité cellulaire apparaît puisque CR1 n'est phosphorylé que lorsqu'il est situé à la surface des macrophages et des neutrophiles et non à la surface des lymphocytes B alors que CR2 ne l'est que dans ce dernier cas. Le rôle exact de ces phosphorylations est mal défini, elles pourraient être une première étape avant l'internalisation lors de la fixation des ligands respectifs (C3b et C3dg), mais la relation entre ces deux phénomènes n'est pas encore complètement établie.

L'internalisation des récepteurs de C3 et leur trafic intracellulaire ou recyclage éventuel ont été peu étudiés jusqu'à maintenant : CR1 a été décrit comme étant internalisé par des voies indépendantes des puits à clathrine et requérant l'intégrité des microfilaments alors que CR2 est dépendant de ces mêmes puits. Cependant, il faut noter que CR1 ne semble pas être exclu des puits à clathrine et comme une fraction non négligeable de CR1 forme un complexe avec CR2 à la surface des cellules, il pourrait y avoir co-internalisation dans certains cas. Nous avons montré que l'internalisation de CR1 après fixation de C3b était amplifiée en présence de CR2 [10] ; cette interaction des deux récepteurs est d'autant plus importante qu'elle exclut CD19 et pourrait donc représenter un moyen pour moduler les effets induits par la fixation des fragments de C3 sur la cellule.

D'autres récepteurs membranaires sont également concernés par la présence des fragments de C3 et voient leur fonction ou leur capacité d'interaction modifiée. En effet, de nombreuses expériences indiquent une relation étroite entre les récepteurs du complément et ceux des parties Fc des immunoglobulines : ainsi, les récepteurs CD16 (FcgRIII) et CD32 (FcgRII) interagissent avec les récepteurs CR3 et CR4 et inhibent en partie la fixation de iC3b sur ces derniers. À la surface des lymphocytes B humains, l'association de CR2 avec les récepteurs des IgE (CD23) contrôlerait la production de ce type d'immunoglobulines [11]. Par ailleurs, la fixation des fragments de C3 sur les macrophages inhibe la fixation des immunoglobulines sur leurs récepteurs Fc, ce qui a pour conséquence de diminuer l'activité cytotoxique anticorps-dépendante de ces mêmes macrophages.

C3 et réponse immunitaire

Les premiers travaux qui ont décrit l'implication de C3 dans la réponse immunitaire ont été réalisés dans les années 1970 : c'est Pepys qui a montré le premier que des animaux naturellement déficitaires en C3 présentent une altération indéniable de la réponse immunitaire, particulièrement observable lorsque la quantité d'antigène injectée est faible [12]. Ces modifications se traduisent généralement par un taux d'anticorps spécifiques fortement réduit et une absence de commutation IgM/IgG. L'utilisation de fortes quantités d'antigène donne cependant une réponse normale. Plus récemment, des résultats globalement similaires ont été obtenus par deux approches différentes, l'une recréant le déficit en C3 par injection d'une protéase de venin de cobra qui protéolyse de façon spécifique C3, l'autre après injection de complexes immuns « CR2-Ig anti-CR2 » à des souris non déficitaires en C3 ; dans ce dernier cas, les récepteurs CR2 solubles injectés entrent en compétition avec les récepteurs membranaires présents à la surface des cellules B pour la fixation des fragments de C3 [13]. Dans les deux cas, une diminution de la réponse immunitaire a été enregistrée en réaction à l'injection ultérieure d'un antigène, se traduisant là encore par un taux très faible d'anticorps spécifiques de type M, G1, G2a, G2b et G3 et une absence de commutation IgM/IgG. Ces données mettent en évidence non seulement le rôle de C3, mais précisent la nature des récepteurs impliqués dans ces interactions, CR2 semblant être l'intermédiaire prépondérant, tout au moins chez la souris puisque les expériences ont été réalisées avec ce modèle expérimental. Il reste à démontrer comment C3 peut interagir avec les antigènes.

Une première réponse est apportée par G. Ross qui a démontré que les antigènes, même au cours de la réponse immunitaire primaire, se fixent aux anticorps naturels de faible affinité et forment ainsi des complexes immuns qui activent le complément et fixent C3b [14]. La fixation des antigènes aux cellules B est ainsi favorisée et entraîne une meilleure présentation aux lymphocytes T. Les auteurs mettent aussi l'accent sur la nécessité, au niveau des lymphocytes B, d'une double signalisation via les récepteurs de C3 et des parties Fc des immunoglobulines, afin d'éviter les phénomènes d'anergie.

Afin de mieux comprendre le rôle de C3 dans la réponse immunitaire, plusieurs laboratoires ont établi des lignées de souris déficitaires en cette protéine ou en CR2, récepteur décrit comme étant impliqué dans le contrôle par C3 de la réponse anticorps.

L'utilisation des souris rendues artificiellement déficitaires en C3 a confirmé les résultats antérieurs : réponse anticorps fortement perturbée pour les faibles concentrations d'antigène et diminution de la taille et du nombre des centres germinatifs ; un phénotype identique a été obtenu avec des souris déficitaires en C4 (cette protéine du système complémentaire est analogue à C3 et nécessaire pour l'activation de C3 au cours du fonctionnement du complément).

La comparaison de souris de phénotype C3­ et C3+ montre que l'activation des lymphocytes T n'est pas globalement modifiée ; on peut en conclure que les perturbations de la réponse immunitaire sont causées par un défaut de capture de l'antigène (lymphocytes B ou cellules dendritiques) ou/et par une absence ou une modification de signalisation au niveau des lymphocytes B.

Des souris, dont le gène codant pour CR2 a été détruit, ont été utilisées pour définir le rôle de ce récepteur dans l'action de C3 ; ces souris ont le même phénotype que les C3­, c'est-à-dire un défaut de réponse à des antigènes thymodépendants [15]. Malheureusement, au contraire de l'homme pour qui CR1 et CR2 sont le résultat de l'expression de deux gènes, chez la souris, ces deux protéines proviennent d'un épissage alternatif au niveau d'un seul gène, ce qui fait que les animaux utilisés pour ces expériences n'expriment ni CR1, ni CR2 ; ce fait empêche de conclure de façon définitive quant aux rôles respectifs de ces récepteurs.

L'importance des lymphocytes B dans le défaut de réponse a été démontrée à l'aide d'animaux produits à partir de blastocytes provenant d'animaux déficitaires en protéine RAG2 (et donc incapables de produire des lymphocytes T et B) complémentés par des cellules embryonnaires de type ES déficitaires en CR2 [16]. L'animal résultant a donc des lymphocytes T et B provenant uniquement des cellules ES (sans CR2) et des cellules dendritiques folliculaires normales (avec CR2) provenant du blastocyte. Ces souris ont une réponse immunitaire altérée équivalente à celle d'animaux n'exprimant pas CR2. À l'opposé, des souris CR2­ ayant reçu une greffe de moelle provenant de souris de souche sauvage ont une réponse secondaire apparemment normale ; dans ce modèle, les cellules dendritiques folliculaires ont un phénotype CR2­ alors que les lymphocytes B issus du donneur sont CR2+. La limitation se situe donc apparemment au niveau des lymphocytes B et non dans la capture de l'antigène par les cellules dendritiques folliculaires pour l'établissement de la mémoire immunologique. Ces différentes expériences permettent d'affirmer que les lymphocytes B ont un rôle prépondérant dans le contrôle de la réponse immunitaire par les fragments de C3. Cela ne présage pas du contrôle de la réponse à long terme qui nécessite de plus amples études et peut faire intervenir d'autres éléments.

Les animaux déficitaires en C3 [17] ou en récepteur CR2 ont en commun un défaut en nombre et en taille des centres germinatifs. Fearon et Carter [7] ont émis l'hypothèse que, dans un premier temps, les lymphocytes B, ayant une trop faible affinité pour l'antigène, doivent pour être activés recevoir un second signal qui correspond à la fixation du fragment de C3 au récepteur correspondant. Les lymphocytes B pourraient alors migrer vers les ganglions où ils rencontrent les lymphocytes T, ce qui explique que, dans le cas de déficit en C3, il y ait une diminution du nombre de centres germinatifs ; cependant, le fait que ces ganglions soient aussi réduits en taille signifie que là encore les fragments de C3 jouent un rôle : dans les centres germinatifs, les lymphocytes B se multiplient et subissent des mutations somatiques au niveau du gène codant pour le récepteur pour l'antigène ; ces lymphocytes B doivent rester au contact des lymphocytes T et de l'antigène. C'est à ce niveau que C3 interviendrait en retenant l'antigène et permettant ainsi le maintien des lymphocytes B dans un état d'activation suffisant ; en l'absence de C3 ou de CR2, il y aurait donc une forte apoptose entraînant une réduction de la taille des ganglions. Pour que la réponse immunitaire soit optimale, il faut à la fois que les cellules B [18] et les cellules dendritiques folliculaires [19] soient CR2+, les premières intervenant à la fois dans l'établissement de la réponse immunitaire primaire et dans la mise en place de la réponse mémoire alors que les secondes ne seraient importantes que pour l'établissement des cellules B mémoires (figure 4).

Les quelques cas de déficit humain en C3 qui ont été décrits s'accompagnent généralement de diverses pathologies : infections pyogéniques particulièrement importantes chez les jeunes sujets, troubles liés à la présence de complexes immuns, lupus érythémateux systémique et glomérulonéphrite membranoproliférative, ce qui montre là encore le rôle multiple de C3. L'absence de C3 ne se traduit pas par une modification de la quantité globale des immunoglobulines circulantes mais plutôt par quelques perturbations qualitatives (baisse des IgG, particulièrement forte pour l'isotype IgG4).

La formation d'un lien covalent entre l'antigène et C3
amplifie la réponse immunitaire

L'immunisation de souris avec une protéine recombinante formée d'une molécule de lysozyme (utilisé comme antigène) et plusieurs molécules de C3d induit une réponse immunitaire à des concentrations en antigène de 100 à 1 000 fois plus faibles que lorsque le lysozyme est injecté seul [20]. Ces expériences mettent l'accent sur le rôle potentiel de C3d et de son récepteur CR2 dans le contrôle de l'amplification de la réponse immunitaire. Afin d'aller plus loin dans l'analyse du rôle de C3, nous avons développé, au laboratoire, un réactif qui nous permet de mimer les complexes C3b-antigène qui peuvent être formés naturellement dans l'organisme [21] ; ces complexes sont obtenus en reliant les deux protéines par la liaison ester formée après rupture du thioester (figure 1) ; par ailleurs, alors que C3d utilisé dans le modèle précédant ne peut se fixer qu'à CR2, ce qui limite les observations, le C3b que nous employons possède une capacité d'interaction avec plusieurs récepteurs (CR1, CR2, CR3, etc.) et permet donc une évaluation plus complète du rôle de C3. Comme ceux décrits précédemment, ces complexes induisent une réponse immunitaire à de très faibles concentrations d'antigène mais avec un effet amplificateur encore plus marqué puisque obtenu avec une seule molécule de C3b liée à une molécule d'antigène, contre deux à trois molécules de C3d. Ces résultats signifient que les mécanismes mis en jeu par C3d et C3b ne sont pas tout à fait les mêmes et que ces deux protéines n'ont pas les mêmes capacités dans le contrôle de la réponse immunitaire [22].

De nombreuses expériences in vitro ont été réalisées en utilisant des antigènes complexés ou non à C3b et des lymphocytes B comme cellules présentatrices. La prolifération des lymphocytes T résultant de l'apprêtement de l'antigène dans ces conditions est obtenue avec des concentrations d'antigène beaucoup plus faibles (jusqu'à 100 fois) lorsque celui-ci est lié à C3b [23, 24].

Ces résultats pourraient être la conséquence de l'augmentation de la capture de l'antigène par les cellules présentatrices après fixation des complexes sur les récepteurs de C3. Or, nous avons montré que les étapes de l'apprêtement intracellulaire des antigènes sont aussi modifiées par C3 ; cette affirmation est étayée par des observations in vitro concernant la présentation d'immunoglobulines murines (utilisées comme antigène) : des expériences réalisées à l'aide de complexes covalents immunoglobuline-C3b ont prouvé que seule la présentation correspondant aux épitopes de la chaîne lourde est amplifiée et non celle des épitopes situés sur la chaîne légère [23] ; or dans les complexes immunoglobuline-C3b, seule la chaîne lourde fixe C3b. Il faut donc en conclure que l'influence de C3b s'exerce également après l'internalisation et la réduction intracellulaire qui permet la séparation de la chaîne lourde de la chaîne légère. Nous avons pu montrer que le lien covalent entre C3b et l'antigène persiste en très grande partie dans les endosomes et de façon plus restreinte dans les lysosomes ; il y a donc colocalisation des antigènes et des fragments de C3 dans les compartiments intracellulaires [25]. De plus, l'analyse de la répartition intracellulaire des antigènes après internalisation montre que l'entrée via les récepteurs de C3 provoque une accumulation importante de l'antigène dans les compartiments endosomaux [26]. Les activités protéolytiques ont été quantifiées dans les différents compartiments intracellulaires et nous avons montré que, lorsqu'il est lié à C3, la dégradation de l'antigène est partiellement inhibée et les épitopes produits préservés ; nous avons également montré que la présence de C3 pouvait entraîner une modification de l'apprêtement des antigènes puisque certains des épitopes n'étaient pas portés par le même peptide [V. Serra, communication personnelle]. Par ailleurs, une plus grande quantité de molécules de classe II stables est formée en présence de complexes antigène-C3b [27]. Ces observations peuvent expliquer pourquoi la présentation d'un antigène est réalisée avec une bien plus grande efficacité lorsqu'il est complexé à un fragment de C3.

CONCLUSION

Il est incontestable que le rôle de C3 et de ses fragments déborde le simple fonctionnement du système complémentaire [28, 29] ; il intéresse de nombreuses phases de la réponse immunitaire : opsonisation, endocytose, activation cellulaire. En se fixant de façon covalente aux antigènes, C3 intervient à la fois dans les premières phases de la réponse immunitaire et dans l'établissement de la mémoire immunologique.

Un schéma général d'interaction commence à se dessiner, montrant l'intervention de C3 à de nombreux niveaux ; cependant, il reste beaucoup d'inconnues, notamment en ce qui concerne les récepteurs impliqués dans ces phénomènes. Si CR2 est un intermédiaire évident entre le lymphocyte B et C3, le rôle de CR1 reste à définir avec précision ; il est difficile de dissocier ces deux protéines puisque chez la souris, système expérimental généralement utilisé, elles sont le résultat d'un épissage alternatif et que toute invalidation de gène entraîne la perte d'expression des deux récepteurs.

Tous ces résultats montrent que, s'il est évident que l'interaction de C3 avec l'antigène et la formation d'un complexe covalent n'est pas un élément prérequis pour l'établissement de la réponse immunitaire, il est tout aussi évident que C3 représente un élément amplificateur et régulateur important capable d'induire une réponse, même en présence de faibles concentrations d'antigène. L'analyse du rôle de C3 est une étape importante pour mieux comprendre comment l'organisme se défend précocement, précisément à des phases où les quantités d'antigènes sont réduites. C3 exerce une influence importante dans la cascade d'événements qui conduisent à la production des anticorps contre les antigènes ; il intervient tout aussi bien dans la capture de l'antigène par les cellules immunocompétentes qu'au niveau de la formation des molécules de classe II stables. Une meilleure compréhension des actions de C3 devrait ouvrir des perspectives de manipulation de la réponse immunitaire, notamment dans les interactions conduisant à l'établissement de la mémoire immunologique où le rôle de C3 semble particulièrement important.

Article reçu le 2 octobre 1998, accepté le 5 décembre1998.

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