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Utilité et limites des dosages hormonaux peropératoires dans la chirurgie des tumeurs endocrines duodéno-pancréatiques : expérience de 72 cas


Annales de Biologie Clinique. Volume 57, Numéro 2, 185-90, Mars - Avril 1999, Articles originaux


Résumé   Summary  

Auteur(s) : M. d’Herbomez, F. Pattou, M. Nocaudie, B. Carnaille, C. Proye, Service de médecine nucléaire, Hôpital R.-Salengro, CHRU, 59037 Lille cedex.

Résumé : Les dosages peropératoires sont utilisés avec succès pour guider le traitement chirurgical de pathologies endocriniennes. Dans cette étude, nous rapportons les résultats de mesures peropératoires d’insuline chez des patients présentant des hypoglycémies organiques (52 opérations chez 51 patients) et de gastrine chez des patients porteurs de syndrome de Zollinger-Ellison (n = 20), réalisés pour juger de la radicalité de l’exérèse. Les dosages hormonaux ont été réalisés dans le sang périphérique en début d’opération et 20 min après exérèse de la lésion, éventuellement après stimulation par la sécrétine en cas de gastrinome. Ces dosages ont été souvent prédictifs de la guérison (tous les cas d’insulinome) ou de la non-guérison (moitié des cas de gastrinome). Les limites ont été l’observation de concentrations hormonales de base normaux en début d’intervention et, pour les insulinomes, l’importance de la sécrétion de pro-insuline non reconnue par les techniques à anticorps monoclonaux.

Mots-clés : Insuline – Gastrine – Dosages peropératoires – Insulinomes – Zollinger-Ellison.

Illustrations

ARTICLE

Avec une incidence de 4 cas pour un million d'habitants par an, les insulinomes sont les tumeurs pancréatiques les plus courantes. Dans 80 à 90 % des cas, hypoglycémie et hyperinsulinisme sont secondaires à une tumeur intrapancréatique solitaire et bénigne sécrétant de l'insuline [1, 2]. Les gastrinomes sont des proliférations tumorales des cellules non-B, des îlots de Langerhans, responsables d'une hypergastrinémie. L'incidence des gastrinomes est estimée à un cas pour 1 à 2 millions d'habitants et par an. Le gastrinome est plus souvent malin (60 %) que bénin et plus souvent multifocal qu'unifocal. Son appartenance à une polyendocrinopathie (NEMI : néoplasie endocrine multiple ou syndrome de Werner) doit être recherchée systématiquement car l'attitude thérapeutique en dépend (10 à 25 % des cas) [3-7]. Ces tumeurs peuvent survenir à tout âge avec une fréquence maximale entre 40 et 60 ans, une certaine prédominance féminine pour les insulinomes, masculine pour les gastrinomes.

D'importantes avancées dans la localisation préopératoire de ces tumeurs ont été réalisées ces dernières années par l'introduction de l'écho-endoscopie puis de la scintigraphie des récepteurs de la somatostatine [8, 9], si bien que les dosages hormonaux peropératoires extemporanés n'ont plus été utilisés pour la localisation des tumeurs endocrines duodéno-pancréatiques [10, 11], mais comme un test de radicalité de l'exérèse, éventuellement après stimulation par la sécrétine en cas de gastrinome [12-16].

Nous avons pratiqué des dosages hormonaux peropératoires dans le système porte et périphérique au cours de la chirurgie de ces tumeurs depuis 1978 et nous utilisons le test à la sécrétine depuis 1990. Nous rapportons les résultats de 51 cas d'insulinomes et de 20 gastrinomes.

Patients et méthodes

Patients

Il s'agit de 51 patients, présentant une hypoglycémie organique suggérée par une hypoglycémie associée à une concentration élevée d'insuline pendant l'épreuve de jeûne de 72 h et de 20 patients avec un diagnostic clinique de syndrome de Zollinger-Ellison confirmé par une élévation de la gastrine basale, de l'acidité gastrique et/ou un test positif à la sécrétine.

Méthodes

Les méthodes utilisées sont des dosages radio-immunologiques. Les réactifs de dosages sont commercialisés par Cis-Bio-International (GASK-PR) pour la gastrine et par ERIA-Pasteur (Bi-Insuline Irma et RIA) et Hoechst Behring (Riagnost Insuline) pour l'insuline. Les caractéristiques de ces trousses sont résumées dans le tableau 1.

Les prélèvements sanguins ont été faits sur héparine. Les analyses ont été réalisées selon les recommandations des fabricants aux temps d'incubation près (1/2 h à 37 °C) afin de permettre un rendu de résultats plus rapide compatible avec une interprétation peropératoire. Les résultats ont été validés par comparaison à ceux obtenus avec la méthodologie décrite dans la trousse (coefficients de corrélation r > 0,97 ; p < 0,01).

Pour les mesures d'insuline, nous avons réalisé les dosages peropératoires 46 fois avec une technique utilisant des anticorps polyclonaux (RIA) et 6 fois avec des anticorps monoclonaux (Irma). Les valeurs normales d'insulinémies périphériques mesurées par dosages à anticorps polyclonaux sont inférieures à 20 mUI/ml.

Critères d'évaluation

Les résultats ont été classés contributifs lorsque les taux d'insuline ou de gastrine en début d'opération étaient élevés. L'efficacité du geste chirurgical a été évalué un an après l'opération. Le patient a été considéré comme guéri :

­ pour les hypoglycémies organiques, si les taux de glucose et d'insuline étaient normaux sans symptôme clinique d'hypoglycémie, en l'absence de traitement ;

­ pour les gastrinomes, si les taux de gastrinémie étaient normaux avec absence de réponse au test de stimulation par la sécrétine, et les patients asymptomatiques en l'absence de traitement.

Résultats

Dans les hypoglycémies organiques

Les résultats proviennent de 52 interventions réalisées chez 51 patients.

Seuls 2 cas ont présenté une persistance de leur hypoglycémie (tableau 2), dont un patient avec un insulinome occulte céphalique qui a présenté une hypoglycémie avec hyperinsulinémie après pancréatectomie aveugle gauche. Une duodénopancréatectomie secondaire a permis d'obtenir leur guérison.

Dans 44 cas, les taux d'insuline systémique ou porte étaient élevés avant résection.

Un retour de l'insulinémie à des valeurs normales a été observé dans 35 cas et une chute significative mais sans normalisation dans 7 cas. Tous ces patients sont normoglycémiques 1 an après l'intervention. Un maintien de taux élevés d'insulinémie en fin d'opération a été de mauvais pronostic dans 2 cas (tableau 2).

La figure 1 illustre les valeurs d'insulinémies peropératoires observées dans le groupe des insulinomes sporadiques solitaires bénins.

Dans les gastrinomes

Les résultats des 20 observations sont rapportés dans le tableau 3. Dans 16 cas, le gastrinome primaire a été trouvé, dans 4 cas non. Trois patients ont développé des métastases à distance. Un an après l'opération, 13 ne présentaient plus d'hypergastrinémie et étaient guéris (65 %), 7 autres n'ont pas été guéris après exérèse et gardaient des taux élevés de gastrinémie. Chez 10 des 13 patients sans récurrence de la pathologie un an après l'opération, 6 présentaient une normalisation de la gastrinémie 20 min après résection, et 4 des taux subnormaux de gastrinémie mais pas de réponse au test à la sécrétine (figure 2).

Discussion

Insulinomes

Dans 85 % des cas, les concentrations d'insuline préopératoire étaient élevées. Un retour de l'insulinémie à des valeurs normales 20 min après exérèse affirme la guérison et cela même dans le cas des insulinomes multiples dans le cadre d'une polyendocrinopathie de type I. Un maintien de taux élevés d'insulinémie en fin d'opération a été de mauvais pronostic (tableau 2).

Cependant, les résultats de dosages ont été équivoques dans 13 % des cas, bien que l'évolution ait été favorable avec des concentrations 20 min après exérèse restant supérieures à la normale. Nous pouvons envisager plusieurs explications. La demi-vie plasmatique de l'insuline est de 5 min, celle de la pro-insuline de 17 à 26 min [17]. Le prélèvement après exérèse est effectué au bout de 20 min. Ce temps correspond à 4 demi-vies pour l'insuline, c'est-à-dire que l'on peut s'attendre à une diminution de la concentration d'insuline d'un facteur 16, mais à une seule demi-vie pour la pro-insuline dont on sait que les concentrations en cas d'insulinome peuvent être très importantes [18-26]. Les mesures par utilisation d'anticorps polyclonaux peuvent dans ce cas essentiellement refléter les concentrations de pro-insuline qui n'ont pas encore décru [26]. Un dosage plus tardif aurait peut-être confirmé la diminution des concentrations. La deuxième explication pourrait être une hémolyse éventuelle. Les globules rouges et les cellules tumorales contiennent une enzyme particulière, l'insulinase ou insulin degrading enzyme (IDE) ou protéase peroxysomale, qui dégrade de manière sélective l'insuline et le traceur radioactif en créant ainsi une élévation artéfactuelle des résultats [27-29].

Dans 15 % des cas, les valeurs avant résection ont été trouvées dans l'intervalle de normalité. Les oscillations de l'insuline plasmatique chez les sujets témoins et quelques patients porteurs d'insulinomes ont été décrites par Berman et al. [30]. Chez ces patients, il est rapporté que les oscillations d'insuline sont instables et variables en durée et en amplitude. Cela peut sembler en contradiction avec la classique caractéristique des insulinomes de maintenir des taux élevés d'insulinémie lors du jeûne. Cependant ces insulinémies à jeun peuvent être dans les limites de la normale chez au moins 50 % des patients avec insulinomes. Ceci est dû à l'épuration partielle de l'insuline par le foie ou/et à une sécrétion sporadique de l'insulinome.

Gastrinomes

Dans les gastrinomes, les dosages peropératoires de gastrine apparaissent également assez fidèlement prédictifs de la guérison [31] ou de la non-guérison, avec la même restriction concernant les taux hormonaux de base, normaux avant exérèse (tableau 3). En cas de persistance de taux élevés après exérèse, le test à la sécrétine doit pouvoir lever toute ambiguïté si les taux post-exérèse ne sont pas trop élevés. L'élimination de la gastrine est presque exclusivement rénale et une poussée d'insuffisance rénale en peropératoire peut influer sur son élimination.

CONCLUSION

Les dosages hormonaux peropératoires de l'insuline et de la gastrine (basale et après stimulation par la sécrétine) pratiqués après exérèse des tumeurs duodéno-pancréatiques endocrines sont prédictifs de la guérison ou non du syndrome. Leur signification est nulle en cas de valeur basale normale avant exérèse : ce qui concerne 15 % des insulinomes et 10 % des gastrinomes dans notre série. Un deuxième prélèvement plus tardif après exérèse mériterait d'être pratiqué dans les cas où les concentrations à 20 min restent supérieures aux valeurs normales.

Article reçu le 24 août 1998, accepté le 28 octobre 1998.

REFERENCES

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