ARTICLE
Les syndromes d'hyperthermie maligne sont le plus souvent associés
à un dysfonctionnement métabolique au niveau de la fibre
musculaire. Bien qu'un épisode d'hyperthermie maligne puisse être
induit chez certains individus par des facteurs déclenchants aussi
différents qu'un exercice intense en atmosphère chaude (le
« coup de chaleur ») ou l'administration de médicaments
(le syndrome malin des neuroleptiques), le syndrome le mieux documenté
et qui fera l'objet de cette revue reste l'hyperthermie maligne peranesthésique.
La symptomatologie particulière, notamment une rigidité
musculaire constamment retrouvée, qui domine cette maladie décrite
pour la première fois par Denborough en 1960 [1], a très
tôt orienté les recherches physiopathologiques vers l'étude
des mécanismes de régulation de la contraction musculaire.
Physiologie de la contraction musculaire
La contraction et la relaxation musculaire mettent en jeu plusieurs
compartiments cellulaires : les tubules transverses, le réticulum
sarcoplasmique et le myoplasme (figure
1). Les éléments contractiles des fibres musculaires
sont formés de courts segments répétés, les
sarcomères, qui sont un assemblage de filaments épais composés
de myosine et de filaments fins formés d'actine. La contraction
résulte d'une interaction entre les molécules de myosine
et d'actine tandis que la relaxation correspond au relâchement de
ces interactions. Dans les muscles squelettique et cardiaque, l'interaction
entre la myosine et l'actine n'est possible que lorsque le Ca2+
est lié à la troponine C au sein du complexe troponine-tropomyosine.
L'importance de la présence ou de l'absence du Ca2+
au niveau des sarcomères pour la contraction ou la relaxation rend
compte de l'existence de mécanismes permettant une régulation
précise de la concentration du calcium dans la fibre musculaire
[2]. La régulation du relâchement du Ca2+ intracellulaire
en réponse à la dépolarisation du sarcolemme est
généralement décrite sous le terme de couplage excitation-contraction.
Dans le muscle squelettique, les potentiels d'action se propagent le long
de la surface membranaire et pénètrent au cur des
fibres musculaires en empruntant les tubules transverses. Le signal électrique
transmis aux triades, assemblages protéiques qui assurent la jonction
entre les tubules transverses et les citernes terminales du réticulum,
provoque ensuite le relâchement du Ca2+ intrasarcoplasmique
qui à son tour active l'appareil contractile.
Les tubules transverses sont des invaginations du sarcolemme qui traversent
les fibres musculaires avec une périodicité correspondant
aux démarcations de chaque sarcomère. Le canal calcique
de type L est un composant majeur de la membrane des tubules. Il est très
souvent appelé récepteur aux dihydropyridines (DHPR), en
raison de ses propriétés de fixation vis-à-vis de
ces molécules capables de bloquer le passage du Ca2+
à son niveau. Le DHPR est formé de cinq sous-unités
: alpha1 codée par le gène CACNL1A3 (chromosome 1q32), alpha2/delta
codées par le gène CACNL2A (chromosome 7q11.21-23), beta
codée par le gène CACNLB1 (chromosome 17q11.2-24) et gamma
codée par le gène CACNLG (chromosome 11q11.2-24). La sous-unité
alpha1 fait partie d'une famille de huit isoformes qui sont codées
par des gènes différents. Le rôle essentiel de cette
sous-unité dans le couplage excitation-contraction a été
montré lors de travaux utilisant comme modèle des myotubes
provenant de souris mutantes dysgéniques (mdg/mdg). Ces
animaux qui n'expriment pas la sous-unité alpha1 présentent
une contractilité effondrée [3]. La sous-unité alpha1
est formée de quatre domaines (I à IV) comportant pour chacun
six segments transmembranaires (S1 à S6) (figure
2). Les segments S4 sont impliqués dans l'activation du
canal en réponse à une variation de voltage membranaire.
La boucle cytoplasmique reliant les domaines I-II interagit avec la sous-unité
beta. Les boucles cytoplasmiques reliant les domaines II-III et III-IV
sont le siège d'interactions avec le canal de relâchement
du Ca2+ de la membrane du réticulum sarcoplasmique.
Les sous-unités beta, alpha2/delta et gamma auraient un rôle
régulateur de la fonction canal de la sous-unité alpha1.
Le réticulum sarcoplasmique est un système membranaire
qui enveloppe les myofibrilles. Aux points de jonction avec les tubules
transverses, le réticulum sarcoplasmique forme des citernes terminales.
L'accolement d'un tubule transverse avec deux citernes constitue une triade.
L'espace de 15 nm qui sépare les deux systèmes membranaires,
tubule transverse et réticulum sarcoplasmique, est pratiquement
entièrement comblé par un complexe protéique tétramérique
qui fonctionne comme un canal permettant le relâchement du Ca2+
stocké à l'intérieur du réticulum sarcoplasmique.
Ce canal est également appelé récepteur à
la ryanodine (RyR) en raison de ses propriétés de liaison
à cet alcaloïde végétal. La ryanodine se fixe
avec une haute affinité sur le canal en position ouverte et le
maintient ouvert à faible concentration mais l'inhibe à
forte concentration. Les mesures d'activité de relargage du canal
RyR réalisées avec des canaux reconstitués dans une
bicouche lipidique plane indiquent que le relâchement du Ca2+
se fait avec une conductance de l'ordre de 100 pS. A l'état isolé,
le canal est activé par le Ca2+ ou la ryanodine à
des concentrations de l'ordre du µM, par les adénine-nucléotides
à des concentrations de l'ordre du mM, par l'halothane, la caféine
et le 4-chloro-m-crésol tandis qu'il est inhibé par le Ca2+,
le Mg2+ ou la ryanodine à fortes concentrations, la
calmoduline, le rouge de ruthénium, les anesthésiques locaux
et la spermine [4]. Sur la base d'expériences d'inhibition de l'activité
canal réalisées à l'aide d'anticorps reconnaissant
des épitopes spécifiques, un site de haute affinité
pour le calcium a été décrit au niveau de la séquence
PEPEPEPEPE localisée en position 4489-4499 de la protéine
RyR1 du muscle de lapin. Par ailleurs, l'existence d'un site de faible
affinité pour le Ca2+ a été postulée
au niveau d'un domaine riche en acide glutamique dans la région
1900. La caféine, l'halothane, le 4-chloro-m-crésol ou la
ryanodine ont été utilisés comme agents activateurs
pour différencier les capacités de relâchement du
Ca2+ du canal entre sujets sains et patients susceptibles de
développer une hyperthermie maligne (MHS). Le récepteur
RyR est un homo-tétramère formé de quatre sous-unités
de 560 kDa environ. Il en existe trois isoformes connues dont les gènes
proviendraient d'un ancêtre commun et présentent un taux
d'homologie de 60 %. RyR1 est l'isoforme du muscle squelettique,
RyR2 celle du muscle cardiaque et du cerveau tandis que RyR3
serait exprimé de façon ubiquitaire à un faible niveau.
Les images obtenues en microscopie électronique laissent apparaître
une structure générale d'un trèfle à quatre
feuilles dont les feuilles représentent 80 % de la protéine
et forment une structure remplissant l'espace qui s'étend du réticulum
sarcoplasmique au sarcolemme [5]. La partie canal serait formée
par l'assemblage des quatre secteurs transmembranaires constitués
pour chacun d'eux de quatre passages membranaires. Plusieurs domaines
d'interaction avec la triadine, la calmoduline, la protéine FKBP12,
le récepteur aux dihydropyridines ont été décrits
(figure 2). Chaque sous-unité
du tétramère est associée avec une petite protéine
: la FK-506 binding protein (FKBP12), ainsi dénommée
car elle peut être dissociée par addition de l'agent immunosuppresseur
FK-506. FKBP12 serait impliquée dans la coordination des quatre
sous-unités pour former un canal RyR1 fonctionnel et dans le couplage
entre les canaux RyR1. La triadine assurerait le lien entre RyR1 et les
molécules de calséquestrine associées au Ca++
des citernes terminales du réticulum sarcoplasmique. Le relâchement
du Ca2+ au niveau du réticulum sarcoplasmique est modulé
par la présence de calmoduline, un effecteur ubiquitaire de la
signalisation calcique. Cette modulation se ferait par une phosphorylation
de RyR1 et un domaine d'interaction avec la calmoduline a été
décrit au niveau de la région 2800-3050. Des observations
de microscopie électronique ont par ailleurs permis de visualiser
quatre molécules de calmoduline à la périphérie
du tétramère RyR1.
Un autre élément essentiel à l'homéostasie
calcique dans le muscle est SERCA1. Cette pompe à Ca2+
dépendante de l'ATP est localisée dans la membrane du réticulum
sarcoplasmique en dehors des zones de jonction avec les tubules. SERCA1
catalyse le transport du Ca2+ myoplasmique vers le lumen du
réticulum sarcoplasmique afin de permettre la phase de relaxation
[6]. Le maintien de l'homéostasie calcique, essentiel à
la physiologie musculaire, repose sur le fonctionnement normal et coordonné
de ces différentes protéines. De nombreuses observations
associent un dysfonctionnement des protéines qui catalysent les
mouvements calciques à un phénotype pathologique. Ainsi,
le rôle pathogène d'un déficit du canal RyR ou du
canal DHPR a-t-il été démontré dans l'hyperthermie
maligne, dans la myopathie à « cores » centraux ou dans
la paralysie périodique hypokaliémique.
L'hyperthermie maligne
L'hyperthermie maligne est une maladie pharmacogénétique
(entrée n° 145600 du registre Omim des maladies héréditaires
de McKuzick) dont le mode de transmission est autosomique dominant. Elle
reste encore l'une des principales causes de décès dus à
l'anesthésie [1]. En effet, quoique la grande majorité de
la population puisse subir une anesthésie opératoire sans
grand risque, l'utilisation de certains agents anesthésiques ou
myorelaxants peut se révéler dangereuse chez certains individus
prédisposés génétiquement. Chez les individus
susceptibles, une crise d'hyperthermie maligne peut en effet survenir
à la suite d'une exposition à des agents anesthésiques
halogénés aussi courants que l'halothane ou l'isoflurane
ou aux agents relaxants des muscles squelettiques comme la succinyl-choline.
L'hyperthermie maligne se définit communément par le développement
d'un tableau hyper-métabolique en réponse à un agent
déclenchant. La crise d'hyperthermie maligne fulminante est caractérisée
par une élévation rapide et importante de la température,
le développement d'une rigidité musculaire généralisée,
avec en particulier une contracture des muscles masseters, des troubles
du rythme cardiaque (tachycardie ou arythmie), par une hypercapnie et
une cyanose. Le développement d'une acidose respiratoire et métabolique
est un signe précoce de cette crise. Parmi les autres modifications
de paramètres biologiques, on pourra retrouver une hyperkaliémie,
une hyperphosphatémie et une hypocalcémie consécutives
aux dommages des tissus musculaires. La rhabdomyolyse, qui est un signe
majeur du syndrome d'hyperthermie maligne, est illustrée par une
élévation importante du taux plasmatique de créatine
kinase, avec un pic au second ou troisième jour après la
crise. Une myoglobinurie et une insuffisance rénale consécutives
à la rhabdomyolyse sont également couramment observées.
En l'absence de traitement, l'issue de la crise est fatale dans plus de
70 % des cas. Fort heureusement, l'injection intraveineuse précoce
de dantrolène de sodium permet d'inverser l'évolution de
la plupart des symptômes cliniques et prévient la grande
majorité des séquelles. Le dantrolène est un agent
pharmacologique qui découple le mécanisme d'excitation-contraction
dans le muscle squelettique sans affecter la transmission neuromusculaire
ou les propriétés électriques du muscle. Il a un
mode d'action difficile à expliquer car d'une part il n'a pas de
récepteur et, d'autre part, ses effets varient en fonction de la
température ou de la concentration. Il se fixerait sur une configuration
spécifique du canal de relâchement du calcium du réticulum
sarcoplasmique et activerait le relâchement du Ca2+ à
faible concentration mais l'inhiberait à forte concentration. En
France, la présence de dantrolène dans les blocs opératoires
a été rendue obligatoire depuis de nombreuses années.
Néanmoins, en raison de tableaux cliniques parfois trompeurs ou
de crises se déclenchant tardivement en salle de réveil,
on recense encore chaque année plusieurs décès par
hyperthermie maligne. Comme le montre la figure
3, un dysfonctionnement de l'homéostasie calcique peut
rendre compte des différents signes cliniques et biologiques rencontrés
dans l'hyperthermie maligne.
L'incidence des crises d'hyperthermie maligne en Europe et en Amérique
du Nord serait de 1 pour 12 000 anesthésies réalisées
chez l'enfant et de 1 pour 50 000 chez l'adulte. De façon empirique,
le nombre de crises d'hyperthermie maligne est ainsi estimé à
0,5 à 1 crise d'hyperthermie maligne par million de population
par an. Ces chiffres sous-estiment cependant la prédisposition
génétique réelle à l'hyperthermie maligne
de la population car une partie des individus susceptibles à l'hyperthermie
maligne ne développe une crise qu'à la deuxième,
voire à la troisième exposition aux agents déclenchants
[7].
Des tableaux cliniques évoquant celui des crises d'hyperthermie
maligne déclenchées par une induction anesthésique
ont également été décrits pour d'autres situations
cliniques : crises d'hyperthermie d'effort, syndrome malin des neuroleptiques,
mort soudaine du nouveau-né, sans qu'un lien physiopathologique
puisse être clairement établi entre ces pathologies [8].
Dans la mesure où l'hyperthermie maligne n'est pas une menace
pour les individus susceptibles dans leur vie quotidienne et qu'elle ne
se traduit par aucun symptôme invalidant, un des objectifs de recherche
a été de caractériser les paramètres biochimiques
ou génétiques permettant d'identifier les individus sensibles
avant une exposition aux anesthésiques.
Modèle animal de l'hyperthermie maligne
Certaines races de porcs (Pietrain, Land Race) sont susceptibles de
développer un syndrome de stress dont la symptomatologie est très
proche de celle de l'hyperthermie maligne humaine. En dépit de
ce risque, ces espèces continuent cependant à être
sélectionnées par les éleveurs car elles présentent
un intérêt au plan économique. Le défaut génétique
responsable du syndrome porcin est en effet associé chez l'animal
à une viande moins grasse et à une hypertrophie musculaire.
Les porcs susceptibles de développer une hyperthermie maligne présentent
des altérations biochimiques voisines de celles qui sont observées
dans les muscles des individus susceptibles à l'hyperthermie maligne,
avec en particulier une augmentation importante du Ca2+ libre
myoplasmique lors des crises. Chez les porcs sensibles, la crise d'hyperthermie
maligne peut être induite par une exposition aux anesthésiques
halogénés volatiles, mais, à la différence
de l'homme, une crise peut également être déclenchée
par un stress intense ou lors d'une exposition à une température
élevée. Deux autres différences avec la pathologie
humaine résident dans le mode de transmission qui est autosomique
récessif chez l'animal et dans l'origine génétique
de la maladie porcine qui semble unique [9].
Diagnostic biochimique de la susceptibilité
à l'hyperthermie maligne
Mis à part une élévation de l'activité de
la créatine kinase sérique observée chez certains
individus susceptibles, mais trop inconstante et trop peu spécifique
pour être utilisable, il n'existe aucun paramètre biologique
direct susceptible de permettre l'identification des individus à
risque.
L'étude de la réponse contractile in vitro de spécimens
de muscles squelettiques a montré que la contraction des fibres
musculaires en réponse à la caféine ou à l'halothane
des individus susceptibles à l'hyperthermie maligne est augmentée
par rapport aux individus non susceptibles [10]. Cette observation a été
utilisée pour développer un test biologique spécifique
pour identifier les individus susceptibles à l'hyperthermie maligne
: le test de contracture in vitro (IVCT). L'intensité de
la contraction des fibres musculaires est fonction de la concentration
myoplasmique en Ca2+ libre. L'halothane provoque une augmentation
de la concentration myoplasmique du Ca2+ par un effet direct
sur la membrane de la fibre musculaire et sur le canal RyR1. La démonstration
de l'augmentation de la contractilité dans le muscle sensible à
l'hyperthermie maligne en réponse à l'halothane et à
la caféine est en faveur d'un rôle primaire de l'élévation
du Ca2+ myoplasmique dans le développement de l'hyperthermie
maligne. Dans le test de contracture in vitro à l'halothane
et à la caféine, une fibre musculaire, disséquée
à partir d'une biopsie réalisée au niveau du muscle
vaste externe et immergée dans un bain physiologique thermostaté
à 37 °C, est attachée par ses extrémités
à un dynamomètre. Elle est ensuite exposée à
des concentrations uniques ou incrémentales de caféine ou
d'halothane. Les fibres musculaires provenant d'individus susceptibles
ou d'individus sains diffèrent dans leur tension et dans leur sensibilité
aux deux agents pharmacologiques. Deux protocoles, l'un européen
[11], l'autre nord-américain [12], ont été élaborés.
Bien que basés sur le même principe, ils diffèrent
néanmoins dans leur détail expérimental et dans leur
interprétation. Dans le test européen, le seuil de positivité
pour la force de la contraction est fixé à 0,2 g et l'exposition
à l'halothane ou à la caféine se fait de manière
incrémentielle. Si le seuil de positivité est obtenu pour
une concentration totale en halothane inférieure à 2 % et
en caféine inférieure à 2 mM, l'individu sera considéré
comme susceptible (HMS). Si le seuil de positivité n'est obtenu
qu'avec un seul des deux agents pour ces mêmes concentrations, l'individu
sera considéré comme équivoque soit à l'halothane
(HMEh), soit à la caféine (HMEc). Enfin, si le seuil de
0,2 g n'est obtenu avec aucun des deux agents aux concentrations respectives
de 2 % et 2 mM, l'individu est considéré comme normal (HMN).
Dans le test nord-américain, la fibre musculaire est exposée
à une seule concentration de 3 % d'halothane et à des concentrations
incrémentielles de caféine. Si le seuil de contraction fixé
à 0,5 g est obtenu ou dépassé en présence
d'halothane et une contraction de 0,2 g ou plus en présence de
caféine à la concentration de 2 mM, les individus sont classés
susceptibles (MHS). Si le seuil de positivité n'est atteint que
pour l'un des deux agents, les individus sont néanmoins également
considérés comme susceptibles (MHS). De manière identique
au test précédent, les individus pour lesquels aucun des
deux seuils de 0,5 et 0,2 g n'aura été obtenu seront considérés
comme sains (MHN). La sensibilité de détection des protocoles
nord-américain et européen est de 97 % pour le premier et
de 99 % pour le second tandis que leur spécificité serait
respectivement de 78 et 93,6 %. La positivité à l'un de
ces deux tests est considérée comme le gold standard
pour le diagnostic de susceptibilité à l'hyperthermie maligne.
Ces deux tests sont malheureusement invasifs et coûteux. Par ailleurs,
en raison du risque qu'il y aurait à établir un faux diagnostic
négatif, leur sensibilité peut donner lieu à des
faux diagnostics de positivité. Dans le but d'améliorer
l'efficacité du test de contracture in vitro, et en particulier
de répondre au problème posé par les patients HME,
de nouveaux agents déclenchants tels que la ryanodine ou le 4-chloro-m-crésol
sont étudiés [13, 14].
En raison du caractère agressif de la biopsie, une alternative
a été recherchée pour identifier spécifiquement
au plan biochimique les sujets susceptibles à l'hyperthermie maligne.
Plusieurs études basées sur l'analyse des composés
phosphorylés par RMN du phosphore ont montré qu'il existait
des variations métaboliques observables par cette technique entre
sujets sains et sujets susceptibles [15]. À ce jour cependant,
cette approche méthodologique n'a pas atteint un degré de
spécificité et une sensibilité suffisants pour être
une alternative fiable au test de contracture in vitro.
Bases génétiques de l'hyperthermie
maligne
Les données biochimiques obtenues à partir des études
réalisées sur le modèle porcin ont montré
que le déficit fonctionnel se situait au niveau d'un canal calcique
du réticulum sarcoplasmique : le récepteur à la ryanodine
(RyR1) [16]. La comparaison des séquences codantes du gène
RyR1 de porcs susceptibles à l'hyperthermie maligne (race
Pietrain) et de porcs normaux (race Yorkshire) révéla une
seule différence : la substitution d'une thymine par une cytosine
en position 1843. Cette mutation se traduit par le remplacement d'un résidu
arginyl en position 615 de la protéine RyR1 par un résidu
cystéinyl [9]. Le fait que cette mutation soit la seule qui ait
été identifiée chez les cinq races de porcs susceptibles
à l'hyperthermie maligne étudiées suggère
indiscutablement un effet fondateur unique. Chez le porc, le gène
RyR1 est localisé au niveau du locus glucose phosphate isomérase
(GPI) sur le chromosome 6. Ce locus est un locus synthénique retrouvé
chez de nombreuses espèces. Cette caractéristique orienta
les premières études de liaison concernant la susceptibilité
à l'hyperthermie maligne chez l'homme vers le chromosome 19 où
était localisé l'équivalent humain du locus GPI.
L'analyse génétique d'une très grande famille irlandaise
a permis de localiser le locus MHS1 en 19q12-13.2 [17]. Simultanément,
le gène du récepteur à la ryanodine du muscle squelettique
RyR1 était assigné à la même région
et associé au trait MHS dans plusieurs familles canadiennes [18].
Il fut proposé comme gène candidat et une mutation équivalente
à la mutation porcine fut rapidement identifiée dans une
famille MHS [19]. Sur la base d'études de liaison génétique
et de recherche de mutations dans ce gène, il apparut cependant
rapidement que l'hyperthermie maligne était caractérisée
par une importante hétérogénéité génétique
[20] et que, dans les familles où le trait pathologique MHS était
associé au gène RyR1, il existait de nombreuses mutations
alléliques (tableau 1).
Un élément supplémentaire de complexité au
plan génétique apparut lorsque des mutations dans le gène
RyR1 furent associées à une myopathie congénitale
vacuolaire communément appelée central core disease
ou CCD. Cette maladie est caractérisée au plan clinique
par une symptomatologie de type myopathie des muscles proximaux et au
plan histologique par la présence de vacuoles ou « cores »
localisées au centre des fibres musculaires. L'hyperthermie maligne
et le CCD sont considérées comme deux maladies alléliques
distinctes [8, 21, 22].
Le gène RyR1, complexe, s'étend sur environ 750
kpb. Il comporte 106 exons qui sont transcrits sous la forme d'un ARNm
de 15 364 nucléotides. La transcription a pratiquement lieu uniquement
au niveau du muscle squelettique. Les mutations MHS du gène RyR1
identifiées à ce jour sont essentiellement concentrées
dans deux régions : dans la partie N-terminale de la protéine,
entre les acides aminés 35 et 614, et dans une région centrale,
entre les acides aminés 3163 et 2458. Cette localisation préférentielle
a alimenté un certain nombre de spéculations concernant
le rôle spécifique de ces régions. En effet, d'une
part, pour produire un phénotype MHS, une mutation doit augmenter
la probabilité d'ouverture du canal calcium en réponse à
des agonistes ; d'autre part, les protomères RyR1 mutés
doivent toujours s'assembler pour former des tétramères
fonctionnels. Par conséquent, des mutations localisées dans
la partie canal sont peu vraisemblables car le canal fonctionne tout à
fait normalement en l'absence d'agoniste. Il est donc vraisemblable que
les mutations vont affecter des domaines de la protéine qui seront
impliqués dans la régulation de l'activité d'ouverture
du canal. Ainsi la région centrale au niveau de laquelle sont retrouvées
de nombreuses mutations MHS correspond-elle à la région
où serait localisé le domaine d'interaction avec la protéine
régulatrice FKBP12.
Bien que réduites, les études de corrélation entre
génotype et phénotype ont montré qu'il existait des
expressions phénotypiques variées selon la nature de la
mutation. Le phénotype le plus sévère est retrouvé
avec les mutations du gène RyR1 associées au CCD.
On retrouve, chez les patients concernés, une hypotonie marquée
et une faiblesse musculaire progressive. De manière intéressante,
une mutation située dans la partie C terminale de RyR1,
I4898T, a été récemment décrite dans une grande
famille mexicaine comme associée à un phénotype CCD
d'expression clinique sévère [23]. Cette observation suggère
que la partie C terminale de RyR1 jouerait un rôle important
pour les mouvements de calcium. À l'opposé, aucun signe
clinique significatif hors le risque de crise en présence d'agents
déclenchants n'est retouvé chez les patients portant les
mutations C35R et R614C. La pratique généralisée
du test de contracture chez les deux parents des patients MHS et l'extension
des études a permis d'identifier un nombre significatif de patients
homozygotes pour le trait MHS. De manière surprenante, ces patients
ne diffèrent, ni au plan de la symptomatologie, ni au plan de leur
réponse au test de contracture, des patients hétérozygotes
pour les mêmes mutations. Un autre fait intéressant est le
nombre de familles chez lesquelles deux mutations différentes ont
pu être identifiées. Ces deux observations laissent à
penser que la fréquence des mutations affectant le gène
RyR1 dans la population générale est vraisemblablement sous-estimée
en raison d'une pénétrance incomplète du trait MHS.
Afin d'évaluer leur caractère pathogène, 15 mutations
MHS du gène RyR1 ont été introduites dans
l'ADNc du gène RyR1 de lapin et exprimées dans des
cellules HEK-293. Les mesures des cinétiques de relâchement
du Ca2+ intracellulaire en réponse à la caféine
ou à l'halothane ont été réalisées
dans les cellules exprimant les différentes constructions. Les
résultats obtenus ont montré qu'à l'exception de
la mutation C35R toutes les protéines RYR1 mutantes étaient
plus sensibles à la caféine et à l'halothane que
la protéine sauvage ou contenant une mutation non associée
à l'hyperthermie maligne [24]. De même, une analyse électrophysiologique
réalisée sur une préparation de réticulum
sarcoplasmique isolé à partir de biopsies de muscles chez
des patients portant le mutation G2434R a montré le caractère
pathogène de cette mutation [25].
Sur la base d'études de liaison génétique réalisées
à l'aide de marqueurs polymorphes de type microsatellites, cinq
autres loci associés à l'hyperthermie maligne (MHS2 à
MHS6) ont été décrits (tableau
1). Cependant, à ce jour un seul gène a été
identifié au niveau de ces différents locus. Une mutation
responsable de la maladie a ainsi été décrite dans
une grande famille française au sein du gène CACNL1A3 qui
code pour la sous-unité alpha1 du canal calcique de type L du muscle
squelettique [26]. Ce canal dépendant du voltage est également
appelé récepteur aux dihydropyridines (DHPR). Trois mutations
du canal CACNL1A3 localisées au niveau de deux domaines membranaires
sensibles au voltage avaient été auparavant associées
à une autre pathologie présentant une symptomatologie tout
à fait différente de l'hyperthermie maligne, la paralysie
périodique hypokaliémique [27]. La mutation associée
au trait MHS entraîne la substitution d'une arginine en position
1086 de la protéine par une histidine et est localisée dans
le domaine extramembranaire qui relie les domaines III et IV de la sous-unité
alpha1 du DHPR. Une interaction directe de cette région avec le
canal RYR1 a été récemment montrée et confirme
le caractère pathogène de la mutation [28].
Diagnostic génétique de l'hyperthermie
maligne
En dépit de la description de près de 20 mutations associées
à l'hyperthermie maligne dans les gènes RyR1 et CACNL1A3,
plus de 60 % des familles susceptibles à l'hyperthermie maligne
qui ont été explorées demeurent encore non caractérisées
au plan moléculaire. Une des raisons tient dans la complexité
des gènes en cause. Ainsi en effet, l'ADNc du gène RyR1
comporte plus de 15 000 pb et est très peu exprimé en dehors
des tissus musculaires. De plus, au plan génomique l'information
est dispersée sur plus d'une centaine d'exons. La situation du
gène CACLN1A3 est un peu moins complexe mais reste néanmoins
difficile : un ADNc de 6 160 pb et une information dispersée sur
44 exons. Ces différents éléments font que la caractérisation
moléculaire et la recherche de nouvelles mutations dans les familles
susceptibles à l'hyperthermie maligne restent une tâche assez
lourde.
CONCLUSION
Au cours de ces dernières années, il est devenu clair que
le calcium est un acteur majeur des mécanismes de signalisation
dans les cellules. Parmi les canaux impliqués dans les mouvements
calciques, les canaux récepteurs à la ryanodine (RyR) ou
aux dihydropyridines (DHPR) jouent un rôle, non seulement dans le
cadre de la contraction musculaire, mais également dans de nombreux
autres processus de signalisation.
La pathogénicité des mutations du gène RyR1
ou CACNL1A3 dans l'hyperthermie maligne chez l'homme est maintenant
clairement établie. En conséquence d'une pratique étendue
des études moléculaires dans les familles MHS, le nombre
des mutations dans le gène RyR1 ne cesse d'augmenter. Un
concept qui commence à se dégager est que les différentes
mutations ont des influences variées sur la probabilité
d'ouverture des canaux calciques. Au regard de cette situation, il est
concevable que les individus porteurs de mutations « douces »
puissent occasionnellement être testés MHN lors des tests
de contracture in vitro. Néanmoins, dans la mesure où
moins de 50 % des patients MHS ont été caractérisés
au plan moléculaire, le test de contracture in vitro demeure
encore le meilleur moyen de définir le statut des individus dans
les familles MHS chez lesquelles les mutations ne sont pas connues. Le
diagnostic génétique peut être envisagé comme
une alternative dans les familles MHS chez lesquelles la mutation est
connue et validée ou lorsqu'une étude familiale de liaison
préalable permet de réaliser un diagnostic indirect. Compte
tenu de l'évolution des études moléculaires, on peut
penser que le nombre de familles MHS pour lesquelles le défaut
moléculaire aura été caractérisé ne
cessera d'augmenter. Malheureusement et compte tenu du nombre important
de mutations, il est à redouter qu'un criblage moléculaire
systématique ne soit pas envisageable à court terme et que
le recours au test de contracture in vitro sur biopsie musculaire
soit encore irremplaçable dans de nombreuses situations.
Article reçu le 29 octobre 1999, accepté le 6 décembre
1999. REFERENCES
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