ARTICLE
En pratique médicale courante, la prescription de tests concernant
directement le métabolisme du fer répond presque toujours
à une impression clinique ou à des résultats d'hémogramme.
Il s'agit le plus souvent d'un problème d'anémie, bien plus
rarement de la suspicion d'une surcharge martiale. Peu d'investigations
relèvent réellement d'une étude du « métabolisme
du fer » ; la plupart des tests permettent seulement d'établir
l'état martial du patient à un moment donné. Les
tests disponibles en pratique courante sont peu nombreux et déjà
anciens. Ils peuvent poser des problèmes d'interprétation.
Leur prescription n'est pas toujours judicieuse et souvent redondante,
le clinicien craignant de ne pas disposer de ce dont il aurait besoin
pour conduire sa démarche diagnostique et thérapeutique.
Le biologiste se trouve souvent démuni en raison de l'absence d'informations
cliniques. Il peut toujours combler ce manque lors du dialogue susceptible
de s'établir avec le prescripteur, quel que soit celui qui prend
l'initiative du contact.
Depuis les recommandations de l'Andem en 1995 [1], l'exploration du
métabolisme du fer s'est enrichie de nouveaux tests dont il convient
de connaître les avantages mais aussi les limites, par rapport aux
tests classiques afin de rationaliser la prescription. Trop souvent la
notion d'une hyposidérémie basée sur le résultat
du fer sérique seul évoque d'emblée une déplétion
martiale alors que les raisons d'une diminution du fer sérique
peuvent relever de multiples causes. De même, une hyperferritinémie
n'est pas obligatoirement synonyme de surcharge.
Le document présenté recommande des arbres décisionnels
simples face à une suspicion de déficit en fer ou de surcharge.
Il a pour but de constituer une aide à la prescription dans des
situations fréquemment rencontrées, tant en pratique de
ville qu'hospitalière.
Conditions d'utilisation des tests
biologiques
Les tests simples d'exploration relèvent de la
biochimie et de l'hématologie.
Le fer sérique
Sa détermination doit toujours être couplée à
celle de la transferrine et au calcul du coefficient de saturation en
fer de la transferrine. Afin de limiter les variations nycthémérales
[2], il est recommandé d'effectuer le prélèvement
le matin chez le sujet à jeun. Se rappeler que ces variations sont
considérablement amoindries en cas de franche hypo- ou hypersidérémie.
Le fer appartient aux éléments traces ; à ce titre,
son dosage est délicat, surtout en cas de diminution de la concentration.
Il est important d'utiliser un chromogène présentant un
haut coefficient d'extinction moléculaire ; le Ferene S a été
recommandé par la SFBC [3] il n'est pourtant utilisé que
par 27 % des biologistes français.
Le choix du réducteur, la présence de chlorhydrate de
guanidine dans le tampon, le mode de calibration sont autant de facteurs
influençant l'exactitude du résultat. Les méthodes
directes peuvent conduire à des résultats erronés
en présence de protéines monoclonales (erreur par excès)
[4]. La méthode manuelle avec déprotéinisation recommandée
par la SFBC est une référence d'exactitude [3], elle devrait
être utilisée en cas de résultats douteux [5-7].
Valeurs de référence [8] et variations pathologiques sont
rapportées dans les tableaux
1 et 2. Dans le développement
d'une déplétion martiale, l'hyposidérémie
intervient tardivement (en même temps que les signes biologiques
d'anémie) [9]. Ce test manque donc de spécificité
et de sensiblilité.
La transferrine
Le dosage doit être réalisé par méthode immunochimique
(turbidimétrie ou néphélémétrie). Le
calibrateur doit être titré en référence à
l'étalon international CRM 470 [10]. La capacité totale
de fixation du fer par la transferrine est calculée à partir
de la concentration de transferrine : capacité totale (mumol/l)
= transferrine (g/l) x 25 [11].
Les méthodes chimiques utilisant la saturation du sérum
par un excès de fer doivent être définitivement abandonnées
[12, 13].
Valeurs de référence [14] et variations pathologiques
sont rapportées dans les tableaux
1 et 2. L'augmentation de la transferrine
est un signe tardif de développement d'une déplétion
martiale [9].
Le coefficient de saturation
de la transferrine (CST)
Il est obtenu par calcul : rapport fer sérique/capacité
totale de fixation. Valeurs de référence [15] et variations
pathologiques sont rapportées dans les tableaux
1 et 2.
La ferritine
Physiologiquement, la ferritine sérique est exclusivement constituée
de sous-unités L, elle est glycosylée entre 50 et 80 % [16].
Le dosage est réalisé par immunoenzymologie, chimiluminescence
(ou électro-chimiluminescence), immunonéphélémétrie
et immunoturbidimétrie. Actuellement, les standards doivent être
calibrés par rapport au deuxième étalon international
de ferritine de rate humaine (OMS 80-578) [17]. Malgré cette standardisation
de l'étalonnage, des écarts sont observés entre les
systèmes analytiques dus à la nature des anticorps et à
leur marque ; en conséquence le suivi d'un patient doit être
assuré sur la base de la même technique [18, 19].
Valeurs de référence [20] et variations pathologiques
sont rapportées dans les tableaux
1 et 2. Les valeurs de référence
ne sont données qu'à titre indicatif, compte tenu de la
variabilité pouvant exister entre les réactifs [21]. La
diminution ou l'effondrement de la concentration de la ferritine sérique
ne peuvent être dus qu'à une baisse des réserves en
fer. Une ferritine normale ou augmentée peut faire exclure une
déplétion martiale en cas d'association à une cause
d'augmentation de la ferritine (syndrome inflammatoire, état infectieux,
processus tumoral, hépatopathie). La ferritine sérique perd
donc son pouvoir diagnostique dans ces situations [22].
Le récepteur soluble de la transferrine
(Rs-Tf)
Sa concentration plasmatique est étroitement corrélée
au nombre de récepteurs membranaires et à l'activité
érythropoïétique.
Le dosage peut être réalisé par technique Elisa
sur microplaques, bien adaptée aux grandes séries [23].
L'automatisation totale est possible sur certains automates d'immunochimie,
avec de nombreux avantages : stabilité de la calibration, rapidité
d'obtention du résultat, dosages au coup par coup, excellente précision
[24]. L'adaptation immunoturbidimétrique sur automates de biochimie
est en cours de développement.
En l'absence d'étalon international, les valeurs de référence
ne sont pas transposables d'une trousse de réactifs à une
autre, ce qui implique d'assurer le suivi d'un patient par la même
technique [25].
À la naissance [26], la concentration est environ le double de
celle de l'adulte, puis elle diminue à partir de 3 ans. La variabilité
biologique intra-individuelle est faible (10 %) [27].
Les variations pathologiques sont rapportées dans le tableau
2. Dans le développement d'une déplétion
martiale, l'augmentation de la concentration du Rs-Tf intervient après
la déplétion des réserves [28]. À l'inverse
du fer sérique, de la transferrine et de la ferritine, la concentration
du Rs-Tf n'est pas influencée par l'existence de facteurs de «
méprise » (inflammation, infection, cancer, cytolyse hépatique)
[29-31]. Aussi son dosage est indiqué dans les cas où un
déficit est susceptible d'être associé à l'un
de ces facteurs [24, 31, 32]. En dehors des pathologies liées à
une stimulation de l'érythropoïèse, une augmentation
du Rs-Tf est toujours associée à un déficit en fer
[33].
Arbre décisionnel
face à une suspicion de déficit en fer (figures
1 et 2)
Signes d'appel [34-36]
Présenter, même de façon globale, les circonstances
qui conduisent à évoquer un « déficit en fer
» suppose de convenir préalablement ce qui est conçu
sous ce terme. Actuellement, cette notion ne peut plus reposer sur le
résultat du dosage du fer sérique dont la diminution n'est
que le terme ultime de l'évolution d'un déficit en fer.
Le terme d'« hyposidérémie » désigne
simplement la diminution du fer sérique, sans préjuger de
la répartition du fer dans les autres secteurs de l'organisme ;
elle peut témoigner d'une véritable diminution de la quantité
globale du fer présent dans l'organisme, mais aussi correspondre
à une séquestration du fer dans le secteur tissulaire. Celui
de « déplétion martiale », ne désignant
pas le secteur en cause (le sérum), exprime clairement qu'il s'agit
de la diminution du fer disponible dans l'organisme.
Le problème de la nature des investigations à mettre en
uvre peut se poser autant pour les biologistes que pour les cliniciens.
Pour les premiers, ce ne peut être qu'en présence du résultat
d'un examen prescrit par un clinicien, cette dernière n'étant
pas forcément pertinente (fer sérique seul, par exemple).
Pour les cliniciens, ce problème est le plus souvent posé
en présence de signes cliniques exprimés par le patient
ou observés lors de son examen somatique.
Ne seront abordées ici que les circonstances dans lesquelles
le clinicien, médecin généraliste le plus souvent,
est confronté à un situation susceptible d'évoquer
un déficit en fer. Les unes sont strictement cliniques, données
de plaintes du patient ; d'autres sont biologiques, données d'un
premier bilan biologique.
Signes d'appel cliniques
Ils sont souvent accessoires ; en fait ce ne sont pas ceux d'une déplétion
martiale mais ceux de l'anémie ; ils sont forcément d'apparition
très tardive par rapport à l'anomalie du fer :
- asthénie ou fatigabilité anormale, avec ou sans
signes somatiques d'anémie (ce sont les médecins généralistes
qui sont le plus souvent concernés) ;
- pâleur cutanéo-muqueuse constatée lors d'une
consultation, quel qu'en soit le motif ;
- chute de cheveux (dermatologues, souvent) ;
- stomatite ;
- dyspnée ;
- palpitations, tachycardie ou précordialgies surtout chez
le sujet âgé (cardiologues, assez souvent) ;
- sensations vertigineuses, bourdonnement d'oreilles, céphalées
(médecins généralistes, le plus souvent) ;
- stagnation de la croissance somato-psychique, atonie surtout
chez le nourrisson (pédiatres) ;
- dans la pratique, les autres signes cliniques correspondant à
une pathologie évolutive (maladie inflammatoire, cancer, infection
chronique, affection auto-immune) ne conduisent pas à s'interroger
sur l'état martial en l'absence des signes cliniques présentés
ci-dessus ou de données biologiques traduisant un déficit
de la synthèse hémoglobinique (voir ci-dessous) ;
- ne doivent pas être abordés ici les signes d'orientation
permettant de trouver la cause d'une anomalie du bilan martial.
Signes d'appel biologiques
Ce sont :
- anémie microcytaire et hypochrome avec ou sans augmentation
du nombre des hématies. Un tel tableau, avec augmentation du nombre
des hématies, doit faire systématiquement évoquer
l'hypothèse d'une anomalie constitutionnelle de l'hémoglobine
de type thalassémie (beta mais aussi alpha). Différents
indices discriminatifs peuvent orienter vers l'une ou l'autre des hypothèses
(déplétion martiale ou thalassémie), il ne faut pas
oublier que les deux peuvent être associés, surtout chez
l'enfant et la femme ;
- microcytose et hypochromie sans anémie ;
- hypochromie sans microcytose ni anémie ;
- augmentation de l'indice de distribution des hématies
;
- dans la pratique, il n'y a pas d'autres signes biologiques qui
puissent conduire, à eux seuls, à s'interroger sur l'état
martial ; en particulier, la découverte d'un tableau biologique
d'inflammation ne conduit pas, par lui seul, à une exploration
du métabolisme du fer.
Arbre décisionnel
La stratégie diagnostique adoptée s'inscrit en termes
d'économie de santé : choix de tests performants en matière
d'efficacité diagnostique et de qualité analytique, gain
de temps pour le clinicien donc pour le patient.
- La ferritine sérique est l'indicateur le plus précoce
de la déplétion des réserves, sa diminution est pathognomonique
d'un épuisement des réserves, mais elle manque de spécificité
en présence de facteurs de méprise (inflammation, infection,
cancer, pathologie hépatique...).
- Le récepteur soluble de la transferrine est moins précoce
puisque son augmentation signe un déficit fonctionnel en fer :
sa spécificité face aux facteurs de méprise constitue
un atout essentiel dans le diagnostic d'un déficit en fer.
- La protéine C réactive (CRP) est prescrite en cas
de doute sur l'existence d'un syndrome inflammatoire associé. Elle
permet de confirmer ou d'infirmer l'existence d'une inflammation. Par
sa demi-vie courte (48 heures) et l'amplitude très large des variations
pathologiques, c'est un marqueur de choix en matière d'inflammation.
Arbre décisionnel face à une suspicion
de surcharge en fer [37-41]
Le stock en fer normal est de l'ordre de 13 mg/kg chez l'homme et de
5 mg/kg chez la femme. Son augmentation définit le syndrome de
surcharge en fer. La traduction de ce syndrome est très variable
selon l'importance de l'excès en fer, sa voie de constitution (entérale,
parentérale ou placentaire), son site d'accumulation (parenchymateux,
mésenchymateux ou mixte), sa répartition (systémique
ou focale), sa cause (primitive ou secondaire) et les facteurs génétiques
et d'environnement (alcool, virus) qui y sont éventuellement associés.
Les signes d'appel cliniques et biologiques de surcharge en fer sont
extrêmement variés et se regroupent très diversement
d'un sujet à l'autre, les tableaux mono- ou pauci-symptomatiques
étant la règle.
Signes d'appel cliniques
- Signes généraux : asthénie ou fatigabilité
anormale.
- Signes cutanés : mélanodermie brun-grisâtre
prédominant au niveau des zones découvertes et icthyose
(aspect sec et squameux de la peau bien visible au niveau des épaules
et des jambes).
- Signes phanériens : leuconychie (ongles blancs), platonychie
(ongles plats), voire koïnonychie (ongles incurvés), aspect
fin et soyeux des cheveux et hypopilosité.
- Signes ostéo-articulaires : arthropathie des mains (métacarpophalangiennes
et interphalangiennes proximales des 2e et 3e doigts),
poignets et chevilles et ostéoporose (fractures par déminéralisation).
- Signes hépatiques : hépatomégalie (prédominant
en lobe gauche).
- Signes cardiaques : troubles du rythme et insuffisance cardiaque.
- Signes endocriniens : diabète et hypogonadisme, voire
hypopituitarisme.
- Signes neurologiques : syndrome extrapyramidal et troubles des
fonctions supérieures (en cas d'acéruloplasminémie
héréditaire seulement).
- Sensibilité accrue à certaines infections (yersinioses).
Signes d'appel biologiques
- Cytolyse chronique prédominant sur l'alanine-amino-transférase
(ALAT) et en règle modérée (< 3 fois la limite
supérieure normale).
- Augmentation du CA 19.9 sérique en règle modérée
(< 4 fois la limite supérieure normale).
Arbre décisionnel
En cas de suspicion de surcharge en fer, le dosage de la ferritinémie
est généralement le premier examen demandé par le
clinicien. La mise en évidence d'une hyperferritinémie ne
témoigne cependant pas toujours d'une surcharge en fer. En effet,
nombreuses sont les causes d'hyperferritinémie non liée
à une augmentation du stock en fer de l'organisme. Ce n'est qu'après
avoir écarté ces situations qu'il est possible de considérer
que l'hyperferritinémie témoigne bien d'une surcharge en
fer. La démarche diagnostique s'appuie alors sur la détermination
du coefficient de saturation de la transferrine (CST) :
- la normalité ou la diminution du CST permet d'écarter
avec certitude le diagnostic d'hémochromatose et dispense, en pratique,
de la recherche de la mutation du gène HFE 1 (C282Y) en
cause dans cette affection ;
- l'augmentation du CST peut être le fait d'une hémochromatose
comme d'une surcharge en fer non hémochromatosique et appelle donc
la recherche de la mutation du gène HFE 1 (C282Y) afin de
trancher entre ces deux possibilités.
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