ARTICLE
Le GBEA spécifie que le contrôle de qualité interne
au laboratoire repose sur « l'analyse d'échantillons de contrôle
effectuée dans les mêmes conditions que celles appliquées
aux échantillons biologiques ». La marque du pluriel sur le
mot « échantillons » soulève, sans y répondre,
la question du « combien ». En 1994, Vassault et al.
[1] avaient préconisé un schéma à deux niveaux.
Actuellement, de nombreux fabricants commercialisent des trousses de contrôle
à trois niveaux de concentrations. En biochimie de routine, nous
y associons deux sérums fournis par un organisme de contrôle
de qualité régional, ce qui porte à cinq le nombre
des niveaux du contrôle. Même s'il n'existe aucun consensus
sur un effectif optimum de produits, le contrôle des processus analytiques
(CPA) dans les laboratoires de biologie clinique est devenu, en règle
générale, multiniveau.
Les vecteurs de contrôle
Dans un CPA à trois niveaux par exemple, la décision de
validation ou de rejet repose sur l'examen conjoint des trois produits
de contrôle. Les dosages ne sont pas strictement simultanés
puisque les automates de biologie clinique sont séquentiels, mais
à l'échelle d'une journée de production, ils se situent
à des temps très voisins. L'association des trois concentrations
forme une photographie instantanée de l'état du processus.
Elle constitue l'unité élémentaire de contrôle
à un moment donné. Mathématiquement, cette unité
est un vecteur dont les composantes indissociables sont le niveau bas,
le niveau moyen et le niveau élevé. Graphiquement, le vecteur
est représenté par une colonne des points alignés
verticalement dans les diagrammes de Levey-Jennings superposés
sur un axe des temps commun. Plus généralement, un CPA à
p niveaux produit des vecteurs de contrôle à p coordonnées.
Chacun des vecteurs contient une double information : les p valeurs numériques
des composantes et l'occurrence commune de ces p valeurs.
L'exploitation unidimensionnelle
L'exploitation statistique traditionnelle du CPA multiniveau occulte,
dans un premier temps, l'information de simultanéité contenue
dans les vecteurs de contrôle. On transcrit les p concentrations
individuellement sur les p graphiques. Les écarts à la moyenne
sont calculés et évalués niveau par niveau. Les diagrammes
de Levey-Jennings génèrent isolément leurs signaux
de rejet, chacun avec un risque de première espèce fonction
du choix de la fourchette de validité. La simultanéité
n'est prise en compte que dans un second temps en rassemblant les signaux
par un « OU » logique inclusif : il y a rejet global si l'un
ou l'autre des niveaux du contrôle est en rejet. À cette
étape de l'interprétation, on a perdu une partie de l'information
initiale. Les coordonnées numériques continues du vecteur
de contrôle sont devenues des variables tout-ou-rien (rejet/non-rejet).
Les règles de Westgard sont des combinaisons logiques plus complexes,
mais elles ne sont pas non plus multidimensionnelles. Elles n'associent
pas, dans les algorithmes décisionnels inter-niveaux, les valeurs
numériques vraies mais seulement des conditions d'appartenance
ou de non-appartenance à la fourchette de validité.
L'exploitation multidimensionnelle
Les techniques d'analyse statistique multidimensionnelle remontent à
plusieurs décennies. Elles traitent conjointement plusieurs variables
dans de mêmes objets mathématiques : des vecteurs ou des
matrices d'observations. En 1947, Hotelling [2] a défini un indice
qui combine les informations de dispersion, de moyenne et de corrélation
de plusieurs variables. Ce scalaire, connu sous le sigle T2,
généralise dans un espace à p dimensions le t de
Student. Il réduit à une variable unique l'information contenue
dans les vecteurs de contrôle et permet leur représentation
sur un seul graphique. Sa diffusion a longtemps été freinée
par la complexité des calculs. Avec la généralisation
des micro-ordinateurs il est entré dans la pratique statistique
quotidienne de l'industrie où le nombre de variables contrôlées
dans un processus de fabrication peut dépasser la centaine [3].
L'analyse multidimensionnelle évite alors la construction et surtout
la lecture d'une centaine de cartes de contrôle.
Dans un automate d'analyses médicales, les variables contrôlées
sont les concentrations de plusieurs spécimens stables dans le
temps. Leur nombre est bien plus faible que celui des variables d'une
chaîne de production industrielle. Mais l'intérêt pratique
immédiat du T2 représenté sur une carte
unique reste le même, c'est la simplicité pour le technicien.
La validation de la série analytique se réduit à
la comparaison de la valeur du seul T2 à la limite pré-établie
en fonction du risque alpha consenti. La décision de rejet ne dépend
plus de règles combinatoires plus ou moins arbitraires ou d'une
pondération des anomalies observées sur chaque niveau laissée
à l'initiative de l'opérateur.
Si l'approche multidimensionnelle facilite l'interprétation des
CPA multiniveaux, elle résout aussi le problème des corrélations
entre les produits de contrôle au sein d'un même analyte.
En 1998, Dechert et Case [4] en ont fait une étude théorique
par simulation numérique. Dans leur conclusion, ils préconisent,
sans ambiguïté, l'usage des méthodes statistiques multidimensionnelles
en cas de corrélation entre les niveaux. L'article de ces auteurs
prend toute son importance quand on sait que ces corrélations s'observent
dans la majorité des méthodes analytiques implantées
dans nos laboratoires. Il existe donc aussi une justification théorique
à l'introduction du T2 au laboratoire.
Les corrélations entre niveaux de contrôle
L'existence d'une corrélation entre les niveaux de contrôle
d'un même analyte est souvent évidente au simple examen des
diagrammes de Levey-Jennings. Malgré l'apparente anarchie des fluctuations,
on décèle une synchronisation partielle des courbes. Le
bruit de fond indépendant de chaque niveau ne masque pas certains
décalages communs vers le haut ou vers le bas. La figure
1 donne un exemple typique relevé en routine sur un automate
d'urgence. Le coefficient de corrélation entre les deux niveaux
est égal à 0,69. Dechert et Case [4] citent des valeurs
allant jusqu'à 0,70. Ils expliquent ce parallélisme entre
les cartes de contrôle par des facteurs extérieurs multiples
qui répercutent identiquement leurs effets sur tous les échantillons.
Ils ne mentionnent pas une cause beaucoup plus importante, les recalibrations
périodiques.
Les solutions de calibration sont soumises au même bruit de fond
analytique que les échantillons inconnus. Lorsque les constructeurs
d'automates doublent ou triplent les points de calibration, le coefficient
de variation n'est réduit que d'un facteur racine carrée
de 2 ou racine carrée de 3. Il n'est pas annulé. Une recalibration
ou un simple réglage du zéro photométrique décale
dans le même sens tous les résultats suivants. Ces déviations
aléatoires affectent simultanément tous les produits de
contrôle et font naître entre eux une liaison statistique.
Pour illustrer l'importance des coefficients de corrélation entre
niveaux, nous reproduisons dans le tableau
1 des valeurs obtenues en routine sur un automate d'urgence pour 50
jours consécutifs de contrôle quotidien.
Lorsque deux niveaux de contrôle sont corrélés,
leurs courbes de Levey-Jennings fluctuent plus ou moins parallèlement.
L'apparition d'alarmes concomitantes n'est pas surprenante. Elle est dans
la logique de la corrélation et n'est pas particulièrement
péjorative. C'est paradoxalement la simple alarme qui devrait retenir
l'attention. Elle traduit une disparition de la structure habituelle de
corrélation entre les niveaux et signe une dégradation de
la reproductibilité. Nous sommes dans un cas où l'application
transversale de la règle 22s de Westgard serait une
erreur. Deux produits de contrôle à deux écarts-types
du même côté de la moyenne n'imposent pas forcément
un repassage. La prise de décision doit tenir compte des corrélations
partielles entre niveaux. Le contrôle de qualité traditionnel
ignore complètement cet aspect de l'interprétation.
La probabilité de faux rejet
Il existe une nouvelle objection au traitement unidimensionnelle des
CPA multiniveaux. C'est la méconnaissance de la probabilité
effective des faux rejets. Cette probabilité est la clé
du rapport coût/efficacité d'un protocole de contrôle
[5]. Elle conditionne sa justification économique. On sait que
la fourchette standard de validité [m ± 3s] est assortie d'un
risque d'erreur de 0,27 %. Autrement dit, on s'attend à observer,
en moyenne, un faux rejet tous les 370 points de contrôle (100/0,27).
Quand le CPA associe trois niveaux, la validation requiert trois comparaisons
conjointes. Le risque global d'erreur devient approximativement trois
fois plus élevé (0,81 %) avec un faux rejet tous les 123
points de contrôle. En cas d'interdépendance des niveaux,
ce facteur multiplicatif n'est plus 3, mais un nombre inférieur.
Il dépend des coefficients de corrélation partiels. La probabilité
des faux rejets est alors fonction à la fois du nombre de produits
de contrôle et de la structure de corrélation interne de
la méthode analytique. Elle n'est pas une constante, caractéristique
du système de validation choisi.
Un des avantages des méthodes multidimensionnelles est l'unicité
du test statistique. Le vecteur de contrôle est comparé dans
sa globalité au vecteur moyen du processus. Le risque de première
espèce associé au test est parfaitement défini. La
probabilité de faux rejet d'un CPA multiniveau exploité
par le T2 est toujours égale au risque alpha choisi
a priori. Elle est indépendante du nombre de niveaux et
des corrélations sous-jacentes. Le rapport coût/efficacité
du protocole devient une constante qui peut entrer dans une évaluation
économique. Comme nous l'avons montré précédemment
[6], il faut néanmoins se souvenir que le risque alpha n'est qu'une
valeur moyenne théorique. La probabilité de faux rejet réellement
observée reste sujette aux fluctuations d'échantillonnage
de la période préliminaire du contrôle.
La distance T2 de Hotelling
Le support papier de cet article étant bi-dimensionnel, nous
prendrons l'exemple d'un CPA à deux niveaux, seul susceptible d'une
représentation plane (figure
2). On reporte sur chaque axe du repère les concentrations
x1 et x2 des produits de contrôle. Ces coordonnées
définissent un point du plan, image du vecteur de contrôle
X. Dans le CPA classique (figure
2, en haut), les limites de contrôle inférieures (LCI)
et supérieures (LCS) sont calculées indépendamment
pour chaque niveau. La validation nécessite deux tests statistiques
conjoints : chaque produit doit être situé dans sa fourchette
respective. La limite critique est un rectangle. La dissociation des composantes
du vecteur de contrôle peut mener à des conclusions qui heurtent
le bon-sens : pourquoi rejeter le point A et valider le point B alors
que le second est manifestement plus éloigné de la cible
M que le premier ? La notion de distance de rejet prend intuitivement
naissance. Elle intègre les deux coordonnées dans un même
indice.
L'approche bidimensionnelle élémentaire (figure
2, au centre) consiste donc à calculer la distance euclidienne
entre le point de contrôle instantané X (x1, x2)
et le point moyen M (mu1, mu2). Le vecteur X est
ainsi converti en un scalaire unique. Lorsqu'il dépasse un certain
seuil, la méthode est déclarée hors-contrôle.
La limite critique est une ellipse dont les axes sont parallèles
aux axes de coordonnées. La méthode est bidimensionnelle
puisque c'est la combinaison des écarts des deux produits de contrôle
à leurs moyennes respectives qui déclenche les alarmes.
L'indice statistique, le test de comparaison et la carte de contrôle
sont maintenant uniques. Les points A et B sont rejetés tous les
deux.
La distance statistique T2 de Hotelling (figure
2, en bas) tient compte de la corrélation entre les niveaux
du contrôle. Son calcul est présenté en annexe. La
limite critique est une ellipse dont les axes sont inclinés par
rapport aux deux axes de coordonnées. Dans le cas d'un contrôle
à p niveaux, il s'agit d'un p-hyper-ellipsoïde. La condition
d'application du test est la multi-normalité de la distribution
des points de contrôle. Elle est peu restrictive en biologie clinique
où les déviations sont des erreurs de mesure aléatoires
de distribution généralement gaussienne. Pratiquement, la
construction d'une carte de contrôle T commence par une phase initiale
d'installation au terme de laquelle on estimera le vecteur moyen M et
l'inverse de la matrice des covariances S. Pendant la phase d'exploitation
proprement dite, on reportera sur un graphique unique les valeurs de T
calculées pour chaque vecteur de contrôle multidimensionnel
X. La distance T est toujours positive. Sa valeur est nulle quand le point
X est confondu avec le point moyen M du pool de référence.
Elle croît lorsque X s'écarte de M. Une alerte est déclenchée
quand T excède un seuil calculé (cf. annexe)
en fonction du risque de type I consenti.
Un déplacement du point X selon le grand axe de l'ellipse traduit
une variation des deux produits de contrôle dans le même sens.
C'est le cas de B. Le vecteur reste encore « sous contrôle
» parce que les deux écarts à la moyenne sont conformes
à la structure de corrélation de la méthode. Un déplacement
dans une direction perpendiculaire, selon le petit axe de l'ellipse, traduirait
une entorse à la corrélation. Il aboutirait beaucoup plus
vite à un signal « hors contrôle ». Comme l'ont
souligné Dechert et Case [4], le contrôle traditionnel est
plus sensible que le T2 aux déviations concordantes
des différents niveaux. C'est l'inverse pour les déviations
discordantes. La figure 1
illustre cette dernière situation. Le T génère un
rejet par suite d'une rupture de la structure de corrélation entre
les deux niveaux alors qu'isolément chacun d'eux reste situé
dans sa propre fourchette [m ± 2s].
Conclusion
Le T2 de Hotelling est maintenant largement employé
dans le contrôle des processus industriels. Son intérêt
pratique et théorique dans les CPA multiniveaux devrait aussi l'imposer
au laboratoire d'analyses médicales. Il reste à en valider
l'usage sur une large échelle. L'obstacle est encore la rareté
des logiciels. QualStat [7] est un outil généraliste, bien
adapté à l'étude des différentes méthodes
multidimensionnelles. MultiQC [8], développé par l'auteur,
est moins ambitieux. Il se limite à la routine du laboratoire.
Le bénéfice potentiel de l'exploitation multidimensionnelle
des CPA est triple :
1) simplicité de l'interprétation : la multiplicité
des cartes de contrôle et la combinaison de règles arbitraires
laissent la place à un seul indice représenté sur
un seul graphique. Le T2 est toujours positif et déclenche
une alarme quand il franchit un seuil unique. La probabilité de
faux rejet est parfaitement définie ;
2) le T2 est sensible aux décalages de la moyenne
et de la variance : il reconnaît les dégradations de l'inexactitude
et de la reproductibilité ;
3) le T2 prend en compte les corrélations entre niveaux.
Il « sonne » plus tard lorsque deux niveaux corrélés
dérivent dans le même sens, et « sonne » plus tôt
lorsque deux niveaux corrélés dérivent en sens inverse.
La limite du T2 est son absence de valeur informative. Il
se contente de signaler une anomalie et c'est, dans un deuxième
temps, l'analyse des courbes individuelles relatives à chaque produit
de contrôle qui précisera l'origine et la nature de la perturbation.
Références
1. Vassault A, Dumont G, Labbé D. Contrôle de qualité
interlaboratoire. Procédure générale. Cahier de
Formation Biochimie. Paris : Biopharma II, 1994 ; 35-9.
2. Hotelling H. Multivariate quality control illustrated by air
testing of sample bombsights. In : Eisenhart, et al., eds. Selected
Techniques of Statistical Analysis. New York : McGraw Hill, 1947.
3. Ryan TP. Statistical methods for quality improvement. New
York : John Wiley and Sons, 2000.
4. Dechert J, Case KE. Multivariate approach to quality control
in clinical chemistry. Clin Chem 1998 ; 44 : 1959-63.
5. Woodall WH. Controversies and contradictions in statistical
process control. J Qual Tech 2000 ; 32 : 341-50.
6. Marquis P. Contrôle de qualité interne : faux
rejets et période préliminaire. Ann Biol Clin 2001
; 59 : 214-8.
7. Control Technologies, inc. http://www.incontroltech.com
8. MultiQC. http://www.multiqc.com
9. Fuchs C, Kenett RS. Multivariate quality control, theory and
applications. New York : Marcel Dekker, 1998.
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