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Le bilan biochimique montre que le patient ne présente pas de
syndrome inflammatoire : la protéine réactive C (CRP) est
inférieure à 6 mg/l (N < 12 mg/l), l'électrophorèse
des protéines sériques et la gammaglobulinémie sont
normales. Les concentrations de fer sérique, des vitamine B12 et
de folates sont également normales : Fe sérique = 16,8 µmol/l
(N : 11- 25 µmol/l) ; B12 = 296 pmol/l (N : 180-810 pmol/l) ; folates
= 9,0 nmol/l (N > 8,1 nmol/l). Enfin, le bilan hépatique ne
montre aucune anomalie. La lactico-déshydrogénase sérique
(LDH) n'a pas été dosée.
Le bilan hématologique permet de confirmer l'hyperlymphocytose
(6,7 G/l), associée à une anémie modérée
à 113 g/l normochrome, normocytaire, arégénérative,
ainsi qu'à une thrombopénie modérée à
124 G/l (tableau 1). Les
sérologies VIH1 et 2 sont négatives.
À l'examen du frottis sanguin, après coloration au May-Grünwald-Giemsa,
les lymphocytes apparaissent monomorphes, de taille moyenne, avec un rapport
nucléo- cytoplasmique d'environ 0,7 et un cytoplasme modérément
abondant, peu basophile. Le noyau irrégulier, parfois encoché,
est formé d'une chromatine grossièrement condensée,
à nucléole peu visible (figure
1).
Devant l'hyperlymphocytose monomorphe chronique chez ce patient âgé,
un syndrome lymphoprolifératif est évoqué. La recherche
de la nature de ce syndrome conduit à réaliser un immunophénotypage
des lymphocytes sanguins en cytométrie de flux. Celui-ci met en
évidence une population lymphocytaire B prédominante : CD19+,
CD5+, FMC7+, CD10-, CD23-,
monotypique kappa et à immunoglobuline de surface (sIg) M de forte
intensité (tableau 2).
Ce phénotype s'avère plus évocateur d'un lymphome
malin non hodgkinien (LMNH) du manteau en phase leucémique que
d'une leucémie lymphoïde chronique (LLC). Aucune biopsie ganglionnaire
ni ponction de moelle n'ont été effectuées. Le patient
est transféré en unité de long séjour en raison
de sa perte d'autonomie. Il bénéficie d'une surveillance
clinique et biologique mais ne reçoit pas de traitement pour son
lymphome.
Le point de vue du biologiste
Chez monsieur L., l'hyperlymphocytose sanguine a constitué le
signe d'appel. Il faut donc savoir différencier une hyperlymphocytose
maligne d'une hyperlymphocytose réactionnelle liée à
un syndrome mononucléosique ou à certaines infections virales
aiguës. En fait, la chronicité de l'hyperlymphocytose chez
monsieur L. est un argument de poids en faveur d'une hémopathie
maligne.
L'examen morphologique des frottis sanguins n'évoque pas une
leucémie lymphoïde chronique classique. Il est possible d'envisager
un lymphome malin non hodgkinien en phase leucémique. Dans le lymphome
du manteau en phase leucémique, la population lymphocytaire maligne
peut présenter un aspect monomorphe comme chez monsieur L. Toutefois,
d'autres aspects plus trompeurs peuvent être observés avec
la présence de cellules prolymphocytaires, voire blastoïdes,
en pourcentage plus ou moins important.
Ainsi, l'hétérogénéité cytologique
des lymphomes, et notamment des lymphomes du manteau, pose des problèmes
d'interprétation. L'immunophénotypage en cytométrie
de flux des lymphocytes sanguins en cas de phase leucémique (ou
sur coupes congelées de ganglion) est aujourd'hui indispensable.
Dans le lymphome du manteau, les cellules malignes ont un phénotype
de cellules B monoclonales, dont presque toutes expriment une immunoglobuline
de surface de forte intensité M ou D (tableau
2). La chaîne lourde est associée à une chaîne
légère monoclonale, soit de type lambda comme dans 60 %
des cas, soit de type kappa comme chez monsieur L. [1]. Par ailleurs,
ces cellules lymphoïdes B expriment des antigènes membranaires
pan-B tels CD19, CD20, CD22 et CD24, ainsi qu'un antigène pan-T,
le CD5, habituellement absent des lymphocytes B circulants normaux ; le
CD10, marqueur précoce B, et le CD23, marqueur d'activation B,
sont absents. En revanche, le marqueur FMC7 est fortement exprimé
[1] (tableau 2). En réalité,
de nombreux variants immunophénotypiques de lymphome du manteau
sont décrits, comme par exemple des formes CD5-/CD10+.
C'est pourquoi, même si l'immunophénotypage constitue un
argument qui oriente le clinicien, il ne permet pas d'affirmer seul le
diagnostic avec certitude. Comme pour les autres lymphomes malins non
hodgkiniens, l'examen histologique des ganglions est indispensable au
diagnostic de ce lymphome, développé à partir des
cellules du manteau entourant la zone folliculaire des centres germinatifs.
L'architecture est diffuse dans la majorité des cas, mais peut
être exceptionnellement nodulaire. Il est à noter que la
Real Classification identifie cette catégorie de lymphome comme
une entité à part entière depuis 1994 [2]. La prévalence
du lymphome du manteau est estimée à 7-9 % des LMNH en Europe
[1].
Comme dans les autres syndromes lymphoprolifératifs B chroniques,
la translocation t(11;14) (q13;q32) peut être retrouvée dans
le lymphome du manteau, l'incidence variant d'une étude à
l'autre. Les points de cassure impliquent, sur le chromosome 11, les gènes
BCL-1 et PRAD-1, ce dernier codant pour la cycline D1, protéine
essentielle à la phase de transition G1-S du cycle cellulaire,
et le gène des chaînes lourdes des immunoglobulines sur le
chromosome 14. La translocation permet la juxtaposition de ces gènes
et génèrerait la surexpression de la cycline D1
[1].
Le diagnostic des lymphomes du manteau est, en pratique, fondé
sur la morphologie cytologique, l'histologie et l'immunophénotypage
; la cytogénétique et la biologie moléculaire apportent
leur contribution au diagnostic.
Le point de vue du clinicien
Chez monsieur L., l'existence d'une hyperlymphocytose monoclonale chronique
isolée associée au résultat d'immunophénotypage
amène à discuter principalement deux hypothèses diagnostiques
: d'une part, une LLC avec un immunophénotypage atypique (tableau
2), d'autre part un lymphome du manteau en phase leucémique
avec un immunophénotypage caractéristique et une clinique
compatible mais peu parlante. En effet, hormis la lymphocytose sanguine,
présente dans 30 % des cas de lymphome du manteau lors du diagnostic,
le patient n'a ni adénopathies généralisées
(présentes dans 90 % des cas), ni splénomégalie (60
%), ni hépatomégalie (30 %) [1].
Aucune exploration complémentaire à visée diagnostique
ni pronostique, notamment l'histologie d'un ganglion, n'a été
effectuée étant donné l'absence de thérapeutique
envisagée.
Effectivement, dans l'hypothèse première
d'un LMNH du manteau en phase leucémique, de médiane de
survie inférieure à deux ans, sans retentissements clinico-biologiques
majeurs, un traitement agressif dont l'efficacité n'est pas démontrée
à l'heure actuelle, n'est pas justifié chez cet homme de
87 ans asymptomatique et cardiopathe. Dans l'hypothèse d'une LLC
de stade A dans la classification de Binet [3], il est consensuellement
admis l'abstention thérapeutique et une surveillance clinique et
biologique.
CONCLUSION En
conclusion, en dépit d'un immunophénotypage typique, d'une
clinique et d'une cytologie compatibles avec une phase leucémique
de lymphome du manteau, aucun diagnostic de certitude ne peut être
retenu pour monsieur L. dans la mesure où les critères diagnostiques
actuels reposent sur la nécessité d'une histologie. REFERENCES
1. Weisenburger DD, Armitage JO. Mantle cell lymphoma. An entity
comes of age. Blood 1996 ; 87 : 4483-91.
2. Harris NL. A revised european-american classification of lymphoïd
neoplasms : a proposal from the International Lymphoma Study Group. Blood
1994 ; 84 : 1361-92.
3. Rozman C, Montserrat E. Chronic lymphocytic leukemia. N
Engl J Med 1995 ; 333 : 1052-7.
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