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Présence résiduelle de fibrinogène : un piège fréquent dans l'interprétation de l'électrophorèse des protéines sériques


Annales de Biologie Clinique. Volume 55, Numéro 3, 238-40, Mai - Juin 1997, Pratique quotidienne


Résumé  

Auteur(s) : F. Lefèvre, P. Gillery, Laboratoire central de biochimie, hôpital Robert-Debré, CHU Reims, 51092 Reims cedex, France.

Résumé : L'électrophorèse des protéines sériques est utilisée en pratique courante pour le diagnostic et le suivi de diverses pathologies (syndrome inflammatoire, affections hépatiques ou rénales, anomalies quantitatives ou qualitatives des immunoglobulines). La richesse des informations fournies, associée au coût relativement modéré de l'examen, explique que la demande en soit souvent systématique, notamment chez des patients hospitalisés ou porteurs d'une affection de longue durée. Il est connu depuis longtemps que le prélèvement doit être réalisé en l'absence de tout anticoagulant, puisque le fibrinogène provoque des artefacts, à type de traînée ou de bande mince suivant le type de support [1], pouvant égarer ou retarder le diagnostic, en laissant supposer la présence d'une dysglobulinémie monoclonale [2]. Cependant, la pratique courante montre qu'un nombre croissant de prélèvements, même effectués en tubes secs, révèle des anomalies comparables à celles observées dans le cas de dysglobulinémie, et susceptibles de conduire à des explorations complémentaires injustifiées. Nous présentons six cas caractéristiques, recensés en six mois dans un laboratoire central de biochimie de CHU, et proposons une conduite pratique à tenir en cas de suspicion d'interférence du fibrinogène lors de la découverte d'une bande mince à l'électrophorèse.

Illustrations

ARTICLE

Matériel et méthodes

Tous les prélèvements sanguins ont été obtenus lors de bilans de routine adressés au laboratoire par des unités de soins ou de consultation. Ils ont été réalisés en tubes secs de 5 ml (réf. 367614, Becton-Dickinson), et centrifugés pendant 15 min à 1 300 g avant dosage. Les principales caractéristiques cliniques et biologiques relatives à ces prélèvements et aux patients sont indiquées dans le tableau 1.

Les protéines totales ont été dosées par la méthode du biuret sur automate Hitachi 747 (Boehringer-Mannheim France), selon les recommandations du fabricant. L'électrophorèse des protéines a été réalisée sur acétate de cellulose à l'aide de l'automate EPU (Sebia) et en gel d'agarose à l'aide de l'automate Hydrasis (Sebia), l'intégration étant effectuée avec un densitomètre Preference (Sebia). Les immunofixations sur agarose ont été réalisées à l'aide de la trousse Paragon (Beckman).

Afin d'éliminer la présence possible de fibrinogène, les sérums ont été traités de la façon suivante avant la réalisation d'une nouvelle électrophorèse : 150 µl de sérum ont été incubés pendant 30 min à 37 °C en présence de 30 µl d'une solution de thrombine lyophilisée, dissoute dans l'eau distillée à la concentration de 0,33 U/µl (thrombine humaine Fibrindex®, Ortho Clinical Diagnostic Systems).

Résultats

Dans tous les cas exposés, l'électrophorèse sérique mettait en évidence une bande mince typique, de concentration variant entre 2 et 9 g/l, de migration variable suivant le système d'électrophorèse utilisé, mais constante pour une même méthode : migration après les beta2-globulines, juste en arrière du point de dépôt en acétate de cellulose (figure 1A), entre beta2 et gamma-globulines en agarose (figure 1B). L'immunofixation en agarose confirmait la présence de la bande mince sur la piste révélant l'ensemble des protéines, mais ne mettait en évidence aucune bande de type monoclonal sur les pistes révélées par les antisérums spécifiques anti-IgA, IgG, IgM et chaînes légères kappa et lambda (figure 1C).

Le traitement des sérums suspects par la thrombine a fait disparaître la bande mince dans tous les cas étudiés (figure 2). L'enquête a révélé dans trois cas (1 à 3) la prise d'anticoagulants et dans les trois autres cas (4 à 6) la présence d'un cathéter ou d'un abord veineux central (tubulure ou cathéter héparinés).

Discussion

La découverte d'une bande mince à l'électrophorèse des protéines sériques présente un intérêt particulier dans le dépistage précoce des dysglobulinémies monoclonales, permettant le diagnostic de maladies malignes évolutives (myélome par exemple) avant l'apparition des signes cliniques caractéristiques d'une affection évoluée [3, 4]. L'électrophorèse est souvent demandée de manière systématique, en dehors de tout contexte clinique évocateur. La constatation d'une bande mince conduit alors à un bilan étiologique biochimique et hématologique, révélant soit une authentique dysglobulinémie, soit une dysglobulinémie secondaire à d'autres affections, généralement régressive, soit une dysglobulinémie dite bénigne [4-6].

Le prélèvement de sang en tube sec permet en théorie de s'affranchir de la présence de fibrinogène, qui est connu pour pouvoir donner des aspects de bande mince. Cependant, la pratique courante montre de façon évidente que certaines conditions, tenant soit au traitement du patient, soit aux conditions de prélèvement elles-mêmes, peuvent conduire à des interférences liées à la présence de fibrinogène résiduel. Les cas rapportés ici permettent de dégager deux grandes causes :

- la première est liée à un traitement hypocoagulant chez le patient, provoquant une coagulation incomplète dans le tube ;

- la seconde est liée au prélèvement. Trois cas rapportés ici concernaient des patients possédant un abord veineux particulier (cathéter périphérique ou voie centrale). Dans tous ces cas, il a été établi qu'une contamination héparinique au niveau d'une tubulure insuffisamment rincée était à l'origine de l'anomalie.

Le problème est donc, devant une bande mince de découverte fortuite, de faire la part entre la suspicion d'une authentique dysglobulinémie monoclonale et la présence dans le prélèvement de fibrinogène résiduel, qui donnent le même aspect à l'électrophorèse. Si, dans certains cas, le diagnostic d'artefact peut être facilement suspecté, notamment au regard de la position caractéristique de la bande mince sur un type de support donné, dans d'autres, le contexte clinique peut être trompeur. Plusieurs des cas rapportés ici correspondaient à des situations pathologiques dans lesquelles on aurait pu suspecter une dysglobulinémie secondaire. Une conséquence possible est la mise en œuvre d'un bilan étiologique lourd et non justifié, tant pour le malade que sur le plan du coût de ces évaluations.

Le fait que l'incubation du sérum avec de la thrombine, à concentration élevée, permette de faire disparaître la bande mince provoquée par le fibrinogène, nous a conduit à utiliser cette méthode chaque fois qu'une bande mince, migrant en position caractéristique en fonction de la méthode utilisée, était observée, ou que l'enquête clinico-biologique évoquait une cause possible d'interférence (traitement hypocoagulant ou prélèvement incorrect). L'arbre de décision proposé est représenté sur la figure 3. Il procède d'une démarche incluant des données cliniques simples, la position de la bande mince à l'électrophorèse et le traitement par la thrombine, et permet d'optimiser les moyens biologiques de diagnostic de la bande mince.

CONCLUSION

En pratique, ces observations mettent l'accent sur plusieurs points :

- les conditions de prélèvement doivent être respectées de façon très stricte, et toujours considérées comme première cause possible d'anomalie d'un dosage biologique ;

- les renseignements cliniques sont capitaux, en particulier la notion de traitement hypocoagulant devrait être fournie de façon systématique par le prescripteur d'une électrophorèse des protéines sériques.

Remerciements : Les auteurs remercient le professeur J.-P. Borel pour ses conseils dans la rédaction de ce manuscrit et Mme E. Deschamps pour sa dactylographie.

REFERENCES

1. Borel J, Caron J, Chanard J, Gougeon J, Leutenegger M, Maquart FX et al. Comment prescrire et interpréter un examen de biochimie. 2e ed. Paris, Maloine S.A. Éditeur, 1985.

2. Johnson AM, Ritchie RF, Ledue TB. More on monoclonal gammopathies. Clin Chem 1989 ; 35 : 1268.

3. Greipp PR. Monoclonal gammopathies : new approaches to clinical problems in diagnosis and prognosis. Blood Reviews 1989 ; 3 : 222-36.

4. Kahn SN, Bina M. Sensitivity of immunofixation electrophoresis for detecting IgM paraproteins in serum. Clin Chem 1988 ; 34 : 1633-5.

5. Kelly RH, Hardy TJ, Shah PM. Benign monoclonal gammopathy : a reassessment of the problem. Immunol Invest 1985 ; 14 : 183-97.

6. Kyle RA, Lust JA. Monoclonal gammopathies of undetermined significance. Semin Hematol 1989 ; 26 : 176-200.


 

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