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Les anémies du sujet âgé


Annales de Biologie Clinique. Volume 55, Numéro 4, 305-9, Juillet - Août 1997, Revues générales


Résumé   Summary  

Auteur(s) : A. Bornand-Rousselot, G. Magnier, .

Résumé : L’anémie du sujet âgé n’est jamais physiologique. Elle est de révélation le plus souvent cardiovasculaire ou neurologique. Les étiologies principales sont la carence martiale, faisant redouter une tumeur colique, les anémies inflammatoires et les anémies réfractaires dont l’incidence augmente avec l’âge. Le bilan biologique « classique » peut être mis en défaut. Ainsi des taux bas de folates et de vitamines B12 ne s’accompagnent pas toujours d’une anémie carentielle. L’anémie du sujet âgé est souvent plurifactorielle rendant toute classification difficile.

Mots-clés : Anémie – Sujet âgé – Polypathologies.

Illustrations

ARTICLE

L'anémie est le problème hématologique le plus fréquemment rencontré au grand âge [1]. Elle est encore à l'origine de beaucoup d'interrogations et d'incertitudes, voire de faux débats. Elle est souvent source de frustration nosologique et pose avant tout le problème d'une attitude diagnostique et d'une thérapeutique adaptées. Pourtant, la notion même d'anémie chez le vieillard a souvent été remise en question. Il a fallu beaucoup de temps pour admettre qu'il n'existe pas de baisse physiologique de l'hémoglobine avec l'âge. Ainsi, la définition de l'anémie chez le sujet âgé doit être la même que celle du sujet jeune.

L'érythropoïèse chez le sujet âgé

Si l'on compare des individus de plus de 70 ans en bonne santé à des patients jeunes, aucune modification quantitative de l'hémogramme n'est notée, en dehors d'une très discrète diminution du taux d'hémoglobine (de 0,3 à 0,4 g/100 ml) [2], qui n'est d'ailleurs trouvée qu'aux âges extrêmes (80, voire 90 ans) [3]. Néanmoins, le vieillissement réalise un ensemble contradictoire entre une adaptation pertinente à l'état basal et une réduction des capacités d'adaptation lors d'agressions aiguës. L'érythropoïèse n'échappe pas à cette règle. À l'état de base, ni la durée de vie des globules rouges ou des précurseurs médullaires de lignée érythrocytaire, ni la masse globulaire ne sont modifiées chez les sujets âgés sains [4]. Par contre, des études chez l'animal et chez l'homme ont montré une moins bonne réponse aux stimulations de l'érythropoïèse (saignée, hypoxie) chez les individus âgés [5]. Cette mauvaise adaptation ne semble pas liée à un défaut de production de l'érythropoïétine, car le taux sérique d'érythropoïétine de sujets anémiques, sans pathologie rénale, est identique, quel que soit l'âge. Chez la souris, la seule modification est une moins bonne réponse in vivo à l'érythropoïétine. In vitro, les cultures de moelle montrent une augmentation des progéniteurs érythroïdes BFU-E et CFU-E, induite par l'érythropoïétine, identique quel que soit l'âge. Il existe par contre un nombre de proérythroblastes et d'érythroblastes significativement plus faible chez les individus âgés. Il semble donc que la mauvaise adaptation de l'érythropoïèse aux stimulations importantes ne soit pas liée à une diminution des progéniteurs médullaires mais plutôt à une sensibilité à l'érythropoïétine abaissée.

Prévalence

La prévalence des anémies chez le sujet âgé est très variable selon les études, en raison de l'hétérogénéité de la population étudiée et de l'ampleur même de la tranche d'âge étudiée (65 à 90 ans !). Les biais sont nombreux (prise en compte de patients malades ou non malades, choix de sujets institutionnalisés ou autonomes, conditions socio-culturelles,...). On comprend aisément que la polypathologie du sujet âgé interfère, la baisse du taux d'hémoglobine n'en étant souvent que le reflet ou la conséquence. Plusieurs études sur des populations comparables et ambulatoires montrent une prédominance nettement masculine de 15,3 % à 17,7 %, contre 8,4 % à 12,6 % chez les femmes [6]. Dans les populations institutionnalisées [7], la prévalence est plus élevée, environ 24 %.

Symptomatologie

Les signes cliniques de l'anémie dépendent avant tout, et ce quel que soit l'âge, de sa vitesse de constitution. Sept décès sur dix par hémorragie digestive surviennent chez des patients de plus de 60 ans qui supportent mal la spoliation sanguine. À l'inverse, des anémies profondes, de constitution progressive, peuvent n'être parfois découvertes que très tardivement chez le vieillard, l'anémie étant bien tolérée en l'absence d'activité physique importante. Les signes classiques d'anémie (pâleur cutanéo-muqueuse, tachycardie, dyspnée...) peuvent être masqués par une pathologie associée ou des prises médicamenteuses (bêtabloquants...). Les signes sont le plus souvent empruntés à la perturbation d'autres fonctions, notamment cardiovasculaires et cérébrales. La baisse du taux d'hémoglobine est alors le facteur déclenchant ou favorisant un dysfonctionnement, elle additionne ses effets aux pathologies associées et aux modifications de l'organe dues au vieillissement. L'anémie réalise ainsi « une épreuve d'effort » sur un organe dont les capacités de réserve sont réduites. Il pourra alors se démasquer ou s'aggraver un angor, une artérite, voire se constituer un infarctus du myocarde, mais l'ischémie peut être silencieuse et de découverte électrocardiographique. Des épisodes de défaillance cardiaque avec cardiopathie ont aussi été rapportés. Enfin, le bilan d'une hypotension orthostatique, elle-même cause possible de chute ou de malaise, doit comprendre la pratique systématique d'une numération formule sanguine.

Des manifestations beaucoup plus atypiques, comme une diminution des capacités intellectuelles, des manifestations psychiatriques, peuvent s'expliquer par l'association de lésions séniles cérébrales normalement muettes cliniquement et de l'hypoxie relative entraînée par l'anémie [8]. Il a été décrit, chez des patients porteurs probables de sténoses multiples des artères cérébrales dont l'équilibre hémodynamique cérébral est précaire, la survenue de malaises avec chute, vertiges et confusion pouvant aboutir au maximum à la constitution d'un accident vasculaire cérébral.

Enfin, il faut connaître la fréquence des anémies démasquées secondairement après réhydratation d'une personne âgée hospitalisée.

Bilan étiologique

Les étiologies des anémies du sujet âgé ne diffèrent pas fondamentalement de celles du sujet jeune. Les moyens diagnostiques mis en œuvre sont également similaires. Il faut néanmoins les adapter à chaque cas et selon les pathologies associées, tout en considérant l'attitude thérapeutique que sous-tendra le diagnostic établi.

La fréquence relative des étiologies diffère cependant, ne serait-ce que par l'existence du groupe des anémies réfractaires dont l'âge moyen de survenue est de 70 ans. Selon les études publiées, les mécanismes incriminés ont des prévalences très variables. On peut retenir la prédominance des anémies par carence martiale, puis celle des anémies de type inflammatoire. Ce dernier cadre est mal défini et explique les discordances entre les études. Plus intéressante est la démonstration du caractère intriqué de ces anémies au grand âge. Il coexiste ainsi souvent chez un même individu un saignement et une cause d'inflammation (néoplasie), auquel peuvent encore s'additionner des carences vitaminiques ou une néphropathie chronique. La démarche étiologique des anémies du sujet âgé est donc difficile et les classifications habituelles sont souvent mises en échec. Enfin, dans la plupart des études, environ 17 % des anémies restent inexpliquées (le plus souvent par manque de preuve histologique ou de suivi).

Pour ces raisons, il devient évident que les critères biologiques habituellement utilisés sont mis en défaut. La réticulocytose permet de distinguer les anémies régénératives des anémies arégénératives même si, chez le sujet âgé, les carences rendent le diagnostic souvent complexe. Une carence en folates associée à une carence en fer peut se présenter comme une anémie normocytaire. Une ferritine normale n'exclut pas une carence martiale. En effet, la ferritine, le fer sérique, la transferrine et son coefficient de saturation peuvent être modifiés par l'existence de pathologies inflammatoires chroniques ou aiguës associées. De nombreuses études ont ainsi tenté de définir dans une population âgée le taux de ferritine indicateur d'une carence. Un seuil de 90 µmol/l, soit plus élevé que dans la population générale, a été proposé pour tenir compte « du contexte inflammatoire fréquemment rencontré chez le sujet âgé » [9]. L'état nutritionnel est également à prendre en compte [10]. La transferrine, protéine de demi-vie courte comme la pré-albumine, est affectée par les malnutritions du vieillard.

Une plus grande fréquence d'anémies a été observée chez des patients dénutris, faisant suggérer un rôle direct de la malnutrition. La relation de cause à effet est loin d'être évidente car il existe peu d'exemples de dénutrition isolée, et une inflammation prolongée va retentir de façon certaine sur le statut nutritionnel du patient. Les modifications hématologiques éventuellement observées chez ce type de malades peuvent aussi être rapportées à d'autres causes (infection, déshydratation, anomalies métaboliques) et l'amélioration observée après renutrition refléter en fait l'amélioration sous-jacente de l'état clinique du patient. Il a été rapporté cependant quelques cas de correction du taux de fer sérique et du coefficient de saturation après renutrition ainsi que des modifications in vitro des précurseurs de la moelle osseuse [11].

Caractéristiques gériatriques des anémies

Les anémies inflammatoires du sujet âgé sont surtout remarquables par leur fréquence. Leurs étiologies ne sont pas très différentes de celles du sujet jeune, avec quelques particularités comme l'anémie inflammatoire observée au cours de la maladie de Horton. Cette étiologie doit être évoquée chez une personne âgée présentant un syndrome inflammatoire isolé ou accompagné de manifestations articulaires ou oculaires, voire d'une altération de l'état général. Le syndrome inflammatoire est avant tout un facteur associé, modifiant les divers paramètres biologiques et masquant certaines anémies ferriprives.

Anémies ferriprives

Les anémies ferriprives sont fréquentes chez le sujet âgé. Le métabolisme du fer ne semble pourtant pas modifié. Les besoins quotidiens sont de 1 mg/24 h, avec une absorption de 5 à 10 % seulement, pouvant, en cas de carence, être augmentée à 30 %. Il y a, par contre, une diminution du pourcentage de fer héminique dans l'alimentation (14 à 18 % contre 21 à 27 % chez le sujet plus jeune) [12]. Cette différence est probablement en rapport avec les modifications alimentaires, qu'elles soient liées au statut socio-économique de la personne âgée ou plus simplement à sa dentition ! Il a aussi été décrit que l'hypo- ou l'achlorhydrie gastrique diminue l'absorption du fer non héminique. En conséquence, on constate une diminution de la charge en fer des globules rouges du sujet âgé.

L'ensemble de ces modifications n'explique cependant que rarement une réelle carence d'apport chez la personne âgée, et celle-ci doit rester un diagnostic d'élimination. Les gastrectomies étendues entraînant une malabsorption ferrique sont des cas particuliers. En fait, une anémie ferriprive chez un vieillard doit avant tout faire craindre un saignement digestif occulte. La symptomatologie est souvent bâtarde, la constipation peu discriminante. Le seul moyen diagnostique est celui de la réalisation de la double endoscopie (fibroscopie puis coloscopie si la fibroscopie ne retrouve pas de cause « suffisante » au saignement). Il ne faut en effet pas se contenter du diagnostic d'œsophagite ou de hernie hiatale. Le diagnostic redouté est celui de cancer colique dont la fréquence augmente avec l'âge, avec un pic dans la 8e décennie. Ce diagnostic est donc le premier à devoir être envisagé, même s'il existe des antécédents de diverticulose colique susceptible elle aussi de saigner. Cependant, dans un tiers des cas, aucune cause de saignement occulte n'est trouvée. Des lésions d'angiodysplasie à minima ont été incriminées.

Actuellement, les explorations endoscopiques sont bien tolérées, comme le montre l'étude récente de Mas [13] sur 1 121 examens chez des patients de plus de 80 ans. Il n'y a pas eu de complication de la fibroscopie et l'examen n'a été négatif que pour 20,8 % des patients. La coloscopie s'est déroulée sans problème pour 78,5 % des patients et a permis dans la moitié des cas un diagnostic dont 1/5 lésions néoplasiques. En cas de lésions, l'indication chirurgicale est portée le plus souvent, avec une relative bonne tolérance de l'intervention, même après 80 ans [14]. En revanche, la mortalité post-opératoire après un geste réalisé en urgence chez des patients de plus de 80 ans est beaucoup plus importante.

Anémies par carence en folates

La prévalence de la carence en folates est importante dans la population âgée (12 à 15 %). Elle est essentiellement dépendante de l'alimentation (carence de la fin de l'hiver). Elle prédomine chez le vieillard institutionnalisé (18 % contre 8,7 % en ville). Typiquement, la carence en folates est responsable d'anémie macrocytaire avec mégaloblastose médullaire. En fait, pour beaucoup d'auteurs, elle peut exister sans aucune anomalie hématologique, posant le problème de sa signification pathologique ou de la valeur diagnostique des dosages de folates.

Les réserves en folates sont variables selon les individus, de quelques semaines à quelques mois au maximum. L'hypothèse a été avancée d'un possible trouble de l'utilisation des folates alimentaires lié à l'âge, lors de la transformation des monoglutamates en polyglutamates. Le dosage des folates sériques est le plus couramment utilisé ; le dosage des folates intra-érythrocytaires est un marqueur de carence qui n'est pas affecté par les transfusions [15].

Enfin, les causes médicamenteuses, interférant avec le métabolisme des folates, doivent également être prises en considération (Gardenal®, Bactrim® ou Questran® pour les principaux).

Anémies par carence en vitamine B12

Depuis plus de trente ans, il a été rapporté une grande fréquence de taux sériques de vitamine B12 effondrés dans la population âgée. Ces taux pathologiques n'étaient cependant pas accompagnés d'anémie, même après plusieurs années de surveillance, posant également la question de leur signification pathologique, ou celle de la sensibilité et de la spécificité des méthodes de mesures de vitamine B12 utilisées dans ces anciennes études. Il semble cependant, qu'avec l'utilisation d'autres marqueurs reflétant l'activité tissulaire de la vitamine B12 (acide méthylmalonique et homocystéine), se confirme l'augmentation de la prévalence de la carence en vitamine B12 chez le sujet âgé [16]. L'implication des apports alimentaires, contrairement aux folates, ne peut être incriminée. L'organisme a des stocks de vitamine B12 pour plusieurs années, que seul un régime végétarien prolongé et strict pourrait épuiser. On a longtemps cru que la cause principale de carence en B12 chez la personne âgée était due à la maladie de Biermer. Cependant, dans la majorité des déficits en vitamine B12, le bilan immunologique et anatomo-pathologique est négatif. L'hypochlorhydrie, la malabsorption intestinale, en dehors bien sûr des gastrectomies étendues, ont été aussi mises en cause. Mais, dans plus de 15 % des cas, les mécanismes de cette carence en B12 restent mal élucidés. Il existe, avec le vieillissement, un certain degré d'atrophie gastrique. Le rôle de la suppression des sécrétions gastriques par des méthodes médicales ou lors d'infections à Helicobacter pylori n'est pas encore connu. Enfin, il faut ajouter que d'authentiques maladies de Biermer peuvent ne présenter ni anémie ni macrocytose.

Anémies réfractaires

L'âge médian des sujets atteints d'anémies réfractaires est de 70 ans avec une prédominance masculine. Ce diagnostic doit être évoqué après avoir éliminé les étiologies carentielles, inflammatoires et devant une anémie arégénérative normochrome, normocytaire ou macrocytaire. Dans une étude récente réalisée sur 732 patients admis en court séjour gériatrique, les syndromes myélodysplasiques prouvés en cytologie représentaient 5,5 % des anémies. Ces anémies peuvent s'accompagner d'anomalies d'une ou des deux autres lignées. Leur classification est résumée dans le tableau 1. Le myélogramme permet, outre la confirmation diagnostique, de classer la myélodysplasie et d'en apprécier le pronostic : en l'absence d'excès de blastes la survie médiane est de 50 à 60 mois ; si la blastose médullaire est supérieure à 5 %, le risque de transformation aiguë devient majeur avec une médiane de survie de 6 à 9 mois. Le traitement repose le plus souvent sur le support transfusionnel dont les objectifs sont à adapter à chaque patient en fonction des éléments pronostiques et des pathologies associées [17].

Les autres étiologies fréquentes des anémies du sujet âgé

* L'insuffisance rénale : celle-ci ne doit être incriminée que pour des chiffres de clairance de la créatinine inférieurs à 30 ml/min. La sévérité de l'anémie pour un individu donné augmente au fur et à mesure de la détérioration de la fonction rénale, mais il n'existe aucune corrélation entre l'importance de l'anémie et la sévérité de l'atteinte rénale.

* Anémies de cause endocrinienne : l'hypothyroïdie est la maladie endocrinienne la plus répandue chez le sujet âgé ; 30 % des hypothyroïdiens ont plus de 60 ans. Dans 60 % des cas, l'hypothyroïdie s'accompagne d'une anémie modérée ; elle est macrocytaire une fois sur deux. Moins fréquemment, c'est une insuffisance anté-hypophysaire qui sera découverte lors du bilan d'une anémie normo- ou macrocytaire.

* Anémies hémolytiques : la découverte d'une anémie hémolytique auto-immune doit, chez la personne âgée, faire rechercher une hémopathie lymphoïde associée. Il existe un pic de fréquence de ces anémies hémolytiques lors de la 7e décennie.

CONCLUSION

L'anémie chez le sujet âgé ne doit pas être considérée à tort comme « physiologique ». Parmi toutes les étiologies possibles, certaines sont à envisager en priorité du fait de leur fréquence toute particulière, comme l'anémie ferriprive secondaire à un saignement chronique ou les anémies réfractaires. D'autres sont facilement corrigées par le traitement, c'est le cas des anémies d'origine carentielle.

En pratique, le problème est plus fréquemment celui des anémies plurifactorielles caractéristiques de la population gériatrique comme celles secondaires à des cancers dont les mécanismes sont intriqués, multiples saignements, syndrome inflammatoire, envahissement médullaire métastatique, hémolyse. C'est dire la nécessité de l'enquête étiologique qui seule permettra un traitement efficace. Le traitement symptomatique adjuvant repose sur une prise en charge transfusionnelle adaptée aux défaillances viscérales des patients et à leur mode de vie.

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