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Des maladies aux gènes
Ces maladies peuvent être classées en deux groupes selon
le degré d'instabilité de l'expansion de triplets et la
position de ce triplet dans le gène. Parmi les treize gènes
responsables identifiés à ce jour (tableau
1), huit concernent l'expansion d'un triplet CAG. Ils sont responsables
de maladies neurodégénératives héréditaires
(groupe I), de transmission autosomale dominante pour sept d'entre elles
[3, 7].
Dans ces huit maladies, le degré d'instabilité reste modéré,
et la séquence répétée se situe toujours dans
la région codante du gène muté, produisant ainsi
une protéine cible enrichie en glutamines. Il s'agit de maladies
neurodégénératives à pénétrance
complète caractérisées chacune par l'atteinte sélective
de populations neuronales diverses. Parmi ces maladies, l'amyotrophie
spino-bulbaire ou maladie de Kennedy, récessive liée à
l'X, débute progressivement chez l'homme entre 30 et 40 ans. D'évolution
lente, elle associe une faiblesse musculaire proximale avec perte fréquente
de la sensibilité vibratoire des extrémités, des
crampes, et parfois une gynécomastie avec hypofertilité
témoins d'un tableau de féminisation modéré.
La maladie de Huntington débute vers l'âge de 40 ans par
une chorée, des troubles cognitifs et psychiatriques et évolue
vers la démence. Des formes à début précoce
peuvent se manifester, associées à une rigidité.
L'atrophie dentatorubro-pallidoluysienne, exceptionnelle en Europe, mais
un peu plus fréquente au Japon, associe ataxie, chorée et
démence et peut fréquemment être confondue avec la
chorée de Huntington. Chez l'adulte jeune, s'associe souvent des
myoclonies et une épilepsie. Les ataxies spinocérébelleuses
autosomales dominantes sont des maladies d'expression clinique variée
se manifestant selon les cas par une ataxie cérébelleuse
progressive débutant généralement entre 20 et 40
ans, associée ou non à une ophtalmoplégie, une atrophie
optique, des signes extrapyramidaux, voire une dégénérescence
rétinienne. Six gènes responsables de différentes
formes de ces ataxies ont été identifiés et dénommés,
selon leur localisation chromosomique : SCA1, SCA2, SCA3, SCA6, SCA7
et tout récemment SCA8 [8, 9]. Ce dernier locus se distingue
des autres par la présence d'un triplet CTG répété,
donnant des expansions de grande taille.
Les maladies dues à l'expansion d'un triplet différent
du CAG (CGG, CCG, CTG, GAA) sont classées dans le deuxième
groupe (groupe II) [10-12]. L'expansion siège dans la région
non codante du gène affecté et son degré d'instabilité
est élevé. L'expression clinique de ces maladies affecte
le système nerveux et musculaire mais peut aussi toucher de nombreux
organes donnant un tableau d'atteinte multisystémique. Le syndrome
de l'X fragile représente l'une des formes les plus fréquentes
de retard mental chez les hommes. Associant retard mental, dysmorphie
faciale et macro-orchidie ; il est lié à l'existence de
deux loci différents. L'un (FRAXA), le plus fréquent, caractérisé
par une expansion instable d'un triplet CGG et l'autre (FRAXE), plus rarement
en cause, associé à une expansion CCG d'expression clinique
moins sévère. La dystrophie myotonique de Steinert, de transmission
autosomale dominante est liée à l'expansion très
instable d'un triplet CTG. C'est une affection d'expression clinique très
variable, associant myotonie, hypotonie, faiblesse musculaire progressive,
cataracte, retard mental avec parfois troubles du rythme cardiaque et
diabète. Enfin, à ce groupe appartient l'ataxie de Friedreich,
maladie neurodégénérative autosomale récessive,
d'un âge de début inférieur à 25 ans et associant
ataxie, dysarthie, signes pyramidaux et perte des réflexes. Une
cardiomyopathie et parfois un diabète peuvent être observés.
Elle est caractérisée par l'expansion instable d'un triplet
GAA. L'ensemble des caractéristiques génétiques de
ces maladies est résumée dans le tableau
2.
La caractéristique commune de toutes ces maladies est la présence
d'expansions de triplets et l'instabilité de ces séquences.
Chez les individus sains, le nombre de répétitions de triplets
est polymorphe, mais peu élevé et stable dans la descendance.
L'instabilité se manifeste au-delà d'un seuil (de l'ordre
de 40 répétitions) au-delà duquel le nombre de répétitions
augmente lors de la transmission à la descendance, parfois jusqu'à
plusieurs milliers (allèle muté dit expansé). Cette
instabilité le plus souvent croissante lors de la transmission
de la mutation à la génération suivante explique
le phénomène d'anticipation qui se traduit par une sévérité
plus marquée et l'apparition plus précoce des signes de
la maladie dans la descendance. Par ailleurs, une instabilité somatique
est parfois observée entraînant une variation du nombre de
répétitions d'une cellule ou d'un tissu à un autre.
Enfin, signalons l'existence d'un biais de transmission, le plus souvent
paternel, observé notamment dans les maladies du premier groupe.
Du gène au diagnostic
La découverte des gènes responsables a permis le développement
du diagnostic moléculaire. La mesure du nombre de répétitions
CAG peut aisément être réalisée après
amplification par PCR du gène en cause suivie d'une détection
des fragments amplifiés par électrophorèse en acrylamide-urée
[13]. Dans les pathologies du groupe II, le recours à des techniques
de southern-blot ou de PCR longue est nécessaire pour la
mesure de la taille de l'expansion [14].
Dans la plupart de ces maladies a été observée
une corrélation inverse entre la taille de l'expansion et l'âge
de début des symptômes. Le nombre de répétitions
de l'allèle muté est un élément majeur qui
explique 30 à 70 % de la variance de l'âge de début
des symptômes. Cependant, il existe des variations individuelles
liées à d'autres facteurs, probablement génétiques
ou environnementaux inconnus. Ainsi, chez un individu à risque,
porteur de la mutation, une prédiction de l'âge d'apparition
de la maladie à partir du nombre de répétitions ne
peut être évaluée de façon précise.
L'intérêt du diagnostic moléculaire utilisant des
tests génétiques fiables dans ces pathologies neurodégénératives
monogéniques à pénétrance complète
s'est pourtant révélé rapidement très utile
pour le neurologue [15]. Tout d'abord sur le plan du diagnostic positif,
puisque le diagnostic moléculaire assure une certitude dans des
formes cliniques d'expression inhabituelle. Le test génétique
apporte aussi toute sa contribution dans des pathologies d'expression
clinique voisine qui peuvent être confondues sur le plan clinique,
comme les différentes formes de chorées ou la chorée
de Huntington et la DRPLA. L'hétérogénéité
clinique des différentes ataxies héréditaires a aussi
pu largement bénéficier de la découverte et de l'application
au diagnostic des six différents gènes responsables de ces
ataxies autosomales dominantes, qui a modifié incontestablement
la classification nosologique de ces affections [7]. Le diagnostic des
formes apparemment sporadiques de ces maladies profite également
de l'intérêt du diagnostic moléculaire dans les cas
isolés, où dans les cas où l'histoire familiale reste
confuse.
Enfin, l'analyse moléculaire représente une aide précieuse
à la prise en charge du conseil génétique dans les
familles à risque et, dans certaines conditions, du diagnostic
prédictif par une équipe multidisciplinaire.
Du gène à la physiopathologie
Les mécanismes physiopathologiques de ces différentes
maladies dépendent tout d'abord de l'expression cellulaire et de
la fonction du produit des différents gènes impliqués.
Dans les pathologies du groupe II, les mécanismes impliqués,
complexes, sont propres à chaque pathologie et liés principalement
à une perte de fonction [2, 16]. Dans les pathologies du groupe
I, en revanche, semble actuellement se dégager une hypothèse
pathogénique commune. Depuis la découverte des gènes
impliqués dans ces maladies, les données de neuropathologie
humaine puis les recherches menées à partir de souris transgéniques
ou de modèles cellulaires issus de transfections ont suggéré
que la mutation agissait surtout par un gain de fonction [16]. Différents
arguments plaident en faveur d'un tel mécanisme : 1) les cas humains
de délétion du gène HD ou du gène du récepteur
des androgènes n'entraînent pas de phénotype neurodégénératif
; 2) les rares malades HD homozygotes ne développent pas une symptomatologie
plus grave que les hétérozygotes ; 3) les taux comparés
d'expression de l'huntingtine normale et de l'huntingtine mutée
sont identiques in vivo ; 4) différents arguments obtenus
à partir de souris transgéniques : ainsi des animaux invalidés
d'un des deux allèles du gène dans des modèles HD
ou SCA1 ne développent pas de neurodégénérescence
sélective. Même si la fonction normale des protéines
en cause dans ces pathologies reste encore inconnue, l'interprétation
des résultats actuels démontre que l'expansion de polyglutamine
n'interfère pas avec la fonction normale de la protéine
mais induit une nouvelle propriété neurotoxique. Parmi les
différentes hypothèses proposées à ce jour
: excitotoxicité, altération des flux membranaires d'ions
calcium, stress oxydatif, formation d'agrégats protéiques
et apoptose neuronale, aucune n'a été démontrée
de façon définitive [2, 4, 17]. Cependant, l'observation
de la formation d'inclusions intranucléaires observée à
la fois en neuropathologie humaine et dans différents modèles
transgéniques de ces maladies démontre l'existence d'un
mécanisme pathogénique commun (figure
1). Ces inclusions observées dans les noyaux des cellules
affectées par le processus de neurodégénérescence
neuronale sont absentes des cellules gliales. De nature granulaire et
microfibrillaire, non limitées par une membrane, elles peuvent
être reconnues sélectivement par des anticorps dirigés
contre la région N-terminale proche de la région riche en
glutamines de ces protéines, et par des anticorps anti-ubiquitine
[18, 19].
Dans les modèles animaux de ces pathologies, obtenus par transgenèse,
l'apparition de ces inclusions précède les anomalies phénotypiques.
Les nombreux travaux utilisant des modèles cellulaires in vitro
de maladies à polyglutamine n'ont pas formellement démontré
que ces inclusions déclenchaient la mort cellulaire, mais que leur
apparition semblait associée à la neurodégénérescence.
Le rôle de ces inclusions suggère différentes conséquences
au niveau cellulaire [20]. L'étude de leur constitution démontre
la présence d'agrégats contenant la région polyglutamine,
ainsi que de nombreux peptides ou protéines associées (figure
2). En revanche, ces inclusions ne contiennent pas de protéine
beta-amyloïde ni de composants de neurofilaments.
Parmi les molécules associées,
ces agrégats séquestrent des protéines avec une forte
affinité (HAP ou huntingtin associated protein, HIP1 et
HIP2 ou huntingtin interacting protein de type 1 ou 2, LRNAP ou
leucine rich nuclear acidic protein, et PQBP1 ou polyglutamine
binding protein 1), dont la fonction physiologique normale serait
ainsi inhibée ou fortement perturbée [20, 21]. D'autre part,
dès 1996, les arguments obtenus par des expériences de transfection
avec le gène HD ont clairement indiqué le rôle déterminant
du clivage protéolytique de l'huntingtine à la fois dans
la formation des agrégats et dans la translocation de ces fragments
protéiques vers le noyau. La formation de ces agrégats serait
favorisée par l'activation de transglutaminases cellulaires [22].
De plus, ces agrégats subissent un processus d'ubiquitination,
et peuvent se lier à des complexes protéiques, composants
d'analogues des protéines de choc thermique (Hsp, telles HDJ2 et
HSDJ) ou du protéasome. Ces dernières observations semblent
indiquer que la machinerie cellulaire utilisant l'ubiquitination et l'entrée
dans le protéasome serait perturbée par la formation et
la migration intranucléaire de ces agrégats provoquant un
dérèglement fonctionnel de la cellule et son apoptose. Les
étapes hypothétiques résumant les conséquences
de ce phénomène d'agrégation sur la mort cellulaire
sont schématisées dans la figure
3.
L'une des questions essentielles posées par ce schéma
est de savoir si les agrégats sont eux-mêmes responsables
de la dégénérescence neuronale [23]. Il est probable
que la formation des inclusions intranucléaires soit un épiphénomène
de la mort cellulaire. Utilisant différentes constructions de mutants
de l'ataxine 1, Klement et al. [24] ont démontré
que certains mutants, qui avaient perdu la capacité de former des
agrégats in vitro, entraînaient cependant la mort
cellulaire. D'autre part, en exprimant un mutant contenant l'huntingtine
expansée associée à un mutant dominant négatif
de l'UCE (ubiquitin conjugating enzyme), Saudou et al. [25]
ont observé une réduction importante de la formation des
inclusions avec une toxicité cellulaire accrue. Ces résultats
suggèrent que la formation d'agrégats protéiques
contenant la polyglutamine représenterait une stratégie
de protection utilisée par la cellule pour lutter contre l'effet
toxique des fragments des protéines à polyglutamine.
Parmi les hypothèses actuelles sur la
physiopathologie de ces maladies, le rôle de l'apoptose semble prépondérant.
En effet, l'étude de ce type de mort cellulaire déjà
argumenté à partir des données neuropathologiques
humaines et des observations menées à partir de modèles
cellulaires ou d'animaux transgéniques, a suscité un regain
d'intérêt à partir de différents travaux récents
sur les caspases. L'huntingtine peut être clivée sélectivement
par la caspase 3 et la formation des produits de clivage ainsi obtenue
est probablement déterminante pour leur translocation intranucléaire
[26]. D'autre part, l'atrophine, l'ataxine 1 et le récepteur des
androgènes sont sélectivement clivés par l'action
d'extraits apoptotiques ou de différentes caspases purifiées
(caspases 1, 3, 7 et 8) in vitro [27]. De plus, Sanchez et al.
[28] ont récemment proposé un nouveau mécanisme d'activation
des caspases dans ces maladies. La région riche en glutamine interagirait
soit directement, soit par l'intermédiaire d'une protéine
« adaptateur » à la procaspase 8, entraînant son
activation et sa translocation nucléaire, conduisant ainsi à
l'apoptose neuronale. L'implication d'autres caspases a également
été démontrée dans un modèle HD de
souris transgénique. L'expression d'un mutant dominant négatif
de la caspase 1 chez ces souris ralentit la progression de la maladie.
De plus, l'administration intraventriculaire continue d'inhibiteurs de
la caspase 1 réduit la mortalité des animaux en ralentissant
le processus de neurodégénérescence [29].
Les questions posées par les mécanismes de la dégénérescence
neuronale dans les maladies à expansion de triplets ne sont pas
encore clairement élucidées [17, 22, 23]. Cependant, l'utilisation
de différents modèles animaux et une meilleure compréhension
des mécanismes moléculaires et cellulaires des conséquences
de l'accumulation de ces protéines anormales devraient permettre
d'aboutir aux premiers espoirs thérapeutiques de ces maladies neurodégénératives.
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