Des biopsies cutanées montrant
une infiltration en bande du derme superficiel
par des cellules mononucléées au noyau hyperchromatique
et irrégulier et présentant un épidermotropisme,
conduisent au diagnostic de mycosis fongoïde.
L'analyse de clonalité lymphocytaire par biologie moléculaire
des biopsies cutanées met en évidence une population monoclonale
T. Le diagnostic retenu est celui de lymphome T cutané épidermotrope.
Un immunophénotypage est réalisé sur sang périphérique.
Contrairement aux résultats attendus, il est mis en évidence
une population B monoclonale représentant 61 % de la population
lymphocytaire. Cette population B exprime CD5 et CD23, et est négative
pour FMC7 et CD22, réalisant un score 5 de Matutes. Une recherche
de réarrangement clonal T et B est réalisée en
biologie moléculaire un mois après et retrouve un réarrangement
du TCR identique à celui retrouvé au niveau cutané
et un réarrangement des chaînes lourdes d'immunoglobulines.
Un myélogramme montre une infiltration lymphocytaire évaluée
à 55 % de même phénotype qu'en périphérie,
ce qui pose le diagnostic de leucémie lymphoïde chronique (LLC).
Sur les frottis sanguins, la recherche de cellules de Sézary
circulantes est dans un premier temps négative, puis ces cellules
apparaissent quelques mois après (figure
1). Elles sont estimées en moyenne à 6 % des
lymphocytes circulants. L'immunophénotypage met en évidence
deux populations lymphoïdes sanguines : une population B monoclonale
de même immunophénotype que précédemment
et une population T monoclonale CD4 positive avec diminution de l'intensité
du CD3 et du CD7 et un ratio CD4/CD8 égal à 6 compatible
avec un syndrome de Sézary.
Un traitement du lymphome cutané T par badigeons de Caryolysine¨
sur l'ensemble du tégument est instauré. Une réaction
allergique à ce traitement a conduit les cliniciens à
utiliser le Méthotrexate¨ en monothérapie.
Une biopsie exérèse de ganglion est réalisée
après la mise en évidence de nombreuses adénopathies
chez le patient, un an après le diagnostic. Le résultat
anatomopathologique conclut à un processus lymphoprolifératif
de type B. à l'immunophénotypage, il est retrouvé
le clone B de la LLC à 85 % (monotypie lambda), le clone
T du lymphome de Sézary évalué à 5 %
et une population T normale (figure
2). La biologie moléculaire confirme la présence de
ces deux clones par la mise en évidence du réarrangement
T et du réarrangement B.
Quatre mois après le début du traitement par antifolique,
le patient est à nouveau hospitalisé pour une hématurie
macroscopique. Son état général est bon, il persiste
cependant une polyadénopathie avec des ganglions de taille modérée,
sans hépatosplénomégalie. Une cystoscopie avec
biopsie vésicale est effectuée et met en évidence
un carcinome vésical pour lequel une cystectomie partielle sera
réalisée ultérieurement.
L'évolution cutanée du syndrome de Sézary est marquée
par des périodes d'aggravation où les lésions sont
plus inflammatoires, infiltrées et prurigineuses et des périodes
d'amélioration avec apparition d'intervalles de peau saine. Les
adénopathies semblent plutôt régresser.
Le point de vue du clinicien
La coexistence chez un même patient d'un lymphome malin non hodgkinien
(LMNH) portant sur la lignée lymphoïde T et d'un syndrome lymphoprolifératif
touchant la lignée B est rare [1]. Le cas rapporté est
celui d'un homme de 74 ans chez lequel s'associent un syndrome
de Sézary (phase leucémique d'un lymphome cutané
T épidermotrope) et une LLC (hémopathie lymphoïde B).
Le diagnostic de lymphome T cutané épidermotrope repose
avant tout sur la confrontation anatomoclinique. Le mycosis fongoïde
dans sa forme classique évolue en trois stades successifs d'érythème,
de plaques qui progressivement s'infiltrent et chez un petit nombre
de malades, de tumeurs. L'examen histologique montre un infiltrat en
bande du derme superficiel constitué de lymphocytes T, avec un
épidermotropisme caractéristique. La forme érythrodermique
du mycosis fongoïde est caractérisée par une atteinte
diffuse de l'ensemble du tégument. Le syndrome de Sézary
(cas de notre patient) est la variante leucémique du mycosis
fongoïde érythrodermique. Les critères hématologiques
retenus pour le diagnostic de syndrome de Sézary par Vonderheid
et al. [2] pour l'International society for cutaneous lymphomas
sont : 1) un nombre de cellules de Sézary supérieur
ou égal à 1 G/L dans le sang, et/ou 2) un ratio CD4/CD8
supérieur ou égal à 10, et/ou une perte ou diminution
aberrante de l'expression d'un marqueur pan-T par cytométrie
en flux, et/ou 3) la présence d'un clone T mis en évidence
par la réaction de polymérase en chaîne (PCR) ou
Southern blot et/ou 4) une anomalie chromosomique caractéristique
d'un clone T. Différentes dermatoses réactionnelles, en
particulier des toxidermies, peuvent simuler un mycosis fongoïde ou
un syndrome de Sézary. Dans les cas difficiles, la mise en évidence
par PCR d'une population T monoclonale cutanée et/ou sanguine
est un argument supplémentaire en faveur d'un lymphome. Elle
est observée dans 60 % des mycosis fongoïdes, tous stades
confondus, et est rare au cours des dermatoses réactionnelles.
La LLC, la plus fréquente des leucémies de l'adulte en
Europe et Amérique du Nord [3], touche généralement
le sujet âgé de plus de 60 ans. Sa découverte
peut être fortuite, en cas de forme asymptomatique, révélée
par un hémogramme systématique ; le plus souvent
des signes cliniques orientent vers le diagnostic, en particulier la
survenue d'adénopathies multiples, de complications infectieuses
à répétition (zona, pneumopathie), d'un syndrome
anémique ou hémorragique, d'une altération de l'état
général. L'examen clinique, parfois normal, révèle
un état général souvent conservé et la présence
d'adénopathies superficielles, mobiles, fermes, indolores et
symétriques, de volume variable, non inflammatoires et apparues
lentement ; la splénomégalie est modérée,
l'hé-patomégalie rare.
Dans la littérature, de rares cas où coexistent un lymphome
cutané T et un processus malin portant sur la lignée lymphoïde
B ont été décrits [4]. Le lymphome cutané
T est habituellement un mycosis fongoïde ou un syndrome de Sézary
alors que le néoplasme affectant la lignée B est d'un
type histologique plus variable [4] : LLC [5, 6], lymphome non
hodgkinien B cutané [7], ou médullaire diffus [1], myélome
multiple [8], macroglobulinémie de Waldenström [5], entre autres,
représentant environ 20 cas décrits d'après
notre revue de la littérature.
L'apparition chez un même patient d'un lymphome cutané
de type T et d'un syndrome lymphoprolifératif B peut être
purement fortuite. Néanmoins, compte tenu de l'incidence de ces
deux types de pathologie dans la population générale,
il est peu probable que cette association soit le simple fruit du hasard.
Différentes explications [4] peuvent être proposées
pour expliquer la survenue conjointe mais séquentielle dans le
temps, de ces deux pathologies malignes.
La première hypothèse pourrait être une prédisposition
génétique à développer des processus malins
[5] ; cette explication est étayée par Green et
al. [6] qui montrent une augmentation de la fréquence des
pathologies lymphoprolifératives malignes chez les apparentés
du premier degré de patients atteints d'un lymphome cutané
T.
Une deuxième hypothèse fait appel au rôle d'une
éventuelle infection sous-jacente par un virus oncogène
(EBV, HTLV-1) ou immunosuppresseur (VIH) [8].
Certains auteurs [5], notant que le lymphome cutané T précède
le plus souvent le lymphome B, pensent que des lymphocytes T néoplasiques
contribuent à l'émergence d'un clone B dans la mesure
où l'activité auxiliaire de ces lymphocytes T transformés
pourrait être spécifique d'un lymphocyte B. Ce processus
pourrait rendre compte de certaines gammapathies monoclonales et de
malignités de la lignée B associées aux lymphomes
T. Cependant,
Venencie et al. [9] ont montré qu'il n'y avait pas de
fréquence plus élevée de telles gammapathies chez
les patients porteurs d'un lymphome cutané T par rapport à
la population générale.
La quatrième hypothèse est représentée par
l'effet mutagène des chimiothérapies anticancéreuses
[5] utilisées pour traiter le premier des deux syndromes malins
apparus chez ces malades. Cette explication ne saurait être retenue
chez notre patient. Par ailleurs, l'intervalle entre le début
d'un traitement cytostatique et la survenue d'un second néoplasme
doit être suffisamment long pour être plausible, ce qui
n'est pas souvent le cas dans les exemples rapportés dans la
littérature.
Enfin, une dernière explication possible pour la coexistence
de lymphomes B et T pourrait être une altération d'une
cellule souche [4], avant que les lignées B et T ne se différencient,
conférant à cette cellule la capacité de se développer
à la fois en clones B et T. Cette altération, innée
ou acquise, donne à la cellule un potentiel malin que des événements
transformants ultérieurs (infection virale, chimiothérapie,
immunostimulation par des lymphocytes T auxiliaires transformés)
pourraient révéler.
Notre patient a, quant à lui, développé une tumeur
maligne de la vessie ayant nécessité une cystectomie partielle.
Une étude récente [10] montre qu'il existe un risque plus
élevé de développer une tumeur solide chez des
patients atteints de LLC par rapport à la population générale.
Les causes en sont probablement multiples : perturbations du système
immunitaire, traitements chimiothérapiques, meilleure surveillance
médicale des patients, prédisposition génétique.
Le point de vue du biologiste
Le mycosis fongoïde est un lymphome cutané épidermotrope
à cellules T appartenant dans la classification OMS aux lymphomes
T matures périphériques. Le syndrome de Sézary
est sa variante érythrodermique et leucémique. Il se distingue
classiquement du mycosis fongoïde par la présence de plus de
5 % de cellules de Sézary parmi les lymphocytes circulants
[11]. Toutefois, un collège d'experts a proposé récemment
une définition plus large du syndrome de Sézary [2], intégrant
les outils modernes de diagnostic biologique, comme la cytométrie
en flux ou la biologie moléculaire. Si elle était retenue,
cette définition pourrait aboutir à une augmentation de
la fréquence et à une amélioration du pronostic
global du syndrome de Sézary. Cytologiquement, les cellules de
Sézary ont un rapport nucléocytoplasmique élevé,
un noyau à chromatine dense, sans nucléole visible, présentant
des sillons multiples (en patte d'oie, cérébriforme, encoche
à coup d'ongle) parfois difficiles à distinguer. Le cytoplasme
peu abondant est faiblement basophile. L'aspect de ces cellules n'est
pas toujours typique et il est souvent bien difficile d'avoir une certitude
cytologique quant à leur reconnaissance sur un frottis sanguin.
Le cas que nous rapportons montre tout l'intérêt que peut
avoir l'immunophénotypage des cellules lymphoïdes en cytométrie
en flux dans cette circonstance puisqu'il nous a clairement permis de
mettre en évidence une population clonale T au niveau sanguin
alors qu'elle ne représentait que 5 % des lymphocytes circulants.
Dans le cas d'un syndrome de Sézary, les cellules de Sézary
sont des cellules T matures, CD4 positif, CD8 négatif (rapport
CD4/CD8 très élevé) avec diminution de l'expression
d'au moins un marqueur T (le CD3 et le CD7 chez notre patient) [3],
et perte de l'expression du CD26 [11, 12]. De rares cas CD4 et
CD8 positifs ou CD4 négatif et CD8 positif ont été
rapportés, le CD25 est habituellement négatif [3]. La
biologie moléculaire permet de confirmer le diagnostic.
Dans le cadre de la LLC, l'hémogramme est l'examen-clé,
il révèle une hyperlymphocytose sanguine classiquement
supérieure à 5 G/L qui persiste depuis plus de 3 mois,
le seuil de 4 G/L étant aussi accepté par certains
auteurs [3]. La lymphocytose peut être très variable d'un
patient à l'autre, pouvant dépasser 50 ou 100 G/L.
Au frottis sanguin, on visualise une population lymphocytaire monomorphe
constituée de lymphocytes de petite taille d'aspect mature, à
la chromatine bien mottée et souvent dense, sans nucléole
visible, à haut rapport nucléocytoplasmique. On retrouve
quelquefois des lymphocytes de plus grande taille à la chromatine
moins mottée et nucléolée au cytoplasme plus étendu
d'allure prolymphocytaire, ce contingent ne devant pas excéder
15 % de la lignée lymphoïde sanguine pour porter le diagnostic
de LLC. La présence de noyaux nus en nombre variable complète
la présentation cytologique des formes typiques. Les lignées
granuleuses, érythroïdes et plaquettaires sont normales dans
une forme débutante. Le myélogramme par ponction sternale
n'est pas indispensable au diagnostic : il montre en général
une moelle riche avec une forte infiltration lymphocytaire (> 30 %)
d'aspect comparable à celle du sang. L'immunomarquage par anticorps
monoclonaux affirme le diagnostic devant une lymphocytose sanguine modérée :
le phénotype des lymphocytes est B mature (CD19 et CD20 positifs),
avec un marqueur pan-T positif (CD5). La coexpression du CD5 et CD23
est pratiquement spécifique de la LLC. La monoclonalité
est confirmée par la présence d'une immunoglobuline monoclonale
de surface avec restriction isotypique de chaînes légères
(typiquement de faible brillance fluorimétrique dans la LLC).
L'immunophénotypage révèle par ailleurs, dans la
forme la plus caractéristique, un CD22 et un FMC7 négatifs.
Un score basé sur l'étude de l'expression des CD5, CD22,
CD23, FMC7 et immunoglobulines de surface a été proposé
par l'équipe de Catovsky [13] pour différencier les LLC
des autres LMNH. Quatre-vingt-sept pour cent des LLC ont un score supérieur
ou égal à 4 tandis que 89 % des LMNH non LLC
ont un score égal à 0 ou à 1. La cytogénétique,
de peu d'intérêt dans la LLC, montre des anomalies inconstantes
et variées (trisomie 12, par exemple) qui semblent être
de plus mauvais pronostic.
Enfin, on note un fréquent déficit immunitaire à
la fois humoral, avec une hypogammaglobulinémie parfois associée
à un pic d'une IgM monoclonale, et cellulaire ; les manifestations
autoimmunes ne sont pas rares, à type d'anémie hémolytique
et/ou thrombopénie.
1 Castanet J, Lacour JPh, Taillan B, Perrin
C, Fuzibet JG, Ortonne JP. Mycosis fongoïde survenant au cours d'un lymphome
B. Ann Dermatol Venereol 1992 ; 119 : 205-8.