ARTICLE
Limmunofixation des protéines est une technique immunochimique
connue depuis 1969 [1]. Cest une technique qualitative appliquée
à la révélation et lidentification des immunoglobulines
monoclonales dans le sérum, les urines et éventuellement
le liquide céphalorachidien. Cette technique, en raison de sa simplicité
et sa sensibilité, est actuellement de plus en plus utilisée
dans les laboratoires danalyses. La découverte dune
immunoglobulinemonoclonale nest pas synonyme de malignité
certaine. Il existe des productions dimmunoglobulines monoclonales
en dehors de toute maladie maligne avérée (infections virales,
bactériennes ou parasitaires, pathologies inflammatoires...). Cest
la conjugaison de plusieurs critères, cliniques, radiologiques,
hématologiques, biochimiques et immunochimiques qui permet daffirmer
le caractère malin [2]. Une immunoglobuline monoclonale est une
immunoglobuline produite en quantité anormale par un clone unique
de lymphocytes B. Limmunoglobuline monoclonale est constituée
soit dune seule classe de chaîne légère et de
chaîne lourde (immunoglobuline entière), soit de chaînes
légères isolées dun seul type ou plus rarement
de chaînes lourdes (en général fragmentaires) dun
seul type. Les modalités du diagnostic biologique ont été
précisées dans une excellente revue de Lapalus et Chevailler
[3]. Elles reposent sur la réalisation dune analyse conjointe
du sérum et des urines par au moins une électrophorèse
(recherche et affirmation dune homogénéité
de charge), une immunofixation ou immunoélectrophorèse (identification
de son isotypie), auxquelles on adjoindra le dosage pondéral des
immunoglobulines pour estimer lhypogammaglobulinémie résiduelle.
Lintérêt de limmunofixation des protéines
sériques dans le myélome et la maladie de Waldenström
est largement connu. Il est moins bien défini dans le cas des autres
hémopathies malignes. Dans le cadre de ce travail, nous avons voulu
comparer la nature des anomalies de limmunofixation dans deux populations
susceptibles de présenter de telles anomalies, en dehors des cas
classiques que constituent le myélome et la maladie de Waldenström.
Pour cela, nous avons sélectionné, dans une population générale
de patients ayant bénéficié dune immunofixation,
les dossiers de ceux qui étaient atteints dhémopathies
malignes : lymphomes, leucémies lymphoïdes chroniques (LLC),
leucémies myéloïdes chroniques (LMC), leucémies
à tricholeucocytes (LT) et nous les avons comparés à
une population de patients sans hémopathie mais atteints dautres
affections susceptibles de donner des anomalies de limmunofixation.
Matériel et méthodes
Patients
À partir de 1 630 dossiers dimmunofixations des protéines
sériques de patients du CHU de Reims, réalisées de
janvier 1998 à avril 2001 dans le Laboratoire central de biochimie
(étude rétrospective), nous avons sélectionné
114 malades (seuls les patients ayant un diagnostic de certitude ont été
retenus), répartis en deux populations en fonction de leur pathologie.
Il sagissait de premiers diagnostics dans la quasi-totalité
des cas. Les immunofixations ont été demandées devant
un contexte clinico-biologique. La première population était
composée de 61 patients (28 femmes et 33 hommes) atteints dhémopathies
malignes (maladie de Hodgkin, lymphomes malins non hodgkiniens, autres
lymphomes, LLC, LMC et LT) et une deuxième population de 53 patients
(26 femmes et 27 hommes) atteints de pathologies non hématologiques,
mais susceptibles dentraîner lapparition dune
dysglobulinémie (cancers non hématopoïétiques,
maladies auto-immunes, infections chroniques, cirrhoses hépatiques,
immunodépressions). La répartition des deux populations
est présentée dans le tableau
1.
Les âges des patients composant les deux populations nétaient
pas significativement différents (63 ans ± 15,7 contre 61 ans ±
18,2). Dans tous les cas, les pathologies dont les patients étaient
atteints étaient authentifiées par des données cliniques,
biologiques et anatomopathologiques.
Prélèvements
Le prélèvement a été effectué sur
tube sec (BD Vacutainer systems®, Belliver Industrial Estate, Plymouth,
UK). Il a été acheminé au laboratoire dans un délai
maximum de deux heures. Après une centrifugation de 10 minutes
à 1 300 g, lanalyse a été faite sur sérum
frais ou conservé moins de deux jours à + 4 oC.
Méthodes
Pour la réalisation de limmunofixation, nous avons utilisé
la technique automatisée commercialisée par Helena®
(Kit REP/SPIFE IFE 6), avec lautomate Spife Combo®, selon les
recommandations du fabricant. Cette technique combine une électrophorèse
à haute résolution en gel dagarose à une détection
des immunoglobulines par immunoblot à laide danticorps
spécifiques (anti-IgG, -IgA, -IgM, -Kappa et -Lambda). Une plaque
de six pistes a été utilisée pour chaque échantillon.
Le dépôt était de 17 µL de sérum (pur ou dilué)
dans chaque puits. Après 7 minutes et 15 secondes de migration
sous une ddp de 650 V et une intensité de 120 mA, chaque piste
était incubée pendant 10 minutes avec lantisérum
correspondant (dépôt de 52,5 µL dantisérum/piste).
Le gel était ensuite lavé puis coloré pendant 5 minutes
et enfin décoloré et séché à 54 oC
pendant 10 minutes.
Interprétation
Ont été considérés comme : 1) aspect normal
: les immunofixations sans aucune bande mince visible ; 2) aspect monoclonal
: les immunofixations présentant une seule bande mince nettement
individualisée ; 3) aspect oligoclonal : les immunofixations présentant
au moins deux bandes minces nettement individualisées. Des exemples
typiques daspects normal, monoclonal et oligoclonal sont présentés
sur la figure 1.
Analyse statistique
Pour nos analyses statistiques, nous avons utilisé soit un test
du chi 2 bilatéral, pour comparer les fréquences des dysglobulinémies
et leur aspect monoclonal ou oligoclonal, entre les populations sélectionnées,
soit un test du chi 2 avec une correction de Yates, pour les petits effectifs.
La population de malades sans atteinte hématologique a été
considérée comme témoin. Un test de chi 2 avec un
p < 0,05 a été jugé statistiquement significatif.
Résultats
La répartition des différentes anomalies rencontrées
à limmunofixation dans les populations atteintes dhémopathie
maligne ou dautres pathologies est présentée dans
le tableau 2. La fréquence
des anomalies à limmunofixation est significativement plus
importante (p < 0,0002) dans la population atteinte dhémopathie
que dans la seconde population. Les aspects monoclonaux sont plus fréquents
dans la population atteinte dhémopathies malignes que dans
la seconde population (p < 0,02). Limportance du pic monoclonal
était en général faible (inférieur à
10 g/L dans 21 cas sur 22). Les aspects oligoclonaux nont pas une
répartition significativement différente entre les deux
populations, même si la fréquence de cette anomalie paraît
plus élevée dans la population atteinte dhémopathies.
La répartition des différentes anomalies au sein de la population
atteinte dhémopathies malignes est présentée
dans le tableau 3. Lanalyse
statistique des données obtenues montre une augmentation significative
des anomalies de limmunofixation dans le cas des lymphomes (p <
0,04) et des LLC (p < 0,00006) par rapport à la population atteinte
dautres affections. Parmi les leucémies, cest dans
la population atteinte de LLC que lon trouve le plus danomalies
à limmunofixation. Dans les LLC, cest laspect
oligoclonal qui est le plus fréquemment trouvé. Dans les
lymphomes, au contraire, cest laspect monoclonal qui prédomine
chez les patients porteurs de dysglobulinémies. Ces différences
sont statistiquement significatives (p < 0,05). Il nexiste pas
de différence significative entre les deux populations en ce qui
concerne le type de dysglobulinémie monoclonale rencontrée
(tableau IV), même
si la fréquence des dysglobulinémies IgG semble plus élevée
dans la population sans hémopathie que dans la population atteinte
dhémopathie. Une situation inverse est trouvée dans
le cas des IgM. On notera, par ailleurs, que nous navons observé
aucun cas de dysglobulinémie monoclonale de type IgA, IgE ou IgD
dans lensemble de la population étudiée.
Discussion
Le diagnostic biologique dune immunoglobuline monoclonale fait
appel à un ensemble de techniques complémentaires [3], parmi
lesquelles limmunofixation tient une place importante. Celle-ci
est couramment utilisée au cours du diagnostic des myélomes
ou de la maladie de Waldenström. Elle est indispensable pour affirmer
lhomogénéité de limmunoglobuline monoclonale,
la caractériser et la typer. Lutilisation des trousses commercialisées
actuellement pour limmunofixation offre une technique sensible,
fiable, rapide, relativement simple à mettre en uvre et dune
interprétation assez aisée par rapport à limmunoélectrophorèse
classique. Le but de cette étude rétrospective était
de comparer la nature des anomalies de limmunofixation dans deux
populations susceptibles de présenter de telles anomalies, lune
composée de patients sans hémopathie mais atteints daffections
non hématologiques, lautre de patients atteints dune
hémopathie maligne, en dehors des indications classiques que sont
le myélome et la maladie de Waldenström. Aucune étude
similaire na jamais été publiée jusquà
présent. La détection de dysglobulinémies non liées
à lune ou lautre de ces deux affections est pourtant
devenue très fréquente en pratique courante, en raison de
la sensibilité croissante des méthodologies utilisées.
À partir de nos résultats, nous avons vu quil existait
une fréquence importante danomalies de limmunofixation
dans la population porteuse dhémopathies malignes. Nous observons
également de fréquentes anomalies dans les cas de lymphome
et de LLC. Au total, la fréquence des anomalies de limmunofixation
au cours des hémopathies malignes, parmi lesquelles les syndromes
lymphoprolifératifs sont les plus fréquents [4], est significativement
plus importante que dans la population atteinte dautres pathologies.
Le caractère malin de ces proliférations est souvent marqué
et leur évolution généralement défavorable.
Leur diagnostic précoce est donc dautant plus important,
permettant de mettre en route sans délai une thérapeutique
efficace [5, 6]. Limmunofixation peut y apporter une contribution
non négligeable, ce qui pourrait justifier sa prescription plus
large dans les hémopathies malignes, en particulier lorsque le
diagnostic est difficile. Laspect des anomalies rencontrées
est très différent dune pathologie à lautre.
Laspect monoclonal est plus fréquemment rencontré
dans la population porteuse dhémopathies malignes que dans
la population atteinte dautres pathologies. Cette fréquence
plus élevée dimmunoglobulines monoclonales est également
trouvée chez les patients porteurs de lymphomes. La production
dimmunoglobuline monoclonale circulante est cependant inconstante
dans ces affections, comme si, dans certains cas, les lymphocytes proliférants
étaient bloqués au stade de petits lymphocytes, non sécrétants.
Au contraire, laspect oligoclonal est plus fréquemment observé
dans les cas de LLC. La fréquence de laspect oligoclonal
dans les cas de LLC que nous avons étudiés est similaire
à celle rapportée par Pangalis et al. [7] et par
Deegan et al. [8]. Dans les LMC et les LT, les aspects oligoclonaux
et monoclonaux paraissent également répartis, même
si les effectifs plus faibles empêchent toute interprétation
statistique. Notre étude na pas pu montrer de différence
statistiquement significative entre les différents types dimmunoglobulines
monoclonales présentes dans la population atteinte dhémopathies
malignes et la population atteinte dautres pathologies. Il semble
quil ny ait donc pas de sélectivité entre les
clones prolifératifs, mais léchantillonnage est assez
faible. Aucun patient de notre étude nétait porteur
de dysglobulinémie de type IgA, IgD, IgE, ou de chaînes légères
libres. La plus faible fréquence de ce type de dysglobulines est
bien connue dans les populations porteuses de myélome [9]. Nos
résultats indiquent que cette constatation peut être étendue
à lensemble des hémopathies malignes. Enfin, nous
navons pas pu mettre en évidence de lien entre le type de
pathologie hématologique impliquée et le type de la dysglobulinémie.
Il est cependant possible que les effectifs de chaque sous-groupe aient
été trop faibles pour démontrer une signification
statistique (tableau 4).
CONCLUSION La
mise en évidence dune immunoglobuline monoclonale, traduction
biologique dun phénomène de transformation cellulaire,
constitue lun des plus anciens, et pourtant toujours actuels, domaines
dintérêt du biologiste. Conjointement, lélectrophorèse,
limmunofixation des protéines du sérum puis celle de
lurine permettent la mise en évidence rapide et objective de
toutes les anomalies de la sécrétion des immunoglobulines.
Les résultats rapportés dans cette étude rétrospective
confirment lintérêt de limmunofixation dans le
diagnostic des hémopathies malignes, en complément des autres
arguments (cliniques et paracliniques). La présence dune anomalie
à limmunofixation peut permettre une orientation diagnostique
et une prise en charge plus rapide des patients. REFERENCES
1. Alper CA, Johnson AM. Immunofixation electrophoresis: a technique
for the study of protein polymorphism. Vox Sang 1969 ; 17 : 445-52.
2. Pontet F, Doche C, Bienvenu J. Projet de recommandations pour
létude des immunopathies monoclonales au laboratoire. Ann
Biol Clin 1997 ; 55 : 486-90.
3. Lapalus E, Chevailler A. Diagnostic biologique dune immunoglobuline
monoclonale. Rev Fr Lab 2000 ; 327 : 67-74.
4. Porcheron M, Gourmelin Y. Syndromes lymphoprolifératifs.
Option Bio 60 : I-VIII.
5. Portlock CS. Lymphomes non-hodgkiniens. In : Bennet JC, Plum
F, eds. Cecils Traité de Médecine Interne (édition
française). Paris : Flammarion- Médecine Sciences 1997
: 942-6.
6. Portlock CS, Yahalom J. Maladie de Hodgkin. In : Bennet JC,
Plum F, eds. Cecils Traité de Médecine Interne
(édition française). Paris : Flammarion-Médecine
Sciences, 1997 : 947-55.
7. Pangalis GA, Moutsopoulos HM, Papadopoulos NM, Costello R,
Kokkinou S, Fessas P. Monoclonal and oligoclonal immunoglobulins in the
serum of patients with B-chronic lymphocytic leukemia. Acta Haemat
1988 ; 80 : 23-7.
8. Deegan MJ, Abraham JP, Sawdyk M, Van Slyck EJ. High incidence
of monoclonal proteins in the serum and urine of chronic lymphocytic leukemia
patients. Blood 1984 ; 64 : 1207-11.
9. Kyle RA. Maladies des cellules plasmocytaires. In : Bennett
JC, Plum F, eds. Cecils Traité de Médecine Interne
(édition française). Paris : Flammarion-Médecine
Sciences, 1997 : 958-68.
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