ARTICLE
La toxoplasmose congénitale est due à la transmission transplacentaire
d'un protozoaire intracellulaire, Toxoplasma gondii. En France
où la séroprévalence est d'environ 50 %, le risque
de primo-infection chez la femme enceinte est estimé à 0,5
% d'après les séroconversions [1]. Au cours d'une infection
primaire contractée durant la grossesse, l'immunité maternelle
est capable de protéger la mère mais pas le ftus.
Cela explique la gravité potentielle des infections congénitales
malgré une infection inapparente chez la femme enceinte.
Deux sous-populations lymphocytaires T (CD4+ ou CD8+)
sont distinguées en fonction de leur production de cytokines. Ces
lymphocytes sécrètent des cytokines impliquées dans
l'activation et/ou la régulation des défenses cellulaires
(cytokines de type 1 : IL2, IFNgamma, TNFbeta) ou des cytokines intervenant
dans l'immunité humorale (IL4, IL5, IL6 et IL10) [2]. Au cours
de la grossesse, la réponse immune maternelle serait une orientation
de type 2 à l'interface mère-enfant [3]. Cette orientation
privilégierait la réponse immune humorale par rapport à
la réponse immune cellulaire augmentant la susceptibilité
aux agents pathogènes intracellulaires qui nécessitent une
réponse immune cellulaire pour être éliminés.
En effet, au cours de la toxoplasmose, une réponse immune de type
1 (IFNgamma, NO et IL2) est nécessaire à l'élimination
du parasite alors qu'une réponse de type 2 (IL4 et IL10) est défavorable
pour l'hôte [4].
Nous avons étudié ces réponses immunitaires maternelles
chez la souris au cours d'une infection aiguë à T. gondii.
Matériels et méthodes
Souris
Quatre lots de souris BALB/c ont été étudiés
: souris gestantes G-I (gestantes infectées), G-NI (gestantes non
infectées), NG-I (non gestantes infectées) et NG-NI (non
gestantes non infectées). Cinq expériences ont été
effectuées avec des souris BALB/c standard (IL4+/+),
deux avec des souris BALB/c transgéniques déficientes en
IL4 (IL4-/-) (M. Kopf, Institut d'immunologie, Bâle).
Les souris ont été infectées oralement par 20 kystes
de T. gondii souche PRU. L'infection des souris gestantes a eu
lieu à J11,5 de gestation.
Production de cytokines par les splénocytes
À J7 post-infection (p.i.), les rates ont été prélevées,
puis broyées entre deux lames frittées. Après trois
lavages dans du milieu RPMI-Hepes-10 % sérum de veau ftal
(SVFi), les splénocytes vivants ont été comptés
en utilisant un colorant vital (bleu de trypan) et 100 µl de la suspension
cellulaire ajustée à 4.106 cellules/ml ont été
mis en culture en présence ou non d'un activateur non spécifique
des lymphocytes T, la concanavaline A (Con A) à une concentration
de 1 µg/ml, ou spécifique, l'antigène soluble de T.
gondii (AST) à une concentration de 1 µg/ml dans des plaques
de culture cellulaire de 96 puits dans un volume final de 200 µl
par puits. Toutes les étapes se sont déroulées à
+ 4 °C.
Après 48 heures de culture à 37 °C sous 5 % de CO2,
les surnageants de culture ont été recueillis après
centrifugation des plaques. L'IFNgamma, l'IL4, l'IL6, l'IL10, le TNFalpha
et le NO ont été dosés dans les surnageants par une
méthode Elisa (deuxième anticorps biotinylé, révélation
par le système d'amplification avidine-peroxydase) pour les cytokines
et par la méthode colorimétrique de Griess pour le NO (sulfanilamide-naphtyléthylènediamine)
[5].
Charge parasitaire
La charge parasitaire a été déterminée par
subinoculation pour les ftus et les placentas (inoculation intrapéritonéale
des broyats d'organe, recherche d'anticorps anti-toxoplasmes trois semaines
plus tard par immunofluorescence indirecte), pour les mères par
culture tissulaire pour les poumons à J7 p.i. (révélation
par immunofluorescence) et par comptage des kystes cérébraux
à J30 p.i.
Résultats
Par rapport aux souris non gestantes IL4+/+, les souris gestantes
IL4+/+ montraient un taux plus élevé de parasites
dans les poumons à J7 p.i. (seuls les poumons des souris gestantes
ont montré une culture positive) et un nombre plus important de
kystes dans le cerveau à J30 p.i. (tableau).
L'infection n'a pas modifié significativement le nombre de petits
par portée (6,3 ± 1,2 nouveau-nés chez les femelles
infectées contre 5,7 ± 2,3 chez les femelles non infectées).
À J7 p.i., les titres de NO et d'IFNgamma dans le surnageant
de culture des splénocytes (figure
1, a et b) étaient significativement augmentés chez
les souris G-I par rapport aux souris NG-I sans ou après stimulation.
La réponse de type 2 était faible, l'IL4 n'a pas pu être
détectée et les titres d'IL10 sont restés bas. Néanmoins,
une augmentation significative de la production d'IL10 plus marquée
chez les souris gestantes infectées était observée
après stimulation (figure
1, c). La production d'IL6 était augmentée chez
les souris infectées uniquement en présence d'antigène
soluble toxoplasmique (AST) sans différence entre souris gestantes
et non gestantes (figure 1, d).
Le profil de production du TNFalpha, autre cytokine pro-inflammatoire,
était identique (résultats non communiqués).
La susceptibilité des souris gestantes déficientes en
IL4 à T. gondii était plus faible que celle des souris
gestantes IL4+/+, caractérisée par un nombre
de kystes cérébraux moins important (tableau)
et un passage placentaire significativement abaissé puisque 24
% des ftus des souris IL4-/- étaient parasités
contre 53 % des ftus des souris IL4+/+ (p <
0,05, test du khi2). Le nombre de ftus des souris IL4-/-
était plus important que celui des souris IL4+/+ sans
différence significative induite par l'infection (8,1 ± 2,3
nouveau-nés chez les femelles infectées contre 8,0 ±
1,8 chez les femelles non infectées).
Chez les souris IL4-/- les titres d'IFNgamma n'ont pas montré
de différences notables. En revanche, la production de l'IL6 induite
par l'AST n'a pas été retrouvée chez les souris IL4-/-
(figure 2, a) et la production
d'IL10 a été plus importante que celle observée chez
les souris IL4+/+ (environ deux à quatre fois plus),
néanmoins sans différence significative entre les souris
gestantes et non gestantes IL4-/- (figure
2, b).
Discussion
Ces résultats démontrent que les souris gestantes BALB/c
ont une plus grande permissivité à l'infection. La réponse
de type 1 (production d'IFNgamma et de NO augmentée) est toujours
bien développée et même prédominante chez les
souris gestantes IL4+/+ infectées et la réponse
de type 2 est néanmoins présente par le biais d'une production
d'IL10 faible mais significativement augmentée par rapport aux
souris non gestantes infectées IL4+/+. L'influence de
la réponse de type 2 est illustrée par le modèle
de souris IL4-/-. En effet, les souris gestantes IL4-/-
ont montré une moindre susceptibilité au toxoplasme que
les souris gestantes IL4+/+. La susceptibilité à
la toxoplasmose durant la gestation et le passage placentaire dépendraient
de l'IL4 et d'un ou plusieurs facteurs sécrétés durant
la gestation car l'absence d'IL4 n'annule pas complètement le passage
placentaire.
Le mécanisme permettant d'expliquer cette susceptibilité
durant la gestation est cependant complexe car, si la qualité de
la réponse de type 2 intervient, il n'a pas été observé
de diminution de celle de type 1 comme cela a été montré
chez des souris gestantes infectées par Leishmania [6].
De plus, nous ne confirmons pas les résultats obtenus dans un modèle
murin d'infection toxoplasmique durant la gestation (et non un modèle
d'infection congénitale car le passage placentaire n'a pas été
étudié dans ce travail) [7], où les auteurs ont montré
une susceptibilité augmentée des souris gestantes caractérisée
par une baisse de la réponse de type 1. Ces différences
majeures sont dues à l'emploi d'une race de souris différente
et à l'utilisation de tachyzoïtes d'une souche de toxoplasme
semi-virulente (S 273) inoculés par voie intrapéritonéale.
En effet, des études effectuées dans notre laboratoire semblent
indiquer que la souche de toxoplasme ainsi que le stade parasitaire influencent
fortement le profil de cytokines produites par les splénocytes
[8].
Le statut immunologique de la gestation étant
préférentiellement orienté vers la réponse
de type 2 [3], il semble que la production d'IL10 soit nécessaire,
voire indispensable à la gestation. En effet, les souris IL10 déficientes
sont stériles (M. Kopf, communication personnelle). En l'absence
d'IL4, l'IL10 pourrait participer à un phénomène
de « compensation » permettant à la gestation de s'installer
et même d'arriver à son terme sans avortement, le nombre
de ftus a même été légèrement
supérieur chez les souris IL4-/-. Néanmoins,
l'augmentation d'IL10 n'a pas accru la susceptibilité à
l'infection chez les souris IL4-/- ni le passage transplacentaire.
De même, chez les souris IL4+/+, la légère
augmentation de production de l'IL10 chez les souris gestantes infectées
ne saurait expliquer la sensibilité augmentée de ces souris.
En effet, le principal mécanisme par lequel l'IL10 est défavorable
à l'élimination de T. gondii est l'inhibition de
la production du NO induit par l'IFNgamma [9]. Cette augmentation d'IL10
pourrait, en inhibant la réaction inflammatoire au cours de l'infection
aiguë [10], diminuer le passage placentaire. La faible production
de cytokines pro-inflammatoires observée chez les souris IL4-/-
pourrait expliquer la baisse du passage transplacentaire du toxoplasme.
En effet, certains auteurs ont évoqué l'hypothèse
qu'une destruction du tissu placentaire par l'inflammation autour des
foyers d'infection toxoplasmique aboutirait à une facilitation
du passage du parasite vers le ftus [11].
Considérant l'augmentation des cytokines (IL10 et IFNgamma) et
du NO chez les souris gestantes BALB/c IL4+/+ durant l'infection
au cours de la gestation, il est possible que le mécanisme augmentant
la susceptibilité à l'infection intervienne avant la mise
en place de l'immunité spécifique cellulaire. Il en résulterait
une augmentation de la charge parasitaire et secondairement une élévation
des cytokines. Ceci reste à démontrer, notamment en établissant
la date du passage des parasites par rapport à l'infection.
Les cellules NK (natural killer) responsables de la protection
dans la phase précoce de l'infection (moins de cinq jours p.i.)
[4], ainsi que les macrophages et les lymphocytes CD8+, seraient
intéressants à étudier car de nombreuses molécules
sont capables d'inhiber leur activité, en particulier les hormones
associées à la grossesse, l'IL4 mais aussi le PGE2 et le
TGFbeta, présents dans le placenta [12].
Bien que les mécanismes mis en cause ne soient pas connus, ce
travail est la première observation montrant que la gestation induirait
par le biais d'une réponse de type 2 une susceptibilité
maternelle accrue à T. gondii et un passage transplacentaire
plus important.
REFERENCES
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