ARTICLE
Plusieurs travaux ont montré que l'incidence de la maladie cliaque
est nettement sous-estimée [1, 2]. Cela tient notamment à
l'existence de formes frustes et latentes [3, 4]. Les maladies cliaques
asymptomatiques sont totalement muettes ou limitées à quelques
signes non spécifiques (asthénie, troubles dyspeptiques
[5], anémie inexpliquée [6]). La détection précoce
des formes atypiques permet d'éviter, d'une part les complications
liées à un déficit nutritionnel secondaire à
la malabsorption [7], d'autre part le développement de lymphomes
ou de carcinomes digestifs [8] et de complications neurologiques [9].
Il est donc nécessaire de disposer de tests de dépistage
non invasifs susceptibles de sélectionner les sujets qui devront
subir des biopsies intestinales pour confirmer le diagnostic. Chez l'adulte,
il a été montré que la mise en évidence d'anticorps
anti-endomysium (AAE) est très sensible et très spécifique
[10-14], celle d'anticorps anti-réticuline (AAR) s'avère
aussi spécifique mais avec une sensibilité variable selon
les études [10, 11]. La mise en évidence d'anticorps antigliadine
(AGG) est sensible mais peu spécifique [11].
Cette étude a pour but d'évaluer les sensibilités
et les spécificités diagnostiques des anticorps anti-endomysium
de classe IgA (AAE-IgA), des anticorps anti-réticuline de classe
IgA (AAR-IgA) et des anticorps anti-gliadine de classe IgA (AAG-IgA) chez
des adultes atteints de maladie cliaque et suivis dans le centre
tunisien.
Matériel et méthodes
Patients
Les AAE-IgA, AAR-IgA et AAG-IgA ont été recherchés
dans 43 sérums prélevés chez des sujets adultes ayant
subi une biopsie intestinale pour suspicion de maladie cliaque.
Ces sujets sont répartis en deux groupes :
- Maladies cliaques non traitées : ce groupe comporte
23 sujets (15 F, 8 M) âgés de 16 et 45 ans (moyenne 22 ans).
L'âge moyen du début des signes cliniques est de 11 ans 6
mois avec des extrêmes de 1 an et 27 ans. Ces malades présentaient,
dans 73 % des cas, une diarrhée chronique avec retard staturopondéral
ou un amaigrissement, dans 34 % des cas un ballonnement abdominal et dans
81 % des cas une anémie conséquence d'un syndrome de malabsorption.
Dans tous les cas, le diagnostic a été affirmé devant
l'existence de lésions caractéristiques d'atrophie villositaire
totale ou subtotale à la phase initiale de la maladie.
- Groupe témoin : Il est composé de 20 sujets (14
F, 6 M) âgés de 16 et 65 ans (moyenne 27 ans). L'examen anatomopathologique
des biopsies intestinales a montré une biopsie normale dans 15
cas, une atrophie villositaire partielle dans 4 cas et une inflammation
chronique intestinale dans 1 cas.
Méthodes
La recherche des anticorps sériques anti-endomysium et anti-réticuline
est effectuée par une technique standard d'immunofluorescence indirecte.
Les substrats antigéniques (préparés dans notre laboratoire)
sont des coupes à congélation (4 mm) non fixées de
cordon ombilical humain pour la recherche des anticorps anti-endomysium
(AAE) et des coupes à congélation (4 mm) non fixées
de rein, foie et estomac de rat pour la recherche d'anticorps anti-réticuline
(AAR). La détection des anticorps est effectuée sur des
sérums dilués au 1/50e. Pour chaque sérum,
une recherche d'anticorps de classe IgA a été effectuée
en utilisant un antisérum monospécifique anti-chaîne
a humaine (Sanofi Pasteur). En cas de déficit sélectif en
IgA, un antisérum monospécifique anti-chaîne g humaine
est utilisé (Sanofi Pasteur).
La présence d'anticorps anti-endomysium est révélée
par une fluorescence en rayons de miel autour des cellules musculaires
lisses des vaisseaux.
La positivité des anticorps anti-réticuline n'a été
retenue que pour les sérums donnant l'aspect typique R1. Sur coupe
de rein, on observe un marquage autour des tubules et des glomérules,
sur coupes de foie, fluorescence entourant les veines à la limite
des hépatocytes et sur estomac, fluorescence entre les cellules
pariétales gastriques.
La recherche des anticorps sériques anti-gliadine (AAG)
est effectuée par une technique standard immunoenzymatique (Elisa)
sur microplaques Nunc sensibilisées par une solution de gliadine
(Sigma, G3375) à 10 mg/ml. Les sérums sont dilués
au 1/100e et les anticorps anti-immunoglobuline humaine IgA
marqués à la peroxydase (Sanofi Pasteur) sont dilués
au 1/5 000e. Les résultats sont exprimés en index
Elisa (IE). Celui-ci est calculé en divisant la DO moyenne de l'échantillon
par la DO moyenne d'un sérum témoin fait en parallèle
et à la même dilution. Ce sérum témoin est
obtenu en mélangeant à quantités égales des
sérums obtenus chez 50 donneurs de sang. Le test est considéré
comme positif si l'IE est supérieur à 1,6.
Résultats et discussion
Les résultats de la recherche des AAE, AAR et AAG de classe IgA,
dans la population étudiée sont présentés
dans le tableau 1. Ils
montrent que, dans la population étudiée, la sensibilité
et la spécificité des AAE-IgA (recherchés par technique
d'immunofluorescence indirecte sur coupes de cordon ombilical humain)
pour le diagnostic de la maladie cliaque de l'adulte, étaient
respectivement de 95 et 100 %, résultats concordants avec les données
de la littérature [10-14].
Le substrat antigénique habituellement utilisé pour la
recherche des AAE est l'sophage de singe [10, 11], substrat de référence
relativement coûteux. La technique utilisant un nouveau substrat
antigénique, le cordon ombilical humain, a montré les mêmes
sensibilité et spécificité que celles des tests utilisant
l'sophage de singe [12-15]. Ladinser et al. [12], qui a le
premier utilisé le cordon ombilical humain, a même trouvé
une meilleure sensibilité du tissu humain (100 %) par rapport au
tissu de singe (90 %). Par ailleurs, le cordon ombilical est facilement
disponible.
Nous avons choisi la dilution à 1/50e comme dilution
initiale pour tester les sérums en AAE. En effet, d'après
Volta et al. [14], la présence d'anticorps anti-muscle lisse
chez les patients atteints de maladies cliaques non traités
est fréquente et masque souvent l'aspect de fluorescence des AAE
quand les sérums sont testés à des dilutions faibles
(1/5e). Dans ce cas, l'aspect de marquage par les AAE devient
visible à une dilution plus élevée (1/50e)
[14].
Dans notre étude, la spécifité
des AAR-IgA était également de 100 % pour le diagnostic
de la maladie cliaque. En revanche, leur sensibilité, 78
%, était inférieure à celle des AAE-IgA, ce qui confirme
les résultats précédemment publiés [10, 11].
Pour les AAG-IgA, nous avons trouvé une sensibilité de
82 % proche de celle des AAR-IgA, mais inférieure à celle
des AAE-IgA. D'autre part, la spécificité des AAG-IgA est
trop faible, 65 %, par rapport à celle des AAR-IgA et AAE-IgA.
Boige et al. [10] ont inclus dans leur série des patients
ayant une atrophie villositaire totale (AVT) non cliaque. La recherche
des AAE-IgA dans les sérums de ces sujets était négative.
Les auteurs ont suggéré que les AAE sont un marqueur, non
pas de l'atrophie villositaire, mais bien de la maladie cliaque,
et que les mécanismes immunopathologiques des atrophies villositaires
non cliaques seraient distincts de ceux de la maladie cliaque.
Certains auteurs [10, 16] ont trouvé une positivité des
AAE-IgA en l'absence d'une atrophie villositaire et ont suggéré
que les AAE-IgA sont un marqueur des formes latentes de maladie cliaque.
Maki et al. [3] et Troncone et al. [4] ont suivi des patients
ayant des AAE-IgA en l'absence d'atrophie villositaire et montré
que ces patients développeront par la suite une maladie cliaque.
Ils ont conclu que les AAE-IgA sont le meilleur prédicteur de l'évolution
vers une AVT.
Il a été montré que la transglutaminase tissulaire
est l'auto-antigène majeur reconnu par les anticorps anti-endomysium.
La mise en évidence d'anticorps antitransglutaminase tissulaire
par technique immunoenzymatique s'est avérée un test très
sensible et très spécifique de la maladie cliaque
[17-19].
Au cours d'une enquête de dépistage de la maladie cliaque
dans une population saine, Pittschieler et Ladinser [15] ont trouvé
une VPP de 100 % pour les AAE (recherchés sur cordon ombilical
humain) et de seulement 12 % pour les AAG-IgA. Au cours de cette enquête
[15], tous les patients ayant des AAG positifs mais des AAE négatifs
ont une biopsie normale.
CONCLUSION
Les anticorps anti-endomysium de classe IgA constituent le meilleur marqueur
pour le diagnostic de la maladie cliaque. Les anticorps anti-réticuline
de classe IgA, bien que très spécifiques, ne nous semblent
pas utiles pour le diagnostic car ils ont une bien moindre sensibilité
que les anticorps anti-endomysium.
Article reçu le 21 mai 1999, accepté le 2 septembre 1999.
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