Accueil > Revues > Biologie et recherche > Annales de Biologie Clinique > Texte intégral de l'article
 
      Recherche avancée    Panier    English version 
 
Nouveautés
Catalogue/Recherche
Collections
Toutes les revues
Médecine
Biologie et recherche
Annales de Biologie Clinique
- Numéro en cours
- Archives
- S'abonner
- Commander un       numéro
- Plus d'infos
Santé publique
Agronomie et Biotech.
Mon compte
Mot de passe oublié ?
Activer mon compte
S'abonner
Licences IP
- Mode d'emploi
- Demande de devis
- Contrat de licence
Commander un numéro
Articles à la carte
Newsletters
Publier chez JLE
Revues
Ouvrages
Espace annonceurs
Droits étrangers
Diffuseurs



 

Texte intégral de l'article
 
  Version imprimable

Infections oculaires bactériennes : méthodes de diagnostic actuelles et prospectives


Annales de Biologie Clinique. Volume 57, Numéro 4, 401-8, Juillet - Août 1999, Revues générales


Résumé   Summary  

Auteur(s) : F. Denis, M.-C. Ploy, S. Rogez, C. Martin, M. Mounier, K. Gambarotto, C. Venot, P.-Y. Robert, J.-P. Adenis, Département de bactériologie-virologie-hygiène, CHU Dupuytren, 87042 Limoges.

Résumé : Des prélèvements et des tests bactériologiques de qualité constituent des éléments essentiels pour porter un diagnostic d’infection oculaire superficielle ou d’endophtalmie. A l’approche traditionnelle constituée par l’examen direct et la culture, il convient maintenant d’associer de nouvelles techniques bactériologiques à la recherche d’antigènes (immunofluorescence, tests immuno-enzymatiques) ou de génome (par hybridation ou mieux par amplification génique), notamment à la recherche de Chlamydia et des espèces bactériennes les plus fréquemment impliquées dans les endophtalmies. Dans ce dernier cas, une démarche originale de diagnostic génomique des endophtalmies bactériennes est proposée.

Mots-clés : Infections oculaires – Bactéries – Diagnostic – Biologie moléculaire.

Illustrations

ARTICLE

La bactériologie des infections de l'œil a évolué durant ces dernières années grâce à l'amélioration des techniques d'isolement et d'identification des agents pathogènes potentiels par des méthodes traditionnelles, mais aussi, grâce à de nouvelles techniques recherchant antigènes ou génome. Les techniques de biologie moléculaire, antérieurement utilisées sur d'autres prélèvements, sont également applicables aux prélèvements oculaires et sont susceptibles d'améliorer les performances du diagnostic dans les prochaines années.

Il est essentiel de connaître les bactéries impliquées dans les différentes infections oculaires afin d'adapter les méthodes de recherche en fonction de leurs particularités : fragilité, exigences de culture, caractéristiques antigéniques...

Les liquides endoculaires (humeur aqueuse et vitré...) sont stériles, contrairement à la surface de l'œil qui possède une flore résidente saprophyte (tableau 1) [1] qu'il ne sera pas toujours facile de distinguer de la flore « pathogène » dont on peut dresser une liste (non exhaustive) en fonction des manifestations cliniques (tableau 2) [2]. Nous détaillerons les agents responsables des infections oculaires en opposant les infections oculaires superficielles et les endophtalmies avant d'aborder le diagnostic bactériologique proprement dit.

Étiologies

Les principales bactéries responsables d'infections oculaires superficielles

Certaines espèces bactériennes sont retrouvées plus fréquemment que d'autres selon l'âge des patients.

En période néonatale, Chlamydia trachomatis et Neisseria gonorrhoeae occupent une place dominante. L'infection gonococcique est rare en France grâce aux instillations prophylactiques systématiques, l'infection à C. trachomatis est non négligeable puisqu'elle est responsable, pour Armstrong, de 28 % des endophtalmies néonatales [3]. Une enquête récente multicentrique réalisée en France en dehors du contexte d'endophtalmies néonatales a montré, lors d'une recherche systématique, que le portage oculaire néonatal de C. trachomatis variait de 1 à 12 % selon les centres [4].

Chez le nourrisson et l'enfant, Haemophilus influenzae occupe une place importante, surtout avant l'âge de 3 ans, mais Streptococcus pyogenes et S. pneumoniae, de même que Branhamella catarrhalis peuvent aussi être rencontrés.

­ Chez l'adulte, Staphylococcus aureus, Branhamella catarrhalis, Streptococcus pneumoniae sont les espèces les plus fréquemment rencontrées ; les autres streptocoques, les entérobactéries et les Moraxella, Acinetobacter et Haemophilus sont isolés plus rarement. Il est certain que l'infection à C. trachomatis chez l'adulte est sous-estimée en France du fait des difficultés de diagnostic. Ainsi C. trachomatis est à l'origine de 18 % des atteintes oculaires externes au Danemark [5]. Dans une étude personnelle, nous l'avons retrouvé chez 57 % des adultes consultant pour conjonctivite aiguë ou chronique [4].

Dans les kératites [2, 6], S. aureus et S. epidermidis sont les principaux agents (27 %), les autres bactéries à Gram positif, cocci : streptocoques (14,5 %) ou bacilles : corynébactéries ou autres (10 %), occupent une place moindre, mais importante. Parmi les germes à Gram négatif, Neisseria et Branhamella occupent une place restreinte (0,5 %) presque à égalité avec Haemophilus, la plus grande part revenant aux entérobactéries (12 %) et surtout aux Pseudomonas (29 %). La place de C. trachomatis est aussi sous-estimée dans les kératites, cette espèce serait responsable d'au moins 4 % des kératites bactériennes.

La nature des espèces bactériennes en cause varie selon que le patient est ou non porteur de lentilles [7, 8] (tableau 3), le port de lentilles favorisant l'infection par les bacilles à Gram négatif (Enterobacteriaceae, Pseudomonas et Acinetobacter).

Rappelons que le trachome dû à C. trachomatis (sérovars A, B, Ba et C) est responsable de conjonctivites trachomateuses qui évoluent en quatre stades allant de la conjonctivite folliculaire avec surinfections bactériennes fréquentes à l'ulcère cornéen et l'uvéite. Cette maladie endémique sévit en zone intertropicale et est rarement évoquée sous nos latitudes. Les souches de C. trachomatis retrouvées en France dans les conjonctivites ou kératites appartiennent aux sérovars D, E, F, G, H, I, J et K.

Les agents des endophtalmies bactériennes [9-12]

On distingue les endophtalmies postopératoires, les endophtalmies exogènes opératoires et post-traumatiques avec ou sans corps étranger et les endophtalmies endogènes. Les infections postopératoires sont heureusement rares. Les publications récentes font état de taux d'infection allant de 0,28 à 0,5 % [9]. Dans l'étude multicentrique française rapportée par Salvanet-Bouccara et al. [12], l'incidence de l'infection oculaire est de 0,32 % après chirurgie réglée et de 2,8 % après plaie du globe oculaire. La répartition des germes retrouvés dans cette étude (tableau 4) révèle, comme dans beaucoup d'enquêtes rétrospectives récentes, la place importante des bactéries à Gram positif et de S. epidermidis tout particulièrement ; de même, une progression de la fréquence des infections à streptocoques-entérocoques est signalée par plusieurs auteurs [12]. Les endophtalmies dues à des germes anaérobies sont rares, mais gravissimes [13]. Le pronostic redoutable des endophtalmies a fait que les travaux portant sur le diagnostic et les traitements prophylactiques et curatifs se sont multipliés ces dernières années [9, 14-17].

Diagnostic bactériologique

Le diagnostic bactériologique est essentiellement un diagnostic direct, reposant classiquement sur la mise en évidence des bactéries par examen direct (Gram...), par culture, et identification grâce aux galeries d'identification, mais aussi par mise en évidence de constituants bactériens spécifiques (génomes, antigènes, activités enzymatiques).

Le diagnostic indirect sérologique a beaucoup moins d'intérêt, les infections bactériennes induisant rarement une réponse immune importante et les sérologies étant assez peu spécifiques.

Infections superficielles [2, 18, 19]

Prélèvements

Ils doivent être effectués avant tout traitement local ou général (antiseptique ou antibiotique) et avant toute toilette oculaire. Dans le cas de patients recevant un traitement, celui-ci doit être suspendu depuis au moins 24 heures. Les prélèvements de conjonctive ou de cornée peuvent être effectués :

­ soit avec un coton monté très serré, stérile en présentation unitaire,

­ soit avec une spatule en platine de Kimura préalablement stérilisée, puis refroidie avant usage.

Dans le cas de ces prélèvements de conjonctives, un frottement doux de la conjonctive inférieure est effectué en partant de l'angle externe pour aboutir à l'angle interne de l'œil où l'on récupère la sécrétion.

Dans le but de diagnostiquer une infection à Chlamydia, il est indispensable de recueillir de nombreuses cellules, car il s'agit d'une bactérie à développement intracellulaire. Les conjonctives sont raclées prudemment soit avec des écouvillons en plastique imprégnés d'alginate, soit avec du matériel ophtalmologique. La qualité du prélèvement conditionne celle des résultats.

Les prélèvements doivent être acheminés rapidement au laboratoire pour mise en culture, même si des frottis ont été réalisés sur place au lit du malade ; ils ne doivent pas arriver desséchés au laboratoire ; il ne faut pas non plus les noyer en plaçant l'écouvillon dans un volume important de sérum physiologique. Le recours à des milieux de transport généraux (Portagerm®...) ou spécifiques pour C. trachomatis est nécessaire si le prélèvement n'est pas réalisé au laboratoire. De même, il faut recourir à des milieux de transport spécifiques si l'ont veut réaliser différents tests immunoenzymatiques à la recherche d'antigènes bactériens et pour certaines techniques de biologie moléculaire.

Diagnostic direct

L'examen cytobactériologique du frottis avec coloration au May-Grünwald-Giemsa permet de caractériser les élements cellulaires présents : polynucléaires neutrophiles ou éosinophiles, lymphocytes, monocytes, cellules épithéliales. Il constitue un élément d'orientation étiologique non négligeable. La coloration de Gram permet de préciser l'absence ou la présence de bactéries et d'évoquer tel ou tel genre bactérien, Staphylococcus, Streptococcus, Neisseria, Corynebacterium...

La mise en culture nécessite l'emploi en routine de milieux riches (trypticase-soja, Mueller-Hinton, gélose au sang...) et de milieux pour bactéries exigeantes : gélose « chocolat » additionnée de facteurs de croissance, milieux solides et liquides pour bactéries anaérobies... Les milieux de culture seront incubés soit en atmosphère enrichie de CO2, soit en anaérobiose.

L'identification repose sur la morphologie des germes et sur les résultats des galeries d'identification (caractères respiratoires, exigences nutritionnelles, métaboliques glucidiques, protéiques...), l'antibiogramme complétant l'identification.

Dans le cas particulier de C. trachomatis, on ne peut utiliser comme pour les autres bactéries, des milieux synthétiques, leur culture nécessite l'inoculation de cultures cellulaires Mac Coy, HeLa 229... La sensibilité de la culture cellulaire a été améliorée d'une part, en bloquant la prolifération cellulaire par un traitement à la cycloheximide, d'autre part, par une étape de centrifugation du prélèvement favorisant l'entrée des bactéries dans les cellules, enfin par l'utilisation d'anticorps polyclonaux ou monoclonaux fluorescents ou marqués à la peroxydase révélant des inclusions caractéristiques après 2 à 3 jours de culture.

Le diagnostic direct repose aussi sur la recherche d'antigènes. On peut tenter d'identifier les bactéries directement à partir du produit pathologique par des méthodes immunologiques :

­ soit en visualisant de manière spécifique les corps bactériens ou leurs inclusions par des anticorps révélés en immunofluorescence ou par immunoperoxydase ; cela peut s'appliquer à N. gonorrhoeae, H. influenzae capsulés, S. pneumoniae et certains streptocoques (groupes A, B, C...) en visualisant les corps bactériens, et à C. trachomatis (visualisation des corps réticulés, et des corps élémentaires, en utilisant des anticorps polyclonaux ou monoclonaux, détectant tous les sérotypes de C. trachomatis) ;

­ soit en utilisant d'autres techniques permettant de révéler la présence d'antigènes solubles (ou extractibles) à l'aide de techniques immuno-enzymatiques (Elisa). On dispose actuellement de techniques plus ou moins rapides (allant, selon les fabricants, de 15 min à 3 h), il s'agit soit d'Elisa classiques (en plaques ou avec billes), soit d'Elisa sur filtres ne nécessitant pas d'appareillage pour lire les résultats.

Enfin des méthodes moléculaires sont disponibles. Les recherches de génome par hybridation (sondes chaudes ou froides) manquent de sensibilité. En revanche, les techniques d'amplification génique sont très prometteuses. Actuellement, il existe des trousses permettant la recherche de C. trachomatis et de N. gonorrhoeae sur prélèvements génitaux. Les premiers résultats obtenus avec ces trousses utilisées pour rechercher ces germes sur des prélèvements oculaires révèlent, comme lors des comparaisons de techniques réalisées sur prélèvements génitaux, une supériorité des techniques de PCR (polymerase chain reaction), sur les recherches d'antigènes ou sur les cultures.

Cela a été vérifié pour C. trachomatis dans un contexte de trachome notamment par Bobo et al. [20, 21], Bailey et al. [22], mais aussi dans des contextes de conjonctivites non trachomateuses [23]. On peut classer les différentes techniques en fonction de leur sensibilité respective selon Black [24] (figure 1). Ce classement a été retrouvé lors d'une réévaluation de trousses Chlamydia récemment réalisée en France [25]. Différentes approches sont commercialisées ou en développement (PCR, LCR, TMA, Qb...), elles devront être validées sur prélèvements oculaires. La majorité des techniques recherche un plasmide cryptique de C. trachomatis. Pour Bailey [22] dans le trachome, la sensibilité de la PCR est de 72 % et la spécificité de 92,5 % alors que l'Elisa, pour une spécificité comparable, a une sensibilité un peu plus faible de 62 %.

Mais ces outils de biologie moléculaire mettent en évidence l'ADN de C. trachomatis même en l'absence d'agent infectieux cultivable [21] montrant une persistance même après traitement [20] et révèlent la présence de germes même chez des sujets asymptomatiques.

Il est indispensable de respecter strictement (tant pour les recherches d'antigènes que de génomes) les modalités de prélèvement et de traitement de l'échantillon recommandées par le fabricant.

Diagnostic indirect

Il a peu d'intérêt, il peut essentiellement être utilisé pour compléter, chez les enfants et les adultes, le diagnostic des infections à Chlamydia : les nouveau-nés reçoivent les anticorps passifs d'origine maternelle (IgG), ce qui complique le diagnostic sauf s'ils possèdent des anticorps anti-Chlamydia de type IgM, ce qui signe une synthèse d'anticorps propre à l'enfant.

En conclusion, le diagnostic bactériologique d'infection oculaire superficielle repose sur le recours à la bactériologie traditionnelle, mais également sur la recherche d'antigènes ou mieux de génomes bactériens. Ces dernières approches rendent accessible le diagnostic de Chlamydia, même pour un laboratoire non spécialisé, pour les autres laboratoires, cette approche sera utilisée parallèlement à la culture.

Enfin, dans un contexte d'infection oculaire superficielle, une recherche de virus, de parasites (amibes) et de champignons doit être systématiquement associée au diagnostic bactériologique.

Endophtalmies

La confirmation du diagnostic d'endophtalmie ne peut être obtenue que par l'examen et la mise en culture de prélèvements d'humeur aqueuse et/ou de vitré.

Prélèvements

La technique de prélèvement de l'humeur aqueuse a été décrite par Forster en 1974 [26] : incision cornéenne périphérique non perforante puis introduction d'une aiguille fine en prenant bien soin de ne pas léser l'endothélium et le cristallin, recueil de 0,1 à 0,2 ml d'humeur aqueuse qui sont immédiatement ensemencés sur différents milieux de culture.

Chez l'aphake (sujet n'ayant plus de cristallin), l'incision cornéenne est élargie et une deuxième aiguille est poussée dans le vitré qui est alors aspiré (0,2 à 0,3 ml peuvent ainsi être récupérés). Chez les patients phakes (sujets ayant gardé leur cristallin), le vitré est aspiré après réalisation d'une perforation sclérale à 3,5 mm du limbe (selon certains auteurs, cette technique devrait aussi s'appliquer à l'aphake car la voie d'abord antérieure favoriserait la contamination du vitré). Si le prélèvement est insuffisant ou si une vitrectomie thérapeutique est prévue, l'orifice scléral est agrandi pour permettre l'introduction d'un vitréotome. Il est évident qu'il s'agit de prélèvements précieux qui doivent être acheminés rapidement au laboratoire.

Les prélèvements vitréens, dilués par la solution d'irrigation, doivent être filtrés avant d'ensemencer les différents milieux de culture.

À noter que lorsqu'une infection fongique est suspectée, les prélèvements doivent être réalisés au niveau des exsudats et des foyers inflammatoires car des études histologiques ont démontré qu'ils contenaient des champignons.

Lorsqu'une vitrectomie est pratiquée, il est nécessaire de filtrer la totalité du liquide vitréen sur membrane Millipore®.

L'étude microbiologique classique des prélèvements comporte en fait deux étapes : l'examen direct sur lame et la réalisation de cultures.

Diagnostic direct [1, 9-12, 14, 19]

L'examen direct après coloration de Gram, de Giemsa ou de Grocott permet d'affirmer la présence de germes et, s'ils sont présents (en petit nombre), peut permettre une orientation diagnostique. Il a comme avantage d'être rapide mais présente deux inconvénients : s'il montre des germes, il ne précise pas l'espèce en cause et, s'il n'en montre pas, il ne permet pas d'éliminer une infection endoculaire (faux négatif).

C'est pourquoi l'examen bactériologique par culture est indispensable car il permet l'identification du germe, d'en soupçonner la pathogénicité et d'en apprécier la résistance aux antibiotiques. Il a l'inconvénient de demander des délais plus longs que l'examen direct. Les cultures sont pratiquées sur milieux solides (gélose au sang, gélose chocolat enrichie en facteurs de croissance...), sur milieux liquides (au thioglycolate, bouillon cœur-cervelle...) et sur milieux spéciaux, milieux pour hémocultures aérobies et anaérobies (Sabouraud...). L'incubation se fait à 37 °C en atmosphère de CO2 et en anaérobiose pour les bactéries ; de plus une culture à température ambiante est recommandée, notamment pour les champignons. Pour qu'une culture soit considérée comme positive, il faut qu'un micro-organisme se développe sur deux ou plusieurs milieux, ou de manière semi-confluente sur un ou plusieurs milieux solides au niveau du point d'inoculation. Une culture équivoque se définit par la croissance d'un micro-organisme sur un milieu liquide ou une faible croissance sur un milieu solide uniquement [26]. Il faut savoir que l'ensemencement de prélèvements ne permet de mettre en évidence un agent infectieux que dans un cas sur deux.

Pour Forster [26], l'aspiration du vitré donne de meilleurs résultats que la ponction de chambre antérieure. Mais un prélèvement négatif au niveau de la chambre antérieure ne permet pas d'éliminer une infection endoculaire et il faut pratiquer systématiquement un prélèvement vitréen devant une suspicion d'endophtalmie.

Malgré tout, un grand nombre de prélèvements donnent lieu à une culture négative, il faut alors discuter la réalité de l'infection oculaire et éliminer une inflammation oculaire ; celle-ci étant écartée, la possibilité d'une endophtalmie bactérienne, voire fongique, ne peut être exclue car, sur modèle animal selon Prenner et al. [27], des prélèvements d'humeur aqueuse et de vitré peuvent être négatifs alors que l'examen histopathologique met en évidence un grand nombre de germes dans le vitré.

Compte tenu de la fréquence des endophtalmies aiguës ou chroniques dont les prélèvements restent stériles, et vue la gravité de ces infections, il est nécessaire d'envisager la recherche de génome bactérien par amplification génique appliquée aux liquides intra-oculaires. Les articles et les ouvrages sur le diagnostic bactériologique par biologie moléculaire se multiplient [28, 29], mais la complexité du problème dans ce cas précis tient au très large spectre des espèces impliquées.

On peut schématiquement proposer deux approches. L'une comparable à celle envisagée dans le diagnostic des méningites purulentes [30] repose sur la recherche de séquences communes à toutes les bactéries, à l'aide d'amorces universelles dont la cible est l'ARN 16S, puis hybridations en cascade avec des sondes spécifiques des bactéries à Gram positif et des bactéries à Gram négatif pour arriver au diagnostic de genre et d'espèce. Nous pouvons proposer une telle démarche pour le diagnostic des endophtalmies (figure 2) en utilisant les amorces et sondes détaillées dans le tableau 5. Les résultats préliminaires utilisant cette approche dans le diagnostic des endophtalmies sont encourageants ; cette approche a été étudiée dans le cas des liquides céphalorachidiens [28-30].

À noter que la détection et l'identification des streptocoques et des entérocoques peut être réalisée après amplification génique d'une région intergénique de séquences codant pour deux ARNt spécifiques des genres streptocoques et entérocoques [31]. La détection directe de P. aeruginosa est réalisable par PCR multiplex basée sur l'amplification de deux gènes codant pour une lipoprotéine spécifique des Pseudomonas fluorescens et des lipoprotéines de P. aeruginosa [32].

L'autre approche, peut-être plus prometteuse, a recours aux puces à ADN ou Chips [33-35], ce qui permet de détecter un très large éventail de séquences spécifiques d'un grand nombre d'espèces. Ces techniques ont l'avantage de s'appliquer aux espèces cultivables et aux espèces difficilement ou non cultivables. Elles permettront certainement de mettre en évidence des espèces bactériennes jusque-là insoupçonnées dans cette pathologie.

Mais ces techniques ont leur limite, le seuil de détection d'un seul génome ou d'un plasmide est rarement atteint et reste très théorique, le seuil réel étant plus élevé car l'étape d'extraction de génome à partir de l'échantillon n'est pas toujours facile à maîtriser et à standardiser ; par ailleurs les inhibiteurs d'amplification bien qu'assez rares dans les liquides intra-oculaires ne sont pas exceptionnels. Enfin, ces techniques d'amplification connaissent des problèmes de spécificité du fait de souillures ou de contaminations de l'échantillon.

Ces techniques ont également l'inconvénient de ne pas permettre la réalisation d'un antibiogramme, ce qui fait l'avantage de la culture ; cependant la recherche de mécanismes de résistance à partir du génome avance à grand pas.

CONCLUSION

Les techniques du diagnostic bactériologique sont à un virage, nous sommes à la veille du saut de la bactériologie pastorienne au diagnostic moléculaire, et la bactériologie des infections oculaires devrait bénéficier de ces progrès. Mais il ne faut pas perdre de vue que de toute façon, quelle que soit l'approche diagnostique, la qualité des résultats dépend de la qualité du prélèvement et que, pour obtenir de meilleurs résultats, la collaboration clinicien-biologiste est indispensable [36].

Article reçu le 27 janvier 1999, accepté le 3 mars 1999.

REFERENCES

1. Locatcher-Khorazo D, Segal BC. Microbiology of the eye. CV Mosby Co Ed. St Louis 1972, 361 p.

2. Adenis JP, Denis F, Bron A, Colin J, Franco JL, Mounier M. Infections et inflammations du segment antérieur de l'œil. Éditions Médicales MSD, 1989 ; 283 p.

3. Armstrong JH, Zacaries F, Rein MF. Ophtalmia neonatorum : a chart review. Pediatrics 1976 ; 57 : 884-92.

4. Adenis JP, Saint-Blancat P, Ranger S, et al. Place des conjonctivites à Chlamydia trachomatis chez l'adulte. Étude des techniques de diagnostic. J Fr Ophtalmol 1993 ; 16 : 178-83.

5. Mordors CH. Clinical epidemiology of oculogenital chlamydial infection In : Non gonococcal urethritis and related infections. D. Hobson Ed. American Society for Microbiology, Washington 1997.

6. Liesegang TH, Forster RK. Spectrum of microbial keratitis in South Florida. Am J Ophtalmol 1980 ; 90 : 38-47.

7. Liotet S. Infections bactériennes sous lentilles de contact. Rev Fr Lab 1990 ; 207 : 47-9.

8. De la Brosse Y. La flore microbienne des lentilles en HEMA in situ. Contactologia 1982 ; 4 : 50-3.

9. Adenis JP, Denis F, Mounier M. L'endophtalmie. Pénétration intraoculaire des agents antimicrobiens. Ellipses Éd. 1988 Paris. 159 p.

10. Bron A. Les endophtalmies : le diagnostic. J Fr Ophtalmol 1996 ; 19 : 225-40.

11. Forster RK. Etiology and diagnosis of bacterial post-operative endophtalmitis. Ophtalmology 1978 ; 85 : 320-6.

12. Salvanet-Bouccara A, Forestier F, Coscas G, Adenis JP, Denis F. Endophtalmies bactériennes. Résultats ophtalmologiques d'une enquête prospective multicentrique nationale. J Fr Ophtalmol 1992 15 : 669-78.

13. Adenis JP, Saint-Blancat P, Denis F, Mounier M. Infections oculaires à anaerobies. J Fr Ophtalmol 1991 ; 14 : 339-43.

14. Denis F, Adenis JP, Mounier M. Les infections nosocomiales en ophtalmologie. In : Les infections nosocomiales et leur prévention. JL Avril, J Carlet Éd. Ellipses Paris 1998 ; 687 p.

15. Eyquem A, Aznar C. Infections de l'œil et prévention. Bull Ass Anc Élèves Institut Pasteur 1997 ; 39 : 124-31.

16. Rivoal O, Tuil C. Choix de l'antibiotique dans les infections bactériennes intraoculaires. Pyrexie 1998, 2 : 179-85.

17. Taglioni M, Besson P, Sourdille P, Hervouet F, Liotet S, Guillomat P. L'infection post-opératoire en ophtalmologie. J Fr Ophtalmol 1983 ; 62 : 161-7.

18. Denis F. Rôle du laboratoire dans le diagnostic bactériologique des infections superficielles de l'œil. Techniques actuelles et perspectives. Acuité 1991 ; 8 : 9-11.

19. Liotet S, Morin Y. Guide pratique des examens de laboratoire en ophtalmologie. Masson. Paris 1998 ; 219 p.

20. Bobo L, Munoz B, Viscidi R, et al. Diagnosis of C. trachomatis eye infection in Tanzania by polymerase chain reaction/enzyme immunoassay. Lancet 1991 ; 338 : 847-50

21. Bobo LK, Novak N, Munoz , Hsieh YH, Quinn TC, West S. Severe disease in children with trachoma is associated with persistent C. trachomatis infection. J Inf Dis 1997 ; 176 : 1524-30.

22. Bailey RL, Hampton TJ, Hayes J, Ward ME, Whittle HC, Mabey DCW. Polymerase chain reaction for the detection of ocular chlamydial infection in trachoma-endemic communities. J Inf Dis 1994 ; 170 : 709-12.

23. Kowalski RP. Evaluation of the polymerase chain reaction test for detecting chlamydial DNA in adult chlamydial conjonctivitis. Ophtalmology 1995 ; 102 : 1016-9.

24. Black CM. Current methods of laboratory diagnosis of C. trachomatis infections. Clin Microbiol 1997 ; 10 : 160-84.

25. Bianchi A, de Barbeyrac B, Bebear C, et al. Étude comparative de la sensibilité de 29 trousses de diagnostic direct des infections à Chlamydia trachomatis dans le cadre d'une réévaluation pour l'Agence du Médicament. Rev Fr Lab 1998 ; 306 : 47-52.

26. Forster RK. Endophtalmitis diagnostic cultures and visual results. Ophtalmology 1974 ; 92 : 387-92.

27. Prenner E, Laval J, Theodore FH. Experimental mycotic endophthalmitis. Am J Ophtalmol 1962 ; 54 : 817-21.

28. Persing DH, Smith TF, Tenover FC, White TJ. Diagnostic molecular microbiology. Principles and applications. American Society for Microbiology Ed. Washington 1993 ; 641 p.

29. Woodford N, Hohnson AP. Molecular bacteriology. Protocols and clinical applications. Human Press Ed. Totowa 1998, 682 p.

30. Denis F, Ploy MC, Martin C. Apport des données microbiologiques dans le diagnostic étiologique bactérien des méningites purulentes. Med Mal Inf 1996 ; 26 (n° sp.) : 1060-7

31. McClelland M, Petersen C, Welsh J. Lenght polymorphisms in tRNA intergenic pacers detected by using the polymerase chain reaction can distinguish streptococcal strains and species. J Clin Microbiol 1992 ; 30 : 1499-504.

32. De Vos D, Lim A, Pirnay JP, et al. Direct detection and identification of Pseudomonas aeruginosa in clinical samples such as skin biopsy specimens and expectorations by multiplex PCR based on two outer membrane lipoprotein genes, oprI and oprL. J Clin Microbiol 1997 ; 35 : 1295-9.

33. Bellis M, Casellas P. La puce ADN : un multiréacteur de paillasse. Médecine/Sciences 1997 ; 13 : 1317-24.

34. Hinfray J. Les puces. Biofutur 1997 ; 166 : 2-14.

35. Jordan B. Voyage au pays des puces. Médecine/Sciences 1998 ; 14 : 1097-102.

36. Scat Y. Rôle du laboratoire dans les infections oculaires. Bull Ass Anc Élèves Institut Pasteur 1997 ; 39 : 127-31.


 

Qui sommes-nous ? - Contactez-nous - Conditions d'utilisation - Paiement sécurisé
Actualités - Les congrès
Copyright © 2007 John Libbey Eurotext - Tous droits réservés
[ Informations légales - Powered by Dolomède ]