ARTICLE
La radiolyse concerne l'ensemble des transformations chimiques provoquées
par l'interaction de rayonnements ionisants avec le milieu qu'ils traversent
[1]. Ces rayonnements peuvent être de nature variable (électrons,
photons, neutrons, particules chargées lourdes), mais le plus couramment
utilisé est le rayonnement g émis soit par le 60Co
(photons de 1,17 et 1,33 MeV), soit par le 137Cs (photons d'environ
660 keV). Ces photons ionisent le solvant (aqueux ou éthanolique),
en produisant très rapidement (en quelques dizaines de nanosecondes)
des espèces radicalaires. Le soluté dissous dans le solvant
ainsi irradié ne subit pas directement l'effet des rayonnements
ionisants car sa concentration est choisie suffisamment faible (en général
inférieure à 10 3 mol.l 1)
pour que cet effet direct soit négligeable. En revanche, le soluté
dissous subit l'action des radicaux libres produits par la radiolyse du
solvant. La radiolyse g est utilisée pour étudier l'oxydation
de molécules d'intérêt biologique [2], qu'il s'agisse
des glucides [3], des protéines [4], des acides nucléiques
[5, 6] ou des lipides [7]. Une telle approche permet en effet d'étudier
les sites d'attaque de ces composés par des espèces radicalaires
produites par radiolyse, et de comprendre les mécanismes réactionnels
qui en résultent. Toutefois, très peu de travaux sont relatifs
à l'action des radicaux libres oxygénés sur les lipoprotéines,
alors qu'une telle approche présente un très grand intérêt
au regard de la théorie oxydative de l'athérosclérose.
En effet, il est maintenant généralement admis que l'oxydation
des lipoprotéines, aussi bien des lipoprotéines de basse
densité (LDL) [8, 9] que des lipoprotéines de haute densité
(HDL) [10], favorise le développement de la plaque d'athérome.
En particulier, à la suite de leur accumulation dans l'espace sous-endothélial,
les LDL subiraient une oxydation par certaines cellules de la paroi artérielle
(cellules endothéliales, cellules musculaires lisses, monocytes-macrophages).
Les mécanismes exacts de cette oxydation in vivo sont mal
connus.
Toutefois, l'implication de radicaux libres oxygénés tels
que l'anion superoxyde (O2*) et le radical
hydroxyle (*OH) est probable. Ces LDL oxydées ne sont
alors plus reconnues par les récepteurs classiques, dits B/E, et
sont captées au niveau des macrophages grâce à des
récepteurs « scavenger », de façon non régulée
par la concentration de cholestérol intracellulaire. Ce processus
aboutit à la formation de cellules spumeuses, qui vont constituer
des stries lipidiques, première étape dans la constitution
de la plaque d'athérome. En outre, les HDL, en étant présentes
comme les LDL au niveau de l'espace sous-endothélial [11], constituent
aussi une cible potentielle pour les radicaux libres, et peuvent donner
naissance à des HDL oxydées qui contribuent également
au développement de la plaque d'athérome. En particulier,
les HDL oxydées perdraient, au moins partiellement, leur capacité
d'efflux du cholestérol cellulaire [11, 12]. De plus, au cours
de l'oxydation des HDL, la lécithine cholestérol acyltransférase
(LCAT), enzyme associée aux HDL et impliquée dans le transport
inverse du cholestérol, serait en partie inactivée [13].
Par conséquent, aussi bien les LDL oxydées que les HDL oxydées
semblent fortement impliquées dans le développement du processus
athéromateux.
L'étape d'initiation de cette oxydation est encore mal connue,
mais fait vraisemblablement intervenir des radicaux libres oxygénés
produits par des cellules au contact de ces lipoprotéines. C'est
la raison pour laquelle nous nous sommes particulièrement intéressés
à un mode d'oxydation original des lipoprotéines in vitro,
la radiolyse g de l'eau, puisqu'elle permet de générer des
espèces radicalaires qui seraient impliquées in vivo,
telles que *OH, O2*, HO2*.
Cette méthode originale d'oxydation nous a permis, sur le plan
physico-chimique, de proposer des mécanismes d'oxydation des lipoprotéines
par divers radicaux libres oxygénés (*OH, O2*,
HO2*, RO2*). Par ailleurs,
elle nous a amenés à mettre en évidence des propriétés
biologiques originales de ces lipoprotéines oxydées, remettant
parfois en cause des mécanismes classiquement admis. Enfin, la
radiolyse g constitue une méthode de choix pour l'étude
des mécanismes d'action des anti-oxydants, que l'on s'intéresse
à leur capacité directe de piégeage d'espèces
radicalaires ou que l'on apprécie indirectement cette action anti-oxydante
en les mettant en présence de lipoprotéines soumises à
une irradiation g*.
Principe de la radiolyse
g et intérêt dans l'étude de l'oxydation des lipoprotéines
In vitro, plusieurs procédés sont disponibles pour
obtenir des lipoprotéines oxydées (incubation avec des sels
de cuivre [14], avec des cellules en culture [15], soumission à
un rayonnement UV [16], interaction avec des radicaux libres d'origine
chimique [17]...). Les conséquences de cette oxydation sur les
propriétés physico-chimiques et biologiques des LDL sont
très variables selon les procédés utilisés.
Par ailleurs, les espèces initiatrices de l'oxydation des lipoprotéines
sont différentes dans chaque cas et parfois même sont encore
mal individualisées. C'est donc afin de mieux comprendre les mécanismes
mis en jeu lors de l'oxydation des lipoprotéines que nous avons
fait appel à une méthode originale de production de radicaux
libres : la radiolyse g de l'eau. Cette méthode permet en effet
de générer quantitativement et spécifiquement, par
le choix des conditions expérimentales, les principaux radicaux
libres oxygénés impliqués lors d'un stress oxydant
(*OH, O2*, HO2*,
RO2*) et donc d'étudier leurs effets respectifs.
La radiolyse de l'eau par les rayons g de 60Co conduit, en
quelques dizaines de nanosecondes, à la production d'une solution
homogène d'espèces radicalaires et moléculaires (figure
1). Les mécanismes de formation de ces espèces sont
bien connus [1]. Ces espèces sont produites avec des rendements
radiolytiques de formation G, exprimés en nombres de molécules
ou de radicaux formés pour une énergie absorbée égale
à 1 Joule. Les valeurs de G, à pH 7, sont les suivantes
[1, 18] :
G*OH = 2,8 x 10 7 mol.J
1
GH* = 0,6 x 10 7 mol.J
1
Ge-aq = 0,6 x 10 7 mol.J
1
GH2 = 0,4 x 10 7 mol.J
1
GH2O2 = 0,7 x 10 7 mol.J
1
Ces rendements de décomposition de l'eau sont indépendants
de la nature du soluté éventuellement présent en
solution et, dans certaines limites (jusqu'à environ 10
2 mol.l 1), de sa concentration. En présence
d'air, les radicaux H* et les électrons hydratés
se transforment rapidement et quantitativement en ions radicaux superoxyde
O2* ou en radicaux hydroperoxyle HO2*,
leur forme acide :
eaq + O2 * O2*
H* + O2 * HO2*, avec HO2*
* O2* + H+ pKa = 4,8
*
Nous avons étudié l'action individuelle des radicaux *OH,
O2* et de sa forme protonée HO2*,
ainsi que l'action combinée des radicaux *OH et O2*
sur les lipoprotéines. Le choix des conditions expérimentales
permet de sélectionner ces espèces radicalaires (figure
1).
La production simultanée des radicaux *OH et O2*
a lieu en milieu aéré, avec les rendements suivants :
G*OH(O2) = 2,8 x 10 7 mol.J
1
GO2*(O2) = Ge-aq + GH*
= 3,4 x 10 7 mol.J 7
La production sélective des radicaux oxydants *OH
implique l'élimination des radicaux réducteurs eaq.
Pour cela, les solutions aqueuses de lipoprotéines à irradier
(en tampon phosphate de sodium 10 2 mol.l
1) sont saturées avec du protoxyde d'azote N2O.
Dans ce cas, les radicaux eaq sont transformés
quantitativement en radicaux *OH, et le rendement radiolytique
de formation des radicaux *OH devient :
G*OH(N2O) = G*OH + Ge-aq
= 5,6 x 10 7 mol.J 1, ce qui correspond
à environ 90 % des radicaux formés (il existe 10 % de radicaux
H*).
Enfin, pour sélectionner les radicaux libres O2*,
il est nécessaire d'éliminer les radicaux *OH
et H*, en ajoutant préalablement aux solutions à
irradier du formiate de sodium (à la concentration de 10
1 mol.l 1). Dans ce cas, les radicaux *OH
et H* sont transformés quantitativement en radicaux
COO* selon les réactions :
*OH + HCOO * H2O + COO*
H* + HCOO * H2 + COO*
Les radicaux COO* sont ensuite oxydés par l'oxygène
en conduisant à CO2 et à la production simultanée
de O2*. De même, en milieu aéré,
l'électron hydraté réagit également avec O2
pour donner le radical O2*. Par conséquent,
dans ces conditions (milieu aéré et en présence d'ions
formiate), les radicaux O2* sont produits
avec un rendement GO2* = Ge-aq
+ G*OH + GH* = 6,2 x 10
7 mol.J 1. Tous les radicaux de la radiolyse de
l'eau sont alors transformés en radicaux O2*.
Insistons sur le fait que les solutions aqueuses de lipoprotéines
soumises à l'irradiation g sont oxydées par action des espèces
radicalaires issues de la radiolyse des molécules d'eau environnant
les lipoprotéines et non par une action directe du rayonnement
g (car la concentration molaire des lipoprotéines en solution est
relativement faible ; par exemple, une concentration de LDL totales de
3 g.l 1 équivaut à une concentration molaire
de 1,2 x 10 6 mol.l 1, si l'on considère
pour les LDL une masse moléculaire moyenne de 2,5 x 106
Da).
La radiolyse g est donc une méthode présentant deux intérêts
majeurs : l'aspect quantitatif et la sélectivité de production
des radicaux libres. L'aspect quantitatif vient du fait que les rendements
de formation des radicaux libres sont très bien définis.
Ces rendements permettent de calculer la quantité de radicaux libres
apparus pour une dose d'irradiation donnée. Par exemple, une dose
de 20 Gy (1 Gy = 1 J.kg 1) correspond à une concentration
totale de radicaux *OH égale à 5,6 x 10
7 mol.l 1 en milieu aéré (G(mol.J
1) = concentration (mol.l 1)/dose d'irradiation
(Gy)). Toutefois, une telle concentration reste fictive dans la mesure
où les radicaux libres ne s'accumulent pas en solution. En effet,
les radicaux libres sont produits en concentration quasi stationnaire,
c'est-à-dire que leur vitesse de formation par l'action du rayonnement
est égale à leur vitesse de disparition dans le milieu réactionnel.
Cette vitesse de disparition étant généralement très
rapide, les concentrations quasi stationnaires des radicaux libres ainsi
produits sont très faibles, par exemple 10 10
à 10 12 mol.l 1 pour les radicaux
*OH. La connaissance de la dose d'irradiation (exprimée
en Gy (J.kg 1)) est donc indispensable à la détermination
de la quantité totale de radicaux libres formés. Or, la
dose d'irradiation est proportionnelle au temps d'irradiation t
et à l'intensité I (ou débit de dose, exprimé
en Gy.s 1) selon la relation :
dose d'irradiation (Gy) = I (Gy.s 1) x t
(s).
La détermination précise de l'intensité I
(propre à chaque source de rayonnement) est effectuée grâce
à la dosimétrie de Fricke [19]. Cette dernière est
basée sur l'oxydation d'ions ferreux (sel de Mohr), de concentration
égale à 10 3 mol.l 1 en
solution aqueuse sulfurique (H2SO4 0,4 mol.l
1), en ions ferriques, avec un rendement bien connu égal
à 16,2 x 10 7 mol.J 1, en milieu
aéré. La concentration en ions ferriques formés est
mesurée par absorption spectrophotométrique à 304
nm (e304 = 2 204 mol 1.l.cm 1
à 25 °C). Le caractère quantitatif de la radiolyse
g constitue un atout majeur pour l'étude des mécanismes
réactionnels radicalaires. En effet, la comparaison des rendements
relatifs aux marqueurs d'oxydation des lipoprotéines (par exemple
G(-vitamine E), G(-b-carotène), G(susbtances
réagissant avec l'acide thiobarbiturique), G(diènes
conjugués) avec les rendements de production des espèces
radicalaires par radiolyse g permet de connaître le pourcentage
de radicaux initiateurs ayant participé à l'oxydation. De
plus, l'étude de l'influence de la concentration en soluté
(ici, les lipoprotéines) sur les rendements, donne des indications
sur les compétitions cinétiques possibles entre plusieurs
réactions. En conséquence, il est possible de proposer des
mécanismes réactionnels radicalaires. Ces derniers sont
d'autant plus précis que la nature des produits d'oxydation est
mieux déterminée.
Le caractère sélectif de la méthode est lui aussi
extrêmement important, puisqu'il permet d'étudier l'action
spécifique de chaque espèce radicalaire, en particulier
sans contamination par d'autres espèces. Notons que l'influence
de l'oxygène, dont l'importance dans le phénomène
de peroxydation lipidique en chaîne est considérable, peut
également être étudiée d'une manière
précise. En effet, en saturant les solutions d'un mélange
gazeux N2O/O2 approprié, il est possible
d'initier le phénomène d'oxydation par les radicaux libres
*OH réagissant sur un soluté donné et
de suivre la réaction ultérieure de l'oxygène agissant
sur la (ou les) espèce(s) radicalaire(s) du soluté.
Aspects physico-chimiques
et biologiques de l'oxydation des lipoprotéines par radiolyse g
Oxydation des LDL
Dans le cadre de l'oxydation des lipoprotéines, la radiolyse
g a été initialement utilisée par Bedwell et al.
[20, 21] pour apprécier l'action de certains radicaux libres oxygénés
(*OH, O2*) sur les LDL. Toutefois,
ces auteurs n'ont apporté aucune appréciation quantitative
concernant les rendements de formation des produits de peroxydation lipidique
(hydroperoxydes) et de consommation de l'anti-oxydant endogène
majoritaire des LDL, l'a-tocophérol, dans leurs conditions expérimentales.
Par conséquent, aucune donnée sur les mécanismes
d'action des espèces radicalaires n'était fournie. Nous
avons donc, dans un premier temps, déterminé des rendements
radiolytiques obtenus lors d'irradiation de solutions aqueuses de lipoprotéines,
après avoir sélectionné les espèces radicalaires
initiant le processus d'oxydation.
Nous avons ainsi proposé, pour la première fois, des mécanismes
de la peroxydation lipidique des LDL par les radicaux libres oxygénés
tels que *OH, *OH/O2*
et O2*/HO2* [22-24]
et étudié certaines conséquences physico-chimiques
de cette peroxydation [25]. Nous avons en particulier montré que
les radicaux *OH (produits seuls, en solution saturée
de protoxyde d'azote et donc en l'absence d'oxygène) ne peuvent
pas bien sûr initier de peroxydation lipidique à proprement
parler (puisque ce terme doit être réservé aux réactions
d'oxydation des lipides en présence d'oxygène). En revanche,
ils sont capables d'oxyder très rapidement tous les constituants
des LDL (anti-oxydants endogènes, lipides, apolipoprotéine
B), induisant ainsi notamment une disparition de l'a-tocophérol,
une faible formation concomitante de produits réagissant avec l'acide
thiobarbiturique (TBARS), une augmentation de mobilité électrophorétique
et une augmentation de la fluorescence à 430 nm (longueur d'onde
d'excitation : 360 nm). Ces deux derniers marqueurs traduisent une attaque
de la protéine apo B s'ajoutant à l'oxydation des lipides.
En revanche, lorsque les radicaux *OH et O2*
sont produits simultanément (en présence d'oxygène),
l'effet potentialisateur de l'oxygène sur les chaînes de
peroxydation lipidique initiées par les radicaux *OH
se matérialise par des rendements de disparition de l'a-tocophérol
et de formation de TBARS environ 10 fois plus importants que ceux obtenus
par les radicaux *OH seuls. L'effet global des radicaux *OH
et O2* est donc en fait pratiquement équivalent
à celui des radicaux *OH en présence d'oxygène
(les radicaux O2* étant de très
faibles initiateurs de la peroxydation lipidique). Enfin, l'action des
radicaux O2*/HO2* a
été étudiée à pH 7 et à pH 5,7.
À ces deux pH, la proportion des radicaux HO2*
par rapport aux radicaux O2* est respectivement
d'environ 1 et 10 %. Les mécanismes invoqués font intervenir
une dégradation de l'a-tocophérol préalable à
l'initiation de la peroxydation des lipides des LDL. Les radicaux superoxyde
étant connus pour ne pas réagir avec l'a-tocophérol,
l'attaque de cet anti-oxydant se fait vraisemblablement par une attaque
directe des radicaux HO2* (réaction bien
sûr plus importante à pH acide) et par une attaque des radicaux
peroxyle secondaires RO2* (provenant de l'action
de radicaux initiateurs sur les constituants des LDL). Nous avons montré
que les radicaux HO2* initient une peroxydation
lipidique très intense in vitro. Une telle action pourrait
se révéler importante in vivo dans des sites où
le pH est abaissé, tels que les vésicules d'endocytose des
LDL ou les membranes cellulaires.
Parallèlement, nous avons entrepris une étude de certaines
conséquences biologiques de l'oxydation de ces LDL par radiolyse
g. Les procédés classiques d'oxydation des LDL (en particulier,
sels de cuivre) avaient mis en évidence que les LDL oxydées
perdaient leur capacité à être reconnues par les récepteurs
B/E [9]. La peroxydation lipidique des LDL a été proposée
comme un facteur déterminant de leur perte de reconnaissance par
les récepteurs B/E. En faisant appel à la radiolyse g, nous
avons montré que les LDL oxydées par les radicaux *OH,
qui sont caractérisées par un très faible niveau
d'oxydation, sont cependant reconnues par les récepteurs B/E de
façon équivalente aux LDL oxydées par les radicaux
*OH/O2*, présentant quant
à elles un niveau de peroxydation lipidique environ 10 fois supérieur
[26]. Ainsi, nous montrons que le niveau de peroxydation lipidique de
ces LDL n'est pas, contrairement à ce qui était initialement
admis, le seul élément entrant en jeu dans leur reconnaissance
au niveau cellulaire [27]. En revanche, l'équipe du professeur
Mazière a montré que l'activation d'un facteur de transcription,
l'activator protein 1 (AP1) dans les fibroblastes, les cellules
endothéliales et les cellules musculaires lisses est totalement
dépendante du niveau de peroxydation lipidique des LDL soumises
à la radiolyse g [28]. Ainsi, les LDL oxydées par *OH
seul sont capables d'activer l'AP1 de façon similaire à
des LDL témoins non oxydées, tandis que les LDL oxydées
par *OH/O2* sont beaucoup plus
efficaces en termes d'activation. L'ensemble de ces observations montre
la complexité des inter-relations entre peroxydation lipidique
et certaines fonctions biologiques des LDL oxydées.
Oxydation des HDL
Nous nous sommes également intéressés à
l'étude de l'oxydation des HDL qui, coexistant avec les LDL au
niveau de l'espace sous-endothélial, constituent aussi une cible
pour les radicaux libres. L'utilisation de la radiolyse g comme système
initiateur de l'oxydation des HDL nous a permis d'étudier les modifications
physico-chimiques des HDL induites par les radicaux libres oxygénés
(*OH, *OH/O2*) et de proposer des
mécanismes radicalaires rendant compte de ces modifications [29].
Comme pour les LDL, les radicaux *OH produits en l'absence
d'oxygène attaquent les différentes cibles des HDL (lipides,
apolipoprotéines) et n'induisent qu'une très faible formation
de TBARS. En outre, nous avons mis en évidence, sous l'action de
ces radicaux *OH, la persistance d'une concentration résiduelle
d'a-tocophérol (anti-oxydant majeur) dans les HDL, même aux
fortes doses d'irradiation. Ce phénomène original, non observé
dans les LDL soumises aux mêmes conditions d'irradiation, pourrait
être dû à une régénération de
l'a-tocophérol par un produit d'oxydation capable de réduire
le radical a-tocophéroxyle. En revanche, comme précédemment
observé avec les LDL, les radicaux *OH produits en présence
d'oxygène (formation simultanée de radicaux *OH
et O2*) conduisent à une formation
de TBARS nettement supérieure à celle obtenue avec les radicaux
*OH seuls.
De plus, nous avons recherché l'éventuelle altération
d'une propriété biologique majeure des HDL, la capacité
d'efflux du cholestérol cellulaire, qui joue un rôle primordial
dans leurs propriétés anti-athérogènes. En
effet, il a été mis en évidence, en faisant appel
à différents systèmes d'oxydation, que les HDL oxydées
in vitro perdaient en partie cette capacité d'efflux du
cholestérol [11, 12]. Nous avons confirmé cette observation
avec des HDL oxydées par radiolyse g. Selon certains auteurs, cette
diminution de capacité d'efflux du cholestérol cellulaire
serait due à l'oxydation des lipides des HDL. Ainsi, Rifici et
al. [29] ont observé une relation inverse entre la perte de
la capacité d'efflux et l'intensité de la peroxydation lipidique
(mesurée par les TBARS) des HDL. Nous n'avons pas retrouvé
cette relation inverse avec des HDL oxydées par radiolyse g [30].
Cette méthode permet d'obtenir des entités de HDL oxydées
très différentes par leur degré de peroxydation lipidique.
Ainsi, les HDL oxydées par les radicaux *OH présentent
un faible degré de peroxydation lipidique tandis que les HDL oxydées
conjointement par les radicaux *OH et O2*
sont le siège d'une importante peroxydation lipidique qui semble
d'ailleurs similaire à celle des HDL oxydées par les sels
de cuivre. Or, que les HDL soient oxydées par *OH, par
*OH/O2*, ou par les sels de cuivre,
leur perte de capacité d'efflux du cholestérol cellulaire
est sur le plan quantitatif sensiblement identique. Ainsi, le niveau de
peroxydation lipidique des HDL oxydées ne constituerait donc pas
le seul élément à prendre en compte pour expliquer
ce phénomène [31]. Nous avons proposé l'intervention
d'un autre facteur qui est l'état de fluidité des HDL oxydées.
Il a été montré que la fluidité des HDL natives
joue un rôle important dans leur capacité d'efflux du cholestérol
cellulaire [32]. Cette fluidité, évaluée par polarisation
de fluorescence ou par résonance paramagnétique électronique,
dépend à la fois du rapport cholestérol non estérifié/phospholipides
des HDL natives et de leur composition en acides gras. Nous avons mis
en évidence, par polarisation de fluorescence et par résonance
paramagnétique électronique, que les HDL oxydées,
quel que soit leur degré de peroxydation lipidique, présentaient
une fluidité nettement abaissée [31, 33]. L'hypothèse
de la diminution de la fluidité des HDL oxydées et leur
moindre capacité à capter le cholestérol cellulaire
a été également proposée par Gesquière
et al. [34].
Enfin, puisque les HDL pourraient jouer un rôle protecteur dans
l'athérogénèse, non seulement par leur rôle
dans le transport inverse du cholestérol [34], mais aussi par le
biais d'une inhibition de la peroxydation des LDL [10], nous nous sommes
intéressés aux interactions réciproques entre HDL
et LDL soumises simultanément à l'action de radicaux libres
oxygénés produits par radiolyse g (*OH, *OH/O2*).
En effet, ces deux classes de lipoprotéines sont présentes
in vivo au niveau de l'espace sous-endothélial et sont donc
susceptibles d'y subir une attaque radicalaire. Nous avons ainsi pu mettre
en évidence, en irradiant des mélanges HDL/LDL, non seulement
une protection des LDL par les HDL simultanément soumises à
l'action des radicaux hydroxyle (*OH) ce qui avait déjà
été montré lors d'une oxydation induite par des ions
cuivriques [36] , mais aussi, de façon surprenante, une protection
des HDL par les LDL. Une telle protection réciproque de ces deux
classes de lipoprotéines ne se manifeste qu'en présence
d'oxygène (action des radicaux *OH/O2*)
[37]. Il reste à déterminer les mécanismes expliquant
cette protection réciproque.
Intérêt
de la radiolyse g pour l'étude des anti-oxydants
Étant donné l'implication des radicaux libres dans de
nombreuses pathologies dont l'athérosclérose, on comprend
tout l'intérêt porté aux anti-oxydants dans un but
préventif et thérapeutique. Toutefois, leur utilisation
passe par une bonne connaissance de leurs mécanismes d'action.
Ces derniers sont généralement mal connus. Dans ce but,
la radiolyse g, pour des raisons déjà évoquées,
s'avère également une méthode de choix. Nous nous
sommes intéressés en particulier à deux molécules
anti-oxydantes, le probucol qui est lipophile et l'aminoguanidine qui
est hydrophile.
Le probucol [4,4'-(isopropylidène dithio)bis(2,6-di-tert-butylphénol)]
possède à la fois des propriétés hypocholestérolémiantes
et anti-oxydantes et s'avère donc une molécule d'un grand
intérêt. De plus, administré par voie orale, il est
véhiculé dans le plasma essentiellement par les lipoprotéines
au sein desquelles il s'incorpore facilement grâce à ses
propriétés lipophiles. De nombreuses études réalisées
in vitro et ex vivo ont montré que le probucol protégeait
les LDL de la peroxydation lipidique initiée par différents
systèmes oxydants (sels de cuivre, cellules endothéliales
en culture). Cependant, les mécanismes par lesquels le probucol
exerce cet effet ne sont pas clairement établis. Des informations
contradictoires ont été données concernant la capacité
du probucol à piéger l'anion superoxyde O2*
ou le radical peroxyle RO2*. Ainsi, grâce
à la radiolyse g, nous avons pu étudier les propriétés
anti-oxydantes du probucol vis-à-vis de l'oxydation des LDL initiée
par ces deux types de radicaux libres oxygénés. Les résultats
obtenus montrent que le probucol est incapable de réagir avec les
radicaux RO2*. De ce fait, il ne protège
pas la vitamine E endogène des LDL contre l'attaque de ces radicaux
[38]. De plus, la capacité du probucol à piéger les
radicaux O2* est très faible. Ainsi,
en fonction de nos résultats, les propriétés anti-oxydantes
du probucol semblent dues à sa capacité à piéger
certains radicaux intermédiaires générés au
cours de la peroxydation lipidique des LDL. C'est la raison pour laquelle
nous suggérons que son effet anti-oxydant in vivo ne peut
pas s'expliquer par sa capacité à piéger les radicaux
O2* et RO2* [38]. Enfin,
au cours de cette étude, nous avons pu préciser la concentration
de probucol au sein des LDL pour laquelle cet anti-oxydant exerce un effet
optimal vis-à-vis de la peroxydation lipidique. Cette concentration
est de 15 molécules de probucol pour une particule de LDL, ce qui
correspond sensiblement à la concentration retrouvée avec
les doses thérapeutiques administrées [38].
L'aminoguanidine, quant à elle, est un composé hydrosoluble
très nucléophile possédant une structure analogue
à celle du groupement aminé terminal de l'arginine [39].
Elle a la capacité de bloquer la formation de produits terminaux
de la glycation rencontrés chez les diabétiques [40]. Récemment,
il a été montré que cette substance avait également
des propriétés anti-oxydantes en inhibant la peroxydation
des LDL et en réagissant avec les composés aldéhydiques
provenant de la décomposition des hydroperoxydes [41]. Un autre
mécanisme a été proposé pour rendre compte
de l'effet anti-oxydant de l'aminoguanidine. Elle piègerait certaines
espèces radicalaires, notamment le radical HO2*
[42]. Par ailleurs, d'autres études suggèrent la capture
de radicaux *OH [43-45]. Toutefois, aucun des travaux publiés
ne fournit de preuve directe de la capture de ces espèces radicalaires
par l'aminoguanidine. C'est la raison pour laquelle nous avons étudié,
par radiolyse g, la capacité de l'aminoguanidine à capter
des espèces radicalaires bien définies. D'après les
résultats obtenus, il apparaît que cette molécule
possède des propriétés de capteur des radicaux *OH
et *OH/O2* produits par radiolyse
g de l'eau [46], ainsi que des radicaux peroxyle RO2*
générés dans l'alcool [47].
* Travaux réalisés en collaboration avec le Laboratoire
de chimie-physique (URA 400 CNRS), UFR Biomédicale des Saints-Pères,
45, rue des Saints-Pères, 75270 Paris cedex 06.
CONCLUSION
La radiolyse g de l'eau est une méthode sélective et quantitative
de production d'espèces radicalaires oxygénées permettant
l'étude de l'oxydation monoélectronique de nombreux systèmes
d'intérêt biologique. Nous avons illustré ici l'apport
de cette méthode à l'étude des mécanismes
d'oxydation des lipoprotéines par des radicaux libres oxygénés
(*OH, O2*, HO2*,
RO2*), qu'il s'agisse des LDL mais aussi des HDL,
puisqu'une telle oxydation semble fortement impliquée dans le développement
du processus athéroscléreux. De plus, cette méthode
nous a permis de mettre en évidence des propriétés
biologiques particulières des lipoprotéines ainsi oxydées,
qu'il s'agisse de la reconnaissance au niveau des récepteurs B/E
pour les LDL ou de la capacité d'efflux du cholestérol cellulaire
pour les HDL. Enfin, la radiolyse g est une méthode particulièrement
appropriée à l'étude des mécanismes d'action
de molécules anti-oxydantes, que ce soit en solution pure ou que
l'on s'intéresse à leur capacité d'inhibition de
la peroxydation des lipoprotéines in vitro. En outre, il
faut souligner que cette méthode très générale
est applicable non seulement aux systèmes hydrosolubles mais également
aux systèmes liposolubles. En effet, dans ce dernier cas, il est
possible d'irradier des solutions aqueuses micellaires [48] ou des solutions
éthanoliques, puisque la radiolyse de l'éthanol est également
bien connue [1].
Article reçu le 16 janvier 1999, accepté le 26 février
1999.
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