ARTICLE
Le dosage des protéines urinaires est effectué dans la
plupart des laboratoires d'analyses par des méthodes utilisant
la fixation de colorants sur les protéines. Du fait de sa sensibilité,
de son automatisation aisée et de son faible coût, la technique
au rouge de pyrogallol-molybdate s'est rapidement imposée comme
une méthode de choix [1].
Cependant, des interférences sur le dosage
des protéines urinaires totales par cette technique existent avec
des peptones, certains antibiotiques, des acides biliaires, et en particulier
avec la gélatine [2]. Cette interférence constatée
in vitro pourrait rester sans conséquence pour la pratique
quotidienne, mais les solutés à base de gélatine
sont fréquemment utilisés en médecine d'urgence et
en réanimation comme produit de remplissage vasculaire [3]. De
plus, leur élimination est essentiellement rénale (75 %
sont filtrés par le glomérule).
Le remplissage vasculaire a pour objet de corriger rapidement toute
hypovolémie, afin de prévenir les atteintes microcirculatoires
dont le risque majeur est le développement d'un syndrome de défaillance
multiviscérale pouvant entraîner le décès du
patient. En situation aiguë, les colloïdes artificiels (dextrans,
hydro-
xyéthylamidon et gélatines) sont préférés
aux cristalloïdes (Ringer, sérum salé) du fait de leur
meilleur pouvoir d'expansion volémique. Les gélatines sont
très utilisées en réanimation, car elles réalisent
une expansion volémique égale au volume perfusé pendant
4 h (moins de 2 h pour les cristalloïdes). Elles n'ont pas les effets
secondaires sur l'hémostase ou la fonction rénale des dextrans
ou des hydroxyéthylamidon de bas PM (Elohes®). Le
soluté le plus utilisé est le Plasmion® (Roger
Bellon), solution à 30 g/l de gélatine fluide modifiée
pour infusion intraveineuse (excipient Ringer). Les autres produits dérivés
utilisés en réanimation sont l'Haemacel®
et le Plasmagel®.
Contrairement au rouge de pyrogallol, certaines
techniques de dosage des protéines urinaires n'interféreraient
pas avec la gélatine, comme le bleu de coomassie adapté
sur un appareil Cobas Fara II (Roche) [4]. Nous avons pour notre part
évalué une technique par précipitation à l'acide
trichloracétique à 20 % automatisée sur un néphélémètre
laser BNII (Behring) [5]. Les prélèvements des urines de
24 h de sujets hospitalisés à l'hôpital Saint-Louis
(hors services de réanimation) ont été recueillis
sur des tubes Monovette® de 25 ml sans additif (Starsted).
Les échantillons ont été centrifugés 5 minutes
à 1 500 g (4 °C) avant analyse par la technique au rouge de
pyrogallol-SDS (Merck Clevenot) adapté sur un automate Hitachi
747 (Boehringer). Nous avons sélectionné 20 échantillons
urinaires dont la protéinurie était comprise entre 0 et
1 g/l (moyenne : 0,39 g/l). Ils ont ensuite été dilués
au demi avec du Plasmion® et analysés en parallèle
par la technique au rouge de pyrogallol-SDS et par la technique par précipitation.
Les résultats sont exprimés en g/l (figure
1) et % des valeurs sans Plasmion®, après
correction par le facteur de dilution.
Les résultats obtenus avec le rouge de
pyrogallol se situent entre 2,6 et 3,2 g/l, avec une variation par rapport
aux valeurs sans Plasmion® comprise entre + 381 % et +
1 678 %. L'intensité de cette variation (ou % d'interférence)
varie bien sûr en fonction des concentrations en protéines
de l'échantillon avant surcharge. Les résultats obtenus
avec la technique par précipitation sont compris entre 0,3 et 1,1
g/l. Par rapport aux valeurs sans Plasmion®, la variation
est comprise entre + 4 % et + 30 % (moyenne : + 13 %). Quatre échantillons
ont des concentrations inférieures à la limite de détection
de la méthode après dilution avec le Plasmion®
(concentrations initiales < 0,15 g/l).
Nos résultats soulignent l'importance
du choix de la méthode de dosage des protéines urinaires
totales, en particulier en milieu hospitalier. Une protéinurie
pathologique chez un malade de réanimation devra conduire à
la plus grande prudence et à s'informer auprès du clinicien
d'un éventuel remplissage vasculaire par des produits à
base de gélatine. Leur élimination rénale est en
effet responsable d'une protéinurie de surcharge exogène
pouvant atteindre, dans notre expérience, jusqu'à 10 g/l
lorsque le rouge de pyrogallol est utilisé. En revanche, la technique
par précipitation à l'acide trichloracétique n'est
pas sensible à l'interférence avec les gélatines
et permet dans ce type de situation un dosage fiable de la protéinurie.
REFERENCES
1. Orsonneau JL, Douet P, Massoubre C, Lustenberger P, Bernard
S. An improved pyrogallol red-molybdate method for determining total urinary
protein. Clin Chem 1989 ; 35 : 2233-6.
2. Macart M, Forzy G, Gerbaut L, Vekeich AJ, Guilbaud JC. Measuring
urinary protein with the new Biorad reagent kit : evaluation and comparison
with five other methods. Ann Biol Clin 1994 ; 52 : 355-60.
3. 4e réunion de consensus en réanimation et médecine
d'urgence. Réanimation Soins Intensifs Médecine d'urgence
1989 ; 5 : 295-336.
4. Pena C, Martinez-Bru C, Homs R, Planelle T, Cortes M. Effect
of plasma replacement therapy on determinations of urine protein concentration.
Clin Chem 1998 ; 44 : 359-60.
5. Le Bricon T, Erlich D, Dussaucy M, Garnier JP, Bousquet B.
Dosage des protéines urinaires totales. Étude comparative
des techniques automatisées à l'acide trichloracétique
et au rouge de pyrogallol pour les échantillons contenant des chaînes
légères monclonales. Ann Biol Clin 1998 ; 56 : 719-23.
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