ARTICLE
La bartonellose ou maladie de Carrion
Historique
À la fin des années 1860 fut commencée la construction
du chemin de fer péruvien reliant Lima au centre minier de Oroya
situé dans la Cordillière des Andes. Lorsque le chantier
atteignit les altitudes de 1 000 et 3 000 mètres, c'est-à-dire
pendant les années 1869 à 1873, une affection épidémique
de fièvre aiguë survint dont on estime qu'elle causa la mort
de 8 000 travailleurs. La plupart des personnes atteintes étaient
originaires de régions étrangères à la zone
du chantier. Bien que la plupart des décès soient survenus
à l'embouchure du canion de la rivière Rimac, la maladie
fut appelée fièvre de Oroya, du nom de la destination finale
de la voie de chemin de fer, bien que la maladie n'y ait jamais été
endémique. Parallèlement, on connaissait dans cette région
une maladie considérée comme très différente,
appelée verruga peruana : elle se traduisait par le développement
de multiples tumeurs vasculaires verruqueuses de la peau, des muqueuses
et des organes internes. Ces lésions bénignes s'installaient
insidieusement en 1 à 2 mois et duraient pendant des mois ou des
années [1]. On ignorait alors que ces deux maladies étaient
des manifestations différentes d'une même maladie, jusqu'à
l'expérimentation que Daniel Alcides Carrion, étudiant en
médecine de 26 ans, effectua sur lui-même en 1885. Il s'inocula
le sang prélevé d'une verruga d'un patient atteint de verruga
peruana. Vingt et un jours plus tard, il développa une fièvre
persistante, des frissons, des douleurs abdominales, des arthralgies et
des myalgies généralisées. Une anémie sévère
accompagnée d'un ictère se développa et 39 jours
après l'inoculation, il mourut. Ces symptômes étaient
ceux de la fièvre de Oroya. Il fut ainsi prouvé que la verruga
peruana et la fièvre de Oroya étaient des manifestations
cliniques différentes dues au même agent et que la maladie
était transmissible par inoculation. La maladie, dans sa forme
aiguë (fièvre de Oroya) et sa forme chronique (verruga peruana),
fut appelée maladie de Carrion ou bartonellose [2, 3].
L'agent responsable fut décrit par Alberto Barton en 1909 [4,
5] : il s'agissait d'un petit bacille présent dans les hématies
des patients infectés et qui fut ultérieurement nommé
Bartonella bacilliformis. Cette bactérie, isolée
dès 1925, peut être cultivée du sang de patients ayant
une fièvre de Oroya et, plus rarement, des lésions de verruga
peruana. Elle est transmissible à des macaques qui développent
alors des verrugas. En 1928, Battistini montra que des phlébotomes
étaient les vecteurs de la bartonellose.
Étiologie
L'agent causal de la maladie de Carrion est B. bacilliformis.
Il s'agit d'un petit coccobacille à Gram négatif, de 1 à
2 µm de long et de 0,2 à 0,5 µm de diamètre, mobile
par une touffe de flagelles polaires, polymorphe et intracellulaire qui
se colore en rouge-violacé sur des frottis sanguins colorés
par la méthode de Giemsa. Sa culture s'obtient de façon
habituelle à partir du sang de patients atteints de fièvre
de Oroya et, plus rarement, à partir des lésions cutanées
vasculaires des patients atteints de verruga peruana [2, 3, 6].
Épidémiologie
Toutes les infections prouvées à B. bacilliformis
proviennent des zones endémiques d'Amérique du Sud [2, 3,
6, 7]. La transmission de la maladie est actuellement confinée
à certaines vallées andines, essentiellement au sud de l'Équateur,
en Colombie et particulièrement au Pérou. Ces foyers d'infection
se situent dans des vallées dont la direction est perpendiculaire
à celle des vents dominants et entre 700 et 2 500 mètres
d'altitude car l'insecte vecteur principal, le phlébotome Lutzomyia
verrucarum, ne peut pas survivre à des vents puissants, ni
aux conditions climatiques au-dessus ou au-dessous de ces altitudes. Cet
insecte hématophage pique durant la nuit, et particulièrement
à l'aube ou au crépuscule. Les personnes n'habitant pas
en zone d'endémie sont les plus sensibles à l'infection.
On ne connaît pas de cas d'infection animale naturelle due à
cette bactérie.
Pathogénie [6-8]
Après piqûre de Lutzomyia verrucarum infectée,
les Bartonella pénètrent dans les cellules endothéliales
de vaisseaux sanguins où elles prolifèrent et, de là,
se disséminent dans tout l'organisme pendant une durée constituant
cliniquement la période d'invasion. À ce moment un grand
nombre de bacilles peuvent être vus dans le cytoplasme des cellules
endothéliales bordant les vaisseaux sanguins et les vaisseaux lymphatiques.
Ces germes sont également nombreux dans les cellules du système
monocyto-macrophagique des ganglions lymphatiques, du foie, de la rate,
de la moelle osseuse, des reins, des surrénales et du pancréas.
À la fin de la période d'incubation, commence la phase primaire
ou phase d'invasion érythrocytaire : le plus souvent, le nombre
d'hématies parasitées est faible, ce qui se traduit cliniquement
par une maladie subclinique ou discrète, sans anémie. Cependant,
moins souvent, jusqu'à 100 % des globules rouges peuvent être
parasités et, parallèlement, le cytoplasme des cellules
endothéliales des capillaires est rempli de bacilles ; cela se
traduit cliniquement par une maladie sévère avec ascension
fébrile brutale, frissons, anémie hémolytique sévère
(après quelques jours, la concentration d'hématies peut
être réduite au dixième) et un fort taux de mortalité.
À l'autopsie, s'observent des signes d'anémie hémolytique
avec pâleur et ictère ; le foie, la rate et les ganglions
lymphatiques sont hypertrophiés en raison de l'engorgement des
cellules du système monocyto-macrophagique par des fragments d'hématies
et des bacilles ; la moelle osseuse est généralement hyperplasique.
Lors de la convalescence, les bacilles situés dans les hématies
deviennent coccoïdes, puis disparaissent du sang.
La phase secondaire de l'infection, ou phase tissulaire, se produit
lorsque les bactéries qui avaient envahi les cellules endothéliales
capillaires induisent une prolifération de ces cellules, ce qui
se traduit cliniquement par des verrugas ou des nodules ressemblant à
des hémangiomes de la peau et des muqueuses.
Description clinique [6, 7, 9]
La bartonellose peut revêtir plusieurs formes cliniques : il peut
s'agir d'une affection subclinique, d'une maladie aiguë fulminante
fatale avec fièvre et anémie hémolytique infectieuse
ou du développement de tumeurs vasculaires cutanées de développement
insidieux, non accompagnées d'autres symptômes.
* Phase invasive érythrocytaire.
Dans les formes bénignes, les plus fréquentes, après
une période d'incubation de 3 semaines environ (2 à 14 semaines),
surviennent des céphalées, une fièvre modérée,
une anorexie et un malaise qui durent 2 à 7 jours. L'anémie,
caractéristique de la forme grave, est ici faible ou inexistante.
Dans les formes graves, les moins fréquentes, le début de
la maladie est brutal avec une fièvre élevée, des
frissons importants, des sueurs profuses et une anémie de survenue
rapide avec pâleur cutanée, ictère, hépato-splénomégalie
et polyadénopathies. À ce tableau peuvent s'adjoindre des
céphalées, un tuphos ou un délire. La plupart des
décès sont dus à cette forme clinique appelée
fièvre de Oroya. Chez les patients qui survivent, les symptômes
disparaissent et la guérison advient 2 à 3 semaines plus
tard.
* Phase tissulaire. Les patients qui survivent à la phase
aiguë de l'infection peuvent, pour certains, développer cette
phase tissulaire de l'infection, un à deux mois après l'épisode
aigu. Cette phase se traduit par le développement de verrugas sur
la peau, essentiellement sur les extrémités et sur la face.
Cependant le plus souvent, les verrugas surviennent sans maladie aiguë
fébrile préalable. La verruga peruana peut revêtir
trois formes cliniques : une forme miliaire représentée
par un semis de lésions de 2 à 3 mm de diamètre,
une forme nodulaire avec des nodules de 8 à 10 mm de diamètre
et une forme plus rare constituée de grandes lésions douloureuses
de localisation profonde autour des articulations ; ces dernières
lésions peuvent s'ulcérer et saigner. La verruga peut persister
pendant plusieurs mois, voire plusieurs années et elle guérit
spontanément avec peu ou pas de séquelles. La guérison
de l'une ou l'autre forme clinique de la maladie de Carrion confère
une immunité ; il n'existe pas de cas connus de fièvre de
Oroya chronique ou récurrente. Notons que l'infection humaine asymptomatique
à B. bacilliformis est très commune puisque de nombreux
sujets sains sans antécédents de bartonellose et vivant
en zone d'endémie ont des hémocultures positives pour B.
bacilliformis et des anticorps contre ce germe [10]. Ces sujets représentent
le réservoir majeur de la maladie.
Diagnostic
La forme aiguë de la bartonellose doit être évoquée
devant tout individu ayant séjourné en zone d'endémie
et présentant des symptômes ressemblant à ceux de
la malaria avec de la fièvre, des frissons et une hémolyse
sévère. L'hémoculture est presque constamment positive
(elle doit être pratiquée avec le système de lyse-centrifugation
et l'incubation doit s'effectuer à 25 ou 30 °C pendant plusieurs
semaines) et les bactéries peuvent être vues sur des frottis
sanguins colorés par la technique de Giemsa (figure
1).
Les verrugas sont pathognomoniques de l'infection à B. bacilliformis,
mais les hémocultures réalisées lors de cette forme
tissulaire de la maladie sont rarement positives. L'examen anatomopathologique
de biopsies de verrugas peut montrer des Bartonella dans le cytoplasme
des cellules endothéliales, à condition que la coloration
utilisée soit celle de Giemsa et non celle de Gram.
La plupart des patients infectés développent des agglutinines
pendant la phase aiguë de la maladie ; celles-ci atteignent un taux
maximal juste avant la phase éruptive, puis leur taux décroît
et devient nul habituellement. Ces anticorps ne semblent pas jouer de
rôle protecteur contre la maladie.
Les anticorps sont détectés par diverses méthodes
: fixation du complément, immunofluorescence indirecte, immunoenzymologie
et hémagglutination indirecte [10-12]. Les performances de ces
tests ne sont pas bien connues et ils ne sont pas commercialisés.
Traitement
La forme aiguë de la maladie de Carrion est traitée efficacement
par la pénicilline, le chloramphénicol, les tétracyclines
et l'érythromycine [13]. Les sulfamides sont peu efficaces et des
résistances à la streptomycine peuvent apparaître
au cours du traitement. Ce traitement produit une défervescence
rapide et une disparition des bactéries du sang en 24 heures. Dans
la plupart des cas mortels de fièvre de Oroya, le décès
est le résultat d'une infection secondaire, essentiellement une
septicémie à Salmonella. Il est possible que cela
soit dû d'une part à la prévalence élevée
des infections à Salmonella dans la zone d'endémie
pour B. bacilliformis et, d'autre part, au blocage du système
monocyto-macrophagique par des fragments de globules rouges et par des
Bartonella. Comme le chloramphénicol est actif tant sur
B. bacilliformis que sur les Salmonella, il est devenu l'antibiotique
de choix pour le traitement de la fièvre de Oroya [14]. Ce traitement
est nécessaire puisque, lors d'une récente épidémie
de fièvre de Oroya au Pérou, 14 personnes parmi 16 non traitées
sont mortes, alors qu'aucune, parmi les 10 traitées, n'est décédée
[10].
À l'opposé de ce que l'on voit pour la fièvre de
Oroya, l'efficacité des antibiotiques vis-à-vis de la verruga
peruana est incertaine [6].
La fièvre des
tranchées
Historique
La fièvre des tranchées doit avoir existé depuis
de nombreux siècles, mais ce n'est pas avant la Première
Guerre mondiale, en 1917, qu'elle fut décrite. Elle toucha sous
forme épidémique les soldats engagés dans la guerre
de tranchées en Europe. Pendant cette période, on estime
que plus d'un million d'hommes en furent atteints [15]. La maladie réapparut
de nouveau sous forme épidémique lors de la Seconde Guerre
mondiale, particulièrement sur le front oriental en Allemagne,
en Yougoslavie et en Ukraine. Cette fièvre a également été
appelée fièvre de cinq jours ou fièvre quinte, fièvre
de Volhynie ou maladie de His-Werner. La maladie est rarement diagnostiquée
en dehors des épidémies survenant à l'occasion de
guerres.
Étiologie
Longtemps, l'agent responsable de la fièvre des tranchées
a été considéré comme une bactérie
à multiplication intracellulaire obligatoire et avait été
classé parmi les Rickettsia sous le nom de R. quintana
[16]. En 1954, Pshenichnov [17] montra que la bactérie pouvait
être cultivée sur un milieu bactériologique acellulaire
contenant du sang. N'étant donc plus une Rickettsia, elle
fut transférée dans un nouveau genre et fut appelée
Rochalimaea quintana. En 1993, le genre Rochalimaea disparut
en raison de remaniements de la classification des bactéries fondée
sur des études génétiques et la bactérie devint
Bartonella quintana [18]. En 1964, Vinson et al. [19] injectèrent
à des volontaires sains une souche de B. quintana isolée
de patients atteints de fièvre des tranchées ; ces sujets
développèrent une fièvre des tranchées typique,
montrant que cet organisme était bien l'agent de la fièvre
des tranchées.
Épidémiologie [20]
On suppose actuellement que la fièvre des tranchées a
son origine en Russie. Elle est endémique en Pologne et en Europe
orientale, en Afrique du Nord, en Russie et peut-être en Chine.
Les données sérologiques montrent sa présence en
Tunisie, au Burundi, en Éthiopie, en Bolivie et au Mexique [21,
22]. Des poux de corps infectés par B. quintana ont été
trouvés dans la ville de Mexico. Cependant, aucune épidémie
de fièvre des tranchées n'a été observée
en Amérique, bien que ce germe soit responsable d'infection endémique
dans certaines populations des États-Unis [23-25].
L'homme est le seul réservoir connu de B. quintana ; aucun
animal sauvage n'a jamais été trouvé porteur de cette
bactérie et aucun des animaux usuels de laboratoire n'y semble
sensible. Chez les volontaires humains infectés, elle a été
détectée dans le sang, les crachats et les urines.
Le poux de corps (Pediculus humanus var. corporis) est
un vecteur capable de transmettre la maladie à des sujets volontaires
5 à 10 jours après s'être nourri sur des sujets infectés.
Chez le pou, B. quintana se trouve dans la salive, les produits
régurgités pendant la phase de piqûre ou les fèces.
Ces fèces desséchées demeurent infectieuses pendant
plusieurs mois et peuvent être responsables d'infection humaine
puisque le germe peut pénétrer dans l'organisme à
l'occasion des lésions de grattage associées à l'infestation
à poux. Les poux infectés excrètent la bactérie
tout au long de leur vie. Il n'existe pas de passage transovarien de la
bactérie chez le pou.
Bien que l'agent de la fièvre des tranchées ait été
trouvé dans les crachats et les urines des sujets infectés,
la transmission interhumaine directe ne semble pas jouer de rôle
dans la dissémination de la maladie.
On sait maintenant que les hommes infectés par B. quintana
peuvent avoir une bactériémie asymptomatique durant plusieurs
années suivant l'infection. La diffusion du germe sur le mode endémique
ou épidémique peut survenir dans les populations humaines
où existe une infestation de poux, c'est-à-dire lors de
guerres ou de catastrophes naturelles, de surpopulation et de mauvaise
hygiène. De même, les personnes provenant des zones d'endémie
peuvent apporter la maladie dans des villes où peuvent également
exister des conditions de surpopulation et de mauvaise hygiène
favorisant le développement des poux et la transmission de la maladie.
Pathogénie
La fièvre des tranchées n'est pas une maladie mortelle.
Bien que les personnes atteintes puissent avoir une bactériémie
prolongée, on ignore à quel endroit de l'organisme la bactérie
réside. Une biopsie des lésions cutanées montre des
infiltrats lymphocytaires périvasculaires avec quelques cellules
inflammatoires. Aucune bactérie n'a pu être mise en évidence
dans le cytoplasme des cellules de l'endothélium vasculaire et
aucune thrombose ou nécrose n'est apparente. Cela contraste avec
ce qui peut être observé chez les patients atteints de fièvre
pourprée des Montagnes Rocheuses ou de typhus exanthématique.
Manifestations cliniques
La période d'incubation de la maladie, telle qu'elle a pu être
estimée chez des volontaires [19], est comprise entre 4 et 35 jours
avec une moyenne de 22 jours. Les symptômes cliniques sont très
variables. Ils peuvent être brefs et passer inaperçus. Chez
la moitié des personnes infectées, existe une poussée
fébrile unique de survenue rapide, d'une durée de 3 à
6 jours et faisant évoquer une grippe sans signes respiratoires.
Chez d'autres patients, survient une fièvre prolongée (plusieurs
semaines) faisant évoquer une fièvre typhoïde. Plus
souvent, la fièvre et les symptômes associés atteignent
leur acmé en 2 à 3 jours et décroissent en 2 ou 3
jours ; ils sont suivis d'une période de rémission de plusieurs
jours, suivie d'une nouvelle poussée de fièvre et des symptômes
associés. De tels épisodes d'exacerbation et de rémission
sont habituellement réguliers et peuvent durer pendant plusieurs
mois, voire une année ; une rechute tardive après plus d'un
an peut également survenir. Cette forme de la maladie, avec ses
exacerbations et rémissions, peut faire évoquer le paludisme
ou la fièvre récurrente à tiques ou à poux
souvent due à Borrelia recurrentis. Des études chez
des volontaires ont montré que l'immunité conférée
par la maladie ne dure que 3 à 6 mois, en dépit de la présence
d'anticorps apparaissant dans les premières semaines de la maladie.
Outre la température (38,5 à 40 °C), la fièvre
des tranchées s'accompagne de malaise, d'anorexie, de frissons,
de sueurs nocturnes profuses, de céphalées avec douleurs
rétro-orbitaires. La plupart des patients présente une injection
conjonctivale importante, des myalgies, des arthralgies et d'importantes
douleurs dans le cou, le dos et les jambes. Des macules érythémateuses
ou des papules de 1 centimètre ou moins surviennent sur l'abdomen,
la poitrine et le dos de 70 à 80 % des patients. Les symptômes
sont plus sévères au cours de l'épisode initial et
diminuent avec chaque exacerbation, sauf les douleurs osseuses (particulièrement
au niveau des tibias) qui ont tendance à augmenter avec chaque
exacerbation.
Les signes cliniques les plus fréquents sont les douleurs des
extrémités, l'injection conjonctivale, une splénomégalie
dans presque tous les cas et une petite hépatomégalie. Le
nombre de leucocytes est normal ou faiblement augmenté.
Récemment, il est apparu que B. quintana était,
avec Bartonella henselae, une cause de l'angiomatose bacillaire
[23] chez des patients immunodéprimés par le VIH (virus
de l'immunodéficicience humaine) (Cf. § Les manifestations
cliniques de B. henselae dans la première partie de cet article,
Ann Biol Clin 1998 ; 56 : 681-92). B. quintana est également
la cause de bactériémie fébrile persistante ou récurrente
[25, 26] et d'endocardite [24, 27, 28] chez des patients infectés
ou non par le VIH. Ces endocardites surviennent souvent chez des sujets
immunocompétents sans domicile fixe, alcooliques, et peuvent s'accompagner
d'adénopathies chroniques et de lymphopénie [29].
Diagnostic
En dehors de circonstances épidémiologiques, le diagnostic
clinique de la fièvre des tranchées est impossible car cette
affection ressemble à beaucoup d'autres maladies infectieuses aiguës
ou chroniques [15, 16, 20]. Des antécédents d'infestation
par des poux de corps ou de séjour dans des zones d'endémie
de fièvre des tranchées avec une possibilité d'infestation
par des poux de corps, doivent faire évoquer le diagnostic de fièvre
des tranchées.
Dans des circonstances d'épidémie, le diagnostic de fièvre
des tranchées doit être suspecté, mais il ne faut
pas éliminer d'emblée un typhus exanthématique grevé
d'une mortalité importante et transmis également par les
poux de corps et qui ressemble à la fièvre des tranchées.
Cependant, le typhus est associé à un rash cutané
plus important. B. quintana peut être cultivée à
partir du sang des patients infectés, en utilisant les méthodes
et milieux généralement utilisés pour la culture
des Bartonella, y compris la culture en présence de lignées
de cellules endothéliales [26, 29]. Les méthodes d'hémoculture
modernes avec détection rapide de croissance bactérienne
peuvent être utilisées avec succès, à condition
de garder les flacons plus longtemps (quelques semaines). Les bactéries
sont mieux visualisées à la coloration par l'acridine orange
[30] qu'avec la coloration de Gram standard.
La détection des anticorps contre B. quintana peut s'effectuer
par fixation du complément, hémagglutination passive, immunoenzymologie
et par immunofluorescence indirecte. Aucun test n'est commercialisé
actuellement, à part des lames portant les antigènes de
B. henselae et de B. quintana destinées à
une recherche d'anticorps par immunofluorescence indirecte (Laboratoires
BRL). Notons que les infections par B. quintana et par B. henselae
ne peuvent pas être différenciées par ces tests sérologiques.
Des tests d'amplification génique spécifiques de B. quintana
ont été cependant développés [31].
Traitement
Les personnes atteintes de fièvre des tranchées répondent
très bien à un traitement par des tétracyclines ou
du chloramphénicol, avec une défervescence et une disparition
des autres symptômes en 1 à 2 jours. On ne sait pas quel
effet ont ces antibiotiques sur l'éradication de l'infection, puisque
des rechutes ont été observées chez des patients
antérieurement traités. In vitro, B. quintana est
sensible à de nombreux antibiotiques (pénicilline G, ampicilline,
méticilline, céfalotine, chloramphénicol, rifampicine),
et plus particulièrement à la gentamicine, à la doxycycline,
à l'érythromycine, à la clarithromycine et à
l'azithromycine [32].
Les patients atteints d'angiomatose bacillaire, de bactériémie
fébrile récurrente ou persistante répondent bien
également à un traitement par de l'érythromycine,
de l'azithromycine ou des tétracyclines [33]. Ces patients, particulièrement
ceux atteints d'endocardite, doivent être traités pendant
4 à 6 mois. Chez les patients immunodéprimés, si
une rechute survient, le traitement doit être poursuivi indéfiniment.
Autres infections
Infections à Bartonella
elizabethae
En 1986, un organisme fut isolé du sang d'un homme de 31 ans
atteint d'endocardite [34]. Ce patient n'avait pas été en
contact avec des animaux ou des arthropodes susceptibles de véhiculer
une maladie et n'était pas immunodéprimé. Il n'avait
pas de lésions valvulaires préexistantes connues, ni aucun
autre facteur de risque d'endocardite, à part une mauvaise dentition
et des coupures aux doigts survenues 2 semaines auparavant. Un traitement
par de la nafcilline et de la gentamicine fit chuter la fièvre
en 2 jours et un remplacement valvulaire fut réalisé. Sur
les végétations valvulaires furent observés de petits
coccobacilles à Gram négatif, mais aucune culture ne fut
obtenue des valves ou du sang. Un traitement par de la vancomycine et
de l'imipénème fut alors institué pendant 6 semaines,
suivi d'un relais oral par l'association triméthoprime-sulfaméthoxazole.
Deux ans et demi après, une rechute de l'endocardite se produisit.
À partir du sang mis en culture à l'occasion de cette rechute,
furent cultivés tardivement des bacilles à croissance lente.
Cet organisme fut identifié en 1992 comme une nouvelle espèce
de Bartonella, actuellement nommée B. elizabethae.
Il s'agit de la seule souche jamais isolée. Son réservoir
est probablement animal, mais il n'a jamais été identifié.
L'arthropode vecteur probablement impliqué est, lui aussi, inconnu.
Infections à Bartonella
clarridgeiae
B. clarridgeiae est une espèce de connaissance récente
[35, 36]. Elle a été isolée fréquemment chez
des chats européens puisqu'elle représente jusqu'à
un tiers des isolats obtenus chez les chats errants [37, 38]. Il était
tentant de penser que la contamination humaine était probable et
devait suivre la même voie que celle de B. henselae. Cependant,
le pouvoir pathogène de cette espèce pour l'homme était
totalement inconnu, en partie en raison des difficultés de croissance
et d'identification de cette espèce. En 1997, Kordick et al.
[39] décrivirent, sur la base de données sérologiques
humaines, une maladie des griffes du chat due à B. clarridgeiae,
chez un vétérinaire non immunodéprimé ayant
adopté un jeune chat de six mois, infesté de puces. Après
avoir été mordu à un index, ce malade développa
en 3 semaines une maladie des griffes du chat avec fièvre, céphalées
et adénopathie axillaire. Le chat en question avait une bactériémie
à B. clarridgeiae. Le sérum du patient ne réagissait
ni avec B. henselae, ni avec B. quintana, ni avec B.
elizabethae, mais avait un titre de 1024 avec la souche de B. clarridgeiae
isolée du chat.
Infections à Bartonella
vinsonii
B. vinsonii est une bactérie isolée en 1946 d'un
micromammifère, Microtus pennsylvanicus [40]. Elle est habituellement
isolée de ces animaux, à l'exception de la sous-espèce
berkhoffii, qui a été isolée d'une endocardite
chez un chien [41]. Chez l'homme, B. vinsonii a été
récemment signalée comme responsable d'une endocardite chez
un patient non immunodéprimé ayant travaillé dans
un ranch [42].
CONCLUSION
De nombreuses espèces de Bartonella sont maintenant connues
et leur liste est loin d'être close. Actuellement, six d'entre elles
ont été reconnues comme potentiellement pathogènes
pour l'homme. Il est probable que d'autres espèces de Bartonella
seront encore impliquées en pathologie humaine. L'isolement de
ces bactéries doit être réalisé sur gélose
au sang dans des conditions particulières d'incubation ou sur culture
cellulaire. B. bacilliformis est isolée exclusivement dans
certaines régions d'Amérique du Sud ; son seul réservoir
connu est l'homme. Il s'agit d'une bactérie responsable d'infections
gravissimes ou bénignes chez l'homme. Elle est transmise par un
phlébotome.
B. quintana et B. henselae sont responsables d'un grand
éventail de tableaux cliniques chez l'homme. Le statut immunologique
du sujet atteint conditionne grandement les signes cliniques observés
et l'évolution de la maladie. Chez les patients immunocompétents,
B. quintana est essentiellement responsable de la fièvre
des tranchées ; B. henselae provoque une réponse
de l'organisme de type granulomateux et suppuratif ; la guérison
en est spontanée et l'affection ne répond habituellement
pas au traitement antibiotique. À l'inverse, chez les sujets immunodéprimés,
la réponse de l'organisme à l'infection par B. quintana
et B. henselae est vaso-proliférative et les bactéries
peuvent être observées dans les cellules ou à l'extérieur
des cellules sous forme d'amas bactériens ; cette infection est
progressive et létale en l'absence de traitement. Le traitement
est efficace à l'aide d'antibiotiques démontrés comme
actifs in vitro (érythromycine, clarithromycine, azithromycine,
rifampicine, doxycycline et gentamicine). Ces antibiotiques sont les plus
actifs pour traiter l'angiomatose bacillaire, la péliose bacillaire
et les bactériémies fébriles récurrentes ou
persistantes. Ils devraient être évalués pour le traitement
de maladies des griffes du chat typiques ou atypiques.
L'épidémiologie de B. elizabethae et de B. vinsonii
doit encore être étudiée. Celle de B. clarridgeiae
est très voisine de celle de B. henselae. Étant donné
le nombre de chats infectés par B. clarridgeiae en Europe,
il n'est pas déraisonnable de penser qu'un nombre significatif
de maladies des griffes du chat puissent être dues à B.
clarridgeiae, particulièrement celles à sérologie
négative pour l'antigène B. henselae.
Article reçu le 19 mai 1998, accepté le 18 septembre 1998.
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