ARTICLE
Les infections fongiques représentent un problème majeur
en milieu hospitalier. Le genre Candida, en particulier Candida
albicans est le plus impliqué. L'acquisition d'un pouvoir pathogène
par ces levures résulte de la conjonction de plusieurs facteurs
dont le primum movens est la capacité d'adhérence
de Candida aux cellules épithéliales et aux surfaces
inertes endogènes, première étape de la colonisation
des tissus hôtes. Le phénomène d'adhérence
résulte d'un processus complexe associant à la fois des
facteurs physicochimiques non spécifiques et des liaisons spécifiques
du type ligand-récepteurs [1]. Plusieurs travaux se sont intéressés
aux modalités d'interaction entre Candida et différents
types de cellules, de protéines de l'hôte et de supports
inertes.
Notre étude s'est intéressée à l'adhérence
comparative de cinq espèces du genre Candida, quatre espèces
responsables d'infection clinique : Candida albicans, Candida
tropicalis, Candida parapsilosis, Candida glabrata et
une espèce colonisante, Candida kefyr. Le support inerte
testé est le polychlorure de vinyle (PVC), matériel utilisé
en médecine dans la fabrication de plusieurs types de prothèses
(sonde d'intubation, cathéter central, cathéter urinaire...)
et réputé hydrophobe et fixant [2, 3].
Matériels et méthodes
Origine des souches
Cinq espèces de Candida ont été étudiées
(tableau 1). Des souches
provenant de patients adultes hospitalisés en réanimation
médico-chirurgicale et présentant un tableau clinique et
paraclinique suspect d'une infection candidosique profonde. Il s'agit
de :
- septicémies avec au moins deux hémocultures positives
;
- infections urinaires authentifiées par deux ECBU positifs à
Candida en culture pure (>= 105 germes/ml) associée
à une leucocyturie (>= 104 cellules/ml) ;
- pneumopathies acquises sous ventilation artificielle, les sécrétions
pulmonaires profondes (< 25 cellules épithéliales/ml)
étaient obtenues par lavage bronchoalvéolaire perbronchoscopique
(>= 103 germes/ml) ;
- une péritonite postopératoire.
Parallèlement, nous avons utilisé quatre souches de collection
de Candida kefyr prélevées chez des malades de réanimation
dans le cadre d'une surveillance systématique de l'infection nosocomiale.
Les prélèvements proviennent du tube digestif, du liquide
d'alimentation entérale, d'urines et des selles.
Identification des souches
Les cultures ont été réalisées sur milieu
de Sabouraud solide (liquide pour les hémocultures) additionné
de chloramphénicol-gentamicine, à 37 °C pendant 24
heures.
L'identification des différentes espèces a fait appel
à :
- l'examen microscopique à l'état frais et après
une coloration MGG ;
- le test de blastèse (de germination) pour l'identification
rapide de Candida albicans ;
- le test de chlamydosporulation avec repiquage sur milieu PCB ou RAT
pendant 24-48 heures à 27 °C, spécifique de Candida
albicans ;
- l'identification biochimique par les galeries API 20C Aux (Biomérieux-France).
Étude de l'adhérence
La technique utilisée est inspirée de celle de Waters
et al. [4]. Pour optimiser l'adhérence in vitro des
souches de Candida, nous avons utilisé la technique de culture
standardisée telle que décrite par Kennedy [1, 5], le support
PVC remplaçant les cellules épithéliales.
* Préparation des souches : les souches sont préalablement
repiquées sur un milieu de Sabouraud solide pendant 24 heures à
température ambiante. Les colonies sont ensuite incubées
dans un bouillon Sabouraud supplémenté en saccharose 500
mmol/l à 37 °C et incubées pendant 18 à 24 heures.
La culture obtenue est centrifugée à la vitesse de 1 400
rpm pendant 10 minutes à 37 °C (centrifugeuse Jouan CR 412).
Le culot est lavé deux fois au tampon phosphate (pH = 7,2). La
numération des cellules est faite à la cellule de Mallassez.
Les cellules sont ensuite diluées dans le tampon phosphate et ramenées
à la concentration de 106 cellules/ml3.
* Préparation du support inerte : les sondes en PVC sont
coupées en carrés de 1 cm de côté et incubées
pendant 30 minutes dans la solution tampon, puis placées dans des
boites de Pétri stériles et séchées à
37 °C pendant 30 minutes. Toutes les manipulations sont faites dans
des conditions d'asepsie.
* Mesure de l'adhérence : vingt millilitres de la suspension
de Candida sont versés dans les boites de Pétri stériles
contenant 5 à 10 carrés de PVC et incubés à
37 °C pendant 60 minutes, puis lavés par la solution tampon
pendant 1 minute à deux reprises. Après fixation par le
méthanol pendant 1 minute, la coloration est réalisée
par le cristal violet à 1 % pendant 30 secondes et lavée
par la solution tampon pendant 30 secondes. La numération est réalisée
au microscope optique par comptage des cellules colorées de 30
champs (champs = 0,25 mm2), les résultats sont exprimés
en nombre de cellules /mm2 de matériel. Toutes les lectures
sont faites sur cinq exemplaires et tous les essais sont répétés
au moins à deux reprises. Chaque souche est étudiée
séparément.
Étude statistique
Pour la comparaison entre les différentes souches des moyennes
de cellules de Candida adhérentes au PVC, une transformation
de variable a été effectuée. Le nombre de cellules
adhérentes/mm2 est exprimé en moyenne de logarithme
décimal ± DS. La comparaison du pouvoir d'adhérence
entre les souches et les espèces utilise le test non paramétrique
de Kruskal-Wallis (logiciel EPIINFO 6). Le seuil retenu de signification
est de 0,05.
Résultats
Le tableau 2 rapporte
la moyenne logarithmique de levures adhérentes au PVC par souche.
Il existe une variabilité de la moyenne des cellules adhérentes
d'une souche à l'autre. Cette différence du pouvoir d'adhérence
entre les souches d'une même espèce est particulièrement
importante chez C. albicans. Le nombre de cellules adhérentes
est multiplié par 103 d'une souche à l'autre,
alors que toutes les souches sont cliniquement virulentes. La variabilité
du nombre de cellules adhérentes est moins significative pour les
trois souches de C. glabrata qui semblent dotées d'un grand
pouvoir d'adhérence au PVC et pour les quatre souches de C.
kefyr qui restent globalement très peu adhérentes au
PVC.
La comparaison des logarithmes décimaux correspondant aux moyennes
de cellules adhérentes pour les cinq espèces met en évidence
une différence statistiquement significative du pouvoir d'adhérence
entre les cinq espèces (P = 0,049) (tableau
3). L'étude comparative bilatérale entre les moyennes
des espèces deux à deux (tableau
3) ne retrouve pas de différence significative de l'adhérence
au PVC entre les souches de C. albicans comparativement à
celles de C. tropicalis et C. glabrata. En revanche, la
moyenne (logarithmique) des cellules adhérentes de C. glabrata
est significativement supérieure à celles de C. tropicalis
et C. kefyr (P < 0,05). De même, les souches de C.
tropicalis sont statistiquement plus adhérentes au PVC que
les souches de C. kefyr (P < 0,05). Une seule souche de C.
parapsilosis a été testée, elle apparaît
adhérente mais aucune conclusion statistique ne peut être
retenue. La dispersion des moyennes des cellules adhérentes chez
C. albicans et la différence du nombre de souches testées
par rapport à C. kefyr sont des facteurs à incriminer
dans l'absence de différence significative de l'adhérence
respective de ces deux espèces. Cependant, les souches de C.
kefyr restent faiblement adhérentes par rapport à C.
albicans et significativement moins adhérentes que celles de
C. tropicalis et C. glabrata.
Il n'existe aucune différence statistiquement significative du
pouvoir d'adhérence entre les souches de Candida, qu'elles
proviennent de septicémie, d'infection urinaire ou d'infection
pulmonaire profonde (tableau 4).
En revanche, les 16 souches de Candida dites virulentes in vivo
(albicans, tropicalis, glabrata et parapsilosis)
sont statistiquement plus adhérentes au PVC que les souches non
virulentes dites de colonisation (4 souches de C. kefyr) (P <
0,05) laissant suggérer une interrelation entre l'adhérence
de Candida aux différents supports et sa virulence clinique.
Discussion
La pathogénie de l'infection fongique résulte d'une série
complexe de facteurs séparés mais interdépendants
qui ne peuvent être reproduits in vitro. Dans les milieux
naturels, les mécanismes d'adhérence sont également
multiples. Les études in vitro ne permettent que l'identification,
la différenciation et l'étude des mécanismes d'adhésion
à l'échelle moléculaire [5]. L'interprétation
de ces résultats ainsi que leur extrapolation in vivo restent
difficiles, d'autant plus que la diversité des techniques d'études
in vitro dans la littérature rend difficile la comparaison
des différents résultats rapportés.
Nous avons adapté le protocole de standardisation de la technique
de culture décrit par Kennedy [1, 5]. Les techniques de marquage
et de comptage des cellules adhérentes sont des éléments
contributifs à la fiabilité et la reproductibilité
des résultats. La technique de marquage radioactif est la technique
de référence [3, 6, 7], mais la technique de bioluminescence
[7, 8] est une alternative facile d'utilisation avec une fiabilité
et une reproductibilité comparables [7]. Néanmoins, la coloration
de Gram ou au cristal violet, avec lecture au microscope optique est la
plus simple des techniques, mais sa fiabilité et sa reproductibilité
sont arbitraires [9, 10-12]. Afin d'améliorer sa performance, nous
avons fait une lecture microscopique sur au minimum cinq spécimens
par souche et refait toutes les manipulations à deux reprises.
Les résultats se sont révélés reproductibles.
Ces résultats in vitro ne peuvent cependant reproduire
la réalité de l'adhérence in vivo. La possibilité
de l'influence des conditions de culture et de la technique d'étude,
sur le phénomène adhérence in vitro suppose
par analogie l'influence du milieu intérieur dans l'adhérence
in vivo de Candida aux différents dispositifs implantés.
Une multitude de molécules et de cellules circulantes vont interférer
et interagir dans le processus d'adhérence de Candida aux
surfaces inertes implantées. L'adsorption de protéines plasmatiques
sur les surfaces polyhydroxyéthylmathacrylate (PEHMA) (sondes urinaires)
a été démontré [13]. Ce biofilm est également
retrouvé sur les surfaces en PVC, en téflon et en silicone
[14]. C'est ainsi que l'acide salicylique incorporé au cathéter
urinaire en silastic a un rôle protecteur en s'opposant au phénomène
d'adhérence [7]. Plusieurs travaux in vitro et in vivo
ont démontré la contribution de molécules circulantes
dans l'adhérence de staphylocoque à coagulase négative
et de Staphylococcus aureus aux dispositifs intravasculaires. Fibrinogène,
fibronectine, laminine, collagène et molécules du système
complément sont autant de molécules qui vont constituer
un biofilm autour du cathéter sur lequel vont s'adsorber les bactéries
circulantes [15, 16]. Ces mécanismes d'adhérence spécifique
sont également identifiés chez les levures du genre Candida,
rendant complexe leur adhérence aux surfaces non biologiques [17-19].
De la revue de la littérature, il se
dégage que le phénomène d'adhérence est un
mécanisme de la virulence. Mais, la contribution de ce phénomène
dans la virulence résulte, d'une part, des caractéristiques
de la souche et, d'autre part, de son interaction avec le tissu hôte
et les mécanismes de défense. Cette corrélation entre
le pouvoir d'adhérence et la virulence de la souche apparaît
également dans notre travail. Toutes nos souches virulentes provenant
de septicémies, d'infection urinaire, de pneumopathies et de péritonite,
étaient plus adhérentes que les souches de C. kefyr,
choisi comme espèce de colonisation. L'interrelation adhérence-virulence
a suscité plusieurs travaux dans la littérature. La virulence
in vivo chez l'animal, est corrélée à la capacité
de germination des souches de Candida albicans [20] dans un modèle
animal, le phénomène de germination étant associé
à l'apparition des adhésines pariétales et donc à
la capacité d'adhérence des levures. L'utilisation de mutants
morphologiques, sans pouvoir germinatif, réduit la virulence de
la souche dans les modèles d'infection expérimentale à
C. albicans chez l'animal [21] et vice versa, les souches
les plus adhérentes à l'acrylique in vitro étant
les plus virulentes chez l'animal [22]. Plusieurs hypothèses ont
été avancées afin d'expliquer la relation adhérence-virulence
chez Candida, telles que la résistante à la phagocytose
par les polynucléaires neutrophiles [23] et la sécrétion
enzymatique [18-20].
Les premiers travaux qui se sont intéressés à l'adhérence
du genre Candida aux surfaces inertes concernaient l'adhérence
au matériel dentaire (en acrylique) et sa contribution dans la
survenue de stomatites chroniques à Candida chez les malades
diabétiques et les porteurs du syndrome sec de Gougerot Sjögren
[9, 10]. Depuis, plusieurs études se sont intéressées
à l'adhérence de différentes espèces et souches
du genre Candida à plusieurs types de surfaces non biologiques.
Le pouvoir d'adhérence du genre Candida aux surfaces inertes
est variable avec la nature physicochimique de ces surfaces. Dans une
étude comparative de plusieurs composés inertes, Klotz [3]
identifie le téflon comme la surface non biologique la plus hydrophobe
et donc la plus adsorbante vis-à-vis du genre Candida. Rotrosen
et al. [2] ont étudié, in vitro, l'adhérence
comparative de C. albicans et C. tropicalis aux cathéters
en téflon (périphérique) et en PVC (centraux). Les
deux espèces adhéraient plus au PVC qu'au téflon.
Dans une étude récente [24], l'adhérence d'une même
souche de C. albicans uropathogène à différents
matériaux utilisés dans la fabrication des sondes urinaires,
polypropylène (PP), polyuréthane (PU), polyhydroxyéthylmathacrylate
(PEHMA), a été comparée. Son pouvoir d'adhérence
est corrélé aux propriétés physicochimiques
de la surface inerte qui définissent son hydrophobicité.
Bien que la différence ne soit pas significative, le silicone semble
être moins fixant vis-à-vis des cellules de Candida
comparativement à l'acrylique [8].
Il existe également une grande variabilité du pouvoir
d'adhérence du genre Candida en fonction de l'espèce,
mais également dans l'espèce même en fonction de la
souche. Les espèces non albicans sont plus adhérentes
aux surfaces inertes comparativement à l'espèce albicans.
C. krusei se comporte comme une espèce hautement adhérente
à l'acrylique, par rapport à Candida albicans mais
avec une variabilité intra espèce significative [25]. C.
tropicalis adhère plus que C. albicans à différentes
résines dentaires [12], mais également au PVC et au téflon
[2]. Klotz et al. [3] ont comparé l'adhérence de
plusieurs espèces de Candida aux différents matériaux
primaires. La variabilité de l'adhérence des différentes
souches est de règle, avec un pouvoir d'adhérence supérieur
pour C. krusei. La variabilité inter- et intraespèce
du pouvoir d'adhérence de cinq espèces de Candida
au PVC, est retrouvée dans notre travail. L'espèce C.
albicans apparaît aussi adhérente au PVC que les espèces
non albicans (tropicalis et glabrata). La dispersion
des moyennes des différentes souches de C. albicans par
rapport aux espèces non albicans virulentes suggère
un pouvoir d'adhérence au PVC plus stable et plus important chez
les espèces non albicans, bien que cela ne soit pas démontré
statistiquement du fait du nombre réduit des souches étudiées.
Cette variabilité intra- et inter-espèces du pouvoir d'adhérence
du genre Candida fait évoquer l'intervention de mécanismes
spécifiques [3, 25]. Plusieurs études ont corrélé
l'adhérence du genre Candida aux différentes surfaces
inertes à l'apparition de la néocouche fibrillaire à
la surface de la cellule de Candida qui donne naissance aux adhésines
spécifiques intervenant dans l'adhérence spécifique
de type adhésine-ligand [10, 23, 26].
CONCLUSION
Dans notre modèle d'étude de l'adhérence du genre
Candida au PVC, nous avons démontré que l'adhérence
de Candida est une qualité de l'espèce mais également
de la souche. La variabilité du pouvoir d'adhérence d'une
souche à l'autre est encore plus notable pour l'espèce albicans.
Dans ce travail, Candida albicans apparaît aussi adhérent
au PVC que Candida tropicalis et Candida glabrata. Les souches
provenant de malades infectés, dites souches virulentes, sont plus
adhérentes in vitro que les souches de colonisation (Candida
kefyr). La virulence de ces souches in vivo apparaît
être corrélée à leur adhérence in
vitro.
Le pouvoir d'adhérence du genre Candida contribue fondamentalement
à sa virulence en clinique humaine. Les espèces non albicans
sont douées d'un pouvoir d'adhérence aux surfaces inertes
bien supérieur que celui de Candida albicans, expliquant
l'éclosion de telles espèces comme nouveaux pathogènes
chez les malades des unités de soins intensifs porteurs de plus
d'une prothèse [2, 3, 12, 25]. La recherche de nouveaux matériaux
destinés à la fabrication de cathéters et de sondes
devrait viser à diminuer sinon à inhiber les facteurs contribuant
à l'adhérence de levures in vivo, afin de prévenir
les infections candidosiques qui sont de plus en plus fréquentes
et graves dans les milieux de soins intensifs.
Article reçu le 25 septembre 2000, accepté le 10 janvier 2001.
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