ARTICLE
Le point de vue du clinicien
Le syndrome du sinus caverneux a été décrit en
1920 par Foix. Dans sa forme antérieure complète, il associe
une atteinte du trijumeau (V) et des nerfs oculomoteurs (III, IV, VI),
pouvant alors réaliser une ophtalmoplégie complète.
Il peut exister une exophtalmie par compression de la veine ophtalmique
[4]. Notre patient a également présenté une monoparésie
du membre supérieur gauche d'allure centrale, brutale, très
vraisemblablement secondaire à la thrombose de la carotide interne
droite, malgré l'absence de traduction radiologique évidente.
Cette thrombose peut être secondaire à l'infiltration du
sinus caverneux, sinus veineux traversé par la carotide. Les atteintes
du sinus caverneux ont des étiologies diverses : tumeurs, malformations
vasculaires, infections, pseudotumeurs inflammatoires parasellaires [5,
6]. Les tumeurs constituent l'étiologie la plus fréquente
du syndrome du sinus caverneux. Il s'agit de méningiomes, d'adénomes
hypophysaires, de tumeurs malignes du nasopharynx évoluant vers
la base du crâne, de métastases, de chordomes parasellaires
ou de myélomes. Les causes infectieuses avec les thrombophlébites
du sinus caverneux associant ophtalmoplégie, anesthésie
cornéenne, exophtalmie douloureuse et dème palpébral
voire état septicémique compliquant une cellulite de la
face sont devenues exceptionnelles. Leur origine est habituellement bactérienne.
Quelques cas d'origine mycélienne en particulier aspergillaire
ont été observés [7]. La lésion cérébrale
de notre patient, dans le contexte de gammapathie monoclonale à
IgG-kappa, associée à un LCR de profil mixte monoclonal
et oligoclonal est compatible avec l'hypothèse d'une lésion
immunoproliférative. En l'absence de signes évidents d'infection
au niveau clinique et biologique, l'hypothèse d'une lésion
infectieuse n'est pas retenue. Après autopsie l'étude anatomopathologique
des fragments de la lésion a permis de faire le diagnostic de lésion
aspergillaire (figure 5).
Cette entité est rare et de diagnostic difficile, sans point d'appel
pulmonaire, ORL ou dentaire. Le diagnostic d'aspergillose intracrânienne
est dans la plupart des cas de la littérature une découverte
per-opératoire et/ou histopathologique. Le diagnostic préopératoire
est le plus souvent celui de tumeur [8]. Le diagnostic précoce
de lésion aspergillaire est essentiel au succès thérapeutique.
Une intervention chirurgicale de drainage et d'aération du sinus
sphénoïdal (par endoscopie nasale) associée à
un traitement antifongique (amphotéricine B, itraconazole) peuvent
se révéler efficaces [7, 9].
Le point de vue du biologiste
L'hémogramme montre une anémie macrocytaire non régénérative
sans carence associée. L'hémoglobine est à 73 g/l,
le VGM à 112 fl, les réticulocytes à 40 giga/l. Les
leucocytes sont à 2,2 giga/l avec neutropénie et lymphopénie
modérées (1,7 et 0,5 giga/l respectivement). Les plaquettes
sont normales. Le myélogramme est riche et hétérogène
révélant une plasmocytose à 23 %. Les protéines
totales sont à 66 g/l. L'électrophorèse des protéines
sériques met en évidence une bande monoclonale identifiée
par immunofixation comme une IgG monoclonale à chaînes légères
kappa. Les IgG sont à 11 g/l, les IgM à 0,93 g/l, les IgA
à 2,37 g/l. La protéinurie est à 0,40 g/l de type
protéine de Bence Jones. Créatinine et calcium sanguins
et urinaires sont normaux. La fonction rénale et la structure osseuse
sont bien conservées. Ce bilan est identique à celui effectué
2 ans auparavant. Il n'existe pas de syndrome inflammatoire biologique
au niveau sérique : les marqueurs de l'inflammation (VS, CRP, fibrinogène,
haptoglobine et beta2 microglobuline) sont normaux. L'étude cytochimique
et cytologique du LCR a montré une discrète hyperprotéinorachie
à 0,59 g/l (N = 0,20-0,40 g/l), une glycorachie normale à
3,67 mmol/l pour une glycémie à 7,55 mmol/l, une réaction
cellulaire à 12 éléments/mm3 (N < 5).
L'étude du frottis de cytocentrifugation coloré au May-Grünwald-Giemsa
met en évidence la présence de cellules lymphocytaires d'allure
banale sans signe de malignité. Les IgG totales du LCR sont fortement
augmentées à 194 mg/l (N = 20-40 mg/l). L'index d'IgG (IgG/albumine
du LCR / IgG/albumine du sérum) évaluant quantitativement
la synthèse intrathécale d'IgG est très augmenté
à 2,60 (N < 0,70). Le quotient albumine (albumine du LCR / albumine
du sérum), reflet de l'état de la barrière hémato-méningée,
est légèrement augmenté à 0,77 (N < 0,65).
L'étude électrophorétique des protéines totales
du LCR comparée à celle du sérum [1] (gel d'agarose
haute résolution à pH 8,6 sur Hydragel mini-HR®,
Sebia) montre la présence d'une bande monoclonale dans le LCR au
même niveau que la bande monoclonale sérique (image en miroir).
Afin d'affirmer la présence de bandes oligoclonales de nature IgG
correspondant à une synthèse intrathécale d'IgG,
le couple LCR-sérum est analysé par focalisation isoélectrique
[2]. Le couple LCR-sérum, ajusté à une même
concentration d'IgG, est déposé sous un même volume
sur un gel d'agarose en gradient de pH 3,5-10. Les protéines focalisées
sont transférées sur membrane et révélées
par un immunsérum biotinylé anti-IgG humaines et par le
complexe streptavidine-phosphatase alcaline. Le profil IgG du LCR est
comparé à celui du sérum, en nombre et en intensité
de bandes (figure 3).
La focalisation isoélectrique confirme la présence d'une
bande monoclonale dans le LCR et le sérum (image en miroir) associée
à des bandes surnuméraires d'IgG dans le LCR (bandes oligoclonales
d'IgG) (figure 4). Dans
le contexte de gammapathie monoclonale à IgG-kappa, le profil mixte
du LCR, monoclonal et oligoclonal des IgG, est compatible avec celui d'une
tumeur intracrânienne immunosécrétante, malgré
l'absence de cellules malignes dans le LCR.
L'autopsie avec l'ouverture de la boîte
crânienne a permis de réaliser des prélèvements
au niveau de la lésion du sinus caverneux droit. Les prélèvements
se sont révélés d'aspect purulent. Ils ont été
mis en culture sur milieux gélosés au sang frais et au sang
cuit et dans un bouillon de Schaedler [10] pour la recherche des germes
responsables d'infections du sinus : Haemophilus influenzae, Streptococcus
pneumoniae, Moraxella catarrhalis, Staphylococcus aureus,
Streptococcus pyogenes et bactéries anaérobies. Un
milieu de Loëwenstein-Jensen est ensemencé pour la recherche
de mycobactéries et de Nocardia. Le germe Escherichia
coli a été identifié sur tous les milieux après
24 heures de culture. E. coli n'a pas été reconnu
comme l'agent étiologique de la lésion en raison de l'ouverture
de la cavité abdominale avant celle de la boîte crânienne,
lors de l'autopsie. Les entérobactéries sont isolées
plus volontiers dans les infections nosocomiales des sinus. Le diagnostic
de lésion aspergillaire est établi à l'examen anatomopathologique
sur les différents fragments de la lésion. Les préparations
colorées au Grocott, HPS et PAS mettent en évidence de nombreux
filaments septés proliférants (figure
5). La culture sur milieu de Sabouraud pour la recherche d'Aspergillus
n'a pas été effectuée.
Dans la littérature, les infections isolées
du sinus sphénoïdal avec syndrome du sinus caverneux sont
rares [5, 6, 8]. Elles surviennent le plus souvent chez les patients prédisposés
(immunodépression, cancer, traumatisme maxillo-facial, pratique
de la plongée) et sont d'étiologies bactériennes.
Les bactéries à Gram positif (Staphylococcus aureus,
Staphylococcus epidermidis et Streptococcus pyogenes) sont
prédominantes dans les infections invasives du sinus. Les anaérobies,
les bacilles à Gram négatif (Haemophilus influenzae,
Escherichia coli, Pseudomonas aeruginosa), les Chlamydiae
et les champignons filamenteux sont moins fréquemment isolés.
L'identification des germes responsables est très difficile [8].
Les formes invasives d'aspergillose sinusienne restent des entités
rares. Une trentaine de cas d'aspergillose sphénoïdale invasive
sont décrits, plus rarement chez les sujets imunocompétents
[9]. De par sa situation profonde, le processus infectieux se révèle
lors des complications neurologiques [7], orientant le diagnostic vers
un processus tumoral [8, 9]. Aspergillus est un champignon filamenteux
opportuniste et cosmopolite. Les espèces pathogènes pour
l'homme sont A. fumigatus, flavus et niger. Elles
sont identifiées à la culture sur l'aspect des têtes
aspergillaires et présentent des sensibilités variables
aux antifongiques. Dans les processus infectieux évolutifs du système
nerveux central, le profil oligoclonal des IgG au sein du LCR est surtout
associé à une nette transsudation des protéines (augmentation
des protéines totales et du quotient albumine) et à une
hypoglycorachie [1]. Dans notre observation, le quotient albumine est
subnormal, la glycorachie est normale. Il n'existe pas de syndrome inflammatoire
biologique au niveau général. Ces deux paramètres
ne sont pas en faveur d'un processus infectieux évolutif, cela
peut-être en raison de l'enkystement de la lésion mycélienne.
L'hypothèse de lésion infectieuse n'a pas été
évoquée devant le tableau clinique de syndrome du sinus
caverneux dans ce contexte de gammapathie monoclonale de signification
indéterminée, sans immunodépression profonde et plus
volontiers évocateur de processus tumoral immunosécrétant
[5, 6]. Les index d'immunoglobulines M (IgM) et d'immunoglobulines A (IgA)
réalisés ultérieurement, reflet d'une synthèse
intrathécale d'IgM et d'IgA sont augmentés de façon
très significative. Ils sont respectivement à 1,32 (seuil
décisionnel = 0,20) et 1,75 (seuil décisionnel = 0,40).
Cela est en faveur d'une lésion infectieuse. Les synthèses
intrathécales d'immunoglobulines G, A, M dans le LCR sont de bons
paramètres en faveur d'un processus infectieux évolutif
intracérébral ou intracrânien avec une bonne réponse
immunologique touchant les trois classes d'immunoglobulines, G, A, M.
C'est le bilan immunologique complet du LCR comparé au bilan immunologique
complet du sérum avec le calcul des index d'IgG, d'IgM et d'IgA
qui aurait pu aider au diagnostic de lésion infectieuse. Le diagnostic
de certitude est établi par la biopsie de la lésion lors
de l'autopsie. Seule la biopsie aurait pu permettre d'identifier l'agent
pathogène responsable de la lésion et d'envisager la mise
en route d'un traitement spécifique.
CONCLUSION
Remerciements. Nous remercions D. Germain (CHU de Reims)
pour les reproductions photographiques des illustrations, R. Bianchi,
(service moyen séjour, CH de Châlons-en-Champagne) pour la
demande d'autopsie, A.-M. Blaise (hématologie clinique CHU de Reims),
J. Bancel, C. Lombard et A. Jouvet (Hôpital neurologique et neurochirurgical
Pierre-Wertheimer) pour leurs conseils dans la rédaction.
Article reçu le 21 décembre 2000, accepté le 30 janvier
2001. REFERENCES
1. Caudie C, Kaya C, Vergne A, Confavreux C, Quincy C. Apport
de l'électrophorèse et de l'immunofixation dans l'étude
des protéines du LCR au cours des maladies inflammatoires du SNC.
Partenaires Biologie. Paris : Beckman, mai 1990.
2. Caudie C, Allauzen O, Bancel J, Later R. Apport de la focalisation
isoélectrique des immunoglobulines G du liquide céphalorachidien
dans le bilan biologique précoce de la sclérose en plaques.
Ann Biol Clin 2000 ; 58 : 187-93.
3. Anderson M, Alvarez-Cermeño J, Bernardi G, et al.
Cerebrospinal fluid in the diagnosis of multiple sclerosis : a consensus
report. Neurol Neurosurg Psychiatr 1994 ; 57 : 897-902.
4. Viader F, De la Sayette V, Le Doze F. Atteintes multiples
des nerfs crâniens. Encycl Med Chir Neurol 1995 ; 17-086-B-10.
5. Lawson W, Reino AJ. Isolated sphenoid disease : an analysis
of 132 cases. Laryngoscope 1997 ; 107 : 1590-5.
6. Keane JR. Cavernous sinus syndrome. Analysis of 151 cases.
Arch Neurol 1996 ; 53 : 967-71.
7. Fujiwara S, Fujino H, Nogami K, Nishio S, Fukui M. Aspergillosis
of the sphenoid sinus with cavernous sinus syndrome. Neuroradiology
1989 ; 31 : 443.
8. Oruckaptan HH, Akdemir P, Ozgen T. Isolated sphenoid sinus
abscessv : clinical and radiological failure in preoperative diagnosis.
Case report and review of the literature. Surg Neurol 2000 ; 53
: 174-7.
9. Delevaux I, Hoen B, Kures L, et al. Isolated invasive
sphenoïd aspergillosis. Presse Med 1996 ; 25 : 587-9.
10. Reverdy ME, Girardo P, Burel E. Prélèvements
en bactériologie clinique. Précis de bactériologie
clinique. Paris : Eska 2000 ; 780-1.
|