ARTICLE
sec.2012.0328
Auteur(s) : El Hadji Malick Diop1 jopmalick@gmail.com, Mamadou
Coundoul2 mcound2000@yahoo.fr, Léonard Élie
Akpo1 Leonard.akpo@ucad.edu.sn
1 Université Cheikh Anta Diop (Ucad)
Faculté des sciences et techniques (FST)
Laboratoire d’écologie et d’écohydrologie
BP 5005
Dakar
Sénégal
2 Université Cheikh Anta Diop (Ucad)
Faculté des sciences et techniques (FST)
Laboratoire de physiologie végétale
Dakar
Sénégal
Tirés à part : L. Élie Akpo
Plante à large répartition géographique (Maydell, 1983),
Maerua crassifolia Forssk est un arbre ou
arbuste de 6 à 10 m de hauteur avec un tronc tourmenté et des
rameaux sarmenteux (Arbonnier, 2002). Elle est rencontrée dans les
savanes sèches du centre et de l’ouest de l’Afrique (Curasson,
1954) (White, 1983). M. crassifolia est
considérée comme une espèce indicatrice des formations steppiques
(Baum, 1988) et selon Maydell (1983) c’est l’espèce principale des
zones arides où les pluviométries annuelles sont inférieures à
100 mm : c’est une plante adaptée à la sécheresse.
Sous ces différents climats, M. crassifolia
fait partie du cortège floristique des steppes à Acacia spp.
voire parfois codominant dans les zones basses de l’Afrique et de
l’Arabie (Baum, 1988), ou en association avec
Balanites aegyptiaca (L) Del (Diatta et
al., 2007). Toutefois, contrairement aux Acacias et à
Balanites aegyptiaca, M. crassifolia est
une plante non épineuse (Arbonnier, 2002) qui garde ses feuilles
pendant toute l’année (Berge et al., 2006), même pendant les
périodes de déficit hydrique sévère.
Les feuilles de M. crassifolia sont
polymorphes (Aubréville, 1950 ; Berhaut, 1974 ; Maydell,
1983 ; Baum, 1988). Ce polymorphisme foliaire intervient non
seulement dans l’identification et la classification de l’espèce
mais aussi et surtout dans l’adaptation de la plante aux conditions
du milieu. Du point de vue anatomique
M. crassifolia est une plante peu étudiée alors
que c’est une espèce sempervirente adaptée à la fois aux sols
pauvres et aux conditions difficiles (Diatta et al.,
2007).
Le maintien des parties aériennes, notamment les feuilles,
pendant les périodes défavorables, est compensé par la présence
d’un ensemble de dispositifs morphologiques et anatomiques qui ont
pour effet d’assurer à la plante une meilleure alimentation en eau
et une diminution des pertes par évapotranspiration (Ozenda, 2000).
C’est pourquoi nous avons entrepris une étude morphologique et
anatomique des feuilles de l’espèce.
Matériel et méthode
Présentation de l’espèce
Maerua crassifolia appartient à la famille
des Capparacées (Capparaceae). Cette famille regroupe une
cinquantaine de genres et environ 800 espèces (Troupin, 1978). Elle
est rencontrée dans les régions tropicales à tempérées chaudes des
deux hémisphères.
Le genre Maerua, signalé seulement en Afrique, regroupe
d’autres espèces parmi lesquelles M. angolensis
DC et M. angustifolia A. Rich. L’espèce
Maerua crassifolia, aussi appelée M.
rigida R. Br, M. senegalensis R. Br., ex A.
Rich, et M. trichocarpa Gilg et Bened., est un
petit arbre (figure
1) avec un tronc pouvant atteindre 25 cm de diamètre
et des branches retombantes (Aubréville, 1950).
Les feuilles, épaisses, pubescentes, sont persistantes, coriaces
et formées d’un court pétiole et d’un limbe. Elles sont utilisées,
dans la médecine traditionnelle, en décoction, en macération ou en
infusion pour le traitement de diverses infections (diarrhée,
céphalées, maux de dent, fièvre…). Elles sont aussi transformées en
poudre pour la confection de pansements destinés à soigner les
blessures (Baum, 1988).
Les feuilles de M. crassifolia, très appétées
par le bétail, ont une haute valeur nutritive ; en effet,
92,4 g (feuilles séchées) de
Maerua crassifolia renferment 19,7 g de
protéines, 7,1 g de fibres, 4,1 g de lipides et
2,4 g de glucides (Berge et al., 2006). Dans
l’alimentation humaine (figure 2) les
feuilles sont utilisées dans la préparation de sauces et de soupes
ou comme légume (Diatta, 2008).
Les fleurs, de couleur blanche à verdâtre, ne possèdent pas de
pétales et la floraison a lieu entre février et mars. Les fruits
sont des gousses brunes allongées longues de 3 à 6 cm,
fortement étranglées entre les graines, finement
pubescent<strike>e</strike>s et apparaissent en avril
(Baumer, 1995).
Matériel végétal utilisé
Il est constitué de deux rameaux feuillés et de fragments de
feuilles qui ont été prélevés sur les sujets de
M. crassifolia présents dans la parcelle
expérimentale du jardin botanique de la faculté des sciences et
techniques (FST) de l’université Cheikh Anta Diop (Ucad) de
Dakar.
Les pieds de Maerua crassifolia proviennent
de graines et de drageons de la parcelle expérimentale de la
faculté agronomique de l’université Abdou Moumouni de Niamey
au Niger. Ils ont été mis en culture dans des pots et placés sous
la serre du Département de biologie végétale de l’Ucad le
18 novembre 2004. Ensuite les jeunes plants ont été transférés
au jardin botanique de Biologie végétale de l’Ucad de Dakar le
25 janvier 2006.
Deux prélèvements ont été effectués ; au mois de février et
au mois de décembre 2008. Après chaque prélèvement les
fragments de feuilles ont subi des traitements identiques.
Méthode
Les fragments de feuilles ont été tout d’abord traités avec un
fixateur, (mélange de 5 % de formol, 5 % d’acide acétique
et 90 % d’éthanol) qui tue les cellules et immobilise leurs
constituants (Gabé, 1968). Ils ont ensuite été déshydratés dans une
série de bains d’éthanol de concentration plus élevée puis inclus
dans de la paraffine et débités en coupes minces à l’aide du
microtome (JUNG AG HEIDELBERG). Enfin, les coupes transversales ont
été colorées par le carmino-vert de Mirande après déparaffinage,
puis montées en préparation durable dans du baume du Canada. Les
préparations ont été observées au microscope photonique et les
différents éléments observés représentés par des dessins et des
micrographies.
Deux rameaux feuillés, prélevés du sujet issu de graine, ont été
représentés sous forme de dessin. Les dimensions des feuilles ont
été mesurées, sur dix feuilles, pour chaque rameau ainsi que la
longueur même du rameau. Enfin le poids des feuilles de chaque
rameau a été déterminé par pesée.
Résultats
Types et formes des feuilles
Nous avons identifié deux types de feuilles : des feuilles
alternes et des feuilles fasciculées.
Les feuilles alternes sont simples (figure 3) avec un
court pétiole et un limbe dont le sommet est mucroné et la base en
coin. La longueur de ce limbe varie de 17,5 à 29 mm et la
largeur entre 7 et 13 mm (tableau
1), soit un rapport moyen longueur/largeur (L/l) de 2,2.
Par ailleurs, un rameau de 18,2 cm de long porte
24 feuilles alternes qui pèsent 0,5 g.
Tableau 1 Dimension de quelques feuilles simples sur un
rameau.
| Feuille |
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
| Longueur (L) en mm |
29 |
26 |
21 |
25 |
22 |
23 |
27 |
19 |
17,5 |
20 |
| Largeur (l) en mm |
13 |
12 |
10 |
11 |
10 |
11 |
12,5 |
8,5 |
7 |
9 |
| L/l |
2,2 |
2,2 |
2,1 |
2,3 |
2,2 |
2,1 |
2,2 |
2,2 |
2,5 |
2,2 |
Les feuilles fasciculées, (par 4 ou 5 feuilles par nœud),
apparaissent plus petites (figure 4). Le
pétiole est court et le limbe dont la base est en coin et qui est
échancré au sommet. La longueur du limbe varie entre 8 et
20 mm et la largeur entre 5 et 9 mm (tableau 2), soit un rapport moyen (L/l)
de 2,03. Aussi un rameau de 23 cm porte environ
94 feuilles fasciculées correspondant à 0,85 g.
Tableau 2 Dimensions de quelques feuilles du rameau aux
feuilles fasciculées.
| Feuilles |
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
| Longueur (L) en mm |
15 |
14 |
20 |
11 |
14 |
14 |
12 |
13 |
8 |
10 |
| Largeur (l) en mm |
7 |
8 |
9 |
6 |
7 |
7 |
5 |
5,5 |
5 |
5 |
| L/l |
2,1 |
1,8 |
2,2 |
1,8 |
2,0 |
2,0 |
2,4 |
2,4 |
1,6 |
2,0 |
Structures anatomiques des feuilles
Les figures 5 et
6 sont des coupes transversales de fragments de feuilles
alternes à des grossissements et périodes différents.
On distingue le mésophylle encadré par l’épiderme.
- •. L’épiderme : de part et d’autre du
mésophylle on reconnaît l’épiderme supérieur et l’épiderme
inférieur. L’épiderme est formé d’une seule assise de cellules qui
sont, pour la plupart, allongées et jointives. On distingue
également dans l’épiderme des stomates et des poils ; ces
derniers sont retrouvés aussi bien dans l’épiderme supérieur que
dans l’épiderme inférieur.
On note aussi la présence d’une cuticule, sur les deux faces,
qui recouvre les cellules jointives et les poils de l’épiderme.
- •. Le mésophylle : c’est le tissu fondamental de la
feuille dans lequel on retrouve des nervures. Le mésophylle est
formé de cellules parenchymateuses.
Au niveau des figures 5A et
6A le mésophylle se présente sous deux formes de
parenchyme : le parenchyme palissadique et le parenchyme
lacuneux.
Le parenchyme palissadique, situé sous l’épiderme supérieur, est
formé de cellules cylindriques dont les parois verticales sont,
parfois, en contact avec les espaces intercellulaires.
Le parenchyme lacuneux est localisé du côté de l’épiderme
inférieur et est constitué de cellules irrégulières qui sont
séparées par des lacunes.
Cependant, au niveau des figures 5B et
6B le mésophylle se compose uniquement d’un parenchyme
palissadique. Ce dernier forme deux assises de cellules
cylindriques du côté de l’épiderme supérieur et une seule assise du
côté de l’épiderme inférieur.
Discussion et conclusion
L’examen de la morphologie et de la structure interne de
feuilles de Maerua crassifolia révèle quelques caractères
d’adaptations. L’épiderme de la feuille est recouvert d’une
cuticule épaisse, couche cireuse imperméable qui diminue fortement
l’évaporation foliaire (Campbell, 1995) ; il dispose aussi de
poils sur les faces inférieures et supérieures. Ces derniers non
seulement ralentissent le renouvellement de l’air au
voisinage des stomates, maintenant ainsi une humidité
relativement élevée, et par conséquent aident à la baisse de la
transpiration (Ehleringer, 1982) mais également peuvent réfléchir
les rayons solaires entraînant une baisse de la température au
niveau de la feuille (Ehleringer, 1980).
En revanche, contrairement à d’autres espèces de xérophytes,
l’épiderme possède des stomates aussi bien sur la face inférieure
que sur la face supérieure. En effet, les plantes xérophiles
possèdent généralement des stomates uniquement sur leur face
inférieure (William et al., 2003) dans le souci de limiter
les pertes en eau dont l’essentiel se fait à travers les
stomates de la face supérieure (Meidner et Mansfield, 1968).
Ainsi, avec la présence de stomates sur la face supérieure, les
pertes d’eau des feuilles sont beaucoup plus importantes puisse
qu’elle est exposée à la lumière (Nikolopoulos et al.,
2002). Néanmoins, la présence de deux rangées de cellules
palissadiques, situées à la face supérieure (figures 5B et
6B), pourrait fortement diminuer l’évapotranspiration
foliaire car l’eau, qui arrive au niveau des cellules de l’épiderme
supérieur et des stomates, transite par les nervures secondaires
localisées sous ces deux couches de parenchyme palissadique. De ce
fait, avec l’ouverture des stomates de la face supérieure, l’assise
supérieure du mésophylle de la feuille, exposée à la lumière,
pourrait à travers les échanges gazeux, assimiler efficacement le
CO2 (Smail-Saadoun, 2005) tout en atténuant les pertes
d’eau.
Par ailleurs, la présence de stomates sur les deux faces de la
feuille permet un échange de dioxyde de carbone (CO2)
plus rapide à travers ses stomates lorsque ces derniers sont
ouverts. La différenciation du mésophylle uniquement en parenchyme
palissadique (figures 5B et
6B) traduit en outre une fréquence plus élevée en
chloroplastes (Raven et al., 2007), indispensables à la
photosynthèse. Ainsi les feuilles de Maerua crassifolia
peuvent avoir une activité photosynthétique intense pendant les
périodes rares où l’eau est disponible.
Des variations morphologiques également observées dans les
feuilles de Maerua crassifolia sont signalées par plusieurs
auteurs (Aubréville, 1950 ; Berhaut, 1974 ; Maydell,
1983 ; Baum, 1988 ; Arbonnier, 2000). Cependant l’analyse
de la morphologie foliaire révèle la présence de rameaux aux
feuilles fasciculées avec un limbe oblong elliptique au sommet
échancré et une base en coin (figure 4) et de
rameaux aux feuilles alternes avec un limbe obovale au
sommet mucroné et une base en coin (figure 3).
Toutefois, les nœuds des feuilles fasciculées sont disposés
alternativement sur les rameaux. De ce fait les feuilles alternes
peuvent devenir fasciculées si d’autres feuilles prennent naissance
à partir de ce nœud ; ce qui suppose qu’un rameau aux feuilles
alternes jeune à un moment donné peut devenir un rameau aux
feuilles fasciculées avec la croissance. Ainsi l’hypothèse de la
présence de deux rameaux distincts devrait être vérifiée par
l’observation de l’évolution des rameaux aux feuilles alternes et
fasciculées et surtout à travers la multiplication végétative, par
le bouturage de fragments issus de rameaux aux feuilles fasciculées
et de rameaux aux feuilles alternes.
En outre, le nombre de feuilles (94) sur un rameau aux feuilles
fasciculées de 23 cm est trois fois plus élevé que le nombre
de feuilles (24) sur un rameau aux feuilles alternes de
18,2 cm. L’importance du nombre de feuilles joue un rôle
considérable ; elle permet, en fonction de leur densité, de
freiner la vitesse du vent (Campbell, 1995) réduisant ainsi le
déplacement de sable et l’érosion éolienne mais aussi d’accroitre
la photosynthèse en période favorable et par conséquent une
croissance plus rapide. Par contre, elle peut conduire également à
une déshydratation rapide de la plante surtout en période de
déficit hydrique sévère. Par ailleurs, l’écart entre le nombre de
feuilles des deux rameaux ne reflète pas celui noté au niveau du
poids. Les feuilles du rameau aux feuilles alternes pèsent
0,57 g alors que celles du rameau aux feuilles fasciculées
pèsent 0,87 g. Cette différence pondérale pourrait
s’expliquer :
- –. d’une part, par la taille plus petite des feuilles du
rameau aux feuilles fasciculées. Ces dernières ont un limbe de
longueur moyenne égale à 13,1 mm et une largeur moyenne de
6,45 mm (tableau 2) tandis que les
feuilles du rameau aux feuilles alternes ont un limbe d’une
longueur moyenne égale à 22,9 mm et d’une largeur moyenne de
10,4 mm (tableau 1) avec un rapport
moyen sensiblement égal entre les deux types de feuille (2.03 pour
les feuilles fasciculées et 2.2 pour les feuilles
alternes) ;
- –. d’autre part, par l’aspect du mésophylle qui peut se
différencier uniquement en parenchyme palissadique (figures 5B et
6B) ou en parenchyme palissadique et lacuneux (figures 5A et
6A).
La présence du parenchyme lacuneux, tissu pauvre en
chloroplaste, et du parenchyme palissadique plus épais dans le
mésophylle (figures
5A et 6A) pourrait être expliquée par l’état
juvénile des feuilles mais surtout par leur position moins exposée
à la lumière (Aussenac, 1973). En effet des études menées sur
l’aspect des feuilles du houppier des ligneux (Terashima et
Hikosaka, 1995) ont révélé que la morphologie et l’anatomie des
feuilles dépendent de leur niveau d’éclairement et par conséquent
de leur position et de leur orientation par rapport au soleil
(Smith et al., 1997).
Maerua crassifolia apparaît ainsi comme une
xérophyte résistante à la sécheresse. Ses feuilles simples de
tailles et de dispositions variées, (alternes ou fasciculées)
présentent des caractères adaptatifs : présence de poils, de
cuticule et de stomates sur les deux faces ainsi qu’un mésophylle
parfois uniquement constitué de parenchyme palissadique. Ces
caractères morpho-anatomiques permettent à cette plante de réduire
les pertes en eau et de réaliser la photosynthèse pendant les
périodes de déficit hydrique sévère. Par ailleurs, les caractères
adaptatifs foliaires participent aux stratégies d’adaptation de
Maerua crassifolia, en plus de ceux des autres
organes en l’occurrence la tige et les racines, pour faire face à
la sécheresse.
Remerciements
Ce travail a été réalisé avec le concours de Monsieur Souleymane
Sakho, technicien supérieur au Département de biologie végétale à
qui nous adressons toutes nos reconnaissances. Nous sommes
reconnaissants également à Monsieur Oumar Bâ, doctorant au
Laboratoire de biotechnologie végétale ainsi qu’à Monsieur Emile
Codjo Agbangba, étudiant en master d’écologie et
d’agroforesterie.
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