ARTICLE
sec.2011.0321
Auteur(s) : Tchansia S Koné tchansiakone@gmail.com
Tirés à part. : T. S. Koné
Dans la région de Coquimbo (29̊ 02’ - 32̊ 16’ lat. S), l’aridité
et la montagne (avec ses pentes, son orientation, son altitude)
définissent les activités agricoles qui reposent, depuis l’époque
précolombienne, sur l’irrigation et le pastoralisme. Le
riego, l’espace irrigable, et le secano, l’espace des
terres sèches, définissent les paysages locaux.
Si dans les zones arides, le pastoralisme a fait l’objet de
nombreuses études classiques relevant aussi bien des sciences
sociales que des sciences naturelles, ici, ces études ont été très
fortement orientées vers un sujet : la dégradation des
parcours, traitée presque exclusivement d’un point de vue
biophysique. Les aspects relevant de l’organisation et du
fonctionnement des systèmes pastoraux en vigueur dans la zone ont
fait l’objet principal de peu d’études et ont été très souvent
occultés par la prédominance d’un sujet : la pauvreté des
éleveurs caprins. Les problématiques homme-milieu ne se sont donc
souvent résumées qu’au traitement du thème central
pauvreté-dégradation des milieux de production. Dégradation,
érosion, subsistance, pauvreté sont ainsi des termes couramment
associés à l’élevage caprin dans la région. La transhumance
estivale andine, qui est une des caractéristiques du pastoralisme
local, n’a pas particulièrement intéressé les développeurs car les
éleveurs étaient jugés rétifs à l’innovation (Castillo, 2003). Ce
n’est qu’en 2000, quand l’interdiction de passage des troupeaux
vers les estives argentines voisines a été décrétée (parce qu’une
épizootie de fièvre aphteuse avait été déclarée dans cet État) et
que les mouvements transhumants transfrontaliers se sont retrouvés
en porte-à-faux avec la politique zoosanitaire chilienne, que cette
pratique pastorale s’est retrouvée dans les agendas des
décideurs.
L’hypothèse du report total de toute la charge pastorale sur les
seules estives chiliennes a suscité des craintes quant au maintien
de l’intégrité biophysique de ces pâturages andins. Les politiques
ont alors confié à l’expertise scientifique le soin de répondre à
la question, commandant spécifiquement une étude-inventaire sur les
ressources des cordillères de la région. Cet appel des décideurs
publics à l’expertise scientifique n’est somme toute ni nouveau ni
exceptionnel. Ce qui toutefois attire notre attention ici, c’est
l’assimilation des ressources pastorales aux seules composantes
sol, végétation, eau des cordillères et
l’exploitation des pâturages andins au seul concept de charge
pastorale.
Dans la province du Limarí, l’analyse qui a été faite des
mouvements transhumants officiellement enregistrés dans la décennie
1990 montre une tendance à la baisse du nombre d’animaux et de
bergers fréquentant les estives andines (projet Pastizales,
SAG-ULS, 2003). Plusieurs explications ont été avancées : une
préférence pour les estives argentines, l’inexactitude des
registres mais également la baisse de l’offre pastorale (les
estives andines étant des propriétés privées).
En ce qui concerne la charge animale, les niveaux observés dans
toutes les cordillères ont été considérés comme bas1 et aucun signe évident de dégradation des
pâturages n’a été observé sur le terrain. Toutefois, la nécessité
d’approfondir le sujet (raisons de la tendance à la diminution,
mise en défens pour étudier l’impact du pâturage sur les sols et la
végétation) a été soulevée (SAG-ULS, 2003).
Le manque de données concernant la conduite des troupeaux en
estives, les modes d’accès et d’exploitation des pâturages et plus
généralement l’exclusion des sciences sociales de l’expertise
scientifique, nous interpelle sur l’affichage empirique des
politiques chiliennes touchant de près ou de loin au
pastoralisme.
En effet, la convergence des points de vue sur l’exploitation
des terres de secano figurant dans les rapports d’expertise,
la littérature grise des organismes publics et de la recherche pour
le développement a donné naissance à un certain nombre de
« vérités scientifiques » établies autour des mots
dégradation, érosion, subsistance et pauvreté.
Dans un contexte où le type et l’ampleur des changements
affectant le système transhumant étaient inconnus, nous nous sommes
interrogée sur les fondements des politiques mises en place, à
travers les connaissances qui sous-tendent la prise de
décision.
Avant d’explorer plus en détail la base de connaissances à la
disposition des décideurs, quelques considérations sur ce qui est
communément appelé le « problème caprin ».
“ El problema caprino”
Le « problème caprin » fait référence à la dégradation
des parcours de secano, à la faible productivité supposée, à
la non-standardisation des produits issus du pastoralisme, à la
pauvreté des éleveurs. Dans son diagnostic du secano de la
IVe Région, l’Instituto Nacional de Investigaciones
Agropecuarias (INIA, Institut national de recherche
agronomique) en donne le résumé suivant : « L’élevage
caprin […] est pratiqué à un niveau de subsistance avec de bas
niveaux de rentabilité et d’efficacité productive, tirant profit
des rares2 ressources
fourragères que possède le secano, accélérant la dégradation de ces
ressources par surpâturage. » (INIA, 2005).
Le système de production caprine qui est ainsi décrit, est
qualifié de traditionnel (Meneses et Vallejo, 1998), en opposition
à deux autres systèmes peu documentés : un système extensif
amélioré, où le manque de pâturages naturels est suppléé par des
apports fourragers, notamment en été et pendant la gestation des
animaux, et un système intensif où la production continue est
fondée sur l’exploitation de pâturages irrigués. Dans le système
traditionnel extensif, la mauvaise condition physique des animaux
entre deux saisons de croissance de la végétation influence
négativement la reproduction et les mises bas, qui sont tardives.
Le maximum de la production laitière est observé après celui de la
production fourragère des parcours. Une des pratiques de ce système
est la transhumance entre la côte de l’océan Pacifique et la
Cordillère des Andes. Au sujet de cette pratique, on peut lire
« qu’il n’existe pas de prairie naturelle en quantité ni en
qualité suffisantes pour maintenir le bétail transhumant, ce qui
explique la haute dégradation des prairies naturelles des estives,
à cause de la charge animale excessive auxquelles elles ont été
soumises pendant des décennies »(INIA, 2005). La
production principale de l’élevage caprin, un fromage artisanal, a
été souvent critiquée pour sa mauvaise qualité. Selon Serani
(2001), la production de fromage qualifiée de
« clandestine » équivaut à 80 % de la production
totale et provoque près de 30 % des intoxications
alimentaires. Mention est souvent faite de l’âge et du faible
niveau d’éducation des éleveurs qui seraient en lien avec leur
incapacité à entrer de plain-pied dans la
« modernité » : plus de la moitié des éleveurs
caprins (53,7 %) a plus de 55 ans et 70 % n’ont pas
dépassé l’enseignement basique3 (INE,
2006).
Il faut signaler que l’élevage caprin est lié à une forme
particulière de tenure de la terre, la communauté agricole, qui
bien qu’elle ait été légalisée en 1968, n’a pas donné aux
comuneros la garantie de l’accès au crédit et aux
financements auxquels peuvent prétendre les détenteurs d’un titre
de propriété individuel (Poncet et al., 2007).
Mais le « problème caprin » est avant tout un
problème parce qu’il concerne une part non négligeable de la
population rurale de la région. Avec un peu plus de la moitié de la
population (52 %) ayant pour principale source de revenus
l’élevage caprin (Ramirez, 2003), « s’il est certain que le
secteur lié à la production caprine est le moins évolué des
secteurs productifs de la région, il ne faut pas mésestimer
l’envergure du négoce qu’il implique » (INIA, 2004).
Comment le problème caprin est traité par les politiques
L’histoire de la gestion du « problème caprin » dans
la seconde moitié du xxe siècle tourne autour de la
meilleure façon de transformer les systèmes pastoraux tels qu’ils
sont connus, en systèmes jugés plus « performants ».
Les deux épisodes de réforme agraire, de 1962 et 1967,
et la légalisation des communautés agricoles en 1968 constituent
des tournants importants dans le monde rural chilien en général,
mais ces événements restent d’une portée relativement limitée en ce
qui concerne la transhumance andine. En effet, l’espace de
cordillère occupé par la transhumance est d’abord et avant tout
partie intégrante de grandes propriétés de secano, qui n’ont
pas été démantelées ou qui n’ont été que peu affectées lors de la
réforme agraire puisqu’elles ne portaient pas de terres à vocation
agricole.
La politique de développement agricole 1971-1976 (Oficina de
Planificación Nacional, 1971) consacre spécifiquement un
chapitre aux communautés agricoles de la région de Coquimbo :
celles-ci n’avaient pas été prises en compte dans les plans de
développement agricole précédents parce qu’elles sont situées dans
le secteur secano. Mais les propositions qui seront faites
ne diffèrent pas fondamentalement de ce qui se fera plus
tard : remplacer l’existant, « le traditionnel » par
des systèmes « modernes » plus efficaces. On y évoque
ainsi un projet de développement d’élevage cunicole et avicole, une
fromagerie semi-industrielle (déjà…), de la reforestation à
destination fourragère et une amélioration des races caprines.
À partir de 1973, sous le gouvernement de Pinochet, l’image
négative des décennies précédentes, les contre-réformes agraires et
la revendication de la propriété individuelle comme unique
fondement de la liberté politique constituent le cadre de fond de
la politique agricole : dans la région de Coquimbo, une loi
permit la division et la vente des droits des communautés
agricoles, aboutissant à 20 à 25 % de divisions (Portilla,
2000). Dans le même temps, le rôle des agences et des services
publics chargés de l’encadrement des agriculteurs fut extrêmement
réduit.
En ce qui concerne l’élevage en général et la transhumance
caprine en particulier, la déclaration du Chili comme pays exempt
de fièvre aphteuse en 1981, entraîna durant les années 1980 des
résolutions légales interdisant la transhumance vers les estives
argentines : « Il est important de noter que du fait
d’avoir été déclaré pays “libre de fièvre aphteuse”, le bétail ovin
et caprin ne pourra plus utiliser les estives argentines, donc les
animaux qui seront conduits en Argentine ne pourront plus retourner
[au Chili].” » (Oficina de Planificación Nacional, 1985).
À cette époque, le document de politique agricole 1986-1990 pour la
région de Coquimbo projette une diminution du nombre d’ovins et une
stabilisation du nombre de caprins autour de 600 0004 têtes.
Cependant, l’interdiction effective de fréquentation des estives
argentines entrera en vigueur en 2000 et c’est cette année-là
qu’elle se fera sentir sur les activités pastorales.
Le changement de régime politique en 1990 marque un tournant
dans les politiques agricoles à destination du monde pastoral, bien
que « les traits essentiels du modèle dans lequel le marché
et l’entreprise privée jouent un rôle essentiel » soient
conservés : « Il revient à l’État d’appuyer
préférentiellement les agriculteurs les plus faibles, en leur
fournissant les instruments pour leur meilleure insertion dans les
circuits commerciaux, ainsi que l’accès à la technologie et au
financement. » (Portilla, 2000).
Dans les années 1990, l’accent est particulièrement mis sur
l’industrialisation du fromage de chèvre. La standardisation de ce
produit, outre le fait qu’elle lui permettra d’intégrer les
circuits de commercialisation formelle, est vue comme le moyen
d’améliorer les revenus des éleveurs puisque ceux-ci pourront
vendre une production de meilleure qualité à des prix plus élevés.
En réalité, les fromageries semi-industrielles et industrielles
construites à coÛt élevé (environ 100 000 dollars US par
installation) péricliteront, faute de préparation :
l’approvisionnement continu en lait ne peut être assuré et la
gestion associative prônée ne rencontre pas son public. La
standardisation du fromage de chèvre entre également dans le cadre
du nouveau règlement sanitaire des aliments promulgué en 1998,
règlement qui rend théoriquement impropre à la consommation la
grande majorité de la production fromagère artisanale mais qui,
dans les faits, n’empêchera pas cette production de se
poursuivre.
Le document de politique agricole générale du Chili 2000-2010
(Ministerio de Agricultura, 2001) ne fait pas mention de l’élevage
caprin. Notons cependant que l’associativité et la représentation
par filière y sont encouragées ainsi que le développement des
marchés intérieurs et extérieurs, l’actualisation du règlement
sanitaire des aliments et la préservation du patrimoine phyto- et
zoosanitaire. C’est dans cette ligne qu’intervient l’interdiction
de la fréquentation des estives argentines pour les troupeaux
transhumants.
Sur la base d’une étude de la Oficina de Estudios y Políticas
Agrarias (ODEPA : bureau des études et politiques
agraires) du ministère chilien de l’Agriculture ainsi que du
recensement agropastoral de 1997 qui sert de base chiffrée à cette
politique générale, les exploitations paysannes sont divisées en
exploitations de subsistance et exploitations ayant un potentiel
agricole. C’est dans la première catégorie que Portilla (2000)
classe les communautés agricoles, en opposition aux petits
producteurs classés comme ayant un « potentiel de
ressources »5. Les zones de
secano y sont décrites comme devant remplir une fonction de
préservation environnementale et permettre ainsi le développement
d’activités économiques telles que l’élevage (sans autres
précisions) et l’agrotourisme.
Au niveau régional, le document de stratégie régionale de
développement 2000-2006 (Región de Coquimbo, 2000) ne fait aucune
mention des activités liées à l’élevage caprin. Le plan régional du
gouvernement pour la région de Coquimbo 2006-2010 (Región de
Coquimbo, 2006) mentionne quant à lui, dans son programme
prioritaire intitulé « Vers une région
alimentaire », l’élevage caprin comme partie intégrante
d’un « complexe productif alimentaire » qui est
défini comme « un système de développement économique où la
variable productive n’est pas la seule à être importante,
l’infrastructure, la logistique et les services tournant autour de
ce pôle de développement l’étant également ». Les détails
pratiques de ce programme de développement économique ne sont pas
vraiment explicités… Un autre programme prioritaire,
« Développement rural et gestion soutenable du
territoire », s’intéresse également à l’élevage caprin
dans le cadre du renforcement des organisations rurales :
entre 2007 et 2009, il était prévu que l’Instituto
Nacional de Desarollo Agropecuario (INDAP, Institut national de
développement agricole et pastoral) dirige le « programme de
transfert et d’amélioration de la base productive pour les éleveurs
caprins ». Nous ne connaissons pas à ce jour les résultats de
cette opération.
En parallèle à ces multiples programmes, la gestion de l’urgence
constitue un volet important des politiques de développement rural
en général et des actions qui touchent de près au pastoralisme en
particulier. Ainsi, entre 1994 et 1997, la sécheresse qui
a frappé le pays a donné naissance à la Comisión Nacional de
Sequía (commission nationale de sécheresse). Les actions menées
dans le cadre du programme pastoral ont concerné la distribution de
fourrage, de subsides aux familles affectées, le traitement
vétérinaire des animaux, des plantations fourragères… Dans le bilan
dressé sur cette action, on peut lire les lignes suivantes :
« Évidemment, les actions menées par la commission
nationale de sécheresse ont évité que se produise un problème
social important dÛ à la forte réduction des revenus des
agriculteurs affectés et à une migration de la population rurale
vers des secteurs qui auraient, au moins, de l’eau
potable. » (IICA, 1998).
Une action de plus grande ampleur et qui a le plus perduré dans
le temps en ce qui concerne la « problématique » du
secano est la plantation d’arbustes fourragers, encouragée
par un texte de loi daté de 19776
(INIA, 2004). La revégétalisation de vastes zones a été programmée
dans le but de protéger les sols de l’érosion et d’augmenter la
disponibilité fourragère verte pour le bétail en été et en hiver.
Pourtant, le fourrage arbustif est très peu utilisé dans la région
(INE, 2006) : un peu plus de 17 % seulement des
producteurs caprins exploitent cette ressource pastorale dans la
province d’Elqui, ce pourcentage tombant à 1,4 % dans le
Choapa et à 0,9 % dans la province du Limarí. Ce décalage
entre action programmée et réalité nous amène à nous poser la
question de la connaissance qui est à la disposition des politiques
à l’heure de la prise de décision.
La production de connaissance
La connaissance qui sous-tend les actions et politiques touchant
de près ou de loin aux activités pastorales dans la région de
Coquimbo provient essentiellement de rapports d’expertise élaborés
par les services chargés des questions agroenvironnementales
eux-mêmes ou par des consultants externes : cabinets d’études
privés mais aussi équipes de chercheurs finançant ainsi leurs
activités scientifiques. On attend par conséquent de ces rapports
des solutions documentées par des faits validés par la recherche ou
par l’expertise ou, à tout le moins, considérés comme tels.
Au titre des rapports-diagnostic élaborés pour servir de base de
connaissance aux politiques, citons entre autres les programmes
d’appui à la gestion agropastorale de producteurs caprins de la
région de Coquimbo (INIA, 2004) ou encore le plan intégral de
développement du secano, IVe région de Coquimbo
(INIA, 2005).
Le document-diagnostic du Programa Territorial Integrado
(PTI) de la province du Limarí (CEAZA, 2005), bien que ne variant
pas sur le fond concernant l’image du secano, a été une
initiative originale puisqu’il traitait, de façon intégratrice et
dans leurs relations entre elles, de toutes les activités
productives de l’ensemble du bassin-versant du Limarí7.
Citons enfin le projet Pastizales, diagnostic-inventaire
des ressources naturelles des pâturages andins, commandé par le
Servicio Agrícola y Ganadero (SAG, Service pour
l’agriculture et l’élevage) du ministère de l’Agriculture après
l’interdiction de fréquentation des estives argentines
(SAG-Université La Serena, 2003) que nous évoquions en
introduction.
Au cours des années 1980, les écosystèmes pastoraux des
communautés agricoles de la région ont fait l’objet de trois
publications notoires (D’Herbès, 1988a ; D’Herbès,
1988b ; Contreras et al., 1986).
Dans les années 1990-2000, citons les travaux de Pouget et
al. (1996) et plus particulièrement ceux dirigés par Livenais
(Livenais et Aranda, 2003) qui ont apporté les indispensables
approches en sciences sociales pour la connaissance des espaces
ruraux de la région de Coquimbo.
À l’instar d’autres zones pastorales d’Amérique du Sud, les
publications sur le pastoralisme restent peu nombreuses, exception
faite des Andes centrales (Westreicher et al., 2007). Quant
à l’assistance technique et à la formation à destination des
éleveurs, elle est pensée pour des systèmes sédentaires. La
communauté agricole reste une porte d’entrée importante dans le
traitement de la transhumance andine, même si communauté agricole
et transhumance ne vont pas systématiquement de pair. Avançons que
la transhumance andine acquiert par le biais de ce rapprochement
des caractéristiques fréquemment associées à cette forme de tenure
de la terre et que nous avons défini précédemment sous le terme de
problème caprin (mésusage des ressources agropastorales,
dégradation des parcours, pauvreté de leurs usagers). Olivares
(2006) affirme ainsi que « une évaluation de l’intensité du
processus de désertification […] a montré que seulement
0,7 % du territoire de la région de Coquimbo peut être
qualifié de “non désertifié” ».
À côté du modèle à l’équilibre mettant en avant l’impact de la
charge pastorale sur les ressources fourragères, un modèle au
non-équilibre est mis en avant au début des années 1990 (Vetter,
2005). Ce dernier modèle avance que les écosystèmes arides sont
mieux appréhendés au non-équilibre, leur productivité dépendant
principalement de précipitations variables (Mortimer, 2009). La
capacité de ces milieux à maintenir leurs fonctionnalités en
s’adaptant à des conditions variables peut s’étendre aux systèmes
économiques et sociaux (Mortimer, 2009). Ces idées, qui prennent à
contre-pied le paradigme de la lutte contre la dégradation des
terres arides, ont été formalisées sous le terme de Dryland
Development Paradigm (Reynolds et al., 2007).
Modèles à l’équilibre et au non-équilibre ont, en termes de
gestion des systèmes pastoraux, des implications très différentes
(Vetter, 2005) :
- –. à l’équilibre, on cherchera à réduire les effectifs
des troupeaux et à accroître la stabilité géographique ;
- –. au non-équilibre, on encouragera une gestion souple
des effectifs et la mobilité géographique.
Étrangement, les chercheurs chiliens qui travaillent sur les
zones arides et qui sont souvent également les experts qui rédigent
(ou contribuent à rédiger) les rapports-diagnostics destinés à la
décision politique, n’ont pas semblé tenir compte de ce changement
de paradigme dans leurs travaux, la capacité de charge restant la
doctrine en vigueur aussi bien dans les publications scientifiques
que dans les rapports d’expertise.
Sur la base maximale de 10 hectares par chèvre et par an,
45 % de la superficie de secano de la région a été
considérée comme apte au pâturage (INDAP-PRODECOP-AGRIMED, 2001).
Ainsi l’on peut trouver dans l’étude-diagnostic d’un plan de
développement du secano la proposition suivante :
« En définitive, le système de production caprine le plus
réaliste à soutenir est celui qui assume que l’activité d’élevage
caprin est par essence de secano, c’est-à-dire dépendante de
la prairie naturelle et dont la stratégie de gestion se résume à
obtenir un différentiel de revenus entre les années pluvieuses et
les années sèches, diminuant au maximum les pertes, en considérant
que la production sera nulle ou limitée et en ne perdant pas de
temps à essayer de produire de façon rentable pendant les années
sèches. » (INIA, 2005).
Cette proposition part du principe que les systèmes de
production caprine sont opportunistes. Or, si l’on se penche sur
les conclusions des études qui ont spécifiquement porté sur la
transhumance, il en va tout autrement.
Aranda (1971) a montré que la transhumance est structurelle et
non pas conjoncturelle. Son étude fondée sur l’analyse de données
de transhumance de la décennie 1960 a établi les modèles de
transhumance qui ont été confirmés par des études postérieures
(Cialdella, 1999 ; Cialdella, 2000 ; Cialdella et
Dubroeucq, 2003 ; Koné, 2007).
La transhumance andine est fondée sur des relations et des
actions répétées pour l’exploitation des estives pendant des durées
longues (20 à 30 ans), aboutissant à un système de gestion du
bétail dans lequel « chacune des étapes est logique, ce qui
permet de tirer un maximum de profit de ces séjours »
(Aranda, 1971). Ainsi, l’analyse des mouvements transhumants sur la
période 1989-2006, pour la cordillère la plus fréquentée de la
province du Limarí, a montré que plus des deux tiers des usagers de
cette cordillère avaient des habitudes de transhumance établies
(Koné, 2007). L’opportunisme, s’il n’est pas absent des estives,
sera dans une certaine mesure limité, d’une part par le coÛt
d’accès, d’autre part par l’offre pastorale de ces espaces. En
effet, les estives andines sont des propriétés privées dont l’accès
est garanti par des contrats de location, souvent reconduits de
façon tacite année après année. Ce fonctionnement implique qu’un
certain nombre de pâturages soient déjà réservés bien avant
l’hiver8, limitant les possibilités
tardives de rabattement sur ces espaces en cas de sécheresse.
Quant au statut des transhumants, Cialdella (1999) a montré
qu’ils jouissent d’une bonne image au sein de la communauté des
éleveurs caprins et qu’ils bénéficient d’un statut socio-économique
intéressant lié au maintien et à la continuité de leur production,
indépendamment des aléas climatiques.
Sans occulter les contradictions internes au système
transhumant, ces études avancent qu’il est géré, c’est-à-dire pensé
pour répondre à des objectifs de production, quand bien même
ceux-ci ne seraient pas conformes aux politiques de développement
agricole en vigueur.
Enfin, les statistiques officielles, particulièrement celles des
recensements agropastoraux décennaux, fournissent l’incontournable
base chiffrée de l’action publique.
En 2006, l’ODEPA et l’Instituto Nacional de Estadísticas
(INE, Institut national de statistiques) publient un rapport
statistique portant spécifiquement sur l’élevage caprin dans la
région de Coquimbo. Ce rapport indique que la région porte près de
la moitié du cheptel national caprin enregistré d’après les
chiffres alors disponibles (INE, 2006). Outre le fait qu’elle
réactualise les données disponibles qui dataient du précédent
recensement agropastoral (1997), cette étude tient compte de la
mobilité des troupeaux. Certains éléments de l’enquête, menée
pendant la saison 2005-2006, nous apparaissent importants à
relever :
- –. seuls un peu plus de 35 % des éleveurs caprins
de la région sont comuneros9
d’une communauté agricole ;
- –. si 20 % des éleveurs sont transhumants, cette
proportion est à comparer aux 46 % du cheptel caprin qu’ils
détiennent et qu’ils conduisent en transhumance ;
- –. plus de 90 % de la production de fromage est
vendue et près de la moitié de cette production est le fait des
troupeaux transhumants.
De ces chiffres, nous pouvons tirer les conclusions
suivantes :
- –. la communauté agricole n’est pas nécessairement la
grille de lecture par laquelle doit passer toute étude sur
l’élevage caprin en région de Coquimbo ;
- –. la transhumance, bien que concernant relativement peu
d’éleveurs, est explicative d’une part importante de l’activité
caprine régionale ;
- –. la production caprine en général et celle basée sur
la transhumance en particulier, ne sont pas des activités
d’autosubsistance. Elle peut s’inscrire, somme toute, de façon très
classique, dans des systèmes d’activité permettant ainsi la
diversification des revenus des éleveurs. Il y a lieu, d’ailleurs,
de s’interroger avec d’Andrea (1997) sur le qualificatif de
« subsistance » qui ne fait pas grand sens dans le Chili
néolibéral d’aujourd’hui.
L’enquête sur l’élevage caprin faite en 2010 par l’INE confirme
ces tendances (tableau 1). La taille des
troupeaux est, sans surprise, en relation avec leur mobilité.
Au-delà de 50 têtes de bétail, l’appartenance à une communauté
agricole devient minoritaire. Notons à ce sujet que ce nombre
constitue, d’après nos données personnelles, le seuil à partir
duquel la transhumance est justifiée en termes de coÛts. Les
transhumants sont donc souvent de grands éleveurs pour lesquels la
pratique de la transhumance est permanente (INE, 2011).
Indépendamment du type de tenure de la terre, les transhumants,
qu’ils soient comuneros ou non, doivent donc s’assurer
d’avoir accès tout au long de l’année à des pâturages répondant aux
besoins diversifiés de leurs animaux10 (figures 1 et
2) et à leurs objectifs de production.
Tableau 1 Quelques données statistiques sur les éleveurs
caprins de la région de Coquimbo.
| Taille des troupeaux |
Éleveurs non transhumants
(%) |
Transhumants en estives
(%) |
L’élevage caprin, principale source de
revenus
(%) |
Appartenance communauté agricole
(%) |
Vente de la production à des intermédiaires
(%) |
| 20-49 |
81 |
14,3 |
57,1 |
61,9 |
47,6 |
| 50-199 |
73,3 |
21,8 |
62,3 |
46,8 |
78,7 |
| >200 |
29 |
58,8 |
82,2 |
31,5 |
93,9 |
Source : INE, 2011
Les nuances apportées par ces chiffres officiels n’ont toutefois
pas infléchi le cours des politiques nationales et régionales, qui
montrent une incapacité à dépasser leurs propres paradigmes. Selon
une estimation faite par l’INIA en 2004, l’élevage caprin
générerait annuellement 6 milliards de pesos chiliens au
niveau régional (INDAP, 2008). Aucune donnée chiffrée précise ne
vient cependant appuyer cette estimation, l’élevage caprin relevant
essentiellement du secteur informel.
Au-delà de success stories anecdotiques, des résultats
moins ambitieux que ceux visés par les programmes officiels peuvent
être observés. Le fromage de chèvre artisanal, principal produit de
l’élevage caprin, en est un exemple. Si la grande majorité de la
production fromagère ne respecte toujours pas le règlement
sanitaire chilien des aliments, les producteurs ont été dÛment
recensés dans les années 1990 par les services de santé régionaux
et les fromages commercialisés sont traçables puisque portant des
numéros de registre. Ainsi, en novembre 2006, aucun cas
d’intoxication alimentaire lié au fromage artisanal n’avait été
enregistré dans la région, bien que ce produit jouisse toujours
auprès des autorités d’une mauvaise réputation.
Principalement en raison des sécheresses, les années déclarées
en état d’urgence agricole pour les éleveurs caprins dans la région
de Coquimbo se sont multipliées dans les années 2000. En termes
d’actions concrètes à destination des éleveurs caprins, les actions
d’urgence ont sans doute eu plus d’impact au quotidien que celles
annoncées dans des plans à moyen et long termes dont les mises en
œuvre réelles n’ont pas été totalement assurées. Dans ce sens,
l’action la plus visible qui ait été mise en place pour pallier
l’interdiction de l’accès aux estives argentines concerne la
distribution de subsides compensateurs aux éleveurs transhumants.
Précisons ici que l’absence de corporatisme fort chez les éleveurs
caprins en général et les transhumants en particulier ne les
rendent pas passifs face aux programmes dont ils font l’objet. La
presse locale qui fait souvent l’écho des politiques de
développement régional est aussi le lieu où s’exprime la politique
au quotidien11, des opinions
personnelles (anecdotiques ?) en passant par les tribunes des
notables et élus locaux sur le sujet.
Mais la décision, annoncée saison après saison de l’octroi ou
non des subsides, l’opacité relative des critères de distribution,
et surtout l’absence de réelles solutions de substitution aux
pâturages perdus, nous laissent penser que ces actions relèvent
davantage de la gestion d’un problème social – la réduction des
revenus des éleveurs transhumants – que d’une réponse à un problème
de production pastorale : la gestion des ressources
fourragères.
Conclusion
Les préoccupations environnementalistes concernant le
secano ne sont pas nouvelles. Déjà en 1838, dans son rapport
sur la province de Coquimbo, Claude Gay évoque des flancs de
montagne dénudés et des arbres chétifs, et il prévoit un avenir
sombre pour la région (Squeo et al., 2001). Dans la seconde
moitié du xxe siècle et plus particulièrement à partir
des années 1990, « arbres à problèmes », modèles
conceptuels et diagrammes de Gantt ont abondé dans les programmes
de développement rural touchant au pastoralisme, sans qu’on
perçoive toutefois d’avancées significatives en ce qui concerne la
gestion du « problème caprin ». Les contours immuables de
ce problème appellent à toujours plus d’études, toujours plus de
chiffres, toujours plus de projets pilote et l’on peut réellement
se demander si « une part considérable de la recherche
n’est pas financée dans l’idée de maintenir des vues et des
décisions préexistantes » (von Furstenberg, 2004).
Dans ce contexte, la résistance des politiques envers les
pratiques agropastorales « trop difficiles à contrôler ou à
prévoir » (Vetter, 2005) n’est qu’une donnée parmi
d’autres à intégrer aux systèmes pastoraux qui depuis fort
longtemps sont relégués à la marge, s’y complaisent parfois, et
continuent néanmoins de participer à la production.
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1 La charge maximale observée par jour est
au maximum de 0,0007 unité animale (UA) par hectare. Une UA
équivaut à une vache de 500 kg et le nombre de jours de permanence
dans les estives oscille entre 96 et 135 jours pour la période
concernée.
2 C’est nous qui soulignons.
3 Au Chili, l’enseignement basique s’étend
sur 8 années scolaires, obligatoires depuis 1965.
4 Le dernier recensement agropastoral (2007)
fait mention de 404 562 têtes contre 570 992 pour le
recensement de 1976, lequel avait servi de base au document de
1986.
5 Toute la question est de savoir ce qu’on
entend par « potentiel de ressources ».
6 La politique de développement agricole
1971-1976, bien que n’ayant pas été menée à terme, faisait déjà
mention de projets de reforestation.
7 Passée la phase de diagnostic, ce projet
s’est « désintégré », aussi bien au niveau des acteurs
qui y participaient que des espaces concernés et il a été recentré
sur l’espace irrigué uniquement.
8 Donc avant les précipitations hivernales
qui détermineront l’« abondance » des pâturages de
printemps et d’été.
9 Personnes possédant des droits au sein des
communautés agricoles et ayant, de ce fait, des droits d’accès,
réglementés, aux parcours de ces communautés.
10 Bien qu’en nombre de têtes le bétail
caprin domine, les transhumants possèdent également des équins
(pour la charge et le transport) et très souvent des ovins et des
bovins.
11 “Everyday politics involves people
embracing, complying with, adjusting, and contesting norms and
rules regarding authority over, production of, or allocation of
resources and doing so in quiet, mundane, and subtle expressions
and acts that are rarely organised or direct” (Tria Kerkvliet,
2010).
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