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Science et changements planétaires / Sécheresse
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Flexibilité du travail et nouvelles mobilités en zone aride : mobilisateurs et mobilisés de l’agro-industrie d’exportation du Limarí (Chili)


Science et changements planétaires / Sécheresse. Volume 22, Numéro 4, 260-6, Octobre-Novembre-Décembre 2011, Articles de recherche

DOI : 10.1684/sec.2011.0320

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Tamara Heran, Patrick Livenais, École des Hautes études en sciences sociales (EHESS) Centre Maurice Halbwachs (UMR 8097) Laboratoire Population-Environnement-Développement (UMR 151) Roman Diaz 264 Providencia Code postal 7500607 Santiago Chile, IRD Laboratoire Population-Environnement-Développement (UMR 151) Roman Diaz 264 Providencia Code postal 7500607 Santiago Chile.

Résumé : Les « caractéristiques humaines de l’aridité » sont au centre des processus contemporains de développement des milieux arides. Cet article se penche spécialement sur le travail, en tant que facteur essentiel de production d’une zone aride emblématique au Chili, particularisée par le développement d’une agriculture d’exportation. La disponibilité limitée de main-d’œuvre, fondamentale pour la production de fruits, a apporté des dynamiques et des stratégies visant à satisfaire les besoins en personnel des entreprises agricoles d’exportation. Ainsi, l’émergence de nouveaux acteurs et de nouvelles mobilités constituent des changements liés à la croissance de cette activité agroexportatrice. À partir d’une étude menée dans la province du Limarí au Chili, auprès des principaux acteurs de ce marché du travail, cet article montre les nouvelles mobilités et les nouvelles dynamiques propres à une agriculture d’exportation en milieu aride.

Mots-clés : agriculture d’exportation, Chili, flexibilité du travail, mobilités, zone aride

Illustrations

ARTICLE

sec.2011.0320

Auteur(s) : Tamara Heran1 tamaraheran@gmail.com, Patrick Livenais2 patrick.livenais@vtr.net

1 École des Hautes études en sciences sociales (EHESS) Centre Maurice Halbwachs (UMR 8097) Laboratoire Population-Environnement-Développement (UMR 151) Roman Diaz 264 Providencia Code postal 7500607 Santiago Chile

2 IRD Laboratoire Population-Environnement-Développement (UMR 151) Roman Diaz 264 Providencia Code postal 7500607 Santiago Chile

Tirés à part : T. Heran

L’aridité est le plus souvent abordée à partir des caractéristiques physiques des milieux : pluviométrie, évapotranspiration, qualité des sols, disponibilité en eau, couverture végétale… Mais les milieux arides se caractérisent aussi par des formes particulières de peuplement humain marquées par des concentrations urbaines en agglomérations, et, en zones rurales, par des densités généralement faibles avec une rareté relative de la population d’âge actif, résultantes de mouvements migratoires en constante évolution. Les « caractéristiques humaines de l’aridité » sont au centre des processus contemporains de développement des milieux arides.

En effet, de par le monde, lors des cinquante dernières années, dans le cadre d’une économie libérale globalisée promouvant les échanges et les exportations, on a vu se multiplier les exemples de transformation productive des milieux arides, en particulier dans le domaine agricole où une artificialisation d’une grande efficacité économique a été mobilisée, tirant parti des avantages particuliers que peuvent offrir ces milieux. L’émergence d’une agriculture moderne a signifié une pression accrue sur les facteurs principaux de la production : la terre, l’eau, la main-d’œuvre. Dit autrement, une concurrence pour ces facteurs a surgi entre l’agriculture moderne et les petites agricultures traditionnellement installées.

Dans le Chili aride, l’agriculture moderne d’exportation (fruiticulture, viticulture) connaît depuis les années 1980 un développement d’envergure. Ce développement implique le captage d’une main-d’œuvre importante sous la forme d’un salariat permanent et surtout d’un salariat temporaire, aussi bien féminin que masculin, qui se réalise dans le cadre d’un marché du travail national hautement flexible et souvent étudié (Fortin, 2009).

Plus rarement évoquées (parce que peu étudiées) sont les nouvelles mobilités qui traduisent et rendent effective cette flexibilité du travail, particulièrement en milieu aride. Ces nouvelles mobilités sont réalisées par des « mobilisés » ; elles sont organisées par des « mobilisateurs ». Elles constituent le sujet de cet article qui concerne les acteurs d’un marché spécifique très compétitif : l’agro-industrie d’exportation dans la province du Limarí (région de Coquimbo), la zone aride spécialisée dans ce genre de production par excellence au Chili.

Dans cet article, dans une première partie nous analyserons les conditions du développement de l’agriculture d’exportation du Limarí, ce qui nous conduira au lien entre la flexibilité du travail et de nouvelles mobilités. Ensuite, dans une deuxième puis une troisième partie, nous présenterons les résultats de nos travaux actuels sur ces nouvelles mobilités caractéristiques de ce milieu aride, qui concernent leurs principaux acteurs : les « mobilisateurs » (deuxième partie) et les « mobilisés » (troisième partie).

Flexibilité du travail et nouvelles mobilités

Le Limarí : 30 ans de promotion d’une agriculture d’exportation

La province du Limarí est un archétype de l’aridité : une pluviométrie rare de 110 mm en moyenne annuelle, une densité de population faible de 6 habitants au km2. Cette population est déjà urbaine à plus de 60 %, tendance prévue en augmentation pour les 20 prochaines années (INE, 2003 ; INE, 2010).

En l’espace de 30 ans le Limarí est devenu le modèle d’un développement rural reposant sur l’installation de sociétés et entreprises agricoles, multinationales ou nationales, spécialisées dans la fruiticulture d’exportation, traditionnellement nommées complexes agro-industriels (CAI)1.

Nos recherches dans la région, conduites entre 1997 et 2002 (Livenais et Aranda, 2003), ont montré que le processus d’installation des CAI a été réalisé à travers l’acquisition de terres et de droits d’eau, une forte capacité d’investissement pour l’artificialisation des parcelles, et la captation d’une main-d’œuvre permanente et saisonnière. Ce processus a conduit à une déstabilisation des petites agricultures et des communautés agricoles2 locales, déstabilisation qui toutefois ne vise pas leur disparition étant donné la fonction de reproduction et d’entretien de la main-d’œuvre qu’elles remplissent3.

Plus précisément, s’agissant de la main-d’œuvre, l’installation des CAI a signifié pour l’essentiel la captation de travailleurs au sein des familles tant de la petite agriculture que des communautés agricoles. La part de la main-d’œuvre extérieure à la région ne représente qu’un complément, avec une tendance à la baisse : les campements de travailleurs les concernant sont de moins en moins nombreux.

En d’autres termes, et pour ce qui nous intéresse ici, les résultats obtenus en 2002 ont mis en évidence, au-delà des modalités propres d’installation des CAI, l’émergence puis la dominance dans le travail régional, d’un salariat agricole, précaire, par son caractère saisonnier (mais pas tant que cela), son niveau de rémunération (voisin du salaire minimum), son absence de couverture sociale et ses conditions d’exercice.

Les nouvelles mobilités ou la face cachée de la flexibilité du travail en milieu aride

Les recherches reprises aujourd’hui (depuis 2007) dans le cadre d’un nouveau programme4 autorisent un réexamen de ces résultats, que les pré-enquêtes ont transformé en questionnements :

  • –. de quelle saisonnalité s’agit-il ?
  • –. d’où viennent ces saisonniers ?
  • –. qui gère ou organise cette main-d’œuvre ?


Ce qui revient à revisiter la notion de flexibilité du travail dans le cadre du fonctionnement contemporain de l’agriculture d’exportation du Limarí. On y a vu quelques éléments nouveaux, qui concernent en particulier l’organisation de cette flexibilité, mais aussi les nouvelles mobilités qui constituent le quotidien des « saisonniers ».

Les résultats qui suivent proviennent d’un ensemble d’enquêtes, qualitatives et quantitatives, réalisées en 2008 et 2009 à partir des méthodes de l’anthropologie (observations approfondies, entretiens non directifs, semi-directifs et directifs), auprès des différents acteurs : « mobilisateurs » (échantillon de 15 responsables de CAI et de 15 contratistas, représentatif de la diversité des cas existants), et « mobilisés » (échantillon de 82 saisonniers, des deux sexes, de tous âges, résidents urbains ou ruraux, et travaillant dans tous les types de CAI).

Les mobilisateurs : de l’enganchador au sous-traitant de main-d’œuvre

Depuis le début de l’installation des complexes agro-industriels (CAI), la main-d’œuvre a été et reste toujours un facteur de production important, sinon essentiel. Les plus importantes fonctions de la production se rattachent au savoir-faire et à la disponibilité des saisonniers et des saisonnières pour rejoindre les différentes zones de la fruiticulture de la province du Limarí. Sans main-d’œuvre, la récolte, le traitement et l’emballage des fruits pour l’exportation ne pourraient avoir lieu. Aujourd’hui, on estime qu’au moins 60 % des coÛts des facteurs de production correspondent à la main-d’œuvre.

Disposer de la main-d’œuvre nécessaire pour la production, pour des périodes instables et discontinues de l’année est alors devenu un défi. Le besoin d’une main-d’œuvre flexible et prête à partir sur les champs lorsque les fruits sont prêts pour la récolte a provoqué l’émergence et l’évolution de rôles d’intermédiation du travail pour mobiliser les saisonniers sur un vaste territoire. On rappellera que la province du Limarí couvre une superficie de 13 553 km2 et compte une population de 156 158 habitants, dont 62 % résident en zones urbaines (INE, 2007), principalement dans la capitale provinciale, Ovalle (figure 1).

Les zones de production des entreprises agricoles d’exportation s’étendent dans les vallées intérieures de la province du Limarí, en moyenne montagne, à plusieurs dizaines de kilomètres des villes et des villages. Cette distance entre lieux de travail et lieux de résidence des saisonniers, outre la discontinuité du travail agricole, pose des problèmes de mobilisation de la main-d’œuvre nécessaire pour la production à des périodes précises. Comment capter et rassembler les saisonniers et saisonnières nécessaires à la production agricole d’exportation ? Comment maintenir ces saisonniers disponibles tout au long de l’année et non seulement pendant les périodes de récolte ? Comment mobiliser la main-d’œuvre agricole ?

L’enganchador ou intermédiaire de main-d’œuvre

Du fait des distances entre les lieux de production des CAI et les espaces peuplés de la vallée du Limarí, le recrutement des saisonniers a toujours été un défi. Pendant les années 1980 et 1990, cette fonction a été assumée par les entreprises à l’aide d’un enganchador ou « raccrocheur » informel (le gancho, c’est le crochet !), une personne qui racolait des saisonniers dans la zone et en dehors de la province et les plaçait dans les entreprises. L’entreprise, en échange du service de l’enganchador, lui remettait une commission. Une fois placés dans les entreprises, les saisonniers étaient pris en charge par ces dernières : établissement d’un accord ou contrat de travail (souvent informel), offre d’une résidence ou d’un campement pendant le temps de la récolte, paye des salaires, accès au transport, entre autres.

Toutefois, l’enganchador n’eut un rôle dans l’intermédiation et la mobilisation du travail des saisonniers agricoles que jusqu’à la moitié des années 1990. À cette époque, la production des CAI était consacrée essentiellement au raisin de table pour l’exportation. Cette culture demandait de la main-d’œuvre surtout pour les périodes de la récolte et de l’emballage des raisins, de décembre à février. L’activité des enganchadores se limitait donc à quelques mois par an.

La diversification de la production et l’extension de l’activité agricole

Depuis le milieu des années 1990, les CAI de la province du Limarí ont diversifié leur production ; du seul raisin de table elles sont passées à un large éventail de cultures tout au long de l’année : agrumes (citrons, mandarines, oranges), avocats, amandes, noix et olives, entre autres. La totalité des entreprises étudiées lors de notre enquête pratiquait cette diversification.

Cette diversification de la production a conduit à une répartition de l’activité productrice sur presque toute l’année et par conséquence, à une augmentation de l’offre d’emploi agricole. La demande de main-d’œuvre des entreprises, antérieurement concentrée sur trois mois de l’année, s’étend aujourd’hui à dix ou douze mois par an. Cependant, bien que cette demande de main-d’œuvre se soit étendue à presque toute l’année, les accords de travail demeurent en grande partie saisonniers. Ainsi, selon le recensement agricole de 2007 (INE, 2008), environ 7 500 employés agricoles sont permanents, et le nombre de saisonniers agricoles oscille, selon les trimestres de l’année, entre plus de 7 200 (pour les mois d’aoÛt à octobre) et plus de 16 000 (pour les mois de novembre à janvier). On peut faire l’hypothèse qu’il existe très probablement un nombre significatif de saisonniers « permanents » tout au long de l’année (figure 2), on reviendra plus loin sur cette question.

Comme il a été constaté lors de notre enquête, pour ces saisonniers, les accords de travail appelés contrato por obra ou contrato por faena5 sont la norme. Il s’agit d’une sorte de contrat de chantier conditionné par la durée des activités de chaque culture, un contrato por faena pour la récolte des raisins de table par exemple. Une fois finie la période de la récolte, le contrat expire et quelques semaines plus tard, un nouveau contrato por faena sera mis en place pour la récolte des mandarines ou une autre culture. Ces enchaînements continuels de contrats signifient toujours un changement de lieu de travail, et peuvent correspondre, ou non, à un changement d’employeur.

Le contratista et la petite entreprise de sous-traitance de main-d’œuvre

Depuis le milieu des années 1990 et surtout pendant les années 2000, la question du recrutement et de la gestion des saisonniers a trouvé une réponse grâce à l’émergence d’un nouvel acteur, le contratista ou sous-traitant de main-d’œuvre agricole, lequel assume les fonctions, fastidieuses pour les CAI, de l’intermédiation du travail. Les sous-traitants de main-d’œuvre agricole sont, d’après nos enquêtes auprès d’eux et auprès de la direction régionale du Travail , d’anciens enganchadores ou des saisonniers particulièrement « astucieux ». Ce rôle, à la différence de l’ancien rôle de l’enganchador, est aujourd’hui réglementé par le code du travail chilien.

Selon une étude menée avant 2000 (Riquelme, 2000), la sous-traitance de main-d’œuvre agricole commençait déjà à être remarquable dans la région de Coquimbo : 25 % des saisonniers agricoles étaient gérés par des contratistas à cette époque. D’après notre échantillon d’enquête, sur les 168 cas de travail agricole saisonnier déclarés pour la période de travail 2007-2008, 57 % ont été gérés par des contratistas. Il s’agit donc d’un phénomène croissant qui touche aujourd’hui plus de la moitié des saisonniers.

Les contratistas prennent en charge toute la gestion des saisonniers, depuis le recrutement jusqu’au paiement du salaire. Les CAI règlent, avec anticipation, les tâches à réaliser par les contratistas et leurs groupes de saisonniers : la taille ou la récolte des fruits, par exemple. Ce faisant, les CAI fixent avec les contratistas un montant convenu pour l’ensemble des tâches à réaliser : le recrutement, l’administration, la supervision, le transport et le paiement des saisonniers. Avec ce dispositif, les CAI externalisent la gestion des ressources humaines temporaires, une fonction clé de la production agricole. Parmi les tâches qui sont prises en charge par les contratistas se trouve le transport des saisonniers depuis leurs lieux de résidence jusqu’à leurs lieux de travail sur les parcelles des CAI. Il s’agit d’une tâche d’importance et d’envergure, qui ne doit rien à l’improvisation.

Le transport des saisonniers : l’armada des bus désaffectés des grandes villes

Les contratistas sont donc aussi, et peut-être avant tout, des transporteurs dont les moyens de locomotion sont empruntés quotidiennement par plusieurs milliers de saisonniers, pendant une grande partie de l’année.

Ces moyens de locomotion sont des autobus de taille moyenne et grande, dans la plupart des cas en provenance des parcs désaffectés du transport collectif des grandes villes. Nombre d’entre eux, facilement identifiables par leur couleur jaune (cf. figure 3), viennent de Santiago dont ils ont été chassés par la récente réforme des transports dans la capitale. Il s’agit donc de véhicules de mauvaise réputation, souvent très détériorés, aux conditions de sécurité redoutables et très polluants.

La province du Limarí dispose d’une importante infrastructure de routes et de chemins d’accès, qui nourrissent chaque vallée intérieure, infrastructure considérablement améliorée par l’État lors des dernières années. Ces routes et ces chemins sont parcourus quotidiennement par l’ensemble des acteurs de la production agricole d’exportation. En particulier, jour après jour, à partir de six heures du matin, les routes sont sillonnées par les bus conduisant les saisonniers de leurs lieux de résidence vers les champs d’exploitation, avec le soir un retour, vers dix-huit heures, dans le sens inverse. Avec comme point de départ et de retour la capitale provinciale Ovalle et les principaux villages du Limarí, c’est tout un réseau de transport privé géré par les contratistas qui est ainsi activé, un réseau avec des lignes changeantes selon les périodes de l’année en fonction des activités dans les CAI.

Les mobilisés : travailler, c’est bouger sans cesse !

Les temporeros et temporeras (saisonniers et saisonnières) de l’agro-industrie d’exportation

Comme indiqué antérieurement, d’après le recensement agricole de 2007, le nombre de saisonniers agricoles oscille selon les trimestres de l’année, entre plus de 7 200 (pour les mois d’aoÛt à octobre) et plus de 16 000 (pour les mois de novembre à janvier). Ces données nous permettent de penser, que même si le nombre de saisonniers double lors des périodes de plus grande activité (novembre à janvier), il existe très probablement un nombre significatif de saisonniers « permanents » tout au long de l’année, pas très éloigné du nombre des employés agricoles permanents. Cela se vérifie dans notre enquête, puisque 43 % des saisonniers interviewés ont travaillé 11 ou 12 mois pendant la saison agricole 2007-2008.

Le caractère temporaire du travail des saisonniers agricoles du Limarí correspond au type et à la durée des accords de travail : des accords de travail por obra ou por faena, gérés en grande mesure par les contratistas ou sous-traitants de main-d’œuvre. En fait, plus de 57 % des cas de travail analysés dans notre enquête ont été gérés par des sous-traitants de main-d’œuvre agricole. Parmi les cas étudiés la dispersion de l’emploi est forte : les saisonniers agricoles travaillent dans entre 1 et 20 entreprises agricoles par saison, la moyenne étant de 2,7 entreprises par an. Il s’agit d’un écart considérable, qui nous renvoie de nouveau à la flexibilité du travail au Chili. C’est en effet cette flexibilité qui a déclenché les importantes mobilisations des saisonniers tout au long de l’année : des déplacements entre entreprises, entre cultures pratiquées, entre zones de la province et en dehors d’elle. En effet, la flexibilité du travail a donné du travail sur les différentes cultures tout au long de l’année, mais elle a engendré aussi des déplacements continuels entre différentes zones à l’intérieur de la province.

Anciennes et nouvelles mobilités des saisonniers agricoles

Selon notre étude, nous pouvons aujourd’hui identifier trois types de déplacements en fonction du travail agricole saisonnier. Les deux premiers ont aussi été constatés précédemment dans d’autres études, et le troisième se présente comme un nouveau type de déplacement :

  • –. des déplacements depuis d’autres provinces et régions du Chili et des pays voisins vers la province du Limarí ;
  • –. des déplacements de la province du Limarí vers d’autres régions et provinces du pays ;
  • –. et des déplacements journaliers à l’intérieur de la province du Limarí.


Les déplacements ou migrations de saisonniers agricoles depuis d’autres provinces et régions du Chili vers d’autres régions du Chili, dont le Limarí, ont été constatés dans des études menées à partir de la moitié des années 1980 (Riquelme, 2000 ; Venegas, 1992 ; Venegas, 1995). Ce phénomène, plus marqué en direction des régions du Nord, a été expliqué par un manque de main-d’œuvre, qui aurait apporté un nombre considérable de migrants de différentes zones du pays pour les périodes de récolte et d’emballage des fruits. Cependant, selon notre enquête, seulement 17 % des saisonniers proviennent de provinces et de régions extérieures à la province du Limarí. Si ce nombre est en nette diminution par rapport aux périodes antérieures, ce qui devient intéressant dans ce type de déplacement, c’est que depuis 2006 on trouve parmi ces saisonniers des étrangers péruviens et boliviens.

Le deuxième type de déplacement identifié est celui des saisonniers agricoles du Limarí vers d’autres régions et provinces du pays. Bien que l’activité agricole se soit étendue pendant presque les douze mois de l’année, il existe toujours des périodes où l’activité agricole diminue dans la province du Limarí, et est plus forte dans d’autres régions du pays. Par exemple, en raison des conditions climatiques, les activités de récolte et d’emballage des fruits commencent environ un mois avant dans les provinces situées au nord de la province du Limarí, ce qui attire une main-d’œuvre migrante (Valdés, 2005). D’après notre étude, 46 % des saisonniers agricoles interviewés ont migré au moins une fois, une année ou une autre, dans une autre zone du pays, mais rares sont ceux qui le font régulièrement à chaque saison. Les destinations les plus fréquentes de cette mobilisation sont Copiapó et la zone centrale du Chili (Rancagua, Melipilla, Isla de Maipo…).

Le troisième type de déplacement constaté dans cette étude s’éloigne des migrations classiques des saisonniers agricoles. Il ne s’agit pas de déplacements temporaires ou cycliques. Il s’agit de déplacements journaliers de relativement longue distance, vers des lieux de travail changeants, avec un retour le soir au lieu de résidence, déplacements qui concernent désormais la plus grande partie des travailleurs saisonniers de l’agriculture d’exportation de la province du Limarí (83 % dans le cas de notre échantillon).

Flexibilité du travail et déplacements journaliers

La flexibilité du travail, comme nous l’avons exposé, a entraîné de nouvelles et diverses mobilités. La libéralisation des accords de travail, la permanence de l’activité agricole de saison tout au long de l’année et l’émergence des sous-traitants de main-d’œuvre sont des expressions de cette flexibilité, qui se sont traduites dans ces nouvelles mobilités. En particulier, de nouveaux déplacements journaliers propres à cette province ressortent parmi des mobilités saisonnières plus classiques. Ce sont des déplacements journaliers de relativement longue distance qu’il est possible de qualifier à partir des données de nos enquêtes.

Pour chacun des cas de travail réalisés par les saisonniers enquêtés pendant la saison 2007-2008, on a calculé la distance entre le lieu de résidence du saisonnier et le lieu du travail. En multipliant cette distance par 2 on a obtenu la distance correspondant au déplacement journalier aller et retour. La distribution obtenue est étale (de 1 à 290 km), nous l’avons résumée dans le tableau 1. Les saisonniers agricoles ont un déplacement journalier moyen de 46 kilomètres.

Tableau 1 Déplacements journaliers du travail agricole saisonnier.

Distance
(km)
Pourcentage
(%)
1 à 20 50
21 à 60 23
61 à 290 27

Source : interviews aux saisonniers agricoles. Élaboration de l’auteur.

Par ailleurs, les lieux de résidence des saisonniers agricoles de la province du Limarí sont pour l’essentiel les villes et les villages principaux de la province, en particulier Ovalle, la capitale de la province, Monte Patria et Punitaqui. Il s’agit donc d’un phénomène de déplacements journaliers ville-campagne. La figure 4 montre les principaux sens des déplacements journaliers des saisonniers agricoles de la province du Limarí et leur importance relative (taille de la flèche).

Conclusion

La pression sur le facteur travail est importante en milieu aride. Mais elle est encore plus forte lorsque les productions agricoles dépendent majoritairement de la main-d’œuvre, comme dans le cas de la fruiticulture, où la main-d’œuvre peut représenter 60 % des coÛts des facteurs de production. Le développement croissant d’une production agricole d’exportation à partir des CAI dans la province du Limarí nécessite de mettre en place des stratégies pour compter sur le facteur travail, ressource essentielle.

En rapport avec un cadre de flexibilité du travail considérable, en tant que dispositif permettant de manier les conditions contractuelles du travail, des changements dans la société locale et particulièrement dans la sphère du travail ont lieu. De nouveaux acteurs (contratistas) et de nouvelles dynamiques (mobilités) émergent afin de pourvoir la production agricole d’exportation en main-d’œuvre.

La mobilité des saisonniers agricoles, en tant qu’action de déplacement du facteur travail sur les distances nécessaires aux exploitations agricoles, est la principale stratégie pour faire face au manque de main-d’œuvre agricole, ce qui conduit à une organisation et à une logistique sophistiquées dans la province du Limarí. Et cela pourrait bien durer puisque les perspectives de population à 20 ans vont dans le sens d’une accentuation de l’urbanisation et d’une diminution des densités rurales : il faudra de plus en plus aller chercher la main-d’œuvre à Ovalle !

Les déplacements journaliers des saisonniers agricoles impliquent la mise en œuvre d’un système de recrutement, de gestion et de transport des mobilisés. Ce sont des déplacements de plusieurs dizaines de kilomètres incluant des parcours d’accès difficile, qui nécessitent des moyens de transport, mais surtout de nouveaux acteurs pour gérer leurs difficultés. Le réseau des lignes est en constante évolution. Les contratistas ou sous-traitants de main-d’œuvre agricole, représentent ainsi une évolution des rapports sociaux à l’intérieur de ce secteur agricole.

La flexibilité du travail et les nouvelles mobilités des saisonniers agricoles se trouvent à la base de l’expansion agricole chilienne en zones arides. Le facteur travail constitue le moteur d’un marché qui veut devenir aussi performant que d’autres, qui souhaite ne pas en rester aux contraintes et aléas caractéristiques de l’agriculture (climat, eau, terres, etc.), spécialement en milieu désertique. Ce sont ces nouvelles mobilités qui conduisent in fine à ce que les produits frais de la fruiticulture chilienne (les raisins, les avocats, les mandarines…), soient consommés aujourd’hui partout dans le monde.

Références

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Chonchol J. Systèmes agraires en Amérique Latine. Des agricultures préhispaniques à la modernisation conservatrice. Paris : éditions de l’Institut des hautes études d’Amérique latine, 1995.

Dirección del Trabajo, 2004. ORD. No 2389/100. Santiago de Chile : Dirección del Trabajo, Gobierno de Chile.

Fortin C. Los mitos en torno a la flexibilidad laboral : el debate internacional reciente. Santiago de Chile : Fundación Chile 21, 2009.

Instituto Nacional de Estadísticas (INE), 2003. Censo de población 2002. Santiago de Chile : INE.

Instituto Nacional de Estadísticas (INE), 2007. División Político Administrativa y Censal. Región de Coquimbo. Síntesis Geográfica de la Región de Coquimbo. Santiago de Chile : INE.

Instituto Nacional de Estadísticas (INE), 2008. Censo Agropecuario 2007. Santiago de Chile : INE.

Instituto Nacional de Estadísticas (INE), 2010. Perspectivas de población. Santiago de Chile : INE.

Livenais P, Aranda X, eds, 2003. Dinámicas de los sistemas agrarios en Chile árido : la región de Coquimbo. Santiago de Chile : LOM Ediciones Ltda.

Merlet M, Jamart C. Situation et devenir des agricultures familiales en Amérique Latine. Note d’analyse. Paris : Association pour l’amélioration de la gouvernance de la terre, de l’eau et des ressources naturelles (aGter), 2007.

Riquelme V, 2000. Temporeros agrícolas : desafíos permanentes. Tema Laboral (Dirección del Trabajo, Gobierno de Chile) (15) : 1-9.

Valdés X. Empleo y condiciones de trabajo en la producción de uva de exportación en el valle de Copiapó. Santiago de Chile : ediciones CEDEM, 2005.

Venegas S, 1992. Una gota al día… Un chorro al año… El impacto social de la expansión frutícola. Santiago de Chile : Grupo de Estudios Agro-Regionales GEA, Universidad Academia de Humanismo Cristiano.

Venegas S, 1995. Las temporeras de la fruta en Chile. In : Valdés X, Arteaga A-M, Arteaga C, eds. Mujeres, relaciones de género en la agricultura. Santiago de Chile : ediciones CEDEM.

1 Le modèle des CAI se retrouve sous des formes diverses en Amérique latine (Chonchol, 1995).

2 Les communautés Agricoles de la région de Coquimbo sont « un exclusif, particulier et complexe système de propriété de la terre et de vie rurale » (Avendaño, 1986). Elles consistent en la propriété communautaire de grands espaces, en général arides, ayant pour origine la division des grandes haciendas. Ensuite, chaque comunero dispose d’un lopin de terre accordé par la communauté qu’il travaille pour sa subsistance, tout en ayant accès aux espaces communs.

3 Pour une mise en perspective de cette question pour l’Amérique latine, voir Merlet et Jamart, 2007

4 « Le travail invisible de l’agro-exportation chilienne. Étude de la Vallée du Limarí », thèse de l’EHESS réalisée par Tamara Heran.

5 « Un contrat par œuvre ou tâche est la convention en vertu de laquelle le travailleur s’oblige vis-à-vis de son employeur à exécuter une œuvre matérielle ou intellectuelle spécifique et déterminée, dont la vigueur est circonscrite ou limitée à la durée de celle-ci » (Dirección del Trabajo, 2004).


 

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