ARTICLE
sec.2011.0318
Auteur(s) : Pablo Alvarez1
pabloa@userena.cl, Héctor
Reyes1 freyes@userena.cl, Marcela
Camposano1 mcamposa@userena.cl, Cristian
Geldes1 cgeldes@userena.cl, Paola Torres2 ptorresg@hotmail.com, Raúl Díaz2 agroraul@gmail.com
1 Departamento de Agronomía
Universidad de La Serena
Avenida La Paz 1108
Ovalle
Región de Coquimbo
Chile
2 Escuela de Agronomía
Universidad de La Serena
Avenida La Paz 1108
Ovalle
Región de Coquimbo
Chile
Tirés à part : H. Reyes
Au Chili, depuis une vingtaine d’années, l’économie de
l’exportation dans un contexte néolibéral et les actions de
réduction de la pauvreté rurale ont conduit au développement d’une
agriculture moderne, entrepreneuriale et à rendements élevés,
consommatrice d’intrants et productrice d’emplois et de
plus-values, soutenue à la fois par le secteur bancaire privé et
des subventions d’État. Cette orientation est particulièrement
spectaculaire dans les aires désertiques du pays où la technologie
et les ouvrages hydrauliques pour l’irrigation sont mobilisés en
vue d’assurer une productivité élevée en tirant parti d’une part
des ressources en eau, en énergie et en terres cultivables, et
d’autre part des organisations sociales et juridiques liées au
droit de les exploiter (Ministerio de Agricultura, 2000).
« Assurer la sécurité de l’irrigation » par la
construction d’ouvrages hydrauliques est une préoccupation de
longue date, matérialisée dès les années 1930. Des ouvrages
importants ont été construits dans tous les bassins utiles des
régions de Coquimbo et d’Atacama (tout particulièrement à partir
des années 1980-1990), avec des projets plus récents (début des
années 2000) pour en augmenter le nombre et pour transférer au
secteur privé leur propriété et leur gestion. Ces processus et
leurs résultats attirent l’attention des agronomes et des
géographes sur la transformation des paysages, sur
l’efficacité de l’irrigation à diverses échelles (de la plante au
bassin-versant), sur l’évolution des nouveaux systèmes
d’exploitation en termes de développement à court terme et de
développement durable.
Le barrage de Santa Juana (vallée du Río Huasco [figure 1], région
d’Atacama) a été construit entre 1991 et 1996 et il a
commencé à fonctionner en 1997, explicitement pour assurer la
sécurité de l’irrigation des cultures par une régulation de la
disponibilité en eau. Dès cette date, a été posée la question de sa
rentabilité puisqu’il était construit sur fonds publics mais qu’il
était prévu que sa propriété et sa gestion soient transférées
ensuite aux irrigants-agriculteurs du bassin-versant, c’est-à-dire
au secteur privé. En 2005-2006, soit huit ans après la mise en
fonction du barrage et un an avant son rachat par le secteur privé,
un travail de recherche, sollicité par le ministère de
l’Agriculture, en a fait un premier bilan économique et social. Il
est apparu que ce sont les agriculteurs géographiquement installés
en amont du barrage qui déclarent profiter de la sécurité de
l’irrigation, davantage que les agriculteurs des parcelles situées
en aval du barrage. Cette constatation nous amène à nous
interroger sur la notion de sécurité de l’irrigation dans un
territoire agricole montagneux sous climat aride, et à discuter de
la dépendance des systèmes de production du bassin à l’égard d’un
ouvrage que ses usagers doivent maintenant rembourser à l’État.
Les révolutions agricoles dans le Nord irrigué
Dans le bassin du río Huasco, la grande variété des contextes
économiques et sociaux de la production agricole (Favier et
al., 2009 ; Novoa et al., 2008) se superpose à une
pluviométrie inférieure à 100 mm en montagne et à 30 mm à
l’embouchure du fleuve, et à une mosaïque fine et contrastée de
sols, pentes, expositions solaires et altitudes.
Sur le plan biophysique naturel, la combinaison de l’altitude
(au-dessus de 1 000 mètres) et de l’exposition des pentes
(nord et nord-est) engendre des microclimats très favorables à la
culture fruitière de la vigne, des avocatiers et des agrumes à
condition que tous leurs besoins hydriques et hydropédologiques
soient satisfaits : ces satisfactions dépendent de
l’application de technologies adéquates pour optimiser la
consommation d’eau. Dans les vallées irriguées, la « seconde
révolution » (« agro 2 ») est en cours, la
troisième (celle dite de l’agriculture de précision)
s’amorce (Codron, 1990). Cela signifie qu’on y rencontre des
exploitations familiales à faible investissement agronomique et
hydraulique (polyculture fruitière et irrigation par gravité
naturelle : stade « agro 1 »), et des
systèmes de production modernes (uniformisation des parcelles,
monoculture fruitière, irrigation par goutte-à-goutte sous
pression : stade « agro 2 »). Seuls les
seconds répondent, du point de vue de l’État et des banques, aux
normes de la modernité efficace et efficiente en produisant pour
l’exportation en dollars US et en générant de nouveaux emplois,
conformément au modèle économique libéral. En outre, une production
précoce dans la saison (le raisin de table récolté en décembre)
jouit d’une plus-value considérable sur les marchés internationaux,
ce qui donne de la valeur marchande aux terres qui leurs sont
favorables en termes de sol, altitude et exposition solaire. On
comprend alors que ces terres soient particulièrement recherchées
par les investisseurs agricoles, à condition que soient remplies
les indispensables conditions d’irrigation.
La notion de sécurité de l’irrigation (schématiquement
« de l’eau toute l’année en quantité nécessaire et
suffisante ») est explicitement citée par les opérations du
développement et par les autres acteurs de l’agriculture irriguée
(Hadjigeorgalis, 2000 ; Valenzuela, 2006 ; Díaz, 2008).
Les agriculteurs-irrigants de la zone aride chilienne ont, eux
aussi, une perception claire et précise de ce qu’est, pour eux, la
sécurité de l’irrigation. Celle-ci est perçue à travers un ensemble
cohérent de critères à la fois juridiques (le droit d’irriguer et
la jouissance des actions d’eau pour irriguer [voir
encadré 1]), hydrologiques (la quantité d’eau dont ces
actions permettent de bénéficier), techniques (l’existence des
grands ouvrages hydrauliques tels que barrages, réservoirs, canaux)
et sociaux (une gestion précise, transparente et efficace du
partage et de la distribution de l’eau). L’ensemble de ces critères
a un sens économique très fort puisque chacun se traduit par des
coÛts d’investissement et de maintenance. Ce sont ces coÛts,
forcément différents selon les exploitations (en fonction des
superficies à irriguer, des besoins en eau des cultures, des durées
de remboursement des crédits) qui influencent directement les
stratégies productives et leurs évolutions au niveau des
exploitations agricoles, et par conséquent les systèmes de
production.
Encadré 1 Les conditions d’accès à l’eau : récapitulatif
historique
Les règles de partage de l’eau d’irrigation, telles qu’on les
pratique actuellement au Chili, sont issues de la longue histoire
sociale et technique de l’Espagne arabo-andalouse et, dans une
certaine mesure, des cultures précolombiennes sur place. Les règles
coloniales, puis celles du Chili indépendant, ont évolué dans le
cadre du droit privé, non sans contradictions :
« L’eau est la propriété de tous les Chiliens ».
Le droit de prélever de l’eau (sous une forme semblable aux actions
d’une société) était directement lié aux superficies de terre
irriguée et cultivée par un propriétaire. Les conditions de
répartition des actions d’eau et des quantités disponibles étaient
(et sont toujours) différentes selon l’origine de l’eau (cours
d’eau naturel ou canal construit, par exemple, source dans la
propriété foncière ou source hors de la propriété) et différentes
selon l’organisation sociale privée et publique des contrôles sur
les usages de la ressource eau. Un système technique et social très
élaboré inscrivait les propriétés des droits d’eau en fonction,
essentiellement, de critères topographiques, c’est-à-dire de la
gravité naturelle, seule énergie disponible pour l’irrigation. En
1951, puis en 1967-1969, deux codes de l’eau ont fixé des
normes dans le système privé et public, selon les orientations
sociopolitiques du moment et les nouvelles techniques hydrauliques
(stockage de l’eau dans des lacs de barrage, pompages électriques).
En 1981, un nouveau code de l’eau remplaça les précédents, dont
l’article essentiel fut de séparer juridiquement le droit d’accès à
l’eau d’irrigation et la propriété de la terre, créant ainsi deux
systèmes de propriété différents, géographiquement et
économiquement indépendants, c’est-à-dire un marché de la terre
d’une part, et un marché des droits d’eau d’autre part. Ce code de
l’eau est toujours en vigueur. Quelques modifications lui ont été
apportées en 2005-2006 pour éviter, en ce qui concerne une eau rare
et convoitée, les spéculations et les concurrences abusives dans
les zones arides et semi-arides du pays. La construction des
retenues d’eau pour l’irrigation, à partir des années 1930, puis
leur privatisation commencée dans les années 2000, complique
l’organisation des partages de l’eau entre irrigants de bassins
affluents ou même éloignés.
L’irrigation agricole ne se réduit donc pas à équilibrer un
rapport arithmétique entre offre et demande d’eau, c’est un
ensemble compliqué qui inclut plusieurs variables et plusieurs
niveaux d’organisation de l’espace (Alvarez, 2005).
Dans la vallée du río Huasco, l’étude sur le barrage de Santa
Juana s’est appuyée sur les quatre secteurs hydroagricoles (figure 2)
définis conjointement par la direction générale des Eaux (organe de
l’État) et par les organisations d’agriculteurs-irrigants
(organismes associatifs de droit privé). L’étude va montrer que
dans chaque secteur les facteurs biophysiques et l’évolution des
facteurs socio-économiques se combinent différemment et que le rôle
bénéfique du barrage est perçu différemment.
De l’aval à l’amont, une sécurité différemment perçue
Huit ans après la mise en service du barrage de Santa Juana, et
deux ans avant le début des négociations pour son transfert par
l’État au secteur privé, un premier bilan a été effectué afin de
déterminer son efficacité sur le développement productif de la
vallée du río Huasco dans son ensemble et afin d’examiner s’il
favorisait bien, comme cela avait été prévu par les projets de
développement rural, le passage de la phase « agro 1 » à
la phase « agro 2 ». Ce bilan a été fondé sur deux
opérations : principalement une enquête d’opinion effectuée en
2005 auprès de 157 personnes (un irrigant-agriculteur sur douze),
identifiées dans chacun des quatre secteurs du bassin. Les
irrigants-agriculteurs interrogés dans le cadre du programme
universitaire (université de La Serena, département d’Agronomie)
ont été sélectionnés, dans chaque secteur hydrogéographique, par
échantillonnage à l’intérieur de trois classes de superficie
irriguée exploitée. En accompagnement, ont été utilisées les
données statistiques à échelle régionale recueillies par les
institutions publiques et relatives à plusieurs indicateurs de
développement économique et social, relevées avant le barrage
(1995) et après la mise en service du barrage (2005). Les
informations recueillies dès 1985 dans le cadre de l’étude de
faisabilité de l’ouvrage furent également examinées.
Le barrage étant explicitement destiné à réguler la
disponibilité de l’eau et à assurer la sécurité de l’irrigation,
l’hypothèse de travail fut que ses avantages seraient plus visibles
et mesurables à son aval, c’est-à-dire dans les secteurs 1 et 2
plutôt qu’en amont (secteurs 3 et 4). Les réponses des exploitants
interrogés montrent que c’est le contraire qui se produit, et que
les effets positifs du barrage et du réservoir sont perçus dans les
deux secteurs d’amont de façon plus nette que dans les deux
secteurs d’aval.
Les résultats de l’enquête auprès des agriculteurs-irrigants
(Torres, 2006) ont mis en évidence les différences entre les quatre
secteurs géographiques autour de six variables considérées comme
décisives par ces mêmes agriculteurs-irrigants pour leur production
(tableau 1).
Tableau 1 Comparaison entre les secteurs hydrauliques
d’après les réponses des agriculteurs de l’échantillon, enquête
2005.
|
| Disponibilité en eau : perceptions
favorables* |
Dynamique foncière** |
Dynamique du marché des droits** |
Investissements pour l’irrigation* |
Accroissement de la superficie irriguée par
exploitation*** |
Investissements en nouvelles techniques de
culture* |
Secteur 1
(El Carmen) |
95 |
11 |
4 |
60 |
62 |
77 |
Secteur 2
(El Tránsito) |
96 |
14 |
9 |
32 |
57 |
34 |
Secteur 3
amont Vallenar) |
59 |
6 |
3 |
48 |
70 |
74 |
Secteur 4
(aval Vallenar) |
39 |
2 |
0 |
25 |
44 |
61 |
* en % des agriculteurs du secteur ;
** nombre de transactions après le barrage ;
*** en % des réponses individuelles
Les extrêmes sont notés en caractères gras.
L’appréciation par les agriculteurs de la disponibilité de l’eau
pour leurs cultures met en évidence la différence entre les quatre
secteurs, notamment entre les secteurs 1 et 2 (en amont du barrage)
et les secteurs 3 et 4 (en aval du barrage). Dans le secteur 2, le
bassin du río Tránsito, 96 % des agriculteurs-irrigants
déclarent constater l’effet positif du barrage sur leur
exploitation ; à l’opposé, 39 % seulement des
agriculteurs-irrigants du secteur 4, le plus bas en aval du
barrage, font une constatation semblable. Les deux secteurs aval se
démarquent nettement des deux secteurs amont par une différence de
36 points au moins, ce qui est considérable. Or ce qui était
initialement prévu, c’est que les agriculteurs-irrigants installés
en aval du barrage bénéficieraient davantage de la régularité de
l’alimentation en eau et par conséquent d’une plus grande sécurité
de l’irrigation. L’inversion du résultat mérite l’attention :
la sécurité de l’irrigation et le développement de l’agriculture
irriguée de cette vallée montrent qu’elles obéissent à des
mécanismes plus complexes que le simple rapport entre l’offre et la
demande dans un système gravitaire et régulé.
C’est dans le secteur 3 (dont les cultures sont en aval du
barrage) que se rassemblent le plus de droits d’eau (65 % de
tout le bassin), ce qui permet à leurs propriétaires d’être
« assurés » de voir leurs demandes satisfaites, sauf en
période hydrologiquement déficitaire, ce qui ne s’est pas produit
depuis la mise en œuvre du barrage. Quant au secteur 4, il est en
majorité alimenté par l’eau du cours d’eau (que le barrage soit en
service ou pas) et par les « pertes » des ouvrages, ce
qui y assurait avant le barrage, et continue d’y assurer, la
régularité voulue : sa situation – en termes de disponibilité
en eau – ne change guère.
Les autres variables présentées dans le tableau confirment en
grande partie les réponses d’amont et d’aval ; elles
fournissent en même temps des éléments d’explication sur les
différences et permettent de proposer des hypothèses.
On considère que le dynamisme du marché de la terre irrigable
est un indicateur de développement rural positif dans la mesure où
la mobilité des capitaux profite au développement dans son
ensemble : le nombre élevé de transactions (vente-achat)
depuis la mise en œuvre du barrage montre le dynamisme du secteur 2
déjà cité et l’inertie, en comparaison, du secteur 4. En effet, ces
transactions montrent que ce n’est pas seulement la
production qui intéresse les acheteurs, mais l’espoir et
l’opportunité prévisible d’entrer, grâce aux droits d’eau, dans le
réseau des marchés liés à la production fruitière d’exportation, et
par là même d’obtenir une plus-value considérable de leur
production. Le dynamisme du marché des droits d’eau est
théoriquement un indicateur tout aussi significatif que celui de la
terre mais dans le bassin du río Huasco, comme ailleurs dans le
Chili aride et semi-aride, les transactions ne sont pas (ou pas
encore) très nombreuses (Rocha, 2003 ; Hadjigeorgalis,
2000 ; Buchi, 1993 ; Buchi, 2008). En réalité, les deux
marchés (celui des droits d’eau et celui de la terre [voir
encadré 1]) ne peuvent être mis en parallèle : celui
des droits d’eau ne se développe pas dans les mêmes conditions que
celui de la terre, il est relativement récent (créé par le code de
l’eau de 1981) et l’information relative aux offres et aux demandes
circule peu. Les agriculteurs-irrigants gèrent leurs droits d’eau
et les quantités d’eau correspondantes comme avant 1981,
principalement hors du marché.
Les investissements en nouvelles techniques d’irrigation sont
transcrits par le nombre d’agriculteurs-irrigants qui ont effectué
des investissements, en pourcentage du total interrogé dans chaque
secteur. La différence entre le secteur 1 (60 % des irrigants
ont investi dans de nouvelles techniques) et le secteur 2
(25 %) peut être expliqué par le fait que le secteur 1 est
resté pendant longtemps le plus archaïque, techniquement. Les
changements ont été considérables à partir des années 1990, même si
la structure de production n’a été que peu transformée. La
différence entre ces secteurs et le secteur 4 est nette : dans
ce dernier, un quart seulement des irrigants interrogés déclare
avoir investi depuis la mise en service du barrage. Peut-être
avaient-ils déjà fait ces investissements avant 1997, ce qui
rendrait en effet inutile de les renouveler après la mise en œuvre
du barrage.
L’indicateur d’accroissement de la superficie irriguée par
exploitation donne quelques éléments de réponse : les réponses
affirmatives sont moins nombreuses dans le secteur 4 que dans les
autres secteurs, ce qui paraît confirmer que les investissements
productifs avaient été faits depuis longtemps ; dans le
secteur médian (secteur 3), le nombre de réponses positives est
nettement plus élevé : 70 %. La situation y est
différente : 79 % des agriculteurs se consacrent
principalement au maraîchage sur de très petites surfaces (moins de
5 hectares) et les produits sont destinés au marché régional et
national grâce à des conserveries sur place. Le secteur 2 est celui
du développement de la culture mécanisée à investissements élevés
depuis la construction du barrage. Ce développement est en relation
avec la rentabilité élevée que permet son microclimat naturel. Le
secteur 1 est moins favorisé sur ce plan.
Le témoignage sur les investissements en nouvelles techniques de
culture complète les deux précédentes variables du tableau et
confirme les proportions des réponses, quoique la proportion basse
du secteur 2 soit difficile à expliquer. Le secteur médian domine
avec 74 % de réponses positives. Les nouvelles pratiques qui
accompagnent le choix de nouvelles cultures, la mécanisation et
l’orientation vers l’intensif impliquent de nouvelles techniques
d’irrigation (sous pression). Par voie de conséquence, le pompage
électrique et les réservoirs en hauteur remplacent l’irrigation par
ruissellement de surface et par cuvettes au pied des arbres.
L’irrigation moderne (« agro 2 »), en cours de
développement rapide dans le secteur 3 et dans le secteur 2, ne
pourrait produire suffisamment pour couvrir les investissements si
la sécurité de l’irrigation ne garantissait pas les stratégies des
investisseurs.
Les données du tableau confirment en effet que, huit ans après
la mise en œuvre du barrage, les exploitations agricoles situées en
amont ont nettement conscience de bénéficier de l’ouvrage, alors
que le secteur situé le plus à l’aval formule des réponses plus
réservées. La sécurité de l’irrigation semblerait donc mieux
assurée, et perçue de façon plus concrète, par des exploitants qui,
pourtant, ne reçoivent pas physiquement l’eau stockée par le
barrage. La présence permanente de millions de mètres cubes
disponibles à la demande pour les secteurs aval (ce qui correspond
bien aux principes du stockage et de la régulation) n’a pas suffi,
depuis que l’ouvrage existe, pour y créer une dynamique agricole
comparable à celle qui est observée en amont du barrage. Cela
contredit les prévisions faites au moment des études de faisabilité
du barrage (1987) et est susceptible de modifier les modèles et
calculs relatifs aux partages financiers quand il s’agira de
remettre le barrage et ses ouvrages annexes au secteur privé, à
partir de 2008.
Sécurité de l’irrigation ou sécurité des
investissements ?
L’examen des conditions de la production agricole dans les
quatre secteurs, depuis bien avant 1997, et l’observation des
paysages actuels, nous renseignent en partie sur ce qui a changé en
réalité : ce ne sont pas les quantités d’eau disponibles, ce
sont les systèmes de production agricole qui ont inégalement évolué
au moment et à l’occasion de la construction du barrage. Les
encouragements des pouvoirs publics et du marché de l’exportation
pour une productivité agricole élevée ont rencontré des conditions
naturelles favorables et des réactions positives et rapides dans
les secteurs amont, davantage que dans les secteurs aval.
L’apparition du barrage a renforcé et rendues visibles les
différences existantes : différences de milieu naturel
(qualité des sols, valeur des pentes, orientations et radiation
solaire) et différences de l’histoire agricole, de l’histoire du
peuplement et de la constitution de la propriété rurale.
Dans le secteur 2, l’ensoleillement et les températures sont
plus élevés, les sols sont plus favorables à la culture de la vigne
pour le raisin de table. Une route moderne a été construite, des
entrepreneurs agricoles ont effectué, à partir de 2000, des
investissements élevés pour installer une agriculture « agro
2 » sur des terres qui n’étaient auparavant ni cultivées ni
irriguées, constituant ainsi des propriétés nouvelles, de 50 à 100
hectares. Ces espaces nouveaux sont situés sur des pentes raides
(cônes de déjection, colluvions, plus rarement terrasses alluviales
basses) sensibles à l’érosion hydrique linéaire, et leur mise en
culture a exigé au préalable des travaux de terrassement importants
et coÛteux (figure
3).
À l’opposé, le secteur 4, situé près de la côte, a des hivers
frais et nuageux, conditions favorables à la culture de l’olivier,
installée depuis les années 1950 et peu modernisée depuis. La
salinité des sols ne constitue pas un facteur a priori
favorable à des rendements élevés et n’encourage pas une étape
supplémentaire d’investissements productifs.
Les secteurs 1 et 2 présentent d’importantes différences entre
eux : le bassin du río Carmen (secteur 1) reste
majoritairement exploité par une petite polyculture familiale
(vergers mélangés, cultures annuelles et pâturages irrigués [figure 4]),
dépourvue de capitaux. La vallée du río Carmen proprement dite est
constituée par une série de gorges étroites et de petits bassins
largement occupés par le lit mineur du torrent, avec un danger
d’inondation élevé et un espace irrigable réduit ; les pentes
sont fortes, souvent constituées de roche nue. Les investissements
productifs importants ne l’ont pas encore atteinte.
La mise en œuvre du barrage et tout ce qu’elle implique en
termes d’irrigation a marqué une rupture avec les systèmes dits
« traditionnels » peu techniques. Cette rupture est plus
forte en amont qu’en aval : les exploitations du secteur le
plus en aval (secteur 4), déjà bien ancrées dans des productions
efficaces, n’ont pas changé leur système de production et sont
maintenant dépassées par les nouvelles normes de rentabilité. Les
exploitations de l’amont étaient, elles, précaires et trop
éloignées des nouvelles normes agronomiques et économiques en
vigueur dans les vallées « avec sécurité de
l’irrigation ». Or, grâce à la nouvelle disponibilité de
machines et de techniques, les conditions naturelles en amont du
barrage de Santa Juana sont devenues particulièrement favorables à
la mise en application de ces nouvelles normes, et notamment aux
nouvelles cultures : certains aspects de la production
agricole se sont complètement transformés. Le barrage et ses
ouvrages, et surtout les possibilités d’investissement qui
l’accompagnent, ont été les catalyseurs « à quantité d’eau
disponible supposée égale » de transformations techniques et
agronomiques inégalement distribuées dans le bassin. En fait, la
sécurité de l’irrigation a été anticipée.
Discussion
Trois points de discussion nous paraissent pertinents :
- –. le faible délai écoulé entre la mise en œuvre du
barrage de Santa Juana et le premier bilan restitué ici ;
- –. la notion de sécurité de l’irrigation et ses nuances,
notamment en montagne aride ;
- –. le rôle des financements et des investissements
nécessaires pour atteindre les normes indiquées par les politiques
agricoles de l’État et pour assurer la sécurité des
investissements.
L’échelle de temps de cette étude ne permet pas de conclure
définitivement sur l’impact du barrage sur les nouveaux systèmes de
production et sur un possible déséquilibre entre les dynamismes
agricoles en amont et en aval du barrage. En particulier, le rôle
du barrage n’a pas été testé en grandeur réelle sur tous les
événements naturels qui pourraient survenir : l’ensemble du
bassin n’a pas subi de sécheresse hydrologique comparable à celle
de 1996-1998, survenue au moment où le réservoir de stockage
n’existait pas. On peut en effet se demander ce qu’il adviendrait
de la « sécurité de l’irrigation » en amont du barrage si
les pratiques de pénurie (réglementations temporaires sur l’eau de
la retenue du barrage, tours d’eau, réduction des quantités
allouées) devenaient indispensables et si une sécheresse climatique
prolongée ne permettait pas le stockage nécessaire à l’ensemble des
exploitations d’aval.
À la lumière de ce qui précède, il convient de s’interroger sur
la notion de sécurité qu’apporte le barrage à la
productivité agricole du bassin et au dynamisme d’accroissement de
cette productivité. Il ne s’agit plus tant de sécurité de
l’irrigation que de sécurité des investissements. Les
acteurs de cette sécurité ne sont donc plus seulement ceux
de l’irrigation (décideurs et techniciens de la gestion des
ouvrages et du partage de la ressource en eau), ce sont aussi les
acteurs des financements, à l’amont aussi bien qu’à l’aval de telle
filière de production à tendance monoculturale et conçue comme seul
centre d’intérêt. Cela entre partiellement en contradiction avec le
concept plus discret de développement continu de la polyculture
familiale, voire de la multiactivité, avec l’élevage, la mine et le
travail salarié en ville, telle qu’elle est pratiquée dans le
secteur 1.
En 2008, le barrage et ses ouvrages annexes ont été transférés
aux irrigants du bassin-versant du río Huasco, c’est-à-dire à
l’ensemble des propriétaires de droits d’eau qui prennent origine
dans la rivière et ses affluents, dans le lac de retenue et dans
les canaux. L’ensemble de ces propriétaires est représenté par leur
assemblée statutaire, la Junta de Vigilancia de la Cuenca del
Río Huasco y sus afluentes. La transmission de l’ouvrage a été
faite moyennant 12 millions de dollars US, à rembourser en
25 ans. Il est trop tôt pour prédire quelle sera l’évolution
des rapports entre la sécurité de l’irrigation et la sécurité des
investissements, tout particulièrement dans les secteurs amont du
barrage. Il est certes prévisible que les remboursements vont
influencer les stratégies individuelles des producteurs à l’égard
de leurs intentions d’investissements. En revanche, on n’a que peu
d’informations sur les conditions de prêts et de remboursements que
l’État chilien peut consentir via les organismes publics
spécialisés, ni sur les politiques visant à protéger les droits
d’eau, les terres et les modes de production des petits
propriétaires peu modernisés. Il ne semble pas possible de dire
actuellement si ces influences vont aller dans le sens d’un
équilibrage des dynamismes productifs entre amont (actuellement
plus dynamique) et aval, ou si au contraire la différence va
s’accentuer.
Conclusion
À travers une sécurité de l’irrigation non encore démontrée et
la nouvelle dépendance technique et financière des agriculteurs à
l’égard du barrage, les éléments d’une durabilité des systèmes de
production du bassin sont-ils réunis ?
Le barrage assure, indirectement et par sa seule présence, la
sécurité des investissements réalisés en amont. Le fait de devoir
maintenant le payer réduit le rendement financier : la
progression de l’agriculture d’exportation se poursuivra-t-elle au
même rythme dans le bassin du Río Tránsito et s’étendra-t-elle aux
autres secteurs du bassin ? La présence même du barrage
focalise l’intérêt des entrepreneurs et des investisseurs et attire
de façon positive l’attention des structures publiques de
développement agricole. Ce dernier point pourrait être
particulièrement favorable aux petites exploitations familiales du
bassin tout entier, qui auraient ainsi l’occasion de moderniser et
d’optimiser leur système d’irrigation avec les subventions de
l’État, même s’ils n’envisagent pas encore de transformer leur
production.
À l’aval du barrage, en dépit de la réelle et nouvelle sécurité
de l’irrigation, l’évolution de la productivité est gênée par le
vieillissement du système de production. Il ne s’agit donc plus de
sécurité de l’irrigation mais bien de sécurité et de rentabilité
des investissements, ces derniers étant fondés davantage sur le
marché de la production que sur la disponibilité de ressources
telles que l’eau et la terre.
Quels sont alors le sens et le contenu de la notion de
« dynamisme agricole » comme ensemble de pratiques
conformes à un modèle normatif ? Approfondir la question sera
plein d’intérêt : cela implique de travailler sur toute la
chaîne de la production au niveau des exploitations, notamment sur
leurs modes de financement. Ce thème, précisément, attire
l’attention au moment où le barrage est privatisé (donc doit être
acheté à l’État) alors que son existence ne paraît pas suffire à
créer de nouvelles dynamiques dans chacun des secteurs de la
vallée.
Références
Alvarez P, 2005. Un itinéraire de l’eau, approche
géographique et agronomique d’une gestion de l’irrigation en zone
aride du Chili. Thèse, université d’Orléans.
Buchi H, 1993. La transformación económica de Chile :
del estatismo a la libertad económica. Santiago :
Editorial Norma.
Buchi H, 2008. La transformación económica de Chile : el
modelo del progreso. Santiago : Editorial El
Mercurio-Aguilar.
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