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Science et changements planétaires / Sécheresse
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Le développement des zones arides dans des contextes économiques avancés


Science et changements planétaires / Sécheresse. Volume 22, Numéro 4, 215-7, Octobre-Novembre-Décembre 2011, Avant-propos

DOI : 10.1684/sec.2011.0323


Auteur(s) : Yveline Poncet, 16, rue des Hôtesses 45370 Cléry Saint-André France.

ARTICLE

sec.2011.0323

Auteur(s) : Yveline Poncet yveline.poncet@orange.fr

16, rue des Hôtesses 45370 Cléry Saint-André France

Tirés à part : Y. Poncet

Géographiquement, l’Amérique latine continentale aride et semi-aride couvre une partie des États du Mexique, de l’Équateur, du Pérou et de la Bolivie, du Chili, du Brésil et de l’Argentine, sans en concerner aucun dans sa totalité. Les espaces qui reçoivent moins de 100 mm de pluie par an couvrent environ 2,3 millions de km2, avec une population de l’ordre de 20 millions d’habitants, en majorité urbaine. Presque tous ces milieux connaissent un régime climatique de type méditerranéen, avec des pluies d’hiver principalement, bien que des secteurs semi-arides au Brésil et en Bolivie connaissent des pluies d’été.

Les zones sèches des pays d’Amérique latine ne constituent pas un ensemble connexe. Elles ont une autre caractéristique, qui est que la plupart des espaces concernés sont en même temps montagneux : les neiges d’hiver fondent au printemps et donnent lieu à des cours d’eau qui alimentent des oasis et des vallées à petite propriété traditionnelle, ou de grands périmètres irrigués modernes. Le Brésil fait exception : sa zone semi-aride présente une topographie plane ou ondulée, et ce sont des précipitations pluviales qui l’alimentent en eau, très irrégulièrement.

Les modes d’occupation par l’homme ont été différents selon les pays, que ce soit aux périodes précolombiennes, au cours des histoires coloniales ou après les indépendances. Mais la culture et le peuplement d’origine européenne ont presque totalement submergé, partout, les habitants antérieurs : l’irrigation permet la culture d’espèces et variétés agricoles et pastorales d’origine ibérique, européenne et africaine (blé, agrumes, vigne, caprins, bovins) davantage que celle d’espèces américaines natives.

Les évolutions contemporaines de la notion de développement, de croissance et d’insertion dans l’économie mondiale suivent, dans les États concernés, des chemins différents, avec pourtant un aspect commun essentiel : l’aridité climatique est considérée comme un défaut qui peut être négligé ou compensé si le sous-sol est exploitable, corrigé quand on peut disposer d’eau sur place ou éventuellement la transporter. Le « désert » et l’aridité ne sont donc pas une fatalité : les investissements et la technologie doivent rendre productif tout le territoire national, et on en attend fréquemment une rentabilité élevée. Cela entraîne la marginalisation des usages anciens et traditionnels de l’eau et de la terre, avec des revendications de la part des usagers minoritaires. En même temps, et souvent sans eux, se diffusent et se superposent à l’ensemble les notions et les objectifs du développement durable et de l’agriculture raisonnée, ainsi que la défense de ressources génétiques perçues comme patrimoniales.

C’est qu’en Amérique latine, l’aridité climatique paraît occultée – on pourrait même dire déguisée – par deux grandes orientations économiques et sociopolitiques :

  • –. la poursuite de la croissance et la recherche de la richesse, parallèlement à la lutte affichée contre la pauvreté en milieu rural et l’exode vers les villes ;
  • –. l’importance du secteur minier et de ses investissements, en relation parfois très étroite avec le secteur agricole, et de toutes les infrastructures qui les accompagnent : eau, transports, énergie, habitat et main-d’œuvre.


Par ailleurs, et dans un domaine qui nous intéresse particulièrement ici, la recherche scientifique y est volontiers pragmatique et finalisée, souvent privée, et l’étude des milieux peu productifs et/ou faiblement peuplés n’est pas prioritaire.

La recherche scientifique en Amérique latine suit volontiers les « main streams » et les paradigmes établis, en s’appuyant de préférence sur les références nationales tout particulièrement dans les domaines des sciences de l’homme et de la société : il n’est guère courant, dans la recherche publique, de critiquer les options du développement national, bien que les contradictions s’inscrivent dans les paysages, dans les statistiques et dans bien des mouvements de revendication. Parallèlement, les chercheurs nationaux sont très demandeurs d’expériences européennes et nord-américaines (États-Unis et Canada) sur les problématiques et les territoires de leurs pays, quoique ces travaux ne soient pas toujours rapidement traduits et publiés. Les inventaires et les synthèses sur les ressources renouvelables – qui sont si importants en milieu aride – sont peu pratiqués, sauf à des échelles locales et de façon fragmentaire, et leurs résultats sont peu diffusés, sinon sous forme statistique. Les États paraissent diriger leurs financements de recherche scientifique fondamentale sur d’autres espaces que les régions économiquement pauvres et démographiquement peu peuplées, à l’exception possible du Brésil et de l’Argentine. Ce sont plutôt les travaux sur l’eau comme ressource – en quantité et en qualité – qui sont visibles avec, dans plusieurs États, le souci de plus en plus affiché à l’égard de la production d’énergie.

La désertification – mais le terme n’est pas toujours très explicite – et le risque de désertification sont des thèmes très présents dans les discours publics et privés au sujet des secteurs à climat de type aride et semi-aride : d’une part, parce que s’y poursuivent depuis plusieurs décennies (voire plusieurs siècles) des pratiques pastorales extensives de type « traditionnel », peu « technifiées » et sans investissements ni productivité importants ; d’autre part, parce que s’y développent – quand les ressources en eau et les régimes fonciers le permettent – une production irriguée moderne à fins agricoles et pastorales. Le discours scientifique rattrape alors – et souvent contredit – des discours politiques volontiers catastrophistes, orientés vers le souci d’augmentation de la productivité économique, appuyés sur des bilans parfois contestables et qui prônent volontiers le remplacement de systèmes de production « archaïques et périmés ».

Cela dit, les sécheresses pluviales et nivales qui se répètent sur plusieurs années sont particulièrement préoccupantes dans les aires sèches : la recherche scientifique internationale sur les phénomènes climatiques de l’océan Pacifique (El Niño, entre autres) ne les néglige pas mais leurs conséquences socio-économiques locales sont encore peu étudiées ou peu publiées.

L’intention initiale de ce numéro spécial était d’aborder le thème de l’aridité dans les espaces de l’Amérique continentale hispanophone et lusophone en mettant l’accent sur les habitants et les gouvernances. Les aires arides et semi-arides d’Amérique latine connaissent des gestions contrastées du milieu rural, entre des artificialisations très modernes grâce à l’irrigation agricole à haute productivité et la réhabilitation des savoirs et des pratiques indigènes en vue de la conservation d’une biodiversité menacée.

C’est la diversité des usages et des gouvernances, dans le contexte de la variété des milieux arides et semi-arides d’Amérique latine, que ce numéro de Sécheresse souhaitait mettre en évidence. Ce numéro s’est donc proposé de publier des travaux qui traitent de la complexité de l’exploitation des milieux arides dans le triple contexte des contradictions économiques, politiques et sociales de leurs gestions actuelles, de la rapidité de transformation des stratégies de production et des objectifs sociaux, économiques et environnementaux de la durabilité. Les réponses ont concerné deux pays, le Brésil et le Chili – deux États à économie avancée – dans lesquels les structures d’investissement économique aussi bien que les instances de recherche scientifique en sciences sociales se manifestent volontiers en direction de l’Europe.

Les bassins-versants de la région de Coquimbo et du sud de la région d’Atacama, au Chili, illustrent les contradictions citées plus haut, en même temps qu’ils font exception dans le tableau : la complexité de leur développement a attiré des travaux scientifiques nombreux, effectués sans discontinuer depuis plus de quinze ans par des équipes chiliennes en collaboration, entre autres, avec des équipes françaises et allemandes. Ces travaux se sont fréquemment attachés à étudier, justement, les contradictions contemporaines et les difficultés sociales et politiques à les concilier, dans le contexte de l’eau comme ressource rare et finie, de l’application de filières de production sophistiquées et coÛteuses, de la méfiance des instances publiques et des financements privés à l’égard des systèmes de production qualifiés de traditionnels (c’est-à-dire peu « technifiés »), des inégalités sociales et économiques engendrées par des gouvernances superposées… Sur les huit articles de ce numéro, sept se situent, géographiquement, dans la montagne semi-aride et aride chilienne.

Ces articles sont précédés ici par l’exemple brésilien de la convivência (« vivre avec » – sous-entendu : l’aridité), politique appliquée dans le vaste Nordeste, fondée sur l’agroécologie et de nouvelles conceptions des rapports de gouvernance.

À l’opposé en termes d’échelle, est présenté le cas d’une vallée chilienne dans laquelle l’opinion des agriculteurs sur la sécurité de l’irrigation présente des modalités inattendues : la sécurité de l’irrigation y est traduite en termes de sécurité des investissements agricoles, sécurité perçue comme variable selon l’histoire récente des systèmes de production.

Les mesures du carbone organique dans les sols de trois stations en milieu de parcours caprin contribuent à une meilleure connaissance du sujet en milieu aride, où il n’a pas fait jusqu’ici l’objet de beaucoup de travaux.

Les activités minières sont très présentes dans tout le Chili aride et semi-aride ; elles sont indirectement abordées ici dans les trois bassins-versants de la région de Coquimbo, à travers deux domaines scientifiques : la chimie des eaux et des sédiments de surface, d’une part, dix ans de collaboration interinstitutionnelle et interdisciplinaire, d’autre part.

Les quatre contributions suivantes s’inscrivent dans la géographie économique de la plus riche région agricole du « semi-désert » chilien : la province du Limarí. Elles en abordent les aspects les plus récents comme les plus traditionnels, sur les plans techniques, économiques et sociaux. Elles illustrent les nuances de l’exemplarité du développement de cette province, telle que la conçoivent les objectifs d’une croissance souhaitée et prédite comme « infinie » alors même que la ressource en eau d’irrigation y est limitée. Une description en quatre temps des épisodes de son développement introduit l’agriculture irriguée du bassin : dès le début du xxe siècle, les politiques nationales et leurs applications régionales ont conçu le développement agricole du Limarí comme un exemple technologique (dans les domaines hydraulique et agronomique) susceptible d’être diffusé dans les autres vallées. Or, même si les ressources en eau et en investissements techniques peuvent en effet être rendues disponibles, l’histoire des systèmes de production irrigués et leurs efficaces organisations sociales ne paraissent pas si aisément reproductibles.

Entre autres organisations sociales directement liées à l’irrigation, celle de la main-d’œuvre nécessaire à la production agricole à haute valeur ajoutée, à destination des marchés de l’hémisphère boréal, est particulièrement intéressante. Elle est décrite en montrant comment se structure la mobilité des travailleurs des entreprises agroexportatrices qui font la richesse et la notoriété de la province.

La progression technologique, la capacité d’investissement et la combinaison entre solidité et flexibilité des organisations sociales décisives font la célébrité du Limarí et y entretiennent une augmentation importante des superficies irriguées à productivité élevée, à ressources naturelles constantes toutefois : on constate la progression vers le haut des pentes d’une agriculture moderne, hautement productrice mais dépendante d’une énergie précieuse et coÛteuse et soumise à la concurrence de productions désormais mieux placées géographiquement, parce que pourvues de ports sur l’Atlantique.

L’importance géographique et sociale de la haute montagne aride est montrée à travers une analyse des politiques hésitantes et contradictoires du développement de l’élevage extensif transhumant : la haute montagne aride doit-elle être abandonnée à la nature ou aux mines parce qu’elle accueille un élevage jugé non rentable d’après les critères de la productivité agropastorale ? La combinaison de l’aridité et de l’altitude n’est-elle réductible qu’au moyen d’investissements lourds et d’une artificialisation intense ? Les éleveurs de chèvres transhumants des estives de la cordillère des Andes, classés comme « pauvres » parce qu’ils ne sont pas propriétaires des parcours et ne disposent pas de capitaux, ont-ils réellement leur mot à dire ?

Ces contributions donnent une image, incomplète certes, de l’aridité dans le nouveau monde latino-américain. Plusieurs thèmes resteraient à aborder, tels que le fait minier dans la multiproduction rurale, les détails des droits de l’eau et l’évolution politique et sociale des règles de partage, les conséquences locales des épisodes de sécheresse et des perspectives de changement climatique… Reste aussi à faire connaître les travaux sur les problématiques liées à l’aridité dans d’autres pays du continent, notamment dans les milieux froids. Cependant, une telle image semble montrer que « la durabilité », telle que la manifestent les discours globaux, reste une préoccupation secondaire, un objectif applicable aux milieux moins extrêmes : l’aridité reste à part.


 

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