ARTICLE
sec.2011.0323
Auteur(s) : Yveline Poncet yveline.poncet@orange.fr
16, rue des Hôtesses
45370 Cléry Saint-André
France
Tirés à part : Y. Poncet
Géographiquement, l’Amérique latine continentale aride et
semi-aride couvre une partie des États du Mexique, de l’Équateur,
du Pérou et de la Bolivie, du Chili, du Brésil et de l’Argentine,
sans en concerner aucun dans sa totalité. Les espaces qui reçoivent
moins de 100 mm de pluie par an couvrent environ
2,3 millions de km2, avec une population de l’ordre
de 20 millions d’habitants, en majorité urbaine. Presque tous
ces milieux connaissent un régime climatique de type méditerranéen,
avec des pluies d’hiver principalement, bien que des secteurs
semi-arides au Brésil et en Bolivie connaissent des pluies
d’été.
Les zones sèches des pays d’Amérique latine ne constituent pas
un ensemble connexe. Elles ont une autre caractéristique, qui est
que la plupart des espaces concernés sont en même temps
montagneux : les neiges d’hiver fondent au printemps et
donnent lieu à des cours d’eau qui alimentent des oasis et des
vallées à petite propriété traditionnelle, ou de grands périmètres
irrigués modernes. Le Brésil fait exception : sa zone
semi-aride présente une topographie plane ou ondulée, et ce sont
des précipitations pluviales qui l’alimentent en eau, très
irrégulièrement.
Les modes d’occupation par l’homme ont été différents selon les
pays, que ce soit aux périodes précolombiennes, au cours des
histoires coloniales ou après les indépendances. Mais la culture et
le peuplement d’origine européenne ont presque totalement submergé,
partout, les habitants antérieurs : l’irrigation permet la
culture d’espèces et variétés agricoles et pastorales d’origine
ibérique, européenne et africaine (blé, agrumes, vigne, caprins,
bovins) davantage que celle d’espèces américaines natives.
Les évolutions contemporaines de la notion de développement, de
croissance et d’insertion dans l’économie mondiale suivent, dans
les États concernés, des chemins différents, avec pourtant un
aspect commun essentiel : l’aridité climatique est considérée
comme un défaut qui peut être négligé ou compensé si le sous-sol
est exploitable, corrigé quand on peut disposer d’eau sur place ou
éventuellement la transporter. Le « désert » et l’aridité
ne sont donc pas une fatalité : les investissements et la
technologie doivent rendre productif tout le territoire national,
et on en attend fréquemment une rentabilité élevée. Cela entraîne
la marginalisation des usages anciens et traditionnels de l’eau et
de la terre, avec des revendications de la part des usagers
minoritaires. En même temps, et souvent sans eux, se diffusent et
se superposent à l’ensemble les notions et les objectifs du
développement durable et de l’agriculture raisonnée, ainsi que la
défense de ressources génétiques perçues comme patrimoniales.
C’est qu’en Amérique latine, l’aridité climatique paraît
occultée – on pourrait même dire déguisée – par deux grandes
orientations économiques et sociopolitiques :
- –. la poursuite de la croissance et la recherche de la
richesse, parallèlement à la lutte affichée contre la pauvreté en
milieu rural et l’exode vers les villes ;
- –. l’importance du secteur minier et de ses
investissements, en relation parfois très étroite avec le secteur
agricole, et de toutes les infrastructures qui les
accompagnent : eau, transports, énergie, habitat et
main-d’œuvre.
Par ailleurs, et dans un domaine qui nous intéresse
particulièrement ici, la recherche scientifique y est volontiers
pragmatique et finalisée, souvent privée, et l’étude des milieux
peu productifs et/ou faiblement peuplés n’est pas prioritaire.
La recherche scientifique en Amérique latine suit volontiers les
« main streams » et les paradigmes établis, en
s’appuyant de préférence sur les références nationales tout
particulièrement dans les domaines des sciences de l’homme et de la
société : il n’est guère courant, dans la recherche publique,
de critiquer les options du développement national, bien que les
contradictions s’inscrivent dans les paysages, dans les
statistiques et dans bien des mouvements de revendication.
Parallèlement, les chercheurs nationaux sont très demandeurs
d’expériences européennes et nord-américaines (États-Unis et
Canada) sur les problématiques et les territoires de leurs pays,
quoique ces travaux ne soient pas toujours rapidement traduits et
publiés. Les inventaires et les synthèses sur les ressources
renouvelables – qui sont si importants en milieu aride – sont peu
pratiqués, sauf à des échelles locales et de façon fragmentaire, et
leurs résultats sont peu diffusés, sinon sous forme statistique.
Les États paraissent diriger leurs financements de recherche
scientifique fondamentale sur d’autres espaces que les régions
économiquement pauvres et démographiquement peu peuplées, à
l’exception possible du Brésil et de l’Argentine. Ce sont plutôt
les travaux sur l’eau comme ressource – en quantité et en qualité –
qui sont visibles avec, dans plusieurs États, le souci de plus en
plus affiché à l’égard de la production d’énergie.
La désertification – mais le terme n’est pas toujours
très explicite – et le risque de désertification sont des thèmes
très présents dans les discours publics et privés au sujet des
secteurs à climat de type aride et semi-aride : d’une part,
parce que s’y poursuivent depuis plusieurs décennies (voire
plusieurs siècles) des pratiques pastorales extensives de type
« traditionnel », peu « technifiées » et sans
investissements ni productivité importants ; d’autre part,
parce que s’y développent – quand les ressources en eau et les
régimes fonciers le permettent – une production irriguée moderne à
fins agricoles et pastorales. Le discours scientifique rattrape
alors – et souvent contredit – des discours politiques volontiers
catastrophistes, orientés vers le souci d’augmentation de la
productivité économique, appuyés sur des bilans parfois
contestables et qui prônent volontiers le remplacement de systèmes
de production « archaïques et périmés ».
Cela dit, les sécheresses pluviales et nivales qui se répètent
sur plusieurs années sont particulièrement préoccupantes dans les
aires sèches : la recherche scientifique internationale sur
les phénomènes climatiques de l’océan Pacifique (El Niño, entre
autres) ne les néglige pas mais leurs conséquences
socio-économiques locales sont encore peu étudiées ou peu
publiées.
L’intention initiale de ce numéro spécial était d’aborder le
thème de l’aridité dans les espaces de l’Amérique continentale
hispanophone et lusophone en mettant l’accent sur les habitants et
les gouvernances. Les aires arides et semi-arides d’Amérique latine
connaissent des gestions contrastées du milieu rural, entre des
artificialisations très modernes grâce à l’irrigation agricole à
haute productivité et la réhabilitation des savoirs et des
pratiques indigènes en vue de la conservation d’une biodiversité
menacée.
C’est la diversité des usages et des gouvernances, dans le
contexte de la variété des milieux arides et semi-arides d’Amérique
latine, que ce numéro de Sécheresse souhaitait mettre en
évidence. Ce numéro s’est donc proposé de publier des travaux qui
traitent de la complexité de l’exploitation des milieux arides dans
le triple contexte des contradictions économiques, politiques et
sociales de leurs gestions actuelles, de la rapidité de
transformation des stratégies de production et des objectifs
sociaux, économiques et environnementaux de la durabilité.
Les réponses ont concerné deux pays, le Brésil et le Chili – deux
États à économie avancée – dans lesquels les structures
d’investissement économique aussi bien que les instances de
recherche scientifique en sciences sociales se manifestent
volontiers en direction de l’Europe.
Les bassins-versants de la région de Coquimbo et du sud de la
région d’Atacama, au Chili, illustrent les contradictions citées
plus haut, en même temps qu’ils font exception dans le
tableau : la complexité de leur développement a attiré des
travaux scientifiques nombreux, effectués sans discontinuer depuis
plus de quinze ans par des équipes chiliennes en collaboration,
entre autres, avec des équipes françaises et allemandes. Ces
travaux se sont fréquemment attachés à étudier, justement, les
contradictions contemporaines et les difficultés sociales et
politiques à les concilier, dans le contexte de l’eau comme
ressource rare et finie, de l’application de filières de production
sophistiquées et coÛteuses, de la méfiance des instances publiques
et des financements privés à l’égard des systèmes de production
qualifiés de traditionnels (c’est-à-dire peu
« technifiés »), des inégalités sociales et économiques
engendrées par des gouvernances superposées… Sur les huit articles
de ce numéro, sept se situent, géographiquement, dans la montagne
semi-aride et aride chilienne.
Ces articles sont précédés ici par l’exemple brésilien de la
convivência (« vivre avec » – sous-entendu :
l’aridité), politique appliquée dans le vaste Nordeste, fondée sur
l’agroécologie et de nouvelles conceptions des rapports de
gouvernance.
À l’opposé en termes d’échelle, est présenté le cas d’une vallée
chilienne dans laquelle l’opinion des agriculteurs sur la sécurité
de l’irrigation présente des modalités inattendues : la
sécurité de l’irrigation y est traduite en termes de sécurité des
investissements agricoles, sécurité perçue comme variable selon
l’histoire récente des systèmes de production.
Les mesures du carbone organique dans les sols de trois stations
en milieu de parcours caprin contribuent à une meilleure
connaissance du sujet en milieu aride, où il n’a pas fait jusqu’ici
l’objet de beaucoup de travaux.
Les activités minières sont très présentes dans tout le Chili
aride et semi-aride ; elles sont indirectement abordées ici
dans les trois bassins-versants de la région de Coquimbo, à travers
deux domaines scientifiques : la chimie des eaux et des
sédiments de surface, d’une part, dix ans de collaboration
interinstitutionnelle et interdisciplinaire, d’autre part.
Les quatre contributions suivantes s’inscrivent dans la
géographie économique de la plus riche région agricole du
« semi-désert » chilien : la province du Limarí.
Elles en abordent les aspects les plus récents comme les plus
traditionnels, sur les plans techniques, économiques et sociaux.
Elles illustrent les nuances de l’exemplarité du développement de
cette province, telle que la conçoivent les objectifs d’une
croissance souhaitée et prédite comme « infinie » alors
même que la ressource en eau d’irrigation y est limitée. Une
description en quatre temps des épisodes de son développement
introduit l’agriculture irriguée du bassin : dès le début du
xxe siècle, les politiques nationales et leurs
applications régionales ont conçu le développement agricole du
Limarí comme un exemple technologique (dans les domaines
hydraulique et agronomique) susceptible d’être diffusé dans les
autres vallées. Or, même si les ressources en eau et en
investissements techniques peuvent en effet être rendues
disponibles, l’histoire des systèmes de production irrigués et
leurs efficaces organisations sociales ne paraissent pas si
aisément reproductibles.
Entre autres organisations sociales directement liées à
l’irrigation, celle de la main-d’œuvre nécessaire à la production
agricole à haute valeur ajoutée, à destination des marchés de
l’hémisphère boréal, est particulièrement intéressante. Elle est
décrite en montrant comment se structure la mobilité des
travailleurs des entreprises agroexportatrices qui font la richesse
et la notoriété de la province.
La progression technologique, la capacité d’investissement et la
combinaison entre solidité et flexibilité des organisations
sociales décisives font la célébrité du Limarí et y entretiennent
une augmentation importante des superficies irriguées à
productivité élevée, à ressources naturelles constantes
toutefois : on constate la progression vers le haut des pentes
d’une agriculture moderne, hautement productrice mais dépendante
d’une énergie précieuse et coÛteuse et soumise à la concurrence de
productions désormais mieux placées géographiquement, parce que
pourvues de ports sur l’Atlantique.
L’importance géographique et sociale de la haute montagne aride
est montrée à travers une analyse des politiques hésitantes et
contradictoires du développement de l’élevage extensif
transhumant : la haute montagne aride doit-elle être
abandonnée à la nature ou aux mines parce qu’elle accueille un
élevage jugé non rentable d’après les critères de la productivité
agropastorale ? La combinaison de l’aridité et de l’altitude
n’est-elle réductible qu’au moyen d’investissements lourds et d’une
artificialisation intense ? Les éleveurs de chèvres
transhumants des estives de la cordillère des Andes, classés comme
« pauvres » parce qu’ils ne sont pas propriétaires des
parcours et ne disposent pas de capitaux, ont-ils réellement leur
mot à dire ?
Ces contributions donnent une image, incomplète certes, de
l’aridité dans le nouveau monde latino-américain. Plusieurs thèmes
resteraient à aborder, tels que le fait minier dans la
multiproduction rurale, les détails des droits de l’eau et
l’évolution politique et sociale des règles de partage, les
conséquences locales des épisodes de sécheresse et des perspectives
de changement climatique… Reste aussi à faire connaître les travaux
sur les problématiques liées à l’aridité dans d’autres pays du
continent, notamment dans les milieux froids. Cependant, une telle
image semble montrer que « la durabilité », telle que la
manifestent les discours globaux, reste une préoccupation
secondaire, un objectif applicable aux milieux moins
extrêmes : l’aridité reste à part.
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