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Science et changements planétaires / Sécheresse
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Difficultés de transhumance des chameliers dans le Tchad central liées aux aléas climatiques


Science et changements planétaires / Sécheresse. Volume 22, Numéro 1, 25-32, Janvier-Mars 2011, Article de recherche

DOI : 10.1684/sec.2011.0295

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Serge Aubague, Ali Adoum Mannany, Patrice Grimaud, Projet Almy al Afia BP 5557 N’Djamena Tchad, Cirad ES Laboratoire de recherches vétérinaires et zootechniques (LRVZ) BP 433 N’Djamena Tchad.

Résumé : Le Tchad est un pays d’élevage où la transhumance est à la fois un phénomène social et une manière d’exploiter les animaux. Optimiser les ressources pastorales et sécuriser les systèmes pastoraux imposent des déplacements réguliers des hommes et de leurs troupeaux dictés par les conditions climatiques. Les périodes de sécheresse tout comme les fortes pluies sont redoutées des chameliers, qui, dans le Tchad central, doivent remonter au nord avant les fortes crues du fleuve Batha. Cette étude sur le nombre de dromadaires bloqués au sud par des montées des eaux précoces met en évidence la très faible productivité des troupeaux restés au sud du fleuve par rapport à ceux qui ont atteint le nord de la rive (indices de productivité de 0,29 et 0,59, respectivement). La comparaison entre des années où la crue est précoce et celles où elle est tardive permet d’évaluer le nombre de dromadaires que le fleuve peut empêcher de passer à près de 100 000 têtes. Les causes de cette faible productivité sont alimentaires et sanitaires, mais l’impact du blocage des animaux au sud du fleuve est également négatif sur la cohabitation avec les agriculteurs sédentaires. La future construction d’un pont pastoral sur l’un des gués fréquemment utilisé par les chameliers devrait faciliter les mouvements de transhumance et atténuer ces problèmes.

Mots-clés : camelin, pastoralisme, Tchad, transhumance

Illustrations

ARTICLE

sec.2011.0295

Auteur(s) : Serge Aubague1 iram@intnet.td, Ali Adoum Mannany1, Patrice Grimaud2 grimaud@cirad.fr

1 Projet Almy al Afia BP 5557 N’Djamena Tchad

2 Cirad ES Laboratoire de recherches vétérinaires et zootechniques (LRVZ) BP 433 N’Djamena Tchad

Tirés à part : P. Grimaud

Le pastoralisme nomade constitue au Tchad un phénomène social (Hugot, 1997 ; Clanet, 1999)  : plus qu’un mode de conduite des troupeaux, il s’agit d’un mode de vie dans lequel hommes et animaux forment en combinaison avec les ressources naturelles un système de reproduction sociale, à travers une relation spécifique à l’espace et à la mobilité. L’élevage pastoral mobile concerne près de 80 % de l’élevage des ruminants au Tchad (Morovitch, 2000 ; Barraud et al., 2001), avec un degré de mobilité flexible selon les groupes ethniques et les conditions de milieu (Barraud et al., 2001 ; Bonfiglioli, 1990). La transhumance est l’un des temps forts du pastoralisme nomade, et celle qui se fait dans le Tchad central depuis le Guéra au sud du pays vers le Batha plus septentrional entre dans le cadre des mouvements pendulaires saisonniers entre deux zones agroécologiques complémentaires. Elle commence au début de l’hivernage, et représente une étape clef dans les systèmes d’élevage de ruminants au Tchad. Les contraintes à ces déplacements sont nombreuses et les pratiques pastorales ont dÛ évoluer en fonction de crises économiques récurrentes et du rétrécissement de l’espace pastoral au profit d’une agriculture en expansion (Réounodji et al., 2005). Mais aux côtés de ces contraintes sociales et sociétales figurent également des impératifs climatiques, liés aux périodes de sécheresse comme à l’arrivée des premières pluies. Ainsi, le fleuve Batha, qui prend sa source au Mont Soubaga à 900 mètres d’altitude à l’est du pays et alimente le Lac Fitri, coupe, d’est en ouest, les axes de transhumance et est redouté pour sa traversée car il monte de façon imprévisible d’une année sur l’autre. Le fleuve est large et les courants très forts (figures 1 et 2), pouvant emporter facilement les hommes et animaux, dont les dromadaires qui offrent en outre une moins bonne résistance à l’humidité. Pour ces raisons, les chameliers remontent plus tôt que les bouviers afin de traverser le fleuve avant la crue (Mannany et Aubague, 2007). Cette remontée se fait précipitamment les années où les pluies sont précoces, eau et pâturages étant alors abandonnés, malgré le risque d’en manquer en chemin. Cela n’empêche pas de nombreux dromadaires d’être régulièrement bloqués au sud du fleuve, à proximité des champs, mettant en péril l’équilibre précaire existant entre sédentaires Hadjaraï et transhumants, essentiellement Arabes (Mannany et Aubague, 2007). L’impact de ce blocage a des retentissements bien plus au sud, puisque dans le Moyen Chari les chameliers peuvent décider de ne pas remonter s’ils entendent que les crues sont précoces. Ce travail présente les résultats d’une étude de quantification du cheptel transhumant entre le Guéra et le Batha ; il vise à comprendre les difficultés que rencontrent les responsables de troupeaux lors de ces déplacements, et à analyser le discours des éleveurs sur la traversée du fleuve et sur le séjour en saison des pluies selon qu’il a lieu au nord ou au sud du fleuve. Un comptage des animaux traversant le Batha avait été mené en 2005 (Mannany et Aubague, 2007) ; il a été suivi d’un nouvel inventaire une année plus tard, assorti d’un questionnaire visant à avoir une meilleure perception des différents acteurs sur le potentiel d’amélioration de la sécurisation des systèmes pastoraux lors des déplacements de transhumance.

Matériel et méthode

Identification des points géographiques, élaboration de fiches d’enquêtes et formation des enquêteurs

Les principaux cours d’eau et bassins-versants du Nord-Guéra et du Batha sont représentés sur la figure 3 ; six gués (Bédiné, Boyo, Dakotchi, Krénick, Koundjourou, Mada, figure 4) ont été sélectionnés comme points d’enquête et de comptage. À chacun de ces six gués, un binôme d’enquêteurs a été chargé durant 28 jours, du 4 au 31 juillet 2006, de comptabiliser le cheptel traversant le fleuve et les animaux noyés, ainsi que d’interroger les éleveurs en s’aidant d’un questionnaire (annexe 1). Une enquête rétrospective est conduite sur les dates d’arrivée de la crue du fleuve Batha : selon la tradition orale, la crue arrive à Koundjourou en année normale le 14 juillet, mais elle peut cependant être beaucoup plus précoce (début juillet) ou plus tardive (fin juillet). En parallèle, des entretiens avec des personnes ressources telles que les chefs de villages situés près de gués et les autorités communales gérant le pont de la ville d’Oum Hadjer ont été menés.

Comptage des animaux et de leurs accompagnateurs

Le comptage des animaux est réalisé grâce à un compteur manuel à impulsions chaque jour entre 6 h et 18 h. Le comptage des noyades a démarré à l’arrivée de la crue et a duré entre 7 et 10 jours selon les gués, entre le 20 et le 31 juillet. Parallèlement, le registre des noyades humaines tenu depuis 2000 par les différents chefs de villages et les autorités administratives a été relevé.

Estimation du nombre de camelins bloqués en cas de crue précoce

Pour estimer le cheptel bloqué au sud du fleuve les années de crue précoce, le flux de cheptel camelin compté dans la sous-préfecture en 2006 où la crue a été particulièrement tardive (25 juillet à Koundjourou) est comparé avec celui qui a été compté en 2005 où la crue avait été beaucoup plus précoce (11 juillet à Koundjourou) et où de nombreux troupeaux avaient été bloqués. Parallèlement, 60 enquêtes synchroniques sur la base d’entretiens semi-directifs sont réalisées auprès de chameliers, 30 séjournant en saison des pluies au nord du fleuve et 30 autres au sud, tous échantillonnés aléatoirement. Ces enquêtes sur la démographie des troupeaux ont pour but de dresser les inventaires des dromadaires selon leur âge et leur sexe lors du comptage (t0), et de reconstituer ce même inventaire l’année précédente (t-1) après collecte des renseignements sur la mortalité et l’exploitation des animaux, ce dernier critère rassemblant les ventes, les dons ou les prêts de dromadaires durant l’année écoulée.

Exploitation des résultats

L’ensemble des fiches de comptage et des enquêtes sur la démographie des troupeaux a été saisi dans une base de données sur Excel. Plusieurs ratios sont déduits des inventaires de cheptel, l’un représentatif de la fécondité annuelle (ρFA), l’autre de la mortalité des chamelons de moins de 1 an (ρMC), qui répondent aux formules suivantes :

De ces deux ratios est déduit l’indice de productivité numérique, IPN, compris entre 0 et 1, qui répond à la formule :

Cet indice est calculé pour l’ensemble des troupeaux qui ont passé le fleuve ou non.

Résultats

Précocité des crues et vitesse de progression des eaux

Sur les 7 dernières années, seules 2 crues tardives ont été enregistrées, soit moins d’une année sur trois, contre 1 crue normale et 4 crues précoces, soit plus d’une année sur deux (tableau 1). Quand le Batha est à son plein, le ciel devient nuageux, la température ambiante augmente et les pluies deviennent régulières. En observant les dates d’arrivée du fleuve aux différents gués de comptage, la vitesse de progression des crues est évaluée entre 0,5 et 1 km/h.

Tableau 1 Date d’arrivée de la crue à Koundjourou depuis 2000.

Année Date d’arrivée de la crue Remarques
2006 25 juillet Crue tardive
2005 10 juillet Crue précoce
2004 7 juillet Crue précoce
2003 5 juillet Crue précoce
2002 15 juillet Crue normale
2001 28 juillet Crue tardive
2000 8 juillet Crue précoce

Comptage des dromadaires et des noyades

En juillet 2006, 252 549 dromadaires ont été comptabilisés à la traversée. Ce chiffre est à rapprocher de celui de 159 446 dromadaires répertoriés aux mêmes passages en juillet 2005, année de crue précoce, et montre que ce sont près de 100 000 animaux qui peuvent être bloqués lorsque la crue est trop rapide (93 103 exactement). Le total des noyades de dromadaires est présenté dans le tableau 2 pour chacun des gués étudiés et en proportion du nombre d’animaux ayant traversé. Dans le même temps, 294 bovins et 591 petits ruminants ont été emportés par les eaux. De même, 11 personnes, tous éleveurs, sont mortes par noyade : ils sont référencés par gué aux côtés des pertes enregistrées les années précédentes dans le tableau 3.

Tableau 2 Comptage des dromadaires et pourcentage de noyades dans la sous-préfecture de Koundjourou pour chacun des gués en juillet 2006.

Gués Total Noyés Proportion (%) de dromadaires noyés
Bédiné 27 032 66 0,244
Boyo 28 678 19 0,066
Krénik 36 634 5 0,013
Dakotchi 19 172 11 0,057
Koundjourou 90 025 4 0,004
Mada 51 008 8 0,015
Total 252549 113 0,044

Tableau 3 Pertes humaines enregistrées par année et par gué.

 AnnéeGués 2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006
Krénik 11 6 3 2 4 1 0
Boyo 7 3 10 1 6 5 4
Bédiné 12 7 5 9 10 4 3
Dokatchi 6 9 4 6 2 3 3
Koundjourou 11 8 11 10 6 9 1
Mada 2 1 8 3 0 2 0
Dankoutche 8 2 6 13 6 4 0
Total annuel 57 36 47 44 34 28 11

Composition du cheptel camelin et indices zootechniques selon les années de crues tardives et précoces

Des 60 enquêtes sur des troupeaux au nord et au sud du fleuve sont déduites les informations démographiques sur la composition du cheptel camelin présentées dans le tableau 4. Les paramètres zootechniques qui en sont issus figurent dans le tableau 5.

Tableau 4 Composition des troupeaux camelins par âge et par sexe, au nord et au sud du fleuve Batha, lors du comptage (t0) et l’année précédente (t-1).

Âge Sexe Nombre à t0 Mortalité Exploitation Nombre à t-1
Passé (Nord) Bloqué (Sud) Passé (Nord) Bloqué (Sud) Passé (Nord) Bloqué (Sud) Passé (Nord) Bloqué (Sud)
0-1 M 247 132 39 53 0 0 286 185
F 248 124 34 44 0 0 282 168
1-2 M 155 94 19 24 5 6 179 124
F 155 85 12 24 4 6 171 115
2-3 M 123 82 4 4 18 41 145 127
F 138 80 4 12 14 23 156 115
3-4 M 97 62 7 3 38 39 142 104
F 132 84 10 1 13 18 155 103
4-5 M 95 50 5 5 31 30 131 85
F 137 98 6 9 10 1 153 108
5-6 M 69 27 1 1 14 0 84 28
F 123 81 7 1 0 1 130 83
6-7 M 58 36 5 3 4 3 67 42
F 110 108 4 2 0 0 114 110
7 et + M 99 51 9 9 4 12 112 72
F 308 305 44 85 22 46 374 436
TOTAL 2294 1499 210 280 177 226 2681 2005

Tableau 5 Ratios de fécondité des populations camélines au nord et au sud du fleuve Batha.

Troupeaux passés au Nord Troupeaux bloqués au Sud
ρFA (%) 64,3 35,2
ρMC (%) 7,7 16,1
IPN 0,59 0,29

ρFA (%) : chamelons de moins de 1 an/femelles adultes et de mortalité ; ρMC (%) : chamelons morts avant l’âge de 1 an/chamelons nés ; IPN (indice de productivité numérique) : nombre de chamelons vivants de moins de 1 an/nombre de femelles adultes.

Discussion

Le climat reste la première préoccupation des éleveurs transhumants, dont la mémoire reste marquée par les périodes de sécheresse, les épisodes de grand vent ou les pluies trop violentes. Dans un contexte de changements climatiques majeurs qui dépassent le seul cadre de l’Afrique subsaharienne, il est normal que la descente des isohyètes vers le sud mise en évidence au Niger (Ozer et Erpicum, 1995) interroge l’ensemble des acteurs de l’élevage transhumant dans cette région du globe. Cependant, ces aléas climatiques et leurs variations soudaines ne sont pas des éléments récents, et depuis la sécheresse du milieu des années 1980, ils imposent aux chameliers de descendre beaucoup plus au sud en saison sèche (Le Rouvreur, 1989), entraînant pour des troupeaux affaiblis une difficulté de remise en forme avant une remontée devenue plus longue et plus hasardeuse. Pour éviter la crue du fleuve Batha dans le Tchad central, ils sont quelquefois forcés de couvrir près de 200 kilomètres en deux semaines, ce qui n’est pas sans conséquence sur l’état de santé de leurs familles. Parmi les avantages de la remontée au nord, ils citent en premier lieu les cures salées assurant l’approvisionnement en natron (Le Rouvreur, 1989), qui joue un rôle majeur dans l’entretien des camelins puisqu’il complémente en sel tout en facilitant le transit et en assurant un déparasitage interne ; une fois arrivés au nord, les animaux restent en vaine pâture et les éleveurs peuvent alors se consacrer à ce déplacement jusqu’au Barh El Gazal ou à Faya, qui peut demander de 20 à 30 jours aller-retour et qui est de plus en plus l’objet d’attaques de coupeurs de route (Marty et al., 2009). Ils affirment également que la production laitière d’une chamelle qui séjourne au Nord-Batha en saison des pluies est double de celle qui séjourne au sud du fleuve. En outre, ces mouvements ont une signification sociale, puisque les transhumants retrouvent au Batha leurs parents et les tombeaux de leurs ancêtres et peuvent visiter les grands marabouts. Ils profitent de leur séjour pour rendre visite à leurs chefferies traditionnelles et honorer leurs dÛs (Jullien, 2006).

Cette décision de traverser peut aussi être lourde de conséquences. Ayant traversé avant les crues, ils seront obligés de rester au nord du fleuve en raison de la montée du fleuve, sans eau ni pâturage ; bloqués au sud, les chameliers devront défendre leurs animaux des attaques de moustiques et de glossines ; Duteurtre et al. (2002) rapportent que les années 1965, 1985 et 1999 sont restées dans la mémoire collective des Missirié bloqués au sud, où des troupeaux entiers ont été décimés par la mouche tsé-tsé. De plus, même si au sud les marchés sont plus accessibles et plus nombreux, facilitant aux éleveurs un approvisionnement en produits de première nécessité, comme les céréales, le sucre, ou le thé, ils ont des difficultés à vendre leurs dromadaires dans les marchés à bétail en saison des pluies, aggravant alors une baisse de la productivité des animaux qui rend d’autant plus difficile le maintien en équilibre du budget familial. Les indices de cette productivité, doubles pour les troupeaux ayant traversé le fleuve, sont en cohérence avec ceux des élevages bovins de la même zone pour lesquels le problème de la traversée du fleuve ne se pose pas avec la même acuité et qui sur une année présentent des valeurs de 0,49 pour les Missirié et de 0,56 pour les Peuhls (Duteurtre et al., 2002). Les raisons, telles qu’elles sont mises en évidence dans notre travail et à rattacher à une plus faible proportion de naissances et une mortinatalité bien supérieure, sont aussi bien alimentaires que sanitaires. Au sud du fleuve, le pâturage aérien est dominé par des espèces broutées qui satisfont les besoins de saison sèche des animaux, parmi lesquelles Acacia seyal, A. mellifera, Ziziphus mauritiana et Balanites aegyptiaca. En saison des pluies, les pâturages herbacés, bien qu’abondants, sont de faible valeur pastorale (Gaston, 1996) ; de plus, les animaux ne paissent pas sous la pluie, en raison d’une présence importante d’insectes, comme les taons, et de boue. C’est le Nord-Batha qui est par excellence la zone de séjour de saison des pluies des troupeaux de camélins (Gaston, 1996 ; Béchir, 2004) : la végétation est constituée d’une strate herbacée, dénommée haya, dominée par les graminées annuelles particulièrement appréciées des dromadaires et qui poussent dès les premières pluies. Une fois au nord, les dromadaires délaissent les pâturages aériens pour consommer essentiellement de jeunes repousses vertes (Brachiara deflexa, Cenchrus biflorus, Zornia glochidiata, Echinocloa colona…) dont les éleveurs savent à quels stades la valeur pastorale est optimale. En outre, dans la partie nord du Sahel où la pluviométrie est inférieure à 300 mm, l’azote et le phosphore présents dans le sol sont moins lessivés, plus concentrés, et les pâturages herbacés sont donc plus riches en protéines qu’au Sud, où les minéraux sont plus rares du fait de la dilution (Maliki, 1985). Ces mouvements des transhumants entre une zone de séjour de saison sèche et une zone de séjour de saison des pluies facilitent la régénération des pâturages aériens au sud et permettent une exploitation optimale des pâturages herbacés au nord, généralement inaccessibles en saison sèche (Gaston, 1996). C’est là l’essence de la transhumance, qui a pour objectif de sécuriser les systèmes pastoraux en sécurisant les ressources pastorales vitales, à savoir les pâturages utilisés aux différentes saisons, les ressources en eau et les cures salées (Morovitch, 2000 ; Barraud et al., 2001 ; Marty et al., 2009). D’un point de vue sanitaire, outre les attaques d’insectes précédemment évoquées et particulièrement destructrices (Reiss et al., 1999), les chameliers se plaignent de syndromes respiratoires qu’ils ne rencontrent pas au Nord, et de blessures et de gonflement des membres suite aux glissades ou au séjour dans la boue.

Cependant, parmi les changements profonds des systèmes d’élevage pastoraux qui pourraient remettre en cause les équilibres ancestraux au sud du Batha et au nord du Guéra, on se doit de parler du phénomène de fixation de nombre d’éleveurs appauvris qui depuis les sécheresses des années 1970 et 1980 séjournent en saison des pluies avec leur troupeau au sud du Batha parce que pour survivre ils se sont mis à cultiver (Jullien, 2006). Malheureusement, une fois les semis et le premier sarclage achevés (généralement fin juillet) il est déjà trop tard pour envisager de traverser le fleuve. Les animaux sont alors obligés de rester en zone agricole, à proximité des champs, et de nombreux cas de destruction des cultures par des dromadaires sont alors signalés dans les villages. Cette proximité, relativement nouvelle, est probablement l’évolution systémique la plus néfaste à la cohabitation entre sédentaires et éleveurs. De plus, cette évolution est renforcée par la mise en culture de certaines zones de séjour de saison des pluies par des agriculteurs à la recherche de sol riche en fumier, augmentant d’autant le risque de divagation dans les champs et donc de conflits, comme cela est de plus en plus souvent rapporté dans les zones de savanes (Sougnabe, 2010). Enfin, les éleveurs se plaignent d’être abusivement malmenés par les agents des Eaux et Forêts à cause des taxes prélevées sur les zériba, enclos à petits ruminants qui les protègent des fauves quand ils séjournent en saison des pluies au sud.

L’ensemble des éleveurs interrogés trouvent important l’aménagement de ponts pastoraux sur le fleuve Batha. Une étude économique établie en marge de ce travail a montré à partir d’une simulation sur 10 ans que le manque à gagner pour les éleveurs de dromadaires se montait à près de 19 milliards de F CFA1 (Mannany et Aubague, 2007).

Les avantages liés à un tel aménagement, qui va au-delà des aménagements de puits pastoraux ou du surcreusement de mares qui sont pratiqués dans ces zones (Aubague et Fizzani, 2004 ; Bonnet et al., 2004), sont nombreux :

  • – il permettrait aux éleveurs, malgré les crues précoces, d’attendre le remplissage des mares et la repousse des pâturages haya au nord du fleuve ;
  • – ceux qui veulent cultiver pourraient envoyer leurs animaux au Nord une fois les champs apprêtés ;
  • – ils pourraient également tous rentrer au Nord-Batha, chaque année, quelles que soient la pluviométrie et la date d’arrivée de la crue ;
  • – leurs animaux, en meilleure santé, pourraient être éloignés des zones agricoles pendant la saison des pluies et par voie de conséquence ils auraient moins de problèmes avec les villageois qui les accueillent pendant la saison sèche.


Mais la réflexion doit également tenir compte de potentiels effets négatifs, notamment en raison de l’obligation pour les chameliers en retard de longer le fleuve pour rejoindre le pont, au risque de traverser des champs. En outre, la modification du pacte social qui existe entre les sédentaires Kouka et les transhumants, les premiers aidant les seconds à traverser le fleuve, pourrait induire une atténuation des litiges entre des communautés malgré des engagements mutuels passés de très longues dates (Mannany et Aubague, 2007).

Conclusion

Comme en de multiples cas en Afrique subsaharienne, les chameliers remontent au Nord en saison des pluies pour maintenir des liens sociaux et remplir leurs obligations rituelles, mais également pour éviter la baisse de la productivité de leurs animaux, l’accès à des pâturages herbacés de moindre qualité, des frais vétérinaires supplémentaires et la proximité des champs de culture. Au Tchad, plus précisément dans sa partie centrale, cette remontée présente la particularité d’imposer la traversée du fleuve Batha, qui s’écoule d’est en ouest et coupe donc les axes de transhumance, et dont les crues violentes peuvent entraver le déplacement des troupeaux. Selon les circonstances, les éleveurs se retrouvent trop tôt bloqués au Nord ou sont obligés de passer la saison des pluies au Sud. Ce sont là des contraintes que doivent affronter annuellement des chameliers déjà confrontés depuis plusieurs décennies à une descente significative des isohyètes vers le sud, et qu’ils se doivent d’intégrer dans leurs stratégies de conduite des animaux dans un double contexte d’aridification du milieu et de mutations profondes des systèmes pastoraux. La présente étude quantifie le nombre d’animaux potentiellement bloqués en cas de crue précoce, et évalue les pertes en termes de performances zootechniques qui en résultent. Elle met également en garde contre les conflits potentiels entre chameliers restés au Sud en saison des pluies et populations agricoles sédentaires, et pointe ainsi l’intérêt de passages sur le fleuve plus nombreux et plus sÛrs pour assurer la sécurisation des systèmes pastoraux et éviter un manque à gagner préjudiciable non seulement à l’économie des éleveurs mais également à l’équilibre social et économique des communautés en présence. C’est la raison pour laquelle la construction d’un pont pastoral est programmée dans la sous-préfecture de Koundjourou, zone d’étude de ce travail, à l’image de celui de Oum Hadjer, construit en 2005 plus à l’est et qui permet le passage annuel de plusieurs milliers d’animaux (figure 5).

Remerciements

Les auteurs remercient François Jaquier de l’Agence française de développement (AFD) pour l’appui financier à cette étude, Bertrand Guibert de l’Institut de recherches et d’applications des méthodes de développement (IRAM) pour son soutien méthodologique, ainsi que Nodjindang Tokindang et Abbah Bourkou Kagha du Projet Almy Al Afia pour leur travail de terrain. Ils sont également reconnaissants à Christian Eberschweiler du Projet ANTEA d’avoir fourni les moyens logistiques pour mener ce travail, et aux directeurs de l’Hydraulique pastorale du ministère de l’Eau, Abdoulaye Souleyman Mourene et Brahim Taha Dahab, ainsi qu’au défunt Djibrine Nadengar du ministère de l’Élevage et des Ressources animales, d’avoir reconnu la portée des résultats de cette étude. Ils remercient enfin Mahamat Fadoul Makaye, chef de canton Missirié Noir, qui s’est fait l’interprète des enjeux pour la paix que représente un pont sur le fleuve Batha aux plus hauts niveaux politiques.

Annexe 1Questionnaire d’enquête

Fiche d’entretien éleveur No :…………….

Date de l’enquête :
Lieu de l’enquête : Nord □ Sud □
Nom de la personne interrogée (facultatif) :
Grand lignage : Petit lignage :
Tribu : Canton d’attache :


Quand avez-vous passé la saison des pluies au nord du fleuve Batha ?

Année Cette année Il y a 1 an Il y a 2 ans Il y a 3 ans Il y a 4 ans Il y a 5 ans
Oui/Non


Âge de mise bas (Awal Acharan)

Bovin Camelin
Âge minimum
Âge maximum


Comment ressentez vous le fait que votre troupeau puisse passer la saison des pluies au nord du fleuve Batha ?

Pensez-vous qu’un pont à Koundjourou serait utile aux éleveurs ? Si oui, pourquoi ?

Combien payez-vous pour faire traverser vos animaux pendant la crue ?

Nombre de têtes Prix par troupeau
Bovins
Camelins
Petits ruminants


Impression globale de l’enquêteur sur l’authenticité des chiffres fournis par l’éleveur :

Bonne Normale Mauvaise


Références

Aubague S, Fizzani AA, 2004. Le nord Batha ouest en 2004, diagnostic pastoral, programme d’hydraulique pastorale au Tchad central. N’Djaména : Projet Almy al Afia.

Barraud V, Mahamat Saleh O, Mamis D, 2001. L’élevage transhumant au Tchad oriental. Lyon : VSF.

Béchir AB, 2004. Écologie en milieu pastoral : cas du Batha Ouest. N’Djaména : LRVZ.

Bonfiglioli AM, 1990. Pastoralisme, agro-pastoralisme et retour : itinéraires sahéliens. Cah Sc Hum 26 :255-66.

Bonnet B, Giraud PN, Banzhaf M, Issa M, 2004. Analyse des impacts économiques, sociaux et environnementaux des projets d’hydraulique pastorale financés par l’AFD au Tchad. Paris ; Montpellier : AFD ; Cerna ; Iram.

Clanet JC, 1999. Stabilité du peuple nomade au Sahel central. Sécheresse 10 : 93-103.

Duteurtre G, Kamil H, Le Masson A, 2002. Étude sur les sociétés pastorales au Tchad. Montpellier : Cirad-EMVT.

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1 soit environ 30 millions d’euros.


 

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