ARTICLE
sec.2011.0295
Auteur(s) : Serge Aubague1
iram@intnet.td, Ali Adoum
Mannany1, Patrice Grimaud2 grimaud@cirad.fr
1 Projet Almy al Afia
BP 5557
N’Djamena
Tchad
2 Cirad ES
Laboratoire de recherches vétérinaires et zootechniques (LRVZ)
BP 433
N’Djamena
Tchad
Tirés à part : P. Grimaud
Le pastoralisme nomade constitue au Tchad un phénomène social
(Hugot, 1997 ; Clanet, 1999) : plus qu’un mode de
conduite des troupeaux, il s’agit d’un mode de vie dans lequel
hommes et animaux forment en combinaison avec les ressources
naturelles un système de reproduction sociale, à travers une
relation spécifique à l’espace et à la mobilité. L’élevage pastoral
mobile concerne près de 80 % de l’élevage des ruminants au
Tchad (Morovitch, 2000 ; Barraud et al., 2001), avec un
degré de mobilité flexible selon les groupes ethniques et les
conditions de milieu (Barraud et al., 2001 ;
Bonfiglioli, 1990). La transhumance est l’un des temps forts du
pastoralisme nomade, et celle qui se fait dans le Tchad central
depuis le Guéra au sud du pays vers le Batha plus septentrional
entre dans le cadre des mouvements pendulaires saisonniers entre
deux zones agroécologiques complémentaires. Elle commence au début
de l’hivernage, et représente une étape clef dans les systèmes
d’élevage de ruminants au Tchad. Les contraintes à ces déplacements
sont nombreuses et les pratiques pastorales ont dÛ évoluer en
fonction de crises économiques récurrentes et du rétrécissement de
l’espace pastoral au profit d’une agriculture en expansion
(Réounodji et al., 2005). Mais aux côtés de ces contraintes
sociales et sociétales figurent également des impératifs
climatiques, liés aux périodes de sécheresse comme à l’arrivée des
premières pluies. Ainsi, le fleuve Batha, qui prend sa source au
Mont Soubaga à 900 mètres d’altitude à l’est du pays et alimente le
Lac Fitri, coupe, d’est en ouest, les axes de transhumance et est
redouté pour sa traversée car il monte de façon imprévisible d’une
année sur l’autre. Le fleuve est large et les courants très forts
(figures 1 et
2), pouvant emporter facilement les hommes et animaux,
dont les dromadaires qui offrent en outre une moins bonne
résistance à l’humidité. Pour ces raisons, les chameliers remontent
plus tôt que les bouviers afin de traverser le fleuve avant la crue
(Mannany et Aubague, 2007). Cette remontée se fait précipitamment
les années où les pluies sont précoces, eau et pâturages étant
alors abandonnés, malgré le risque d’en manquer en chemin. Cela
n’empêche pas de nombreux dromadaires d’être régulièrement bloqués
au sud du fleuve, à proximité des champs, mettant en péril
l’équilibre précaire existant entre sédentaires Hadjaraï et
transhumants, essentiellement Arabes (Mannany et Aubague, 2007).
L’impact de ce blocage a des retentissements bien plus au sud,
puisque dans le Moyen Chari les chameliers peuvent décider de ne
pas remonter s’ils entendent que les crues sont précoces. Ce
travail présente les résultats d’une étude de quantification du
cheptel transhumant entre le Guéra et le Batha ; il vise à
comprendre les difficultés que rencontrent les responsables de
troupeaux lors de ces déplacements, et à analyser le discours des
éleveurs sur la traversée du fleuve et sur le séjour en saison des
pluies selon qu’il a lieu au nord ou au sud du fleuve. Un comptage
des animaux traversant le Batha avait été mené en 2005 (Mannany et
Aubague, 2007) ; il a été suivi d’un nouvel inventaire une
année plus tard, assorti d’un questionnaire visant à avoir une
meilleure perception des différents acteurs sur le potentiel
d’amélioration de la sécurisation des systèmes pastoraux lors des
déplacements de transhumance.
Matériel et méthode
Identification des points géographiques, élaboration de fiches
d’enquêtes et formation des enquêteurs
Les principaux cours d’eau et bassins-versants du Nord-Guéra et
du Batha sont représentés sur la figure 3 ; six
gués (Bédiné, Boyo, Dakotchi, Krénick, Koundjourou, Mada, figure 4) ont été
sélectionnés comme points d’enquête et de comptage. À chacun de ces
six gués, un binôme d’enquêteurs a été chargé durant 28 jours,
du 4 au 31 juillet 2006, de comptabiliser le cheptel
traversant le fleuve et les animaux noyés, ainsi que d’interroger
les éleveurs en s’aidant d’un questionnaire (annexe 1). Une
enquête rétrospective est conduite sur les dates d’arrivée de la
crue du fleuve Batha : selon la tradition orale, la crue
arrive à Koundjourou en année normale le 14 juillet, mais elle
peut cependant être beaucoup plus précoce (début juillet) ou plus
tardive (fin juillet). En parallèle, des entretiens avec des
personnes ressources telles que les chefs de villages situés près
de gués et les autorités communales gérant le pont de la ville
d’Oum Hadjer ont été menés.
Comptage des animaux et de leurs accompagnateurs
Le comptage des animaux est réalisé grâce à un compteur manuel à
impulsions chaque jour entre 6 h et 18 h. Le comptage des
noyades a démarré à l’arrivée de la crue et a duré entre 7 et 10
jours selon les gués, entre le 20 et le 31 juillet.
Parallèlement, le registre des noyades humaines tenu depuis 2000
par les différents chefs de villages et les autorités
administratives a été relevé.
Estimation du nombre de camelins bloqués en cas de crue
précoce
Pour estimer le cheptel bloqué au sud du fleuve les années de
crue précoce, le flux de cheptel camelin compté dans la
sous-préfecture en 2006 où la crue a été particulièrement tardive
(25 juillet à Koundjourou) est comparé avec celui qui a été
compté en 2005 où la crue avait été beaucoup plus précoce
(11 juillet à Koundjourou) et où de nombreux troupeaux avaient
été bloqués. Parallèlement, 60 enquêtes synchroniques sur la base
d’entretiens semi-directifs sont réalisées auprès de chameliers, 30
séjournant en saison des pluies au nord du fleuve et 30 autres au
sud, tous échantillonnés aléatoirement. Ces enquêtes sur la
démographie des troupeaux ont pour but de dresser les inventaires
des dromadaires selon leur âge et leur sexe lors du comptage (t0),
et de reconstituer ce même inventaire l’année précédente (t-1)
après collecte des renseignements sur la mortalité et
l’exploitation des animaux, ce dernier critère rassemblant les
ventes, les dons ou les prêts de dromadaires durant l’année
écoulée.
Exploitation des résultats
L’ensemble des fiches de comptage et des enquêtes sur la
démographie des troupeaux a été saisi dans une base de données sur
Excel. Plusieurs ratios sont déduits des inventaires de cheptel,
l’un représentatif de la fécondité annuelle (ρFA), l’autre de la
mortalité des chamelons de moins de 1 an (ρMC), qui répondent aux
formules suivantes :
De ces deux ratios est déduit l’indice de productivité
numérique, IPN, compris entre 0 et 1, qui répond à la
formule :
Cet indice est calculé pour l’ensemble des troupeaux qui ont
passé le fleuve ou non.
Résultats
Précocité des crues et vitesse de progression des eaux
Sur les 7 dernières années, seules 2 crues tardives ont été
enregistrées, soit moins d’une année sur trois, contre 1 crue
normale et 4 crues précoces, soit plus d’une année sur deux (tableau 1). Quand le Batha est à son plein,
le ciel devient nuageux, la température ambiante augmente et les
pluies deviennent régulières. En observant les dates d’arrivée du
fleuve aux différents gués de comptage, la vitesse de progression
des crues est évaluée entre 0,5 et 1 km/h.
Tableau 1 Date d’arrivée de la crue à Koundjourou depuis
2000.
| Année |
Date d’arrivée de la crue |
Remarques |
| 2006 |
25 juillet |
Crue tardive |
| 2005 |
10 juillet |
Crue précoce |
| 2004 |
7 juillet |
Crue précoce |
| 2003 |
5 juillet |
Crue précoce |
| 2002 |
15 juillet |
Crue normale |
| 2001 |
28 juillet |
Crue tardive |
| 2000 |
8 juillet |
Crue précoce |
Comptage des dromadaires et des noyades
En juillet 2006, 252 549 dromadaires ont été
comptabilisés à la traversée. Ce chiffre est à rapprocher de celui
de 159 446 dromadaires répertoriés aux mêmes passages en
juillet 2005, année de crue précoce, et montre que ce sont
près de 100 000 animaux qui peuvent être bloqués lorsque la crue
est trop rapide (93 103 exactement). Le total des noyades de
dromadaires est présenté dans le tableau
2 pour chacun des gués étudiés et en proportion du nombre
d’animaux ayant traversé. Dans le même temps, 294 bovins et
591 petits ruminants ont été emportés par les eaux. De même,
11 personnes, tous éleveurs, sont mortes par noyade : ils
sont référencés par gué aux côtés des pertes enregistrées les
années précédentes dans le tableau
3.
Tableau 2 Comptage des dromadaires et pourcentage de noyades
dans la sous-préfecture de Koundjourou pour chacun des gués en
juillet 2006.
| Gués |
Total |
Noyés |
Proportion (%) de dromadaires noyés |
| Bédiné |
27 032 |
66 |
0,244 |
| Boyo |
28 678 |
19 |
0,066 |
| Krénik |
36 634 |
5 |
0,013 |
| Dakotchi |
19 172 |
11 |
0,057 |
| Koundjourou |
90 025 |
4 |
0,004 |
| Mada |
51 008 |
8 |
0,015 |
|
| Total |
252 549 |
113 |
0,044 |
Tableau 3 Pertes humaines enregistrées par année et par gué.
| AnnéeGués |
2000 |
2001 |
2002 |
2003 |
2004 |
2005 |
2006 |
| Krénik |
11 |
6 |
3 |
2 |
4 |
1 |
0 |
| Boyo |
7 |
3 |
10 |
1 |
6 |
5 |
4 |
| Bédiné |
12 |
7 |
5 |
9 |
10 |
4 |
3 |
| Dokatchi |
6 |
9 |
4 |
6 |
2 |
3 |
3 |
| Koundjourou |
11 |
8 |
11 |
10 |
6 |
9 |
1 |
| Mada |
2 |
1 |
8 |
3 |
0 |
2 |
0 |
| Dankoutche |
8 |
2 |
6 |
13 |
6 |
4 |
0 |
| Total annuel |
57 |
36 |
47 |
44 |
34 |
28 |
11 |
Composition du cheptel camelin et indices zootechniques selon
les années de crues tardives et précoces
Des 60 enquêtes sur des troupeaux au nord et au sud du fleuve
sont déduites les informations démographiques sur la composition du
cheptel camelin présentées dans le tableau
4. Les paramètres zootechniques qui en sont issus figurent
dans le tableau 5.
Tableau 4 Composition des troupeaux camelins par âge et par
sexe, au nord et au sud du fleuve Batha, lors du comptage (t0) et
l’année précédente (t-1).
| Âge |
Sexe |
Nombre à t0 |
Mortalité |
Exploitation |
Nombre à t-1 |
|
|
| Passé (Nord) |
Bloqué (Sud) |
Passé (Nord) |
Bloqué (Sud) |
Passé (Nord) |
Bloqué (Sud) |
Passé (Nord) |
Bloqué (Sud) |
| 0-1 |
M |
247 |
132 |
39 |
53 |
0 |
0 |
286 |
185 |
|
| F |
248 |
124 |
34 |
44 |
0 |
0 |
282 |
168 |
| 1-2 |
M |
155 |
94 |
19 |
24 |
5 |
6 |
179 |
124 |
|
| F |
155 |
85 |
12 |
24 |
4 |
6 |
171 |
115 |
| 2-3 |
M |
123 |
82 |
4 |
4 |
18 |
41 |
145 |
127 |
|
| F |
138 |
80 |
4 |
12 |
14 |
23 |
156 |
115 |
| 3-4 |
M |
97 |
62 |
7 |
3 |
38 |
39 |
142 |
104 |
|
| F |
132 |
84 |
10 |
1 |
13 |
18 |
155 |
103 |
| 4-5 |
M |
95 |
50 |
5 |
5 |
31 |
30 |
131 |
85 |
|
| F |
137 |
98 |
6 |
9 |
10 |
1 |
153 |
108 |
| 5-6 |
M |
69 |
27 |
1 |
1 |
14 |
0 |
84 |
28 |
|
| F |
123 |
81 |
7 |
1 |
0 |
1 |
130 |
83 |
| 6-7 |
M |
58 |
36 |
5 |
3 |
4 |
3 |
67 |
42 |
|
| F |
110 |
108 |
4 |
2 |
0 |
0 |
114 |
110 |
| 7 et + |
M |
99 |
51 |
9 |
9 |
4 |
12 |
112 |
72 |
|
| F |
308 |
305 |
44 |
85 |
22 |
46 |
374 |
436 |
| TOTAL |
| 2 294 |
1 499 |
210 |
280 |
177 |
226 |
2 681 |
2 005 |
Tableau 5 Ratios de fécondité des populations camélines au nord
et au sud du fleuve Batha.
|
| Troupeaux passés au Nord |
Troupeaux bloqués au Sud |
| ρFA (%) |
64,3 |
35,2 |
| ρMC (%) |
7,7 |
16,1 |
| IPN |
0,59 |
0,29 |
ρFA (%) : chamelons de moins de 1 an/femelles adultes et de
mortalité ; ρMC (%) : chamelons morts avant l’âge de 1
an/chamelons nés ; IPN (indice de productivité
numérique) : nombre de chamelons vivants de moins de 1
an/nombre de femelles adultes.
Discussion
Le climat reste la première préoccupation des éleveurs
transhumants, dont la mémoire reste marquée par les périodes de
sécheresse, les épisodes de grand vent ou les pluies trop
violentes. Dans un contexte de changements climatiques majeurs qui
dépassent le seul cadre de l’Afrique subsaharienne, il est normal
que la descente des isohyètes vers le sud mise en évidence au Niger
(Ozer et Erpicum, 1995) interroge l’ensemble des acteurs de
l’élevage transhumant dans cette région du globe. Cependant, ces
aléas climatiques et leurs variations soudaines ne sont pas des
éléments récents, et depuis la sécheresse du milieu des années
1980, ils imposent aux chameliers de descendre beaucoup plus au sud
en saison sèche (Le Rouvreur, 1989), entraînant pour des troupeaux
affaiblis une difficulté de remise en forme avant une remontée
devenue plus longue et plus hasardeuse. Pour éviter la crue du
fleuve Batha dans le Tchad central, ils sont quelquefois forcés de
couvrir près de 200 kilomètres en deux semaines, ce qui n’est
pas sans conséquence sur l’état de santé de leurs familles. Parmi
les avantages de la remontée au nord, ils citent en premier lieu
les cures salées assurant l’approvisionnement en natron (Le
Rouvreur, 1989), qui joue un rôle majeur dans l’entretien des
camelins puisqu’il complémente en sel tout en facilitant le transit
et en assurant un déparasitage interne ; une fois arrivés au
nord, les animaux restent en vaine pâture et les éleveurs peuvent
alors se consacrer à ce déplacement jusqu’au Barh El Gazal ou à
Faya, qui peut demander de 20 à 30 jours aller-retour et qui
est de plus en plus l’objet d’attaques de coupeurs de route (Marty
et al., 2009). Ils affirment également que la production
laitière d’une chamelle qui séjourne au Nord-Batha en saison des
pluies est double de celle qui séjourne au sud du fleuve. En outre,
ces mouvements ont une signification sociale, puisque les
transhumants retrouvent au Batha leurs parents et les tombeaux de
leurs ancêtres et peuvent visiter les grands marabouts. Ils
profitent de leur séjour pour rendre visite à leurs chefferies
traditionnelles et honorer leurs dÛs (Jullien, 2006).
Cette décision de traverser peut aussi être lourde de
conséquences. Ayant traversé avant les crues, ils seront obligés de
rester au nord du fleuve en raison de la montée du fleuve, sans eau
ni pâturage ; bloqués au sud, les chameliers devront défendre
leurs animaux des attaques de moustiques et de glossines ;
Duteurtre et al. (2002) rapportent que les années 1965, 1985
et 1999 sont restées dans la mémoire collective des Missirié
bloqués au sud, où des troupeaux entiers ont été décimés par la
mouche tsé-tsé. De plus, même si au sud les marchés sont plus
accessibles et plus nombreux, facilitant aux éleveurs un
approvisionnement en produits de première nécessité, comme les
céréales, le sucre, ou le thé, ils ont des difficultés à vendre
leurs dromadaires dans les marchés à bétail en saison des pluies,
aggravant alors une baisse de la productivité des animaux qui rend
d’autant plus difficile le maintien en équilibre du budget
familial. Les indices de cette productivité, doubles pour les
troupeaux ayant traversé le fleuve, sont en cohérence avec ceux des
élevages bovins de la même zone pour lesquels le problème de la
traversée du fleuve ne se pose pas avec la même acuité et qui sur
une année présentent des valeurs de 0,49 pour les Missirié et de
0,56 pour les Peuhls (Duteurtre et al., 2002). Les raisons,
telles qu’elles sont mises en évidence dans notre travail et à
rattacher à une plus faible proportion de naissances et une
mortinatalité bien supérieure, sont aussi bien alimentaires que
sanitaires. Au sud du fleuve, le pâturage aérien est dominé par des
espèces broutées qui satisfont les besoins de saison sèche des
animaux, parmi lesquelles Acacia seyal, A. mellifera,
Ziziphus mauritiana et Balanites aegyptiaca. En
saison des pluies, les pâturages herbacés, bien qu’abondants, sont
de faible valeur pastorale (Gaston, 1996) ; de plus, les
animaux ne paissent pas sous la pluie, en raison d’une présence
importante d’insectes, comme les taons, et de boue. C’est le
Nord-Batha qui est par excellence la zone de séjour de saison des
pluies des troupeaux de camélins (Gaston, 1996 ; Béchir,
2004) : la végétation est constituée d’une strate herbacée,
dénommée haya, dominée par les graminées annuelles
particulièrement appréciées des dromadaires et qui poussent dès les
premières pluies. Une fois au nord, les dromadaires délaissent les
pâturages aériens pour consommer essentiellement de jeunes
repousses vertes (Brachiara deflexa, Cenchrus biflorus, Zornia
glochidiata, Echinocloa colona…) dont les éleveurs savent à
quels stades la valeur pastorale est optimale. En outre, dans la
partie nord du Sahel où la pluviométrie est inférieure à
300 mm, l’azote et le phosphore présents dans le sol sont
moins lessivés, plus concentrés, et les pâturages herbacés sont
donc plus riches en protéines qu’au Sud, où les minéraux sont plus
rares du fait de la dilution (Maliki, 1985). Ces mouvements des
transhumants entre une zone de séjour de saison sèche et une zone
de séjour de saison des pluies facilitent la régénération des
pâturages aériens au sud et permettent une exploitation optimale
des pâturages herbacés au nord, généralement inaccessibles en
saison sèche (Gaston, 1996). C’est là l’essence de la transhumance,
qui a pour objectif de sécuriser les systèmes pastoraux en
sécurisant les ressources pastorales vitales, à savoir les
pâturages utilisés aux différentes saisons, les ressources en eau
et les cures salées (Morovitch, 2000 ; Barraud et al.,
2001 ; Marty et al., 2009). D’un point de vue
sanitaire, outre les attaques d’insectes précédemment évoquées et
particulièrement destructrices (Reiss et al., 1999), les
chameliers se plaignent de syndromes respiratoires qu’ils ne
rencontrent pas au Nord, et de blessures et de gonflement des
membres suite aux glissades ou au séjour dans la boue.
Cependant, parmi les changements profonds des systèmes d’élevage
pastoraux qui pourraient remettre en cause les équilibres
ancestraux au sud du Batha et au nord du Guéra, on se doit de
parler du phénomène de fixation de nombre d’éleveurs appauvris qui
depuis les sécheresses des années 1970 et 1980 séjournent
en saison des pluies avec leur troupeau au sud du Batha parce que
pour survivre ils se sont mis à cultiver (Jullien, 2006).
Malheureusement, une fois les semis et le premier sarclage achevés
(généralement fin juillet) il est déjà trop tard pour envisager de
traverser le fleuve. Les animaux sont alors obligés de rester en
zone agricole, à proximité des champs, et de nombreux cas de
destruction des cultures par des dromadaires sont alors signalés
dans les villages. Cette proximité, relativement nouvelle, est
probablement l’évolution systémique la plus néfaste à la
cohabitation entre sédentaires et éleveurs. De plus, cette
évolution est renforcée par la mise en culture de certaines zones
de séjour de saison des pluies par des agriculteurs à la recherche
de sol riche en fumier, augmentant d’autant le risque de divagation
dans les champs et donc de conflits, comme cela est de plus en plus
souvent rapporté dans les zones de savanes (Sougnabe, 2010). Enfin,
les éleveurs se plaignent d’être abusivement malmenés par les
agents des Eaux et Forêts à cause des taxes prélevées sur les
zériba, enclos à petits ruminants qui les protègent des
fauves quand ils séjournent en saison des pluies au sud.
L’ensemble des éleveurs interrogés trouvent important
l’aménagement de ponts pastoraux sur le fleuve Batha. Une étude
économique établie en marge de ce travail a montré à partir d’une
simulation sur 10 ans que le manque à gagner pour les éleveurs de
dromadaires se montait à près de 19 milliards de F CFA1 (Mannany et Aubague, 2007).
Les avantages liés à un tel aménagement, qui va au-delà des
aménagements de puits pastoraux ou du surcreusement de mares qui
sont pratiqués dans ces zones (Aubague et Fizzani, 2004 ;
Bonnet et al., 2004), sont nombreux :
- – il permettrait aux éleveurs, malgré les crues précoces,
d’attendre le remplissage des mares et la repousse des pâturages
haya au nord du fleuve ;
- – ceux qui veulent cultiver pourraient envoyer leurs animaux au
Nord une fois les champs apprêtés ;
- – ils pourraient également tous rentrer au Nord-Batha, chaque
année, quelles que soient la pluviométrie et la date d’arrivée de
la crue ;
- – leurs animaux, en meilleure santé, pourraient être éloignés
des zones agricoles pendant la saison des pluies et par voie de
conséquence ils auraient moins de problèmes avec les villageois qui
les accueillent pendant la saison sèche.
Mais la réflexion doit également tenir compte de potentiels
effets négatifs, notamment en raison de l’obligation pour les
chameliers en retard de longer le fleuve pour rejoindre le pont, au
risque de traverser des champs. En outre, la modification du pacte
social qui existe entre les sédentaires Kouka et les
transhumants, les premiers aidant les seconds à traverser le
fleuve, pourrait induire une atténuation des litiges entre des
communautés malgré des engagements mutuels passés de très longues
dates (Mannany et Aubague, 2007).
Conclusion
Comme en de multiples cas en Afrique subsaharienne, les
chameliers remontent au Nord en saison des pluies pour maintenir
des liens sociaux et remplir leurs obligations rituelles, mais
également pour éviter la baisse de la productivité de leurs
animaux, l’accès à des pâturages herbacés de moindre qualité, des
frais vétérinaires supplémentaires et la proximité des champs de
culture. Au Tchad, plus précisément dans sa partie centrale, cette
remontée présente la particularité d’imposer la traversée du fleuve
Batha, qui s’écoule d’est en ouest et coupe donc les axes de
transhumance, et dont les crues violentes peuvent entraver le
déplacement des troupeaux. Selon les circonstances, les éleveurs se
retrouvent trop tôt bloqués au Nord ou sont obligés de passer la
saison des pluies au Sud. Ce sont là des contraintes que doivent
affronter annuellement des chameliers déjà confrontés depuis
plusieurs décennies à une descente significative des isohyètes vers
le sud, et qu’ils se doivent d’intégrer dans leurs stratégies de
conduite des animaux dans un double contexte d’aridification du
milieu et de mutations profondes des systèmes pastoraux. La
présente étude quantifie le nombre d’animaux potentiellement
bloqués en cas de crue précoce, et évalue les pertes en termes de
performances zootechniques qui en résultent. Elle met également en
garde contre les conflits potentiels entre chameliers restés au Sud
en saison des pluies et populations agricoles sédentaires, et
pointe ainsi l’intérêt de passages sur le fleuve plus nombreux et
plus sÛrs pour assurer la sécurisation des systèmes pastoraux et
éviter un manque à gagner préjudiciable non seulement à l’économie
des éleveurs mais également à l’équilibre social et économique des
communautés en présence. C’est la raison pour laquelle la
construction d’un pont pastoral est programmée dans la
sous-préfecture de Koundjourou, zone d’étude de ce travail, à
l’image de celui de Oum Hadjer, construit en 2005 plus à l’est et
qui permet le passage annuel de plusieurs milliers d’animaux (figure 5).
Remerciements
Les auteurs remercient François Jaquier de l’Agence française de
développement (AFD) pour l’appui financier à cette étude, Bertrand
Guibert de l’Institut de recherches et d’applications des méthodes
de développement (IRAM) pour son soutien méthodologique, ainsi que
Nodjindang Tokindang et Abbah Bourkou Kagha du Projet Almy Al Afia
pour leur travail de terrain. Ils sont également reconnaissants à
Christian Eberschweiler du Projet ANTEA d’avoir fourni les moyens
logistiques pour mener ce travail, et aux directeurs de
l’Hydraulique pastorale du ministère de l’Eau, Abdoulaye Souleyman
Mourene et Brahim Taha Dahab, ainsi qu’au défunt Djibrine Nadengar
du ministère de l’Élevage et des Ressources animales, d’avoir
reconnu la portée des résultats de cette étude. Ils remercient
enfin Mahamat Fadoul Makaye, chef de canton Missirié Noir, qui
s’est fait l’interprète des enjeux pour la paix que représente un
pont sur le fleuve Batha aux plus hauts niveaux politiques.
Annexe 1Questionnaire d’enquête
Fiche d’entretien éleveur No :…………….
| Date de l’enquête : |
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| Lieu de l’enquête : |
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| Nord □ |
Sud □ |
| Nom de la personne interrogée
(facultatif) : |
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| Grand lignage : |
| Petit lignage : |
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| Tribu : |
| Canton d’attache : |
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Quand avez-vous passé la saison des pluies au nord du fleuve
Batha ?
| Année |
Cette année |
Il y a 1 an |
Il y a 2 ans |
Il y a 3 ans |
Il y a 4 ans |
Il y a 5 ans |
| Oui/Non |
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Âge de mise bas (Awal Acharan)
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| Bovin |
Camelin |
| Âge minimum |
| |
| Âge maximum |
| |
Comment ressentez vous le fait que votre troupeau puisse passer
la saison des pluies au nord du fleuve Batha ?
Pensez-vous qu’un pont à Koundjourou serait utile aux
éleveurs ? Si oui, pourquoi ?
Combien payez-vous pour faire traverser vos animaux pendant la
crue ?
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| Nombre de têtes |
Prix par troupeau |
| Bovins |
| |
| Camelins |
| |
| Petits ruminants |
| |
Impression globale de l’enquêteur sur l’authenticité des
chiffres fournis par l’éleveur :
| Bonne |
□ |
Normale |
□ |
Mauvaise |
□ |
Références
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diagnostic pastoral, programme d’hydraulique pastorale au Tchad
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