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Science et changements planétaires / Sécheresse
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La problématique foncière et la gestion pastorale entre décentralisation et développement local : le cas de Keita au Niger


Science et changements planétaires / Sécheresse. Volume 21, Numéro 3, 203-10, juillet-août-septembre 2010, Article de recherche

DOI : 10.1684/sec.2010.0251

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Vieri Tarchiani, Bello Roua , IBIMET-CNR Via Caproni 8  50145 Florence Italie, Programme de développement local dans l'Ader Doutchi Maggia BP 12823Niamey Niger.

Résumé : Le système pastoral sahélien a connu ces dernières années des transformations radicales et les changements globaux rendent son devenir encore plus incertain. La question foncière, en termes d'accès à l'eau et au pâturage, en est un élément clé. Cependant, ni les administrations centrales d'avant la décentralisation, ni celle locales n'ont trouvé des approches opérationnelles et juridiques pouvant assurer l'accès équitable et l'exploitation durable des ressources. Avec une expérience trentenaire de gestion des ressources naturelles, le département de Keita, au Niger, a toujours été à l'avant-garde et a constitué un véritable laboratoire d'expérimentation. Durant ces dernières années, des nouvelles approches ont été testées dans la gestion des espaces pour chercher des solutions appropriées aux conflits pour l'accès aux ressources naturelles et à la question de la répartition équitable des ressources réhabilitées. Cette étude présente l'approche de gestion pastorale conduite à Keita. Elle est basée sur une démarche multi-acteur avec une échelle de concertation centrée sur le niveau intercommunal.

Mots-clés : approche multi-acteur, développement local, gestion des ressources naturelles, gouvernance locale, Niger

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Vieri Tarchiani1, Bello Roua2

1IBIMET-CNR Via Caproni 8  50145 Florence Italie
2Programme de développement local dans l'Ader Doutchi Maggia BP 12823Niamey Niger

La question foncière est cruciale pour le développement rural au Niger, ainsi que dans le reste du Sahel. Le foncier est à la base des productions du secteur rural qui est le moteur principal du développement du pays comme indiqué par la « stratégie de développement rural » (SDR) [1]. Ainsi, la SDR accorde-t-elle une importance capitale au foncier, en particulier dans sa gestion efficiente et rationnelle, pour réduire les conflits qui pourraient constituer un risque pour les investissements en faveur de la production agro-sylvopastorale. Au Niger, la problématique de la gestion foncière est liée tant à la compétition pour l'accès aux ressources naturelles par des groupes différents qu'à la superposition du droit coutumier et du droit moderne. L'extension des champs agricoles jusque sur des espaces marginaux, réhabilités par les projets ou non, se fait au détriment des espaces sylvopastoraux, réduisant ainsi l'accès du bétail aux ressources fourragères naturelles. En zone agricole, les couloirs de passage et les aires de pâturages sont souvent mis en culture et le bétail doit se contenter de se déplacer sur des routes ou leurs bas-côtés. En zone pastorale, les champs s'étendent déjà au nord de la limite nord des cultures, qui est officiellement l'isohyète 250 mm [2], bien que celle-ci se soit déplacée plus au nord durant les dernières décennies [3]. En plus des conflits liés à la compétition pour l'accès à la terre, la gestion des points d'eau et le contrôle foncier sur les pâturages se posent avec acuité mais sont abordés séparément par la législation [4].

Par exemple, les lois n° 2002-012 du 11 juin 2002, déterminant les principes fondamentaux de la libre administration des régions, des départements et des communes ainsi que leurs compétences et leurs ressources et 2002-013 du 11 juin 2002 portant transfert de compétences aux régions, départements, communes, rendues effectives par l'organisation des élections municipales du 25 juillet 2004, transfèrent aux autorités locales la gestion foncière ainsi que l'élaboration des programmes, schémas et plans d'action en matière pastorale (tableau 1).

L'ordonnance n° 93-014 du 2 mars 1993, modifiée par la loi 98-041 du 7 décembre 1998 « portant régime de l'eau », réglemente l'usage de cette ressource sur l'ensemble du territoire national.

La gestion de l'espace rural est, elle aussi, réglementée par plusieurs lois regroupées dans le Recueil des textes du code rural [5]. D'autres lois plus anciennes concourent également à gérer l'espace rural en fixant la limite nord des cultures (loi 61-05 du 26 mai 1961) et une autre loi qui érigeait la zone au nord de la limite nord en zone de modernisation pastorale (la zone sahélienne d'élevage – loi 61-06 du 27 mai 1961). Ces deux lois n'ont pas été abrogées par le code rural mais ne sont pas respectées dans la pratique.

De façon globale, les limites de certains textes législatifs sont rapidement perceptibles sur le terrain. Pour les textes de décentralisation, la hiérarchisation des compétences entre les plans régionaux, départementaux et les plans locaux est peu mise en œuvre, ce qui entraîne des situations où l'articulation entre les trois niveaux peut être complexe. Cette complexité résulte déjà du fait que les communes avec leur plan de développement communal (PDC) [6] sont en avance par rapport aux niveaux supérieurs censés assurer la coordination des différents plans et programmes. De même, le code de l'eau n'établit pas de lien fonctionnel entre l'accès à l'eau et l'accès aux pâturages, comme si les ressources étaient indépendantes les unes des autres [7] ; les comités de gestion des points d'eau préfigurés ont un rôle limité dans le contrôle des charges animales sur les pâturages et l'abreuvement ; de plus, la mobilité des populations et des animaux ne permet pas souvent le maintien sur place d'un comité de gestion toute l'année [8] ; en cas de conflit c'est à l'administration préfectorale de prendre les dispositions.

Par ailleurs, le Niger a connu plusieurs approches en matière de gestion des espaces :

  • Période coloniale : le système traditionnel repose essentiellement sur la mobilité du bétail, la constitution de réserves de fourrage sur pieds pour les périodes de soudure, le contrôle des points d'eau par leurs « attributaires » et avec une relative solidarité ;
  • De l'indépendance aux années de sécheresse (1960-1984) : on observe une mutation du système traditionnel avec une action progressive de l'État pour l'utilisation des ressources inexploitées, qui conduit en réalité à une accélération de leur dégradation à cause de l'accroissement très important des effectifs au moment où les déficits pluviométriques répétés aboutissent à une régression considérable et soudaine de la production pâturable naturelle. Cette période culmine avec les sécheresses répétées de 1973 et 1984 qui ont conduit l'État à réviser l'approche traditionnelle pour accorder plus d'intérêt à la gestion des ressources naturelles. À la fin de cette période, le système traditionnel reste néanmoins prépondérant ;
  • Période post-sécheresse (1984-1997) : l'État repense profondément la gestion des ressources naturelles du fait de la faiblesse des résultats antérieurs1. La gestion des terroirs villageois (GTV) évolue en gestion terroir (GT) à partir de 1994 et s'impose comme approche participative à tous les grands projets. Cette approche se concrétise par la mise en place de structures de gestion de terroir. La gestion « holistique » des ressources pastorales est introduite par la Banque mondiale en 1997 avec des tests conduits en zone pastorale et agricole. Elle est centrée sur les interactions qui existent entre les facteurs écologiques, économiques et sociaux [9]. Malgré les bons résultats sur les ressources naturelles, l'application à grande échelle n'a pas pu se poursuivre.
  • Période actuelle : les leçons tirées des expériences passées ont entraîné un regain d'intérêt pour les approches traditionnelles et la gestion concertée des ressources pastorales. Celles-ci peuvent être résumées dans l'approche multi-acteur basée sur trois axes principaux : la sécurisation de la mobilité, les conventions locales et la décentralisation de la gestion des ressources pastorales et agropastorales [10].

Les approches et les efforts réalisés durant ces dernières années sur la sécurisation des ressources pastorales, grâce aussi au concours de projets de développement, ont connu des limites opérationnelles dues surtout au fait que la problématique évolue dans un contexte législatif inachevé, ce qui a pour effet d'augmenter sa complexité.

Présentation du cas d'étude

Aperçu sommaire du département de Keita

Le département de Keita, région de Tahoua, couvre une superficie de 4 860 km2. Son relief est très accidenté avec des collines rocailleuses et des plateaux au piémont desquels s'étendent des glacis bordant quelques vallées plus ou moins fertiles traversées par des koris saisonniers. Le climat est de type sahélien avec une saison des pluies de 3 à 4 mois, des précipitations dépassant rarement les 400 mm et une évapotranspiration potentielle de l'ordre de 600 mm durant les 4 mois. Les températures sont contrastées, avec des extrêmes variant de 17 °C (moyenne des températures minimales du mois le plus froid) à 40 °C (moyenne des températures maximales du mois le plus chaud). L'humidité relative varie en moyenne de 21 % (mars) à 74 % (août).

Le département de Keita a subi les sécheresses des années 1970 et 1980 au point qu'en 1984 plus de 20 % de la population se retrouvait en exode et la moitié du cheptel avait été décimée [11].

Les terres cultivables sont à peine de 28 % car la majorité du territoire est couverte par des versants rocailleux. Néanmoins, la population du département de Keita est importante : elle est estimée, en 2001, à 220 645 habitants avec un taux de croissance de 2,4 % [12], ce qui exerce une forte pression sur les ressources existantes.

Le système de production de la zone de Keita a été classifié comme « système agropastoral de l'Ader Doutchi Maggia et basse vallée de la Tarkaé » [13] et est caractérisé par l'intégration du système agropastoral extensif et des cultures irriguées de rente. En effet, Keita a toujours été une zone charnière entre le système pastoral nomade du Nord et celui sédentaire agricole du Sud du Niger. Avant les sécheresses des années 1970 et 1980, agriculture et élevage cohabitaient mais étaient pratiqués par des groupes différents. Encore en 1985, une étude montrait que les agriculteurs étaient faiblement intéressés par l'élevage qui restait une activité des nomades Peuls et Touaregs [14]. En revanche, aujourd'hui, la distinction entre agriculteur et éleveur du point de vue des pratiques d'élevage ou d'agriculture est très faible. Cependant, les conflits entre agropasteurs sédentaires et éleveurs nomades persistent. En effet, le département est une zone de passage d'animaux transhumants : il est traversé vers sa frontière méridionale par un couloir international de transhumance ainsi que par des couloirs régionaux. Le département vit constamment une situation de surcharge pastorale particulièrement grave dans les bassins plus fortement peuplés (Keita, Seyté, Tinkirana et Gadamata), avec des incidences négatives tant pour la qualité que pour la quantité du pâturage [15]. L'exploitation intense des résidus des cultures et du fourrage aérien fournit 60 % de l'offre fourragère [16].

Tableau 1 Répartition des compétences entre la région, le département et la commune.

Domaines

Région

Département

Commune

Foncier

Disposent d'un domaine foncier public et privé transféré par l'État et privé acquis à titre onéreux ou gratuit. Peuvent disposer, par transfert de l'État, de la gestion et de l'utilisation du domaine foncier national et du domaine privé de l'État situés dans leurs ressorts territoriaux.

Élevage

Élaboration des programmes de santé et schémas régionaux d'action. Gestion des couloirs de passage et aires de pâturage interdépartementaux.

Élaboration des programmes d'action et des plans ou schémas départementaux d'action. Gestion des couloirs de passage et aires de pâturage intercommunaux.

Élaboration des plans ou schémas communaux d'action. Construction, gestion, entretien des abattoirs

Historique des interventions

Le département de Keita a bénéficié de l'intervention de plusieurs projets de développement mais la durée et les impacts des interventions du Projet intégré Keita (PDR-ADM et puis PDL-ADM) dépassent largement l'ensemble des autres projets (tableau 2).

La dernière phase du programme (2006-2009), outre l'achèvement de certains travaux, avait surtout la responsabilité de transférer les réalisations antérieures aux véritables bénéficiaires, les communes et les populations, dans le nouveau contexte de la décentralisation. Le PDL/ADM a ainsi entrepris un parcours unique dans son genre pour assurer la durabilité des interventions réalisées au cours des 25 dernières années et soutenir la gestion locale du territoire et des ressources naturelles en initiant le transfert des compétences de gestion des réalisations.

En ce qui concerne les aspects pastoraux, le programme, dans ses différentes phases, est intervenu pour augmenter la productivité des pâturages avec la réhabilitation d'importantes superficies avec des banquettes2 sur les plateaux (5 200 hectares, dont 1 023 en 2007), ensemencées avec des espèces fourragères (figure 1) et des tranchées de reboisement sur les versants. La productivité, en termes de biomasse herbacée des sites réhabilités, a été suivie sur plusieurs années. Tout en considérant la forte variabilité interannuelle, l'augmentation moyenne a été estimée à plus de 150 % [15]. Le projet a également financé des actions d'élevage visant à mobiliser les femmes et en synergie avec les aménagements réalisés.

Tableau 2 Synthèse des réalisations du programme entre 1985 et 2008.

Type d'intervention

Quantité

Récupération de terres agricoles et pastorales

37 000 hectares

Arbres plantés

20 000 000

Construction de routes

313 km

Forages

1

Puits

708

Barrages d'écrêtage

40

Seuils d'épandage

19

Seuils hydrauliques

232

Bâtiments ruraux

28 000 m2

Organisation de groupements

329 (13 600 pers.)

Dynamiques de l'utilisation des terres

L'analyse des changements de l'occupation des sols (OS) entre 1984, 1995 et 2007 (figure 2), réalisée par interprétation d'imageries satellitaires, montre l'évolution des différents types d'occupation dans le temps. Pour ce qui concerne les aires de pâturage, les statistiques indiquent une augmentation des superficies mises en culture, surtout dans les grands plateaux du Sud où les sols sont plus profonds et relativement plus aptes à l'agriculture pluviale. Cette extension se manifeste sous plusieurs types d'OS. Dans certaines zones (les meilleures du point de vue agronomique), la présence des champs de culture date d'avant 1984. Dans ces anciens champs, on note une augmentation d'arbres entre 1984 et 2007. Cette association agroforestière (cultures sous parc arboré) s'est développée un peu partout au centre-sud du Niger [17] grâce à l'intervention des projets de développement, à la sensibilisation des paysans et leur conséquente prise de conscience de l'importance de la régénération assistée comme moyen de conservation du patrimoine forestier. Dans les plateaux du département de Keita, les parcs agroforestiers sont passés de 3 % (2 400 hectares) en 1984 à 10 % (6 800 hectares) des superficies des plateaux en 2007. En revanche, les zones cultivées plus densément (cultures pures) sont passées de 2 % (1 500 hectares) à 13 % (9 000 hectares) des superficies des plateaux.

La colonisation agricole est de toute façon présente sous d'autres formes. Le défrichage de petites parcelles dans les formations naturelles arborées ou arbustives est très répandu. Dans certaines zones, les parcelles cultivées ont occupé tous les impluviums fertiles caractérisant l'ancienne brousse tigrée en générant des formations tigrées où, à la place du couvert forestier, on trouve des champs de culture souvent bordés par des arbres. En revanche, là où la cuirasse émerge, la végétation naturelle, arbustive et herbacée est dominante. Ces formations fortement mélangées sont très représentées et avec une grande variabilité dans le pourcentage agricole/naturel. Au total, en 2007, 29 000 hectares de plateau (41 %) avaient été mis en culture sous une de ces formes.

La question foncière des interventions

L'extension des champs de culture sur des espaces auparavant communs et à vocation pastorale avait commencé bien avant le démarrage du PDR-ADM, mais la pression démographique et la réhabilitation des plateaux ont accentué ce phénomène. En effet, la plupart des ouvrages agro-sylvopastoraux de plateaux ont été réalisés dans la première phase du projet, avant 1990. L'approche dite « offre » adoptée dans cette première phase était liée à la grave crise des années 1983-1984 qui avait vu l'anéantissement des productions agropastorales. La crise alimentaire subséquente devenait alors le premier défi à affronter. Aussi, le projet est-il intervenu massivement dans la récupération de terres à des fins agricoles, sans trop s'intéresser à la gestion traditionnelle des terres et des ressources naturelles qui paraissait à ce moment irréversiblement perdue. De ce fait, la gestion des terres récupérées dans un premier temps est faite directement par le projet parce que dans les propos des autorités politiques l'on retenait entre autres que « la terre appartenait à celui qui la travaillait ». Ces injonctions ont conduit ainsi le projet non seulement à redistribuer les terres récupérées mais surtout dans ses phases 2 et 3, à privilégier les femmes, présentes à plus de 70 % sur les chantiers de récupération des terres. Ces dispositions s'imposaient aussi pour les terres récupérées à des fins conformes à leur utilisation traditionnelle (c'est-à-dire banquettes sylvopastorales de plateau). Ces terres récupérées, autrefois communes, risquaient d'être colonisées par l'agriculture si des mécanismes de gestion appropriée n'étaient pas mis en place. En réalité, le problème foncier se posait pour l'ensemble des terres à vocation sylvopastorale. Ces injonctions dépassaient les pouvoirs traditionnels et ont contribué à fragiliser un équilibre déjà très précaire. C'était la gestion traditionnelle des terres qui s'écroulait sous la poussée de l'économie de marché et de la monétarisation des ressources naturelles. Les terres qui étaient communes sont devenues alors des terres à coloniser ou à acheter, exacerbant les conflits entre agriculteurs et éleveurs et entre anciens exploitants et concessionnaires.

Cette problématique foncière devait être affrontée sans tergiversation et dans le nouveau contexte de la décentralisation qui subdivise le département de Keita en quatre communes, dont une urbaine. Le PDL-ADM a appuyé, alors, la mise en place des quatre commissions foncières communales (COFOCOM) et de 130 commissions foncières de base (COFOB) avec leurs fournitures et équipements. En principe, tel que prévu par le code rural, chaque village ou tribu devrait avoir sa COFOB.

Une approche multi-acteur

À partir de 2006, les collectivités territoriales de Keita, avec l'appui du programme, ont adopté une approche nouvelle par rapport à l'histoire de la région. La démarche a suivi trois étapes :
  • la définition concertée de la vocation des espaces et des différents types d'aménagement ;
  • le transfert des ouvrages et infrastructures aux autorités locales compétentes ;
  • l'assignation de la gestion des interventions aux communautés locales.

Les facteurs clés pour la réussite de cette approche ont été :

  • l'appui au processus de décentralisation aux niveaux départemental et communal en termes de capacités techniques, appui financier pour la réalisation d'activités spécifiques ou besoins logistiques ;
  • l'appui aux acteurs de base (membres des commissions, organisations de producteurs, etc.) permettant leur meilleure implication dans l'installation, la formation et l'équipement des commissions foncières communales ;
  • la concertation entre autorités nationales et locales pour le choix d'une démarche cohérente, conforme aux orientations nationales permettant de valoriser et de codifier l'expérience de Keita et de l'étendre éventuellement à l'échelle nationale ;
  • la concertation entre producteurs locaux, au niveau villageois, à travers des forums ou tout autre cadre de rencontre ;
  • l'appui technique dans la préparation d'outils de gestion et de planification tels que les inventaires, la cartographie des espaces et des ouvrages, les analyses diagnostics, etc.

Définition concertée de la vocation des espaces

Le premier pas, pour assurer la durabilité des espaces réhabilités et l'accès équitable aux ressources par les différents opérateurs ruraux, a été l'appui aux commissions foncières dans la définition de la vocation des espaces. En particulier pour les espaces pastoraux, il s'agit de la délimitation des aires de pâturage ainsi que des couloirs de passage et de l'identification des points d'eau à vocation pastorale. En novembre 2006, un forum de concertation [18] a été organisé avec tous les acteurs concernés par les questions foncières : autorités administratives, coutumières, responsables techniques et représentants des producteurs. L'objectif était de retenir, pour chaque commune, la vocation des espaces réhabilités, de recenser et localiser sur les cartes communales les anciens couloirs de passage, enclaves pastorales et la vocation des points d'eau réalisés à la proximité des couloirs de passage. Suite au forum, les commissions foncières se sont impliquées dans l'identification et la délimitation des couloirs et des aires avec l'appui financier du PDL-ADM. Les équipes de terrain, incluant aussi les représentants des chefs des cantons et de groupements, les chefs des villages concernés, ont relevé les coordonnées géographiques et matérialisé les limites de 5 aires de pâturage (pour un total de 58 000 hectares), 5 couloirs (187 km) et 21 points d'eau. En plus de ces points d'eau spécifiquement pastoraux, le bétail devrait avoir accès à 80 autres points (lacs collinaires et mares) créés par le projet.

Des rencontres de concertation locale ont été enfin organisées pour la validation du travail sur le terrain et pour prendre les arrêtés de vocation des aires en jeu. En effet, une partie de ces zones était déjà cultivée (environ 9 000 hectares), et là où le dégagement des champs n'a pas été considéré possible, les commissions foncières (COFO) ont entrepris la certification foncière de manière à limiter les parties mises en valeur en l'état actuel. Par la suite, l'information collectée sur le terrain a été utilisée pour produire la cartographie relative (figure 3) et l'analyse spatiale permettant de cerner la consistance des pâturages des aires délimitées. En termes généraux, il s'agit de zones rocheuses (49 %), de steppes arbustives (20 %) et arborées (15 %), dont la productivité herbacée est faible (approximativement 300, 400 et 500 kg/ha de matière sèche [MS]). Cependant, il faut ajouter les 5 200 hectares de banquettes réalisées sur les plateaux dénudés avec une productivité de plus de 500 kg/ha de MS pour les banquettes ensemencées de Zornia glochidiata et de Cynchrus biflorus et les 1 500 hectares de tranchées sur les versants avec une productivité très variable entre 200 et 500 kg/ha de MS.

Transfert des interventions aux autorités locales

Le deuxième pas fut le transfert des ouvrages et infrastructures aux autorités locales compétentes. Cette opération a été planifiée et coordonnée sous l'égide du Secrétariat permanent du code rural, qui a organisé en mai 2007 un atelier de concertation sur les procédures à suivre dans ce processus. Cet atelier a permis de retenir la méthodologie, les étapes, les bénéficiaires directs ou indirects et les aspects juridico-administratifs.

Les principales étapes du transfert ont été :

  • le forum d'accord de principe sur les vocations des réalisations, en particulier dans le domaine de réhabilitation de l'environnement ainsi que les points d'eau ;
  • l'inventaire des réalisations [19] afin d'obtenir l'état des ouvrages à transférer en visant leur localisation géographique et donc leur commune d'appartenance à partir du terroir villageois où elles se situent. Cela a permis la production des cartes thématiques et un Système d'information territorial. L'inventaire comprend des informations géographiques et aussi des informations descriptives pour l'ensemble des réalisations (1984-2008) et pour l'ensemble de la zone d'intervention du projet (14 000 km2) (figure 4) ;
  • le démarrage du transfert des ouvrages au cas par cas avec des actes administratifs délivrés par le gouverneur comportant les modalités de transfert de compétences en matière de gestion des biens fonciers domaniaux au profit des communes.

Assignation de la gestion des interventions aux communautés locales

Les communes ont une compétence provisoire (12 mois pour mettre en place les structures de gestion) sur les ouvrages transférés. Il leur appartient de garantir la jouissance aux bénéficiaires terminaux ou de garantir une meilleure implication des populations locales dans la mise en valeur ou l'exploitation rationnelle et durable des ouvrages. Suite aux différentes rencontres, et sur la base des inventaires, les communes et les commissions foncières ont organisé des sessions extraordinaires afin d'examiner les typologies des réalisations qui méritent des structures de gestion. Il s'agit des terres récupérées à des fins agro-sylvopastorales, et de certains ouvrages hydrauliques (barrages, digues, etc.). Les communes n'ont pas jugé opportun de mettre en place des comités de gestion pour des infrastructures sociales et les plantations, étant entendu que ces dernières sont protégées par interdiction totale de coupe. Ce faisant, les commissions foncières ont établi des actes fonciers, des certificats de vocation foncière des espaces, ainsi que l'enregistrement des actes dans le dossier rural. Des rencontres sont régulièrement tenues afin de s'assurer d'une compréhension commune et requérir l'adhésion de chacun et de juger des correctifs éventuellement nécessaires.

Pour les interventions de réhabilitation des espaces pastoraux, des comités de gestion ont été mis en place, afin de réglementer l'exploitation du fourrage, de défendre les jeunes plantations et, à terme, d‘organiser l'exploitation de la gomme arabique des plantations d’Acacia senegal. Au niveau des points d'eau à vocation pastorale, les COFO devront produire un acte limitant la mise en valeur avec une auréole à respecter comme aire de repos et assurant l'accès des troupeaux à l'eau.

Conclusions et perspectives

La question foncière, à Keita, se posait de manière cruciale. Les pressions agricoles et animales étaient si fortes qu'elles faisaient percevoir l'agriculture et l'élevage comme des activités concurrentes au lieu d'être complémentaires. Ainsi, l'élevage se limitait-il aux versants rocheux et les cultures gagnaient-elles les plateaux alors que ceux-ci étaient considérés anciennement comme des aires pastorales communes non seulement à plusieurs villages mais également à plusieurs types d'élevage, qu'ils soient sédentaires, nomades ou transhumants. La dégradation des vallées poussait déjà les cultures vers les plateaux lors des grandes sécheresses. Ce phénomène s'est accentué avec la croissance démographique qui entraîne le morcellement des champs familiaux au point où la production sur les « lopins » n'est plus suffisante pour supporter les familles démultipliées. La ruée vers les plateaux a été accentuée par le PDR/ADM par la redistribution des terres réhabilitées sur les plateaux traditionnellement réservés au bétail sans avoir perçu ni les revendications des usagers traditionnels, ni le retour à la dégradation des espaces mis en culture. D'ailleurs, cet aspect est encore cité comme exemple par les détracteurs de l'approche aménagiste, en particulier à Keita où la compétition pour la terre est très forte. Dans cette situation assez critique, les efforts pour renforcer les acteurs locaux de la gestion des espaces et de la planification du territoire sont l'élément indispensable pour conjuguer le développement local avec la gestion durable des ressources.

L'approche adoptée durant le processus de transfert a permis de créer des cadres de concertation statuant sur l'utilisation et la gestion des investissements, réalisés dans un contexte différent de celui de la décentralisation, par l'application de l'arsenal juridique existant, en combinant le renforcement des acteurs au fur et à mesure de l'évolution du processus. Cette approche est innovante car elle place les communautés de base, les producteurs eux-mêmes, au centre du processus de développement, de manière à devenir eux-mêmes agents du changement, capables de prendre la responsabilité de leur propre développement. La concertation sur la vocation des espaces est un exemple clair de la capacité d'autodétermination de la communauté qui se réapproprie une ressource et parvient à trouver une solution partagée entre ses membres pour l'exploitation.

L'expérience de Keita se distingue des actions passées par la prise en compte de la sécurisation foncière, de l'aménagement des pâturages et de la création de points d'eau dans une approche responsabilisant les autorités locales chargées dorénavant de la gestion pastorale avec une latitude de concertation intercommunale.

Cette approche, testée sur les ressources pastorales, pourrait, bien entendu, être appliquée dans d'autres domaines, comme dans le domaine forestier qui, à Keita, se trouve encore confiné dans les limites de la restriction totale d'exploitation.

Néanmoins, des outils permettant de favoriser cette démarche demeurent nécessaires du fait que la décentralisation est encore récente et qu'il faut enraciner le processus pour rendre effective la participation de la base à la prise de décision. Les partenaires au développement peuvent fournir le soutien approprié en termes de renforcement de capacités, de moyens de communication et d'information, d'outils pour faciliter la prise de décision et finalement de méthodologies pour la planification du territoire.

La poursuite de cette approche nécessitera de la part des populations une gestion rationnelle et durable des espaces, en particulier sur les plateaux qui, avec le programme, ont montré que la production herbacée peut parfaitement être organisée avec des résultats satisfaisants (figure 4). D'un autre côté, les commissions foncières appuyées par les autorités doivent s'investir pour sauvegarder et faire respecter la vocation desdits espaces récemment consignée dans les arrêtés municipaux.

Aussi, pour les prochains PDC, il serait important de tenir compte des acquis du programme et surtout du schéma de développement et d'aménagement de Keita qui est aujourd'hui le seul outil pouvant concerner l'ensemble du département.

En revanche, des critiques demeurent à plusieurs niveaux, et en particulier le manque d'un environnement institutionnel et législatif favorable à l’« empowerment » (autonomisation) des populations rurales.

L'analyse critique du cadre juridique révèle des insuffisances qui peuvent être surmontées avec des solutions concertées, notamment l'insuffisante superposition du droit moderne et du droit coutumier (us et coutume). La superposition de ces droits est partielle dans le sens que le droit moderne utilise le coutumier pour délivrer des titres fonciers alors qu'il ne peut le faire pour des espaces coutumièrement admis comme espaces communs. En effet, le droit moderne voudrait que cet aspect soit renégocié entre les usagers, parfois sans tous les acteurs. Il s'agit là d'une remise en cause des acquis traditionnels en matière de gestion d'espace. En perspective, les limites de la législation actuelle en matière d'élevage pourraient être surmontées avec le « code pastoral », en cours d'élaboration, qui devrait harmoniser les règles du droit sur ce sujet.

Remerciements

Les auteurs remercient le docteur Claudio Errighi, conseiller principal du PDL/ADM, pour son soutien et sa détermination dans la poursuite des objectifs et le Professeur Maurizio Tiepolo pour l'échange continu d'idées et informations.

Références

1 République du Niger. Stratégie de développement rural; plan d'action. Niamey : Gouvernement de la République du Niger, 2006.

2 République du Niger. Loi 61-05 du 27 mai 1961, fixant une limite nord des cultures. Niamey : Gouvernement de la République du Niger, 27 mai 1961.

3 Lebel T, Ali A. Recent trends in the Central and Western Sahel rainfall regime (1990–2007). Journal of Hydrology 2009 ; 375 : 52-64.

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7 Thébaud B, Vogt G, Vogt K. Droits d'accès à l'eau et foncier pastoral : le cas du Niger. In : Cotula L, ed. Droits fonciers et accès à l'eau au Sahel. Défis et perspectives pour l'agriculture et l'élevage. London : IIED, 2006.

8 Hesse C, Thebaud B. Will pastoral legislation disempower pastoralists in the Sahel? Indigenous Affairs 2006 ; (1) : 14-23.

9 Maidaji B. Évolution des approches de gestion des pâturages et résultats des actions pilotes en zone pastorale. Koudougou. Burkina Faso : USAID, 1999.

10 RéDéV. Concertations multi-acteurs pour une gestion agro-pastorale. Paris : IRAM, 2005.

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12 République du Niger. Recensement général de la population et de l'habitat. Niamey : gouvernement de la République du Niger, 2001.

13 Pini G, Tarchiani V. Les systèmes de production agro-sylvo-pastoraux du Niger. CCTM working paper N. 20-22. Torino : Politecnico di Torino, 2007.

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16 PEICRE. Rapport de synthèse du projet d'évaluation des interventions pour la conservation et la récupération de l'environnement. Firenze : CeSIA, 1998.

17 Larwanou M, Abdoulaye M, Reij C. Étude de la régénération naturelle assistée dans la région de Zinder (Niger). Washington (DC) : IRG, 2006.

18 République du Niger - Commission foncière du Département de Keita. Rapport général des travaux du Forum de concertation et de réflexion sur la délimitation et le recensement des couloirs de passage et aires de pâturage sur les cartes communales tenu à Keita du 22 au 24 novembre 2006. http://www.case.ibimet.cnr.it/keita-niger/data/file/RG_couloirs_2006.pdf, 2006.

19 Tarchiani V. Note méthodologique sur l'inventaire des interventions du PDR-ADM. Keita : PDL-ADM, 2007. http://www.case.ibimet.cnr.it/keita-niger/data/file/Inventaire_des_interventions.pdf

1 Les réflexions sont initiées à travers le Débat de Tahoua (1984) et l'atelier sur les stratégies de développement de l'élevage en 1985.

2 Diguettes antiérosives avec plantation d'arbres.


 

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