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Science et changements planétaires / Sécheresse
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Identification des zones d'inondation dans l'estuaire et la basse vallée du fleuve Sénégal : approche cartographique par télédétection et par géochimie isotopique


Science et changements planétaires / Sécheresse. Volume 21, Numéro 2, 105-14, avril-mai-juin 2010, Article de recherche

DOI : 10.1684/sec.2010.0239

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Moctar Diaw, Aliou Mamadou Dia, Serigne Faye, Abdoulaye Faye, Jean Paul Rudant, Soulèye Wade , Ucad Département de géologie Faculté des sciences et techniques BP 5005 Dakar Sénégal, LTA (Laboratoire de télédetection appliquée) IST (Institut des Sciences de la terre) Département de géographie Faculté des scienses humaines et linguistiques Dakar Sénégal, Laboratoire G2I Institut francilien des sciences Université de Marne-la-Vallée 5, boulevard Descartes 77454 Marne la Vallée cedex France.

Résumé : Cette étude a pour but d'identifier et de cartographier les zones inondables dans la basse vallée du fleuve Sénégal et de contribuer ainsi à la prévention et au suivi de cette catastrophe naturelle et récurrente dans cette région. Le présent article explore une nouvelle démarche méthodologique qui met en synergie la cartographie des zones inondables par l'utilisation conjointe de la télédétection et de l'hydrologie isotopique. Il aborde la question des inondations dans la basse vallée du fleuve Sénégal, en se basant essentiellement sur la répartition spatiale des réponses spectrales et sur la distribution des signatures isotopiques qui sont caractéristiques des masses d'eau présentes dans la région d'étude. La spatialisation de l'information tirée des données isotopiques a surtout permis de déterminer les modes d'alimentation de la nappe alluviale, le régime d'écoulement et l'hydrodynamisme fluvial. Les documents cartographiques générés grâce à ces approches complémentaires peuvent servir d'outils d'aide à la décision en matière d'aménagement dans la zone pour une gestion plus rationnelle des inondations dans l'estuaire et la basse vallée du fleuve Sénégal.

Mots-clés : cartographie, fleuve Sénégal, hydrologie isotopique, inondation, télédétection

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Moctar DiawMoctar DiawMoctar Diaw1, Aliou Mamadou DiaAliou Mamadou Dia2, Serigne Faye1, Abdoulaye Faye1, Jean Paul Rudant3, Soulèye Wade2

1Ucad Département de géologie Faculté des sciences et techniques BP 5005 Dakar Sénégal
2LTA (Laboratoire de télédetection appliquée) IST (Institut des Sciences de la terre) Département de géographie Faculté des scienses humaines et linguistiques Dakar Sénégal
3Laboratoire G2I Institut francilien des sciences Université de Marne-la-Vallée 5, boulevard Descartes 77454 Marne la Vallée cedex France

La basse vallée du fleuve Sénégal et sa zone estuarienne sont localisées entre 15° 40’-16° 35’ Ouest et 15° 40’-16° 35’ Nord. Cette région est limitée au nord par les dunes du Trarza, à l'ouest par l'océan Atlantique, à l'est par le Ferlo nord-oriental et au sud par une ligne représentée par la latitude 16° 40’ (figure 1).

La région s'étend sur une superficie (6 000 km2) globalement plane, mais qui, dans le détail, est légèrement vallonnée et caractérisée par une morphologie en modelé alluvial et deltaïque dans la zone humide et en modelé dunaire dans la zone aride. Ces zones sont affectées de façon différente par les effets négatifs des variations climatiques. Ce contraste est atténué par la configuration du réseau hydrographique très dense constitué du fleuve Sénégal et de ses nombreux défluents. Le fleuve, qui prend sa source dans les régions bien arrosées de la Guinée au sud, assure pendant la période pluvieuse un important transfert d'eau douce vers son estuaire. Grâce à ces transferts, la crue inonde annuellement la plaine alluviale du fleuve caractérisée par une topographie basse et un sol argileux.

Du point de vue climatique, la région se situe en zone sahélienne aride à semi-aride caractérisée par un climat sahélien côtier souvent continentalisé. Le climat est à l'origine de deux saisons bien contrastées : la saison sèche, qui s'étend de novembre à mai, et la saison pluvieuse, très courte, de juin à octobre.

À l'échelle annuelle, les températures moyennes varient autour de 27° C avec des maxima (33 et 35° C) avant et durant la période pluvieuse, liées à l'arrivée des masses d'air chaudes et humides issues de l'anticyclone de Saint-Hélène, et des minima (22 et 24° C), liées à l'influence océanique et à la fraîcheur des alizés. L'évapotranspiration potentielle (ETP) varie entre 2 000 à 2 500 mm par an. Les hauteurs de pluies, qui varient entre 200 et 450 mm par an, sont caractérisées par une grande variabilité spatiale et temporelle.

Du point de vue géologique, la basse vallée du fleuve et son estuaire appartiennent à un compartiment marin qui a été graduellement comblé par des dépôts de sédiments au cours des mille dernières années [1]. Ces sédiments composés de sables, de limons et d'argiles, sont d'origines fluvio-deltaïques et lagunaires (présence de sels). Ils sont encaissés dans un bassin d'effondrement [2] et deviennent de plus en plus épais vers l'est.

La principale nappe est salée ; elle est localisée dans les formations sablo-argileuses du Nouakchottien qui s'étendent dans la partie ouest et nord-ouest de la plaine alluviale. Cette nappe superficielle située à environ 1 m en dessous du niveau de la mer, passe en continuité à l'est et au nord-est dans les formations gréso-argileuses du Continental Terminal. Son toit, semi-perméable à imperméable, est formé de sables argileux, d'argiles sableuses ou d'argiles. L'épaisseur de l'horizon aquifère est variable selon les zones.

Du fait de ce contexte très particulier, la région connaît de nombreux problèmes environnementaux dont les plus préoccupants sont les inondations récurrentes qui sont accentuées par l'urbanisation spontanée et la construction des barrages.

La mise en service des barrages de Diama (1986) et de Manantali (1987) a créé un dysfonctionnement du régime hydrologique du fleuve et une modification des processus morpho-sédimentaires entraînant l'ensablement du lit du fleuve. Cela a pour conséquence une difficulté d'écoulement des eaux vers l'océan, amplifiée par l'allongement de la « Langue de Barbarie » (cordon dunaire qui sépare le fleuve et l'océan). Ces phénomènes, associés aux remontées des eaux de la nappe alluviale et aux difficultés d'infiltration des eaux de débordement des crues, contribuent aux inondations récurrentes et parfois très sévères, observées dans la région en 1994, 1999 et 2003. Le projet de recherche CORUS/GESCAN (2003-2006) financé par le ministère français des Affaires étrangères rentre dans le cadre de cette problématique globale des inondations. Il intègre une nouvelle démarche méthodologique combinant les techniques de télédétection et d'hydrologie isotopique pour caractériser et évaluer les inondations dans l'optique d'une gestion rationnelle de cette catastrophe [3, 4]. La présente étude vise principalement deux objectifs :

  • cartographier les zones inondables dans le delta et la basse vallée du fleuve Sénégal ;
  • comprendre les processus d'échanges entre les masses d'eaux de surface et la nappe alluviale et leur implication dans les phénomènes d'inondation.

Pour cela, deux approches cartographiques ont été mises en œuvre et évaluées : i) le traitement et l'analyse des données SPOT pour la cartographie des surfaces inondées lors des fortes crues et la génération des cartes d'occupation du sol ; ii) le couplage des données isotopiques des eaux souterraines et de surface avec la distribution des espaces inondés tirée des cartes d'occupation du sol, pour confirmer les zones d'inondation et de mélange des différentes masses d'eau.

Les données d'observation de la terre constituent un puissant outil de surveillance des phénomènes d'inondation [5] car elles permettent non seulement d'identifier les zones affectées, mais peuvent aider à la mise en place des plans de gestion et de prévention des risques [6-10]. Pour des applications similaires, les données satellitaires ont été utilisées également par le Service régional de traitement de l'image et de télédétection (SERTIT) en 1992, pour l'étude et la cartographie des inondations de la région de Camargue (sud de la France), à la suite des inondations de l'Aude en 1999 [11] ou encore à la suite des inondations de Saguenay (Québec) de Red River en 1997, et de Californie [12].

Le suivi des inondations dans la vallée du fleuve Sénégal par imagerie satellitaire a déjà fait l'objet d'approches régionales [13] ou locales sur un site test autour de la ville de Podor [14]. L'analyse du risque d'inondations a été évaluée par Mbaye [15] sur les situations des années 1991-2001 et par Kouamé [16] avec un accent particulier sur la ville de Saint Louis.

La diversité du champ d'application des isotopes a montré toute sa pertinence, sa fiabilité et son efficacité dans les études hydrologiques, hydrogéologiques et environnementales [17]. En effet, les isotopes de la molécule d'eau ont été utilisés pour identifier les zones de recharge et de mélange entre masse d'eau [18-21], caractériser les relations entre les eaux de surface et la nappe [22, 23], le régime hydraulique, les circulations d'eau dans les hydrosystèmes [24, 25] et enfin étudier les instabilités des bassins-versants comme dans le cas des inondations [26, 27]. Cette dernière application fondée sur les variations naturelles des teneurs en isotopes constitutifs de la molécule d'eau, est désormais d'un usage courant [28-30]. La distribution des isotopes au sein de l'hydrosystème du delta et de la basse vallée fournit des indications sur les conditions de recharge et sur les caractéristiques hydrauliques du système aquifère.

Matériel et méthode

Données acquises

Données satellitaires

Dans le cadre de cette étude, deux scènes SPOT 4 multispectrales ont été utilisées et traitées pour les besoins de la cartographie des surfaces inondables dans la zone estuarienne. Ces images ont été acquises dans le cadre du projet ISIS (Incitation à l'utilisation scientifique des images SPOT) du Centre national d'études spatiales (Cnes) par l'intermédiaire du Laboratoire de l'Institut francilien des géosciences de l'université de Marne-la-Vallée qui est un partenaire du projet CORUS/GESCAN.

Le tableau 1 résume les principales caractéristiques des scènes SPOT.

Tableau 1 Scènes SPOT acquises.

Date

Mode

Résolution spatiale

Saison

Observations

23/10/1999

XS 4

20 mètres

Pluie

Forte crue

31/10/2001

XS 4

20 mètres

Pluie

Hors crue

Données isotopiques

Deux campagnes de prélèvement d'échantillons d'eau ont été effectuées en juillet et décembre 2005, périodes correspondant respectivement à la fin de la saison sèche et à la saison des pluies. Ces campagnes ont été réalisées sur 27 points d'eau constitués de 19 puits villageois répartis entre les zones de formations dunaires et de plaine alluviale, de 5 points d'eau échantillonnés le long du fleuve entre Dagana et Djeuss et de 3 points d'eau situé sur un transect nord-sud du lac de Guiers entre Nietti Yone et Keur Momar Sarr.

Méthode

Traitement des données images

Les différents traitements appliqués aux données satellitaires ont porté sur le géoréférencement des images, le rehaussement spatial, la photo-interprétation, et la classification multispectrale pour l'extraction de l'information.

Correction géométrique des images

Les images ont été géoréférencées dans le système géodésique WGS 84, projection UTM, fuseau 28 Nord, grâce à 35 points de contrôle au sol, collectés au GPS (Global Position System) sur le terrain et identifiables sur les images.

Rehaussement spatial

Après recalage, les images SPOT X de 1999 et 2001 (figure 2) ont été fusionnées avec l'image SPOT P (panchromatique). La nouvelle résolution spatiale de 10 m obtenue permet de distinguer aisément les plans d'eau.

Photo-interprétation des images brutes

La visualisation des images brutes de 1999 (période d'inondation) et 2001 (période non inondée) a permis d'identifier les éléments les plus pertinents du paysage notamment les surfaces d'eau dont les réponses spectrales sont liées aux variations d'épaisseurs et de charges sédimentaires en période de crue [31].

Ce sont ces éléments du paysage ainsi identifié qui serviront ultérieurement à la classification supervisée.

Classification supervisée

La procédure de classification supervisée repose sur la notion d'entraînement [32] fondée sur la connaissance de la zone et la photo-interprétation (figure 3).

Trois étapes sont distinguées :

  • 1. Définition des zones d'entraînement ;
  • 2. Création des signatures spectrales à partir des zones d'entraînement ;
  • 3. Application d'un algorithme de classification sur la base de signatures spectrales dérivées de zones d'entraînement.

Cette application permet de réaliser la cartographie de l'occupation du sol par extraction automatique des différents éléments prédéfinis du paysage grâce au regroupement des pixels de radiométrie similaire.

Cette extraction sous forme de couches de vecteurs a donné 8 couches en plus de la couche « eau » de l'océan Atlantique (figure 4).

Les couches de vecteurs ne souffrent d'aucune erreur de localisation lorsqu'on les superpose sur l'image originale.

Analyse isotopique des échantillons d'eau

Les isotopes stables de l'oxygène et de l'hydrogène ont été mesurés par spectromètre de masse Finnigan MAT H. Les valeurs de δ18O ont été mesurées sur CO2 préalablement équilibré avec les échantillons à 25 °C pendant 24 heures suivant la procédure décrite par Epstein et al. [33], tandis que les valeurs de δ2H ont été mesurées sur H2 obtenu par réduction des échantillons d'eau par le zinc suivant la procédure de Coleman et al. [34]. Les teneurs en isotopes stables sont exprimées sous forme de δ déviation (‰) par rapport au standard international V-SMOW [35, 36]. Les incertitudes analytiques sont de ± 0,1 ‰ pour l'oxygène 18 et ±1 ‰ pour le deutérium.

Les teneurs en tritium 3H ont été déterminées par comptage en scintillation liquide après enrichissement électrolytique [37]. Les teneurs en 3H sont exprimées en unité tritium (UT) et l'incertitude analytique est de 0,7 UT.

Les résultats sont présentés au tableau 2.

Tableau 2 Analyses isotopiques des eaux de surface et des eaux souterraines dans l'estuaire et la basse vallée du fleuve Sénégal.

Sites

Date de prélèvement

Point d'eau

δ18O [‰]

δ2H [‰]

Excess 2H [‰]

3H [UT]

2e erreur

P1

06/2005

Puits

-1,1

-14

-5,5

3,5

0,7

S2

06/2005

Fleuve

1,9

4

-11,3

3,6

0,7

S3

06/2005

Fleuve

-0,8

-13

-6,0

3,9

0,7

S4

06/2005

Fleuve

-0,4

-8

-4,7

3,4

0,7

S5

06/2005

Fleuve

-1,5

-16

-3,6

3,9

0,7

P6

06/2005

Puits

-2,3

-21

-3,3

3,5

0,7

P7

06/2005

Puits

-1,7

-18

-4,6

3,9

0,7

P8

06/2005

Puits

-0,6

-12

-7,0

3,3

0,7

P9

06/2005

Puits

-3,4

-26

0,8

< 1,3

P10

06/2005

Puits

-1,4

-17

-5,7

3,6

0,7

P11

06/2005

Puits

-1,7

-18

-4,6

3,7

0,7

P12

06/2005

Puits

-1,4

-17

-5,2

3,7

0,7

P13

06/2005

Puits

-1,1

-15

-6,2

3,2

0,7

S14

06/2005

Lac

6,0

25

-23,1

3,3

0,7

P15

06/2005

Puits

-3,4

-29

-2,1

6,4

0,7

P16

06/2005

Puits

-4,7

-33

5,2

2,3

0,7

P17

06/2005

Puits

-2,9

-25

-1,9

2,3

0,7

P18

06/2005

Puits

-4,8

-36

1,7

0,9

0,7

S19

06/2005

Fleuve

0,3

-9

-11,2

4,0

0,7

P20

06/2005

Puits

-1,1

-14

-5,7

5,2

0,7

S21

06/2005

Lac

1,8

0,1

-14,1

4,0

0,7

S22

06/2005

Lac

3,3

9

-17,2

3,6

0,7

P23

06/2005

Puits

-5,0

-38

1,8

2,6

0,7

P24

06/2005

Puits

-4,9

-35

3,5

1,8

0,7

P25

06/2005

Puits

-4,4

-34

1,7

1,4

0,7

P26

06/2005

Puits

-5,0

-35

5,4

2,8

0,7

P27

06/2005

Puits

-2,3

-22

-3,8

2,9

0,7

Résultats

Cartographie par télédétection des espaces inondés

Elle consiste à extraire de nombreuses informations contenues dans les images pour cartographier l'inondation et les structurer pour les besoins de l'analyse [38]. C'est une étude multitemporelle qui analyse l'étendue des surfaces d'eau libre dans l'estuaire du fleuve Sénégal entre la période d'inondation et la période hors inondation. Deux scènes SPOT multispectrales aux dates respectives du 23 octobre 1999 (forte crue) et du 31 octobre 2001 (absence de crue) sont utilisées pour les besoins de la cartographie des surfaces inondées (figure 2).

Les différentes étapes suivies pour la cartographie de l'occupation du sol ont été présentées dans la classification supervisée.

Les résultats obtenus ont permis d'identifier les surfaces occupées par l'eau libre aussi bien en période normale qu'en période de crue à partir de l'établissement de cartes d'occupation du sol (figure 5).

Le croisement des surfaces occupées par l'eau tirées d'une part, de l'image acquise en période hors inondation (octobre 2001) et, d'autre part, de l'image acquise en période d'inondation (octobre 1999), a permis de restituer les surfaces réellement inondées en octobre 1999 (figure 6). Dans la zone, à cette date, les surfaces occupées par l'eau représentent 20 %, derrière celles occupées par la végétation clairsemée (46 %) et par les sables secs (21 %) (figure 7). Les eaux de crue représentent 17 % de la superficie totale, soit 83 % de l'ensemble des eaux de la région d'étude. Ce pourcentage élevé démontre l'importance des inondations dues aux débordements fluviaux suite aux transferts d'eau en provenance de la zone amont du bassin.

Analyse hydrodynamique et identification des modes d'alimentation

Dans le diagramme δ18O versus δ2H (figure 8A), tous les points se placent sous la droite des précipitations locales (DPL) : δ2H= 7,9 δ18O + 10,09 [39], proche de la droite météorique mondiale (DMM) selon l'équation : δ2H= 5,58 δ18O – 8,50. Cette distribution met en évidence trois types d'eaux (tableau 3) :
  • les eaux de surface très riches en isotopes lourds ;
  • les eaux de puits des formations dunaires, proches de la DPL et plus pauvres en isotopes lourds que les eaux de surface ; elles correspondent très probablement à une infiltration des eaux de pluie ;
  • les eaux de puits de la plaine d'inondation, enrichies en isotopes lourds par rapport aux eaux de la nappe dans les zones de dunes ; elles pourraient provenir de processus de mélange entre ces dernières et les eaux de surface des cours d'eau adjacents.

En combinant les valeurs de δ18O et les teneurs en 3H (figure 8B), la distinction entre les trois principaux types d'eaux précédemment identifiés est confirmée de même que les deux modes d'alimentation :

  • les eaux de surface, avec des teneurs en tritium proches de celles des précipitations actuelles (entre 3 et 4 UT) et très riches en isotopes stables lourds, sont évaporées et cette évaporation semble s'intensifier avec la distance parcourue et le temps de séjour des eaux ;
  • les relatives faibles teneurs en isotopes stables lourds et en tritium (< 2,8 UT) des eaux souterraines dans les formations dunaires indiquent un mode d'alimentation lent et diffus par des eaux de pluie à travers le sol ;
  • la signature isotopique des eaux souterraines dans la plaine alluviale caractérisée par un enrichissement en isotopes lourds etdes teneurs plus élevées en tritium, met en évidence un processus de mélange par infiltration latérale des eaux de surface très récentes et évaporées. Toutefois, dans leszone inondées on observe un enrichissement plus élevé des eaux de nappe, trèsprobablement lié à la contribution variable des eaux de crue et de pluie qui subissent une évaporation physique avant l'infiltration.

L'analyse isotopique des différentes masses d'eau permet ainsi de préciser les mécanismes d'alimentation des ressources en eau de la zone et d'affiner sensiblement les informations sur l'hydrodynamisme des systèmes.

Tableau 3 Les signatures isotopiques des eaux.

Types d'eaux

Valeurs

18O (δ ‰)

2H(δ ‰)

3H (UT)

Eaux de surface

-1,6 – 6,0

15 – 25

3,3 – 4,0 ± 0,7

Eaux souterraines dans la plaine d'inondation

-3,4 – -0,5

-29 – -11

2,3 – 6,4 ± 0,7

Eaux souterraines dans les formations dunaires

-5,0 – -4,4

-38 – -32

0,9 – 2,8 ± 0,7

Implication du traçage isotopique sur l'identification des zones d'inondation

Dans le cadre de ce présent travail, nous avons exploré du point de vue qualitatif la distribution des valeurs de δ18O et des teneurs en tritium en rapport avec les caractéristiques de surface et leurs implications dans l'identification des zones inondées. Les résultats (figure 9) permettent de confirmer :
  • les processus de mélange par infiltration latérale des flux d'eaux de surface de caractère très évaporé dans la plaine alluviale où les eaux de la nappe sont plus riches en δ 18O (comprises entre - 3,4 ‰ et - 1,1 ‰) ;
  • le caractère très évaporé des eaux de nappe dans les zones inondées, évoluant du point de vue spatial suivant une faible gamme de valeurs du fait du rééquilibrage de la vapeur d'eau avec les plans d'eau libre qui réduit le fractionnement isotopique mais également du mélange de masses d'eau qui serait à l'origine de l'homogénéisation de la composition isotopique observée durant le processus. La spatialisation des données de 3H (figure 10), permet également de corroborer :
    • la répartition des eaux souterraines en fonction de la géomorphologie (plaine alluviale et dune) où les faibles teneurs sont mesurées dans les eaux des formations dunaires alors que les eaux de la plaine alluviale, issues du mélange avec les eaux de surface (ou de crue), sont plus riches en tritium. Toutefois, les valeurs élevées (5 à 6 UT), observées ponctuellement pour les eaux de la plaine alluviale résulteraient très probablement de la contamination des eaux de la nappe alluviale par les eaux stagnantes et par les eaux d'irrigation ;
    • les zones inondées qui présentent des eaux souterraines ayant des teneurs plus élevés en tritium, du fait de la contribution des eaux de crue qui peut jouer un rôle significatif dans l'acquisition de la signature isotopique observée. Cette signature isotopique qui apparait parfois très voisine de celle des eaux de surface, pourrait être attribuée au lissage qui est un procédé important pour l'interprétation spatiale de la composition isotopique relativement homogène.

En plus, de l'importance de la contribution des eaux de crue, nous avons constaté que les états du sol et du sous-sol dans la région deltaïque, peuvent constituer un des facteurs aggravant des inondations.

En effet, les sols de nature argileuse des horizons supérieurs des formations deltaïques affleurantes occupent les deux tiers des superficies de la basse vallée et de l'estuaire du fleuve Sénégal. Ces sédiments fluvio-deltaïques ont été déposés successivement lors des phases de transgression marine, lesquelles sont responsables de la forte salinité des sols et des efflorescences salines (figures 11A et 11B).

Durant la période pluvieuse, la nature argileuse et la forte salinité des sols accentuent l'imperméabilité des sols et par conséquent réduisent considérablement l'infiltrabilité des eaux de pluie et des eaux de débordement du fleuve (figures 11C et 11D).

En période de crue en revanche, les flux ascendants des eaux de la nappe alluviale sub-affleurante interconnectée avec le réseau hydrographique contribuent aux inondations. En effet, lors des fortes crues, la remontée du niveau de la nappe alluviale entraîne une saturation progressive des sols et par conséquent un ruissellement dans la plaine alluviale induit par l'intumescence de la nappe (figure 12). Cette situation fragilise davantage le milieu fluvio-deltaïque et l'expose à des inondations de plus en plus fréquentes, en favorisant l'expansion des zones contributives aux inondations.

Conclusion

L'imagerie satellitaire optique a permis d'identifier et de cartographier non seulement les surfaces inondées mais également l'occupation du sol dans l'estuaire et la basse vallée du fleuve Sénégal.

Le couplage de ces éléments avec les données isotopiques en période de crue contribue à une meilleure compréhension des mécanismes de renouvellement de la nappe et du régime d'écoulement des eaux. Il a surtout révélé que les zones inondées correspondent à des zones où les eaux de surface et de la nappe sont enrichies en δ18O et 3H et évoluant peu spatialement. Mais cette observation devrait prendre en compte d'autres facteurs tels que l'importance des crues et les états du sol et du sous-sol pour caractériser et évaluer les inondations dans cette région. Toutefois, bien qu'illustratifs du fonctionnement du système, les résultats présentés devront être consolidés par un suivi temporel de l'évolution des données isotopiques. Ils permettront très certainement de disposer d'un outil d'aide à la décision en matière d'aménagement et de gestion des ressources en eau dans cette région à fort enjeu socio-économique.

Remerciements

Les auteurs remercient vivement le ministère français des Affaires étrangères pour le financement du projet CORUS/GESCAN, le programme ISIS du Cnes pour la subvention de l'acquisition des images satellitaire, l'AIEA et le GSF Research Center de Munich pour les analyses isotopiques. Ce travail a bénéficié également de la contribution duProfesseur Yves Travi de l'université d'Avignon en France.

Références

1 Monteillet J. Environnement sédimentaire et paléoécologie du Delta du Sénégal au quaternaire: évolution d'un écosystème fluviomarin tropical au cours des derniers cent mille ans. Thèse de sciences naturelles, laboratoire de recherche de sédimentologie marine, université de Perpignan, 1988.

2 Audibert M. Delta du fleuve Sénégal : Étude géologique. Rapport du projet AFR- REG-61 (Saint Louis), 4 volumes. Sl : FAO/OERS, 1967.

3 Wade S, Rudant J P, Dia A M, Kouamé J. Application of Earth Observation data and GIS to urban flood management - Case-study of Saint Louis, Senegal (West Africa). Abstract United Nations Regional Workshop on the use of space technology for disaster management for Africa, Munich, Germany, 18-22 October 2004.

4 Wade S, Rudant JP. Gestion des catastrophes naturelles par télédétection et SIG (GESCAN). Application à l'étude hydrologique du fleuve Sénégal et à la gestion du risque d'inondation de la ville de Saint Louis. Rapport scientifique du projet CORUS/GESCAN, 2005 au LTA/IST/UCAD, 2005.

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