ARTICLE
Auteur(s) : Moctar
DiawMoctar DiawMoctar Diaw1, Aliou Mamadou DiaAliou Mamadou
Dia2, Serigne Faye1, Abdoulaye
Faye1, Jean Paul
Rudant3, Soulèye Wade2
1Ucad Département de géologie Faculté
des sciences et techniques BP 5005 Dakar Sénégal
2LTA (Laboratoire de télédetection appliquée) IST
(Institut des Sciences de la terre) Département
de géographie Faculté des scienses humaines
et linguistiques Dakar Sénégal
3Laboratoire G2I Institut francilien des sciences
Université de Marne-la-Vallée 5, boulevard Descartes 77454
Marne la Vallée cedex France
La basse vallée du fleuve Sénégal et sa zone estuarienne sont
localisées entre 15° 40’-16° 35’ Ouest et 15° 40’-16° 35’ Nord.
Cette région est limitée au nord par les dunes du Trarza, à l'ouest
par l'océan Atlantique, à l'est par le Ferlo nord-oriental et au
sud par une ligne représentée par la latitude 16° 40’ (figure 1).
La région s'étend sur une superficie
(6 000 km2) globalement plane, mais qui, dans
le détail, est légèrement vallonnée et caractérisée par une
morphologie en modelé alluvial et deltaïque dans la zone humide et
en modelé dunaire dans la zone aride. Ces zones sont affectées
de façon différente par les effets négatifs des variations
climatiques. Ce contraste est atténué par la configuration du
réseau hydrographique très dense constitué du fleuve Sénégal et de
ses nombreux défluents. Le fleuve, qui prend sa source dans
les régions bien arrosées de la Guinée au sud, assure pendant la
période pluvieuse un important transfert d'eau douce vers son
estuaire. Grâce à ces transferts, la crue inonde annuellement la
plaine alluviale du fleuve caractérisée par une topographie basse
et un sol argileux.
Du point de vue climatique, la région se situe en zone
sahélienne aride à semi-aride caractérisée par un climat sahélien
côtier souvent continentalisé. Le climat est à l'origine de
deux saisons bien contrastées : la saison sèche, qui s'étend de
novembre à mai, et la saison pluvieuse, très courte, de juin à
octobre.
À l'échelle annuelle, les températures moyennes varient autour
de 27° C avec des maxima (33 et 35° C) avant et durant la
période pluvieuse, liées à l'arrivée des masses d'air chaudes et
humides issues de l'anticyclone de Saint-Hélène, et des minima (22
et 24° C), liées à l'influence océanique et à la fraîcheur des
alizés. L'évapotranspiration potentielle (ETP) varie entre
2 000 à 2 500 mm par an. Les hauteurs de
pluies, qui varient entre 200 et 450 mm par an, sont
caractérisées par une grande variabilité spatiale et
temporelle.
Du point de vue géologique, la basse vallée du fleuve et son
estuaire appartiennent à un compartiment marin qui a été
graduellement comblé par des dépôts de sédiments au cours des mille
dernières années [1]. Ces sédiments composés de sables, de
limons et d'argiles, sont d'origines fluvio-deltaïques et
lagunaires (présence de sels). Ils sont encaissés dans un
bassin d'effondrement [2] et deviennent de plus en plus épais vers
l'est.
La principale nappe est salée ; elle est localisée dans les
formations sablo-argileuses du Nouakchottien qui s'étendent dans la
partie ouest et nord-ouest de la plaine alluviale. Cette nappe
superficielle située à environ 1 m en dessous du niveau de la
mer, passe en continuité à l'est et au nord-est dans les formations
gréso-argileuses du Continental Terminal. Son toit, semi-perméable
à imperméable, est formé de sables argileux, d'argiles sableuses ou
d'argiles. L'épaisseur de l'horizon aquifère est variable selon les
zones.
Du fait de ce contexte très particulier, la région connaît de
nombreux problèmes environnementaux dont les plus préoccupants sont
les inondations récurrentes qui sont accentuées par l'urbanisation
spontanée et la construction des barrages.
La mise en service des barrages de Diama (1986) et de Manantali
(1987) a créé un dysfonctionnement du régime hydrologique du fleuve
et une modification des processus morpho-sédimentaires entraînant
l'ensablement du lit du fleuve. Cela a pour conséquence une
difficulté d'écoulement des eaux vers l'océan, amplifiée par
l'allongement de la « Langue de Barbarie » (cordon dunaire qui
sépare le fleuve et l'océan). Ces phénomènes, associés aux
remontées des eaux de la nappe alluviale et aux difficultés
d'infiltration des eaux de débordement des crues, contribuent aux
inondations récurrentes et parfois très sévères, observées dans la
région en 1994, 1999 et 2003. Le projet de recherche
CORUS/GESCAN (2003-2006) financé par le ministère français des
Affaires étrangères rentre dans le cadre de cette problématique
globale des inondations. Il intègre une nouvelle démarche
méthodologique combinant les techniques de télédétection et
d'hydrologie isotopique pour caractériser et évaluer les
inondations dans l'optique d'une gestion rationnelle de cette
catastrophe [3, 4]. La présente étude vise principalement deux
objectifs :
- – cartographier les zones inondables dans le delta et la
basse vallée du fleuve Sénégal ;
- – comprendre les processus d'échanges entre les masses
d'eaux de surface et la nappe alluviale et leur implication dans
les phénomènes d'inondation.
Pour cela, deux approches cartographiques ont été mises en œuvre
et évaluées : i) le traitement et l'analyse des données SPOT pour
la cartographie des surfaces inondées lors des fortes crues et la
génération des cartes d'occupation du sol ; ii) le couplage des
données isotopiques des eaux souterraines et de surface avec la
distribution des espaces inondés tirée des cartes d'occupation du
sol, pour confirmer les zones d'inondation et de mélange des
différentes masses d'eau.
Les données d'observation de la terre constituent un puissant
outil de surveillance des phénomènes d'inondation [5] car elles
permettent non seulement d'identifier les zones affectées, mais
peuvent aider à la mise en place des plans de gestion et de
prévention des risques [6-10]. Pour des applications similaires,
les données satellitaires ont été utilisées également par le
Service régional de traitement de l'image et de télédétection
(SERTIT) en 1992, pour l'étude et la cartographie des
inondations de la région de Camargue (sud de la France), à la suite
des inondations de l'Aude en 1999 [11] ou encore à la suite
des inondations de Saguenay (Québec) de Red River en 1997, et
de Californie [12].
Le suivi des inondations dans la vallée du fleuve Sénégal par
imagerie satellitaire a déjà fait l'objet d'approches régionales
[13] ou locales sur un site test autour de la ville de Podor [14].
L'analyse du risque d'inondations a été évaluée par Mbaye [15] sur
les situations des années 1991-2001 et par Kouamé [16] avec un
accent particulier sur la ville de Saint Louis.
La diversité du champ d'application des isotopes a montré toute
sa pertinence, sa fiabilité et son efficacité dans les études
hydrologiques, hydrogéologiques et environnementales [17]. En
effet, les isotopes de la molécule d'eau ont été utilisés pour
identifier les zones de recharge et de mélange entre masse d'eau
[18-21], caractériser les relations entre les eaux de surface et la
nappe [22, 23], le régime hydraulique, les circulations d'eau dans
les hydrosystèmes [24, 25] et enfin étudier les instabilités des
bassins-versants comme dans le cas des inondations [26, 27]. Cette
dernière application fondée sur les variations naturelles des
teneurs en isotopes constitutifs de la molécule d'eau, est
désormais d'un usage courant [28-30]. La distribution des
isotopes au sein de l'hydrosystème du delta et de la basse vallée
fournit des indications sur les conditions de recharge et sur les
caractéristiques hydrauliques du système aquifère.
Matériel et méthode
Données acquises
Données satellitaires
Dans le cadre de cette étude, deux scènes
SPOT 4 multispectrales ont été utilisées et traitées pour
les besoins de la cartographie des surfaces inondables dans la zone
estuarienne. Ces images ont été acquises dans le cadre du
projet ISIS (Incitation à l'utilisation scientifique des images
SPOT) du Centre national d'études spatiales (Cnes) par
l'intermédiaire du Laboratoire de l'Institut francilien des
géosciences de l'université de Marne-la-Vallée qui est un
partenaire du projet CORUS/GESCAN.
Le tableau 1 résume les
principales caractéristiques des scènes SPOT.
Tableau 1 Scènes SPOT acquises.
|
Date
|
Mode
|
Résolution spatiale
|
Saison
|
Observations
|
|
23/10/1999
|
XS 4
|
20 mètres
|
Pluie
|
Forte crue
|
|
31/10/2001
|
XS 4
|
20 mètres
|
Pluie
|
Hors crue
|
Données isotopiques
Deux campagnes de prélèvement d'échantillons d'eau ont été
effectuées en juillet et décembre 2005, périodes correspondant
respectivement à la fin de la saison sèche et à la saison des
pluies. Ces campagnes ont été réalisées sur 27 points
d'eau constitués de 19 puits villageois répartis entre les
zones de formations dunaires et de plaine alluviale, de
5 points d'eau échantillonnés le long du fleuve entre Dagana
et Djeuss et de 3 points d'eau situé sur un transect nord-sud
du lac de Guiers entre Nietti Yone et Keur Momar Sarr.
Méthode
Traitement des données images
Les différents traitements appliqués aux données satellitaires ont
porté sur le géoréférencement des images, le rehaussement spatial,
la photo-interprétation, et la classification multispectrale pour
l'extraction de l'information.
Correction géométrique des images
Les images ont été géoréférencées dans le système géodésique WGS
84, projection UTM, fuseau 28 Nord, grâce à 35 points de
contrôle au sol, collectés au GPS (Global Position System) sur le
terrain et identifiables sur les images.
Rehaussement spatial
Après recalage, les images SPOT X de 1999 et 2001 (figure 2) ont été
fusionnées avec l'image SPOT P (panchromatique). La nouvelle
résolution spatiale de 10 m obtenue permet de distinguer
aisément les plans d'eau.
Photo-interprétation des images brutes
La visualisation des images brutes de 1999 (période d'inondation)
et 2001 (période non inondée) a permis d'identifier les éléments
les plus pertinents du paysage notamment les surfaces d'eau dont
les réponses spectrales sont liées aux variations d'épaisseurs et
de charges sédimentaires en période de crue [31].
Ce sont ces éléments du paysage ainsi identifié qui serviront
ultérieurement à la classification supervisée.
Classification supervisée
La procédure de classification supervisée repose sur la notion
d'entraînement [32] fondée sur la connaissance de la zone et la
photo-interprétation (figure 3).
Trois étapes sont distinguées :
- 1. Définition des zones d'entraînement ;
- 2. Création des signatures spectrales à partir des zones
d'entraînement ;
- 3. Application d'un algorithme de classification sur la
base de signatures spectrales dérivées de zones
d'entraînement.
Cette application permet de réaliser la cartographie de
l'occupation du sol par extraction automatique des différents
éléments prédéfinis du paysage grâce au regroupement des pixels de
radiométrie similaire.
Cette extraction sous forme de couches de vecteurs a donné
8 couches en plus de la couche « eau » de l'océan Atlantique
(figure 4).
Les couches de vecteurs ne souffrent d'aucune erreur de
localisation lorsqu'on les superpose sur l'image originale.
Analyse isotopique des échantillons d'eau
Les isotopes stables de l'oxygène et de l'hydrogène ont été mesurés
par spectromètre de masse Finnigan MAT H. Les valeurs de
δ18O ont été mesurées sur CO2 préalablement
équilibré avec les échantillons à 25 °C pendant 24 heures
suivant la procédure décrite par Epstein et al. [33], tandis
que les valeurs de δ2H ont été mesurées sur
H2 obtenu par réduction des échantillons d'eau par le
zinc suivant la procédure de Coleman et al. [34].
Les teneurs en isotopes stables sont exprimées sous forme de δ
déviation (‰) par rapport au standard international V-SMOW
[35, 36]. Les incertitudes analytiques sont de ± 0,1 ‰
pour l'oxygène 18 et ±1 ‰ pour le deutérium.
Les teneurs en tritium 3H ont été déterminées par
comptage en scintillation liquide après enrichissement
électrolytique [37]. Les teneurs en 3H sont
exprimées en unité tritium (UT) et l'incertitude analytique est de
0,7 UT.
Les résultats sont présentés au tableau 2.
Tableau 2 Analyses isotopiques des eaux
de surface et des eaux souterraines
dans l'estuaire et la basse vallée du fleuve
Sénégal.
|
Sites
|
Date de prélèvement
|
Point d'eau
|
δ18O [‰]
|
δ2H [‰]
|
Excess 2H [‰]
|
3H [UT]
|
2e erreur
|
|
P1
|
06/2005
|
Puits
|
-1,1
|
-14
|
-5,5
|
3,5
|
0,7
|
|
S2
|
06/2005
|
Fleuve
|
1,9
|
4
|
-11,3
|
3,6
|
0,7
|
|
S3
|
06/2005
|
Fleuve
|
-0,8
|
-13
|
-6,0
|
3,9
|
0,7
|
|
S4
|
06/2005
|
Fleuve
|
-0,4
|
-8
|
-4,7
|
3,4
|
0,7
|
|
S5
|
06/2005
|
Fleuve
|
-1,5
|
-16
|
-3,6
|
3,9
|
0,7
|
|
P6
|
06/2005
|
Puits
|
-2,3
|
-21
|
-3,3
|
3,5
|
0,7
|
|
P7
|
06/2005
|
Puits
|
-1,7
|
-18
|
-4,6
|
3,9
|
0,7
|
|
P8
|
06/2005
|
Puits
|
-0,6
|
-12
|
-7,0
|
3,3
|
0,7
|
|
P9
|
06/2005
|
Puits
|
-3,4
|
-26
|
0,8
|
< 1,3
|
|
|
P10
|
06/2005
|
Puits
|
-1,4
|
-17
|
-5,7
|
3,6
|
0,7
|
|
P11
|
06/2005
|
Puits
|
-1,7
|
-18
|
-4,6
|
3,7
|
0,7
|
|
P12
|
06/2005
|
Puits
|
-1,4
|
-17
|
-5,2
|
3,7
|
0,7
|
|
P13
|
06/2005
|
Puits
|
-1,1
|
-15
|
-6,2
|
3,2
|
0,7
|
|
S14
|
06/2005
|
Lac
|
6,0
|
25
|
-23,1
|
3,3
|
0,7
|
|
P15
|
06/2005
|
Puits
|
-3,4
|
-29
|
-2,1
|
6,4
|
0,7
|
|
P16
|
06/2005
|
Puits
|
-4,7
|
-33
|
5,2
|
2,3
|
0,7
|
|
P17
|
06/2005
|
Puits
|
-2,9
|
-25
|
-1,9
|
2,3
|
0,7
|
|
P18
|
06/2005
|
Puits
|
-4,8
|
-36
|
1,7
|
0,9
|
0,7
|
|
S19
|
06/2005
|
Fleuve
|
0,3
|
-9
|
-11,2
|
4,0
|
0,7
|
|
P20
|
06/2005
|
Puits
|
-1,1
|
-14
|
-5,7
|
5,2
|
0,7
|
|
S21
|
06/2005
|
Lac
|
1,8
|
0,1
|
-14,1
|
4,0
|
0,7
|
|
S22
|
06/2005
|
Lac
|
3,3
|
9
|
-17,2
|
3,6
|
0,7
|
|
P23
|
06/2005
|
Puits
|
-5,0
|
-38
|
1,8
|
2,6
|
0,7
|
|
P24
|
06/2005
|
Puits
|
-4,9
|
-35
|
3,5
|
1,8
|
0,7
|
|
P25
|
06/2005
|
Puits
|
-4,4
|
-34
|
1,7
|
1,4
|
0,7
|
|
P26
|
06/2005
|
Puits
|
-5,0
|
-35
|
5,4
|
2,8
|
0,7
|
|
P27
|
06/2005
|
Puits
|
-2,3
|
-22
|
-3,8
|
2,9
|
0,7
|
Résultats
Cartographie par télédétection des espaces
inondés
Elle consiste à extraire de nombreuses informations contenues dans
les images pour cartographier l'inondation et les structurer pour
les besoins de l'analyse [38]. C'est une étude multitemporelle qui
analyse l'étendue des surfaces d'eau libre dans l'estuaire du
fleuve Sénégal entre la période d'inondation et la période hors
inondation. Deux scènes SPOT multispectrales aux dates respectives
du 23 octobre 1999 (forte crue) et du 31 octobre 2001
(absence de crue) sont utilisées pour les besoins de la
cartographie des surfaces inondées (figure 2).
Les différentes étapes suivies pour la cartographie de
l'occupation du sol ont été présentées dans la classification
supervisée.
Les résultats obtenus ont permis d'identifier les surfaces
occupées par l'eau libre aussi bien en période normale qu'en
période de crue à partir de l'établissement de cartes d'occupation
du sol (figure 5).
Le croisement des surfaces occupées par l'eau tirées d'une part,
de l'image acquise en période hors inondation (octobre 2001) et,
d'autre part, de l'image acquise en période d'inondation (octobre
1999), a permis de restituer les surfaces réellement inondées en
octobre 1999 (figure 6). Dans la
zone, à cette date, les surfaces occupées par l'eau représentent 20
%, derrière celles occupées par la végétation clairsemée (46 %) et
par les sables secs (21 %) (figure 7).
Les eaux de crue représentent 17 % de la superficie totale,
soit 83 % de l'ensemble des eaux de la région d'étude.
Ce pourcentage élevé démontre l'importance des inondations
dues aux débordements fluviaux suite aux transferts d'eau en
provenance de la zone amont du bassin.
Analyse hydrodynamique et identification des modes
d'alimentation
Dans le diagramme δ18O versus δ2H (figure 8A), tous les
points se placent sous la droite des précipitations locales (DPL) :
δ2H= 7,9 δ18O + 10,09 [39], proche de la
droite météorique mondiale (DMM) selon l'équation : δ2H=
5,58 δ18O – 8,50. Cette distribution met en
évidence trois types d'eaux (tableau 3) :
- – les eaux de surface très riches en isotopes lourds
;
- – les eaux de puits des formations dunaires, proches de
la DPL et plus pauvres en isotopes lourds que les eaux de surface ;
elles correspondent très probablement à une infiltration des eaux
de pluie ;
- – les eaux de puits de la plaine d'inondation, enrichies
en isotopes lourds par rapport aux eaux de la nappe dans les zones
de dunes ; elles pourraient provenir de processus de mélange entre
ces dernières et les eaux de surface des cours d'eau
adjacents.
En combinant les valeurs de δ18O et les teneurs en
3H (figure 8B), la
distinction entre les trois principaux types d'eaux précédemment
identifiés est confirmée de même que les deux modes d'alimentation
:
- – les eaux de surface, avec des teneurs en tritium
proches de celles des précipitations actuelles (entre 3 et 4
UT) et très riches en isotopes stables lourds, sont évaporées et
cette évaporation semble s'intensifier avec la distance parcourue
et le temps de séjour des eaux ;
- – les relatives faibles teneurs en isotopes stables
lourds et en tritium (< 2,8 UT) des eaux souterraines dans les
formations dunaires indiquent un mode d'alimentation lent et diffus
par des eaux de pluie à travers le sol ;
- – la signature isotopique des eaux souterraines dans la
plaine alluviale caractérisée par un enrichissement en isotopes
lourds etdes teneurs plus élevées en tritium, met en évidence un
processus de mélange par infiltration latérale des eaux de surface
très récentes et évaporées. Toutefois, dans leszone inondées on
observe un enrichissement plus élevé des eaux de nappe,
trèsprobablement lié à la contribution variable des eaux de crue et
de pluie qui subissent une évaporation physique avant
l'infiltration.
L'analyse isotopique des différentes masses d'eau permet ainsi
de préciser les mécanismes d'alimentation des ressources en eau de
la zone et d'affiner sensiblement les informations sur
l'hydrodynamisme des systèmes.
Tableau 3 Les signatures isotopiques des eaux.
|
Types d'eaux
|
Valeurs
|
|
18O (δ ‰)
|
2H(δ ‰)
|
3H (UT)
|
|
Eaux de surface
|
-1,6 – 6,0
|
15 – 25
|
3,3 – 4,0 ± 0,7
|
|
Eaux souterraines dans la plaine d'inondation
|
-3,4 – -0,5
|
-29 – -11
|
2,3 – 6,4 ± 0,7
|
|
Eaux souterraines dans les formations dunaires
|
-5,0 – -4,4
|
-38 – -32
|
0,9 – 2,8 ± 0,7
|
Implication du traçage isotopique
sur l'identification des zones d'inondation
Dans le cadre de ce présent travail, nous avons exploré du point de
vue qualitatif la distribution des valeurs de δ18O et
des teneurs en tritium en rapport avec les caractéristiques de
surface et leurs implications dans l'identification des zones
inondées. Les résultats (figure 9) permettent
de confirmer :
- – les processus de mélange par infiltration latérale des
flux d'eaux de surface de caractère très évaporé dans la plaine
alluviale où les eaux de la nappe sont plus riches en δ
18O (comprises entre - 3,4 ‰ et
- 1,1 ‰) ;
- – le caractère très évaporé des eaux de nappe dans les
zones inondées, évoluant du point de vue spatial suivant une faible
gamme de valeurs du fait du rééquilibrage de la vapeur d'eau avec
les plans d'eau libre qui réduit le fractionnement isotopique mais
également du mélange de masses d'eau qui serait à l'origine de
l'homogénéisation de la composition isotopique observée durant le
processus. La spatialisation des données de 3H
(figure 10), permet
également de corroborer :
- – la répartition des eaux souterraines en fonction de la
géomorphologie (plaine alluviale et dune) où les faibles teneurs
sont mesurées dans les eaux des formations dunaires alors que les
eaux de la plaine alluviale, issues du mélange avec les eaux de
surface (ou de crue), sont plus riches en tritium. Toutefois, les
valeurs élevées (5 à 6 UT), observées ponctuellement pour les eaux
de la plaine alluviale résulteraient très probablement de la
contamination des eaux de la nappe alluviale par les eaux
stagnantes et par les eaux d'irrigation ;
- – les zones inondées qui présentent des eaux
souterraines ayant des teneurs plus élevés en tritium, du fait de
la contribution des eaux de crue qui peut jouer un rôle
significatif dans l'acquisition de la signature isotopique
observée. Cette signature isotopique qui apparait parfois très
voisine de celle des eaux de surface, pourrait être attribuée au
lissage qui est un procédé important pour l'interprétation spatiale
de la composition isotopique relativement homogène.
En plus, de l'importance de la contribution des eaux de crue,
nous avons constaté que les états du sol et du sous-sol dans la
région deltaïque, peuvent constituer un des facteurs aggravant des
inondations.
En effet, les sols de nature argileuse des horizons supérieurs
des formations deltaïques affleurantes occupent les deux tiers des
superficies de la basse vallée et de l'estuaire du fleuve Sénégal.
Ces sédiments fluvio-deltaïques ont été déposés successivement
lors des phases de transgression marine, lesquelles sont
responsables de la forte salinité des sols et des efflorescences
salines (figures 11A et
11B).
Durant la période pluvieuse, la nature argileuse et la forte
salinité des sols accentuent l'imperméabilité des sols et par
conséquent réduisent considérablement l'infiltrabilité des eaux de
pluie et des eaux de débordement du fleuve (figures 11C et
11D).
En période de crue en revanche, les flux ascendants des eaux de
la nappe alluviale sub-affleurante interconnectée avec le réseau
hydrographique contribuent aux inondations. En effet, lors des
fortes crues, la remontée du niveau de la nappe alluviale entraîne
une saturation progressive des sols et par conséquent un
ruissellement dans la plaine alluviale induit par l'intumescence de
la nappe (figure 12). Cette
situation fragilise davantage le milieu fluvio-deltaïque et
l'expose à des inondations de plus en plus fréquentes, en
favorisant l'expansion des zones contributives aux inondations.
Conclusion
L'imagerie satellitaire optique a permis d'identifier et de
cartographier non seulement les surfaces inondées mais également
l'occupation du sol dans l'estuaire et la basse vallée du fleuve
Sénégal.
Le couplage de ces éléments avec les données isotopiques en
période de crue contribue à une meilleure compréhension des
mécanismes de renouvellement de la nappe et du régime d'écoulement
des eaux. Il a surtout révélé que les zones inondées
correspondent à des zones où les eaux de surface et de la nappe
sont enrichies en δ18O et 3H et évoluant peu
spatialement. Mais cette observation devrait prendre en compte
d'autres facteurs tels que l'importance des crues et les états du
sol et du sous-sol pour caractériser et évaluer les inondations
dans cette région. Toutefois, bien qu'illustratifs du
fonctionnement du système, les résultats présentés devront être
consolidés par un suivi temporel de l'évolution des données
isotopiques. Ils permettront très certainement de disposer
d'un outil d'aide à la décision en matière d'aménagement et de
gestion des ressources en eau dans cette région à fort enjeu
socio-économique.
Remerciements
Les auteurs remercient vivement le ministère français des Affaires
étrangères pour le financement du projet CORUS/GESCAN, le programme
ISIS du Cnes pour la subvention de l'acquisition des images
satellitaire, l'AIEA et le GSF Research Center de Munich pour les
analyses isotopiques. Ce travail a bénéficié également de la
contribution duProfesseur Yves Travi de l'université d'Avignon en
France.
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