ARTICLE
Auteur(s) : Dalila
Smadhi1, Lakhdar
Zella2
1Laboratoire de bioclimatologie Inra Baraki
Alger Algérie
2Université de Blida BP 30A Ouled Yaich Blida
Algérie
L’Algérie importe de plus en plus de céréales pour couvrir les
besoins alimentaires de sa population, besoins qui s’élèvent en
moyenne à 250 kg par habitant et par an, alors que la
production locale diminue d’année en année et qu’augmentent sans
cesse les quantités importées de l’étranger. Les importations,
qui étaient de l’ordre de 500 000 quintaux par an durant la
décennie 1920 [1], soit 27 kg par personne, sont passées à
quatre millions de quintaux en 1960, selon Bencharif et al. [2],
c’est-à-dire 40 kg par personne. Elles ont atteint
60 millions de quintaux en 2005, pour un coût de
1,5 milliard de dollars américains, soit 43 % de la valeur
globale des importations du pays [3]. Cette quantité place
l’Algérie parmi les plus gros importateurs mondiaux de céréales, en
occupant 65 % du marché africain [4]. Représentées en majorité par
le blé dur (14 millions de quintaux), le blé tendre
(26 millions de quintaux), l’orge (16 millions de
quintaux) et l’avoine (quatre millions de quintaux), les plus
importantes quantités sont achetées à la France [5, 6]. Cette
dépendance exogène renforce fatalement la perspective d’insécurité
alimentaire et entrave par conséquent le développement du pays.
La sole céréalière localisée au nord du pays, entre les
latitudes 32° et 37° nord et les longitudes –2° et 9° est, est
limitée entre les isohyètes 300 et 600 mm. Elle occupe 94 % de
la surface agricole utile (huit millions d’hectares), dont la
moitié environ est cultivée alternativement avec la jachère [7], en
extensif et exclusivement en régime pluvial. Le ratio
surfacique par habitant est en recul permanent et n’excède plus
900 m2 en 2005. La production n’offre, bon an
mal an, que 20 millions de quintaux pour un rendement moyen de
7 q/ha, soit trois fois moins que la moyenne mondiale [8], ce
qui vaut à l’Algérie un rendement similaire à ceux de l’Éthiopie ou
de la Bolivie, souvent considérés comme les plus faibles au monde
[9]. Cette situation de dépendance risque de perdurer, si un
diagnostic complet et soutenu par une volonté politique n’est pas
entrepris pour apporter les correctifs et atténuer le déficit.
Dans le monde, les rendements des céréales ont évolué rapidement
depuis 1960, principalement sous l’impulsion des progrès techniques
et des innovations apportées aux méthodes de production. Ainsi, le
rendement en France, qui était de 7 q/ha en 1815, est passé à
20 q/ha en 1950 et fluctue désormais entre 50 et 80 q/ha.
À l’échelle planétaire où la moyenne était de 11 q/ha en 1961,
elle atteint actuellement 27 q/ha, ce qui représente une
progression de 145 % en 40 ans. Certains pays ont atteint des
rendements records. Tel est le cas de la Namibie (88,9 q/ha)
et des Pays-Bas (87,2 q/ha), la France arrivant à la neuvième
position avec 69,8 q/ha, suivie de l’Égypte avec
64,9 q/ha, alors que dans des pays comme les États-Unis et
l’Australie, les rendements fluctuent entre 15 et 28 q/ha [9].
Au Maroc et en Tunisie, pays voisins, ils ne dépassent pas 13 et
11 q/ha [10, 11]. En Chine, la recherche a pu aboutir à une
nouvelle variété de blé « Xiaoyan 81 », dont le rendement s’élève à
84,8 q/ha, et dont la résistance à la sécheresse et aux
infections est améliorée [12].
Mais les rendements céréaliers en Algérie n’ont pas bénéficié
des avancées technologiques réalisées ailleurs, et ils stagnent
depuis longtemps. Les études réalisées dans ce domaine
imputent le plus souvent l’insuffisance de la production céréalière
au facteur pluviométrique. C’est ainsi que Stotz [13] et Baldy [14]
font observer que les zones potentiellement céréalières sont celles
qui reçoivent annuellement plus de 350 mm de pluie, ce qui
correspond au minimum des besoins en eau des céréales.
Cette étude se fixe pour objectif d’analyser statistiquement la
variabilité de la production et du rendement des céréales en
relation avec celle de la pluviométrie. Des séries de données,
sur une période de 71 ans, ont été traitées et mises en
corrélation afin de caractériser la variabilité et de mettre en
évidence d’éventuelles interdépendances. L’analyse se base
essentiellement sur le total pluviométrique de chaque groupe
d’années afin de diagnostiquer les anomalies climatiques ayant
caractérisé la région et leur impact sur la céréaliculture. Un
autre travail en préparation s’attachera à l’impact possible du
régime pluviométrique, particulièrement à la date de l’arrivée des
pluies d’automne.
Matériel et méthode
Données de base
Les données pluviométriques annuelles ont été tirées des bulletins
et des archives de l’Office national de la météorologie d’Alger
(ONM), ainsi que de l’Agence nationale des ressources hydrauliques
(ANRH), sur la période 1936-2007. Des données fournies par 40
stations principales qui couvrent les wilayas céréalières, soit 19
% du territoire national, situées entre 32 et 37° de latitude nord
et –2 et 9° de longitude est.
Des séries de données relatives aux surfaces emblavées, aux
productions et aux rendements ont été extraites des archives, et
des bulletins de statistiques agricoles du ministère de
l’Agriculture publiés annuellement. Elles concernent le blé dur, le
blé tendre, l’orge et l’avoine sur la même période. Quant aux
données relatives aux importations et aux besoins de consommation,
elles sont extraites des bulletins du Centre national de
l’information statistique (CNIS).
Traitements statistiques
Les statistiques ont porté sur les paramètres fondamentaux utilisés
pour décrire des séries de populations comme la moyenne, la
médiane, la distribution des fréquences et les coefficients de
corrélation. Des courbes de tendance ont également été
construites. Les calculs statistiques ont été réalisés à
l’aide des logiciels Excel®, Statistica® et
Hydrolab®. La pluviométrie, les surfaces emblavées,
les productions et les rendements céréaliers ont été étudiés
séparément, puis combinés les uns aux autres.
Résultats et interprétations
Pluviométrie
La pluviométrie annuelle de l’Algérie du Nord évolue en dents de
scie autour d’une moyenne de 470 mm. Les variations
temporelles sont illustrées par la figure 1 qui montre une
tendance sinusoïdale comportant quatre phases. La première
correspond aux années 1930 et 1940, la deuxième s’étend entre 1951
et 1973, la troisième va de 1974 à 2001, tandis qu’une quatrième
phase semble avoir débuté en 2001. Les trois premières phases
couvrent respectivement des périodes de 11, 26 et 28 ans ; la
dernière, en cours, en est à sa sixième année. Avec des lames d’eau
moyennes de 451, 497 et 443 mm, les trois premières phases
s’écartent respectivement de la moyenne générale de la série de –4,
+6 et –6 %. Ces valeurs traduisent successivement des épisodes
sec, puis humide et enfin sec, avec amorce de l’installation d’une
nouvelle phase humide à partir de l’année 2000. L’alternance de
périodes sèches et humides semble donc caractériser la pluviométrie
moyenne de l’Algérie du Nord sur cette série de 71 ans.
L’analyse statistique détermine également des classes de pluies
annuelles dont la médiane (480 mm) est comprise entre la
valeur 393 mm du premier quartile et la valeur 574 mm du
troisième quartile. Récapitulée dans la figure 2, la distribution
de la pluviométrie montre six classes bien distinctes.
La classe dominante, située entre 450 et 500 mm, est
représentée par 43 % des observations et a une probabilité
d’occurrence de 50 %. Elle correspond aux besoins des céréales.
Les classes 400-450 et 500-550 mm cumulent, quant à
elles, près de 37 % des observations. Ces pluviométries
enregistrent des périodes de retour de huit ans en moyenne.
Les classes extrêmes (350-400, 550-600 et 600-650 mm) ne
représentent au total que 20 % de l’effectif, leur probabilité
d’apparition étant très faible.
Surfaces consacrées à la céréaliculture
La surface moyenne plantée en céréales s’établit à trois millions
d’hectares, avec un minimum de 1,2 million durant l’année
1993-1994 et un maximum de 3,8 millions en 2001-2002.
Cependant, dans 72 % des cas, la superficie emblavée est comprise
entre 2,5 et 3,5 millions d’hectares. Les années où les
surfaces cultivées en céréales restent inférieures à
2,5 millions d’hectares ou excèdent 3,5 millions ne
représentent respectivement que 15 et 13 % de la série.
Il faut néanmoins signaler que les surfaces récoltées sont le
plus souvent inférieures à celles cultivées. Cette différence,
rarement répertoriée dans les données statistiques, est attribuée à
la mauvaise qualité du travail du sol, à l’utilisation de variétés
non performantes, aux techniques archaïques et au matériel vétuste.
Le manque de traitement et de fertilisation, conjugué à la
nuisibilité des mauvaises herbes, aboutit à des surfaces ayant une
production quasi nulle et, de ce fait, non comptabilisée. L’impact
sur les rendements des céréales est estimé selon Hamadache [15] et
Kahalerras et al. [16] à une réduction de 30 à 40 %, au niveau de
certaines soles. Ces tares combinées aux aléas climatiques
néfastes, au manque de technicité des agriculteurs et surtout à une
gouvernance instable et déficiente (plusieurs réformes agraires),
suffisent à rendre compte de la médiocrité des résultats.
Production céréalière
La production céréalière moyenne sur 71 ans s’établit à
20 millions de quintaux. Elle présente, elle aussi, une forte
variabilité et montre un minimum très particulier, reflétant une
production presque nulle de 12 355 quintaux durant l’année
1942-1943. À l’opposé, un maximum de 49 millions de quintaux
s’est reproduit trois fois, durant les années 1945-1946, 1995-1996
et 1996-1997, ce qui représente un écart relatif énorme.
La production moyenne lors de chacune des phases identifiées
ci-dessus est illustrée par la figure 3 qui montre une
courbe dont l’allure suit grossièrement celle de la pluviométrie,
notamment durant la première phase. La production moyenne au
cours de la période correspondante (fin des années 1930 et années
1940) est de 12 millions de quintaux, soit un chiffre
inférieur de 40 % à la moyenne de toute la série, en relation avec
un déficit pluviométrique de 4 %. Durant la deuxième phase, la
moyenne pluviométrique a augmenté de 10 %, entraînant un
accroissement de la production de 26 %, mais demeurant à 10 %
au-dessous de la moyenne générale. Le constat relatif à la
troisième phase est plus inattendu. En effet, au déficit
pluviométrique de 6 % correspond, cette fois, un excédent de 15 %
par rapport à la production moyenne. Il s’ensuit que les
années sèches ne sont pas automatiquement des années de faible
production, dès lors que des facteurs autres que la pluviométrie
interviennent favorablement. Enfin, durant la phase qui s’amorce
actuellement, l’accroissement de la production (+25 %) épouse en
l’amplifiant celui de la pluviométrie (+4 %). En fin de compte, il
semble bien se confirmer que l’amélioration de la production
céréalière est le plus souvent tributaire de celle de la
pluviométrie, même si les résultats de la troisième phase
rappellent le poids que peuvent jouer d’autres influences,
notamment d’ordre technique.
Rendement
Le rendement céréalier a également évolué de manière irrégulière
durant toute la période d’étude. Il a fluctué autour d’une
moyenne et d’une médiane de 7 q/ha (figure 4), entre un
minimum de 2 q/ha et un maximum de 13. La médiane de
7 q/ha est comprise entre les 6 q/ha du premier quartile
et les 8 du troisième quartile.
L’analyse du graphique de la figure 4 montre que ce ne
sont pas toujours les fluctuations du rendement qui rendent compte
de la variabilité des tonnages produits. Quand la pluie augmente de
la première à la deuxième phase, le rendement n’évolue quasiment
pas et se maintient à quelque 34 % au-dessous de la moyenne de
1936-2007. L’augmentation de la production qui intervient alors,
comme on l’a signalé précédemment, ne peut s’expliquer que par un
accroissement de 500 000 hectares de la superficie consacrée
aux cultures de céréales. Inversement, durant la troisième phase
pluviométrique, caractérisée par un déficit de 6 %, l’augmentation
de 29 % du rendement rend compte d’un accroissement de la
production de 25 %. L’amélioration du rendement vient ainsi annuler
l’effet péjoratif de la sécheresse.
À partir de 2002-2003, les courbes de rendement et de pluie
semblent de nouveau évoluer en étroite concordance, le retour
d’années bien arrosées (moyenne de 500 mm) allant de pair avec
une hausse de près de 28 % du rendement moyen.
Consommation et importation
La tendance évolutive de la production céréalière, ces dernières
années, révèle un écart important avec les besoins de consommation
(figure 5).
L’écart a commencé à se creuser vers 1970, pour atteindre
aujourd’hui 60 millions de quintaux, ce qui traduit un déficit
de production de 75 %. La consommation individuelle est en
moyenne de 2,5 q/an. Si, selon la FAO [17], elle dépasse
légèrement celle du Maroc (2,4 q/an) et celle de la Tunisie
(2 q/an), elle n’en reste pas moins inférieure à la moyenne
mondiale (3,2 q/an). Pour satisfaire les besoins d’une
population qui croît à un rythme annuel de 500 000 habitants et
dont les céréales constituent un aliment de base incontournable, la
production devrait donc quadrupler en 2007 et s’améliorer ensuite
de 1,25 million de quintaux chaque année. Cela n’est possible
que si le rendement s’élève à 27,5 q/ha ou si la superficie
plantée en céréales atteint 11,5 millions d’hectares. À
défaut, les importations vont croître annuellement de
36,5 millions de dollars américains supplémentaires, ce qui
correspond à la vente de 405 515 barils de pétrole à raison de
90 dollars américains l’unité.
Conclusion
L’analyse temporelle de la pluviométrie annuelle de l’Algérie du
Nord montre qu’elle est irrégulière et se caractérise par
l’alternance de phases sèches et humides. La classe
pluviométrique (450-500 mm), assez fréquente, correspond aux
besoins en eau des céréales. La production céréalière s’est
améliorée durant les périodes pluvieuses, sauf pour une phase où le
résultat s’est paradoxalement inversé. La pluviométrie semble
en revanche n’avoir exercé que peu d’influence sur le rendement,
qui relèverait davantage de tout un faisceau de facteurs d’ordre
technique. Mais la stagnation de la production céréalière,
conjuguée à l’accroissement de la population, accentue
dangereusement la dépendance de l’Algérie vis-à-vis de l’étranger
et entrave le développement du pays.
Références
1 Rouverou P. Statistique de la production des céréales en
Algérie. Céréales d’Algérie. Gouv Gen Alg Direct Agric Colon
1930 : 2-58.
2 Bencharif A, Chaulet C, Chehat F, Kaci M,
Sahli Z. La filière blé en Algérie. Le blé, la semoule et
le pain. Paris : Karthala, 1996.
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http ://www.douanes.cnis.dz.
4 Maggie L. Le blé dur en Afrique du Nord. Agriculture et
Agro-alimentation Canada (AAC). Pub. division analyse du marché,
Bulletin bimensuel, vol. 13 : 2000. http
://www.agr.ca/policy/win/biweekly/index.htm.
5 CNIS. Bulletins de statistiques économiques. 1969-2005.
6 Zineb M. La facture de blé atteint un milliard de dollars.
Jeune indépendant 2006. www.Algeria-watch.org.
7 RGA. Rapport général agriculture. Ministère Agriculture. 2001.
CD-Rom.
8 CNUCED. Blé, culture, rendement. Données statistiques de l’ONU
(FAO). Rome : FAO, 2007.
http://uncetad.org./infocomm/francais/ble/culture.htm.
9 FAOSTAT. Statistiques de production mondiale du blé, du seigle
et du triticale. Version révisée. Rome : FAO, 2001.
www.mapageweb.umontreal.ca/bruneaua/simon/chapitre05_ble.pdf.
10 Bouaziz A. Perspective agronomique de la céréaliculture au
Maroc. Paris : CIHEAM, 2007.
www.ressources.ciheam.org/om/pdf/s11/CI920088. pdf.
11 APIA. Réussir une campagne de blé en Tunisie. L’Investisseur
Agricole no 69, 2007.
www.investir-en-tunisie.net/news/article.php.
12 Zhensheng L. Une nouvelle variété à fort rendement. Info.
no 2556. 2007. http
://english.cas.ac.cn/eng2003/newsdetailnewsb.asp
13 Stotz M. Céréale et l’eau. Rapp. Congrès de l’eau, Alger,
1928.
14 Baldy C. Contribution à l’étude fréquentielle des conditions
climatiques. Leur influence sur la production des principales zones
céréalières d’Algérie. Rapport. Alger : ITGC. 1974.
15 Hamadache A. Travail du sol. Manuel illustré des grandes
cultures à l’usage des vulgarisateurs et techniciens de
l’agriculture. Alger : ITGC ; ministère de l’Agriculture.
2001.
16 Kahalerras Y, Ameroun R, Sadji M, Djane Hamed M. Comment
réussir votre désherbage chimique des céréales. Alger :
ITGC ; ministère de l’Agriculture, 2006.
17 FAO. Agriculture mondiale. Horizons 2015-2030. Rome :
FAO, 2004.
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