ARTICLE
Auteur(s) : Boualem
Remini1, Christian Leduc2, Wassila
Hallouche3
1Département des sciences de l’eau
et de l’environnement Faculté des sciences
de l’ingénieur Université Saad-Dahlab-Blida Route
de Soumaa BP 270, Blida Algérie
2IRD, UMR G-EAU 361, rue J.-F.-Breton BP 5095 34196
Montpellier cedex 05 France
3Laboratoire de recherche eau, roche, et plante
Depuis plusieurs décennies, la demande en eau dans le bassin
méditerranéen est en forte hausse, du fait, notamment, de la
croissance démographique, de l’extension des surfaces irriguées, du
développement de l’industrie et du tourisme [1]. Cela induit une
forte baisse du volume disponible par habitant, alors qu’en 1995,
la demande en eau représentait déjà 54 % des ressources en eau
exploitables [2]. Pour faire face à une demande toujours
croissante, et à son pic estival qui correspond à une période de
pluie quasi nulle, l’homme a comme principale alternative le
recours à l’eau stockée soit naturellement dans les aquifères, soit
artificiellement dans les barrages.
Pour de multiples raisons, la priorité a souvent été donnée aux
barrages. Cela peut s’expliquer par des conditions hydrogéologiques
trop mal connues ou peu favorables, mais aussi par la réalisation
conjointe d’un autre objectif comme la protection contre les
inondations ou la production d’électricité. Les considérations non
scientifiques ne doivent pas non plus être oubliées : le goût
des ministres pour les grands ouvrages, tels les barrages, qui,
plus visibles que de petites réalisations, offrent facilement
matière à inaugurations ; la préférence des autorités pour une
gestion centralisée de la ressource, etc. [3].
Les 57 grands barrages algériens permettent un stockage de
6,8 Gm3 ; ils sont 119 au Maroc pour un total
d’environ 15 Gm3 et 23 en Tunisie pour un total de
1,6 Gm3. Le plus ancien de ces grands
barrages, celui de Sig en Algérie, date de 1846 mais la plupart ont
été réalisés dans les 40 dernières années. Ces valeurs de
stockage potentiel peuvent être comparées à la demande en eau
annuelle : 4,8 Gm3 en Algérie,
11,5 Gm3 au Maroc et 2,9 Gm3 en
Tunisie.
Malgré son homogénéité d’ensemble, le paysage méditerranéen du
Maghreb frappe par son morcellement à l’échelle locale : les
bassins-versants sont très nombreux et leurs conditions
environnementales (topographie, géologie, végétation, etc.)
changent rapidement sur de faibles distances. Avec un climat qui va
de semi-aride à aride, l’Afrique du Nord a peu de grands fleuves et
une part importante de l’écoulement transite par des rivières non
permanentes. L’implantation des barrages dans des contextes très
variés explique que leur durabilité (notamment sous le double
aspect de l’envasement et des fuites) doit d’abord être analysée au
cas par cas, tout comme les mesures prolongeant leur vie. Fondé sur
des exemples algériens, cet article souhaite illustrer la diversité
des problèmes rencontrés par les grands barrages du Maghreb.
Les petits barrages, bien plus nombreux, sont souvent
implantés en complément des grands ouvrages, mais nous n’aborderons
pas ici les questions qui leur sont spécifiques, souvent traitées
ailleurs [4].
Envasement des barrages
L’Algérie du nord est une zone montagneuse fragile.
Les montagnes s’étendent sur une superficie de 75
000 km2 dont les deux tiers sont situés à plus de
800 m, et le quart présente des pentes supérieures à 25 %.
La lithologie y est souvent constituée de roches tendres
(notamment schistes et argiles) sensibles à l’érosion.
Le climat très irrégulier alterne années sèches et humides,
avec des pluies souvent intenses et dévastatrices. La conjonction
de ces différentes caractéristiques induit une érosion forte,
difficile à quantifier : le chiffre moyen de
800 t/km2 par an proposé pour différents bassins du
Maghreb [5] n’est évidemment pas transposable localement. Par
exemple, l’érosion serait de 5 000 t/km2 par an sur
le bassin-versant de l’Oued Agrioum dans l’est algérien [6], alors
qu’elle n’est que de 165 t/km2 par an dans le
bassin de l’Oued Mouilah [7], de 290 t/km2 par an
dans le bassin de l’Oued Haddad [8], et qu’elle atteint 1
330 t/km2 par an dans le bassin de l’Oued Sebdou
[9], ces trois bassins étant dans l’ouest algérien.
La variabilité spatiale de ces apports était également
soulignée par un bilan réalisé en 2004 [10], avec une gamme de 50 à
3 000 t/km2 par an, la médiane étant de 350. Cette
très forte variabilité de l’érosion d’un bassin algérien à l’autre
se retrouve aussi au Maroc : environ 2 000 t/km2
par an sur les bassins de Martil et de l’Ouregha [11], ou de
l’Inaouène [12], mais 5 900 t/km2 par an dans le
bassin du Nekor [13].
De plus, la très grande variabilité spatiale se double d’une
variabilité temporelle encore plus forte. Dans un même bassin, le
transport solide peut fluctuer de plus de deux ordres de grandeur
selon les années ou les mois. Ainsi, les apports solides annuels du
bassin de l’Oued Mouilah (2 650 km2) ont varié de 6
à 1 038 t/km2 par an entre 1978 et 1987 [7].
Les apports mensuels du bassin de l’Oued Haddad
(470 km2), moyennés sur 22 ans, ont varié de
0,03 à 50 t/km2 [8]. Cette hétérogénéité se
retrouve également à l’échelle événementielle : les quelques
événements les plus violents sont responsables de l’essentiel de
l’érosion annuelle. Les fortes crues peuvent transporter des
charges de sédiments en suspension supérieures à 100 g/L
(comme dans le bassin de l’Oued Berd [14] ou celui de la Haute
Tafna [15], voire 250 g/L dans l’Oued Isser [14]). Cette forte
concentration se manifeste surtout pendant l’automne, succédant à
la période estivale pendant laquelle les oueds sont à sec.
Le plus souvent, il convient de rajouter la partie charriée du
transport aux chiffres précédents.
L’une des conséquences immédiates de l’érosion est la
sédimentation dans les barrages. Le premier barrage construit
en Algérie, Sig en 1846, a été abandonné à cause de son envasement
rapide et de sa faible capacité initiale (1 Mm3).
En 1957, les barrages d’Algérie avaient une capacité totale de
900 Mm3, dont 200 déjà occupés par les sédiments
[16]. En 1962, les 16 grands barrages en exploitation
représentaient une capacité de 1,3 Gm3 et un
envasement de 240 Mm3. Depuis lors (figure 1), l’envasement
n’a cessé d’augmenter dans ces 16 barrages pour atteindre
492 Mm3 en 2006, soit une perte de capacité de 38
%.
Pour actualiser et préciser les estimations anciennes, nous
avons exploité les levés bathymétriques effectués par l’Agence
nationale des barrages (ANB) en 2005 et 2006 sur les 57 grands
barrages des cinq bassins hydrographiques d’Algérie (figure 2 et tableau 1). En 2006, le volume total de vase est
estimé à 1,1 Gm3, soit un comblement de 16 % de la
capacité totale de 6,8 Gm3. L’envasement moyen est
donc de 45 Mm3/an, ce qui correspond à une perte de
capacité de 0,65 % par an [17]. Le tableau
2 des 18 barrages les plus envasés souligne la forte
variation de l’envasement d’un site à l’autre, en fonction de
l’intensité de l’érosion dans le bassin (liée à la géologie, à la
pente, au couvert végétal, etc.), de l’âge de l’ouvrage, mais aussi
des éventuelles mesures de protection à l’amont ou des opérations
de dévasement déjà effectuées. La figure 3, tirée de [18],
cartographie le taux de comblement moyen (T), qui est la perte
annuelle de capacité d’un barrage (en %) par envasement, selon
quatre catégories depuis le comblement faible (T < 0,5 % par an)
jusqu’au très fort (T > 3 % par an).
De plus, l’envasement a beaucoup varié durant la dernière
décennie. Ainsi, la comparaison des nivellements de 1986 et 2006
montre un doublement des taux d’envasement pour les barrages de
Djorf Torba et Ksob, passant de 1,3 à 2,6 Mm3/an et
de 0,3 à 0,6 Mm3/an respectivement. Cette hausse
spectaculaire, qui n’est pas observée de manière uniforme, serait
une conséquence de la sécheresse des années 1990 : le couvert
végétal ainsi diminué et les sols dégradés auraient mal résisté à
un retour des pluies et crues violentes des dernières années,
causant une forte ablation de la couche superficielle du sol et
favorisant une forte érosion.
Tableau I Liste des barrages en Algérie.
|
No
|
Barrage
|
Date de la mise en eau
|
Capacité initiale (Mm3)
|
|
01
|
Souani
|
2005
|
47
|
|
02
|
Boughrara
|
1999
|
175
|
|
03
|
Beni Bahdels
|
1952
|
63
|
|
04
|
Mefrouch
|
1963
|
15
|
|
05
|
Sidi Abdeli
|
1988
|
110
|
|
06
|
Sarno
|
1954
|
22
|
|
07
|
Ouizert
|
1986
|
100
|
|
08
|
Bouhanifia
|
1948
|
73
|
|
09
|
Fergoug
|
1970
|
18
|
|
10
|
Cheurfas II
|
1992
|
82
|
|
11
|
SM Benaouda
|
1978
|
235
|
|
12
|
Bakhada
|
1963
|
56
|
|
13
|
Dahmouni
|
1987
|
41
|
|
14
|
Merdja
|
1984
|
55
|
|
15
|
Gargar
|
1988
|
450
|
|
16
|
Sidi Yakoub
|
1985
|
280
|
|
17
|
Bouguera
|
1989
|
13
|
|
18
|
Kouidat Rasfa
|
2004
|
75
|
|
19
|
Oued Fodda
|
1932
|
228
|
|
20
|
Oued Mellouk
|
2004
|
127
|
|
21
|
Harreza
|
1984
|
70
|
|
22
|
Deurdeur
|
1984
|
115
|
|
23
|
Ghrib
|
1939
|
280
|
|
24
|
Boughezoul
|
1934
|
55
|
|
25
|
Boukourdane
|
1992
|
97
|
|
26
|
Meurad
|
1860
|
1
|
|
27
|
Bouroumi
|
1985
|
188
|
|
28
|
Ladrat
|
1989
|
10
|
|
29
|
Hamiz
|
1935
|
21
|
|
30
|
Keddara
|
1985
|
145
|
|
31
|
Beni Amrane
|
1988
|
16
|
|
32
|
Lekhal
|
1985
|
30
|
|
33
|
Ksob
|
1977
|
30
|
|
34
|
Tisedit
|
2205
|
167
|
|
35
|
Taksebt
|
2001
|
175
|
|
36
|
Ain Zada
|
1986
|
125
|
|
37
|
Ighil Emda
|
1953
|
155
|
|
38
|
Erraguene
|
1961
|
200
|
|
39
|
El Agrem
|
2002
|
34
|
|
40
|
Beni Hroun
|
2004
|
960
|
|
41
|
Hammam Grouz
|
1987
|
45
|
|
42
|
Beni Zid
|
1993
|
40
|
|
43
|
Guenitra
|
1984
|
125
|
|
44
|
Zardezas
|
1977
|
27
|
|
45
|
Zit Emba
|
2001
|
117
|
|
46
|
Hammam Dzbagh
|
1987
|
200
|
|
47
|
Oued Cherf
|
1995
|
157
|
|
48
|
Ain Dalia
|
1987
|
82
|
|
49
|
Chafia
|
1965
|
171
|
|
50
|
Mexa
|
1998
|
47
|
|
51
|
K. Medaouar
|
2004
|
69
|
|
52
|
Foum El Gueiss
|
1939
|
3
|
|
53
|
Babar
|
1995
|
41
|
|
54
|
Foum Gherza
|
1950
|
47
|
|
55
|
F. Gazelles
|
2000
|
55
|
|
56
|
Brezena
|
2000
|
122
|
|
57
|
Djorf Torba
|
1969
|
350
|
Tableau II Liste des barrages les plus envasés
d’Algérie.
|
Barrage
|
Année de mise en eau
|
Capacité initiale (Mm3/an)
|
Comblement en 2006 ( %)
|
Dévasement effectué (Mm3)
|
|
Fergoug
|
1970
|
18
|
100
|
7
|
|
Beni Amrane
|
1988
|
16
|
80
|
3
|
|
Meurad
|
1860
|
1
|
80
|
|
|
Foum El Gherza
|
1950
|
47
|
70
|
4
|
|
Foum El Gueiss
|
1939
|
3
|
67
|
|
|
Ghrib
|
1939
|
280
|
60
|
|
|
Ksob
|
1977
|
30
|
60
|
4
|
|
Oued Fodda
|
1932
|
228
|
57
|
45
|
|
Bouhanifia
|
1940
|
73
|
57
|
|
|
Boughezoul
|
1934
|
55
|
56
|
|
|
Zardezas
|
1977
|
27
|
54
|
10
|
|
Ighil Emda
|
1953
|
155
|
35
|
47
|
|
Hamiz
|
1935
|
21
|
27
|
8
|
|
Djorf Torba
|
1969
|
350
|
27
|
|
|
Sarno
|
1954
|
22
|
24
|
|
|
Bakhada
|
1963
|
56
|
20
|
|
|
Beni Bahdels
|
1952
|
63
|
17
|
|
|
Merdja
|
1984
|
55
|
14
|
5
|
Mesures de lutte contre l’envasement
Lorsque l’envasement d’un barrage atteint un seuil critique,
plusieurs choix sont possibles : l’abandon progressif de
l’aménagement et la réalisation d’un nouveau barrage, le dévasement
du barrage, la surélévation de la digue. L’abandon d’un barrage est
souvent problématique et ne fait que reporter le problème à l’aval.
Jusqu’à maintenant, sept barrages ont été déclassés, dont cinq de
petite taille (1 Mm3 ou moins). Les deux
grands barrages déclassés sont Fergoug II, mis en service en 1871
avec un volume de 30 Mm3, et Cheurfas I, mis en
service en 1882 avec une capacité de 14,4 Mm3.
Ils ont été remplacés, respectivement, par Fergoug III en 1970
(18 Mm3) et Cheurfas II en 1992
(82 Mm3).
L’Algérie a été parmi les premiers pays du monde à pratiquer la
surélévation des barrages. Depuis 1850, 94 Mm3 ont
ainsi été récupérés dans neuf barrages (dont les trois quarts après
1950). Cette valeur reste, cependant, minime en comparaison de la
rapidité de l’envasement. De plus, cette technique qui
implique de lourds travaux de génie civil ne peut être envisagée
partout. L’essentiel du contrôle des sédiments de barrage repose
donc dans les différentes techniques de dévasement.
Dragage des barrages
Huit barrages ont fait l’objet d’un dévasement par dragage durant
le dernier demi-siècle. La première drague refouleuse utilisée
en Algérie a servi entre 1958 et 1969 dans les barrages de Cheurfas
(10 Mm3 de vase), Sig (2 Mm3),
Fergoug II (3,1 Mm3) et Hamiz
(8 Mm3). La deuxième drague a été utilisée
entre 1989 et 1992 dans le barrage de Fergoug III
(7 Mm3 de vase) puis entre 1993 et 2002 dans le
barrage des Zardezas (10 Mm3). Actuellement, deux
autres dragues participent au dévasement des barrages de Foum El
Gherza (4 Mm3 pour la première tranche), Merdja
Sidi Abed (5 Mm3), Ksob (4 Mm3) et
Fergoug III (7 Mm3). Le volume dévasé cumulé
des huit barrages avoisine 60 Mm3.
Chasse des sédiments
On peut réduire l’envasement par l’évacuation des sédiments par les
pertuis de vidange à condition de bien maîtriser les mécanismes de
la sédimentation dans les barrages. Il existe trois méthodes :
- – la vidange annuelle du barrage (dite chasse espagnole)
;
- – l’ouverture périodique des vannes de fond ;
- – le soutirage des courants de densité.
La première technique consiste à vider le barrage en début
d’automne, laisser les vannes ouvertes et attendre que les
premières crues enlèvent les vases non encore consolidées. Cette
méthode n’est pas adaptée aux régions semi-arides où l’on souhaite
réaliser une gestion interannuelle des ressources en eau.
La deuxième technique est l’ouverture périodique des vannes de
fond. Elle est indispensable pour enlever les dépôts vaseux près
des pertuis de vidange, mais peu efficace au-delà.
Les premières tentatives d’évacuation des sédiments par la
vanne de fond ont été effectuées au barrage d’Oued El Fodda en 1937
et en 1939, malheureusement sans grand succès puisqu’en 1948 les
vannes de fond étaient complètement obturées. Cette méthode n’est
actuellement pratiquée que dans le barrage de Beni Amrane.
Ses six vannes de fond ont évacué environ
3 Mm3 de vase entre 1988 et 2000, soit environ 26 %
des sédiments entrants.
La troisième méthode, probablement la plus efficace, est le
soutirage des courants de densité par des vannettes de dévasement.
La majorité des retenues en Algérie se prêtent à la mise en
œuvre de cette technique. En effet, la forte concentration en
sédiments dans les cours d’eau en période de crues et la forme
allongée (de type canal) de la plupart des barrages donnent
naissance à des courants de densité à l’entrée de la retenue,
pouvant se propager jusqu’au pied du barrage [10]. L’ouverture des
vannettes au moment opportun peut évacuer une forte quantité de
sédiment. Cette méthode, pour l’instant appliquée seulement dans
les barrages d’Ighil Emda, Oued El Fodda et Erraguene, a permis de
se débarrasser d’environ 100 Mm3 de vase. Pour
résoudre le problème de l’obturation de la vanne de fond du barrage
d’Oued El Fodda (actuellement sous 45 m de vase), cinq
vannettes de dévasement ont été installées en 1961. La retenue
avait une capacité initiale de 228 Mm3 (1932),
réduite progressivement à 127 Mm3 en 1994, malgré
un dévasement de 45 Mm3 entre 1961 et 1994.
Le barrage d’Ighil Emda, mis en service en septembre 1953, est
probablement l’un des premiers au monde à être équipé d’un
dispositif approprié au soutirage, constitué de huit vannettes de
faible diamètre et de trois vannes de dégravement. La capacité
initiale de la retenue, 156 Mm3, a été réduite
progressivement à 96 Mm3 en 2000, malgré
47 Mm3 de vase évacuée en 44 ans.
Le barrage d’Erraguene comporte quatre vannettes de dévasement
et deux vannes de dégravement. Environ 9 Mm3 de
sédiments ont été évacués entre 1962 et 1992.
Protection antiérosive à l’amont
Ces différentes méthodes de lutte contre l’envasement des barrages
doivent évidemment s’accompagner de mesures préventives à l’amont.
Les petits barrages et retenues collinaires qui stockent l’eau
et les sédiments avant leur arrivée dans les grands barrages sont
une option, mais celle-ci n’est souvent qu’un simple déplacement du
problème vers l’amont. La véritable solution consiste plutôt à
empêcher l’érosion dès l’origine. De ce point de vue, les
modes d’utilisation des terres sont très importants [19] et il
convient d’éviter notamment le surpâturage, le défrichement
excessif et autres méthodes de culture inappropriées qui mettent le
sol à nu.
Pertes en eau des barrages
Une partie de l’eau des barrages réservoirs peut disparaître de
manière non contrôlée par évaporation, par des fuites au travers
des fondations, par des infiltrations dans le substratum
encaissant.
L’ANB réalise des mesures quotidiennes d’évaporation dans 39
grands barrages d’une capacité totale de 3 800 Mm3.
L’évaporation maximale, 350 Mm3, a été enregistrée
en 1992-1993 et la minimale, 100 Mm3, en 2001/2002.
La moyenne annuelle sur la période 1992-2002 est de
250 Mm3, soit 6,5 % de la capacité totale (figure 4).
Ces observations permettent d’identifier clairement un
gradient d’évaporation : dans la zone littorale (à moins de
50 km de la mer), l’évaporation annuelle est inférieure à
0,5 m ; dans une bande intermédiaire (entre 50 et 150 km
de la côte), l’évaporation est comprise entre 0,5 et 1 m/an ;
plus au sud, l’évaporation dépasse 1 m/an. Les 57 grands
barrages actuellement exploités se trouvent essentiellement dans
les zones littorale (24) et intermédiaire (25) ; seuls huit se
trouvent au sud. Le barrage de Djorf Torba, dans le sud-ouest
algérien, illustre l’importance de l’évaporation : sur la période
1992-2002, la reprise évaporatoire dépasse toujours le volume
destiné à l’irrigation et à la consommation domestique (figure 5).
L’ANB suit depuis 1992 les fuites dans 22 barrages, mais,
jusqu’à ce jour, aucune analyse détaillée n’a été réalisée. Dans
certains cas, les fuites sont tellement importantes qu’un réseau de
collecte récupère à l’aval les eaux perdues et les réorientent vers
les terres agricoles. Selon les années, le volume total perdu par
infiltration a varié de 20 à 75 Mm3.
Les volumes perdus plus faibles sur la période 1998-2002
s’expliquent simplement par l’assèchement de plusieurs barrages
durant cette période de pluies déficitaires (figure 6). Les trois
barrages qui perdent le plus d’eau, Ouizert dans l’ouest, Djorf
Torba et Foum El Gherza dans le sud, méritent d’être détaillés.
Le barrage de Ouizert, d’une capacité de 100 Mm3
et mis en exploitation en 1986, est destiné à transférer l’eau vers
le barrage de Bouhanifia à l’aval. L’implantation du barrage sur un
site fissuré favorise les fuites, notamment à travers la rive
gauche. Les pertes dépassent 20 Mm3/an en
année « humide » et 5 Mm3/an en année « sèche »,
soit un total de plus de 140 Mm3 sur la période
1992-2002, ce qui est plus élevé que le volume transféré vers le
barrage de Bouhanifia (figure 7).
Au contraire du barrage de Ouizert, le barrage de Djorf Torba
montre une évolution significative dans le temps (figure 8). Mis en
exploitation en 1963 avec une capacité de 350 Mm3,
ce barrage a connu sa perte maximale, 18 Mm3, en
1994-1995. Depuis lors, la baisse régulière des pertes
s’expliquerait par l’augmentation des dépôts dans la retenue,
colmatant progressivement les fissures. Une évolution identique,
mais de moindre ampleur, est observée dans le barrage de Foum el
Gherza (47 Mm3, mis en exploitation en 1950)
coupant l’Oued El Abiod. Son implantation sur du calcaire
mæstrichtien fissuré a permis des fuites allant jusqu’à
5 Mm3/an (figure 8). Là encore, il
est probable que l’envasement a contribué à ralentir les pertes
avec le temps.
L’abondance des séries carbonatées dans tout le nord du Maghreb
explique que les réseaux karstiques y soient très nombreux et que
les risques de perte des eaux de surface, dans le lit des oueds
comme dans les retenues, soient fréquents. S’il est possible dans
un certain nombre de cas, comme Djorf Torba et Foum el Gherza,
d’espérer un colmatage progressif des fissures fines avec le temps,
une telle évolution n’est pas du tout systématique. En particulier,
lorsque le réseau karstique comporte des conduits de grande taille,
la sédimentation en fond de retenue n’affecte pas réellement les
échanges surface-souterrain. C’est le cas à Ouizert, tout comme
dans le grand barrage El Haouareb sur le Merguellil, dans la
Tunisie voisine, où l’importance de l’envasement depuis 20 ans
n’a pas diminué les pertes [20].
Autres problèmes liés à l’évolution des grands
barrages
La partie septentrionale de l’Algérie subit une pression
anthropique multiple, notamment démographique (forte croissance et
concentration de la population en zone littorale) et agricole
(usage plus intensif des intrants agricoles et développement de
l’irrigation, qui accélère le transit au travers de la zone non
saturée). Les eaux usées non ou insuffisamment traitées
(domestiques et industrielles) et la pollution agricole plus
diffuse se traduisent par une forte augmentation des teneurs en
nutriments dans les eaux des barrages, en particulier le phosphore
et l’azote qui jouent un rôle essentiel dans la croissance des
végétaux aquatiques. Des phénomènes d’eutrophisation, déjà
occasionnellement observés en divers sites, limitent les usages,
et, en premier lieu, la production d’eau potable.
L’envasement d’un barrage modifie considérablement la
distribution des pressions à l’amont et peut constituer un risque
sur la stabilité à long terme de l’ouvrage. Les trois ruptures
du barrage de Fergoug en 1872, en 1881 (environ 250 morts) et en
1927 sont heureusement un cas exceptionnel, conséquences de crues
catastrophiques sans lien avec l’accumulation de sédiments, alors
faible. Sans même parler de stabilité géotechnique, la moindre
capacité des barrages envasés à protéger les zones aval contre les
crues exceptionnelles est un risque à ne pas négliger.
Enfin, le devenir des vases constitue également un problème
important. Sauf à abandonner le barrage, il est nécessaire de les
transférer. Selon la technique de dévasement retenue, les sédiments
sont remis dans le cours de l’oued ou stockés en masse. Dans le
premier cas, les conditions de réalisation des lâchers doivent être
optimisées afin d’éviter la création de zones argileuses stériles.
Dans le second cas, des utilisations industrielles des vases
doivent être recherchées, en accord avec les conditions économiques
locales [21].
Conclusion
La hausse de la demande en eau, conséquence du développement de
l’irrigation, de la forte croissance démographique et de
l’amélioration des conditions de vie, fait peser des contraintes
très fortes sur des systèmes naturels d’Afrique du Nord, fragiles
et aux ressources limitées. Les grands barrages constituent
une des réponses à cette confrontation entre ressources et usages,
en complémentarité avec toutes les autres options possibles (eaux
souterraines, économies d’eau, meilleure valorisation, etc.).
Leur gestion attentive et durable impose notamment de limiter
leur envasement. Ce problème, délicat pour certains barrages
algériens, n’est pas exceptionnel dans la région. Les barrages
tunisiens perdent entre 0,5 et 1 % de leur capacité chaque année
par envasement et, si rien ne change, 43 % de leur capacité
initiale pourrait être perdue d’ici 2030 [22]. Du fait de sa
topographie plus accentuée, les chiffres évoqués pour le Maroc sont
souvent encore plus inquiétants [11-13]. Retarder l’envasement des
grands barrages est possible grâce à des aménagements anti-érosifs
dispersés sur l’amont des bassins-versants, à la condition
impérative que ces petits ouvrages soient réalisés correctement
sinon le remède devient pire que le mal.
À moyen terme, l’impact du changement climatique global doit
être pris en compte. Cette question occupe une place importante
dans les médias, mais ses conséquences hydrologiques réelles sont
encore à identifier dans le bassin méditerranéen où aucune tendance
régionale indiscutable n’a pour l’instant été détectée [1]. En
effet, la variabilité particulièrement forte du climat au Maghreb
et les chroniques hydrométéorologiques souvent très hétérogènes (en
durée et fiabilité) rendent l’identification d’évolutions majeures
particulièrement délicates. Comme dans la plupart des régions
semi-arides, les changements hydrologiques observés en Afrique du
nord résultent bien davantage d’actions directes de l’homme (grands
et petits aménagements, changement du couvert végétal, etc.) que de
modifications à long terme des précipitations. Ces multiples
interventions modifient considérablement les écoulements et
aggravent souvent l’érosion.
Dans un tel environnement très mouvant, anticiper l’évolution
des grands barrages est un exercice délicat. Une hypothèse
plausible est un futur climat méditerranéen avec davantage de
contrastes et d’événements extrêmes. Les précipitations
seraient donc plus irrégulières. La reprise évaporatoire, déjà
actuellement très variable (selon les années, l’évaporation
décadaire varie de 50 % autour de la moyenne en hiver et de 20 % en
été), le serait encore plus. Avec tous les termes du bilan en eau
des barrages beaucoup plus variants, le rôle d’accumulation et de
tampon interannuel des barrages deviendrait plus aléatoire.
Ce phénomène serait encore accentué par un envasement
accéléré, puisque l’essentiel du transport se produit durant les
quelques épisodes pluvieux les plus violents.
Face à une raréfaction et à une exposition accrue des ressources
en eau, les responsables devront définir pour les grands barrages
des politiques de gestion plus fines et plus adaptées à la
multiplicité des situations locales (géologie, topographie, usages
de l’eau). Ainsi, réaliser des lâchers au printemps pour recharger
un aquifère à l’aval peut diminuer les pertes par évaporation et
donc accroître la ressource, tout en continuant d’en assurer un
stockage interannuel. De multiples lacunes existent encore
dans la connaissance des processus et des flux hydriques. On ne
peut que souhaiter une multiplication des observations de qualité
afin d’aider à la meilleure gestion d’une ressource devenant
toujours plus précieuse.
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21 Semcha A. Valorisation des sédiments de dragage :
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doctorat, université de Reims, 2006.
22 Ben Mammou A, Louati MH. Évolution temporelle de
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