ARTICLE
Auteur(s) : Aminata Correra1,
Jean-Claude
Lefeuvre1, Bernard
Faye2
1Observatoire du Parc National du Banc d’Arguin
Avenue Gamal Abdel Nasser BP 53 55 Nouakchott Mauritanie
2Filières animales Cirad-ES Campus international de
Baillarguet TA 30/A 34398 Montpellier cedex France
À l’image du nomadisme saharien, dans la haute Mauritanie, les
éleveurs chameliers et leurs troupeaux sont en perpétuel mouvement
à la recherche de ressources fondamentalement rares et précaires
[1, 2]. Dans cette région se trouve le Tasiast, jadis secteur à
vocation pastorale séculaire particulièrement propice au
développement de l’élevage du dromadaire. Les habitants de cette
région ont affirmé que la végétation « faisait pousser
(tunbitu) les chameaux comme les pluies faisaient éclore les
graines » [3]. Cette région constituait une des principales
étapes lors du déplacement des troupeaux, base du nomadisme
mauritanien et transsaharien. Sa végétation a longtemps fait
l’objet d’une exploitation pastorale régulière par les troupeaux
camelins en provenance des régions du nord, du centre et sud-ouest
(Aftout) du pays et même par des troupeaux effectuant des mobilités
transsahariennes. Mais au cours des années 1960, on a assisté à une
baisse marquée de la pluviométrie aboutissant à l’installation
d’une sécheresse qui s’est amplifiée durant les décennies 1970 et
1980. Cette sécheresse a entraîné la disparition des oueds, la
diminution du nombre des puits et de leur débit, la régression du
potentiel pastoral, la migration d’une partie des animaux
domestiques vers le sud du pays et la disparition de la faune
sauvage terrestre résiduelle. Enfin, elle a bouleversé les
itinéraires habituels des troupeaux camelins exploitant les
ressources fourragères de cette partie du pays. Pendant cette
période de sécheresse, une aire protégée a été créée dans le
secteur du Tasiast en 1976 : le parc national du Banc d’Arguin
(PNBA) [4-7] (figure
1), qui représente aujourd’hui un point d’attache d’une
partie des pasteurs nomades de la région. À la différence des
autres aires protégées, comme le parc national d’oiseaux de Djoudj
(au Sénégal), le parc W et la réserve de Tamou au Niger [8, 9], où
la pénétration des troupeaux est interdite durant certaines
périodes de l’année, les ressources du PNBA sont exploitées par les
troupeaux de pasteurs nomades sans aucune restriction. Ces
pasteurs, se considérant comme les maîtres des lieux, ont toujours
évolué dans ce milieu tout en participant au façonnage continuel de
ce territoire dans un esprit de gestion rationnelle grâce à leur
savoir-faire traditionnel. Le présent travail se propose d’étudier
la stratégie d’adaptation des pasteurs nomades du PNBA après les
épisodes récurrents de sécheresse des dernières décennies.
Méthodologie
Le caractère aléatoire des circuits de pâture et le mode de gestion
des animaux ont rendu la méthode de suivi des troupeaux, mise au
point par Touré et al. [8], irréalisable du fait de la dispersion
des troupeaux de dromadaires dans ce territoire et dans les régions
voisines. Pour ces raisons, nous avons eu recours à des entretiens
non directifs pour le recueil d’informations qualitatives auprès
des pasteurs nomades et des bergers du PNBA. Un support
cartographique détaillé a été utilisé pour repérer les secteurs du
territoire et les points d’eau transcrits, pour la plupart, sur les
cartes de l’Institut géographique national (IGN) au 1/200
000 : Nouadhibou NF-28-II-VIII, Nouâmghâr NE-28-XX-XXI et
Chami NF-28-III-IX.
Population du PNBA
La population du PNBA est estimée à 1 500 habitants et composée de
deux communautés maures, étroitement liées depuis des
siècles : les Imraguen (pêcheurs), tournés vers la pêche, et
les pasteurs nomades. Ces derniers, installés dans la partie
terrestre de manière discrète mais tout aussi séculaire [5], mènent
un mode de vie traditionnel basé sur un système pastoral extensif
de dromadaires et de petits ruminants. Ces nomades appartiennent
aux tribus des Oulad Bou Sba, des Ahel Barikallah, des Oulad Ahmed
Ben Daman, des Oulad Delim, des Ahel Gorah, des Oulad Bouhouboyni
rattachées à celles des autres régions du pays à forte densité de
dromadaires.
Entretiens et observation participante
Cette approche a consisté à vivre aux campements des nomades, à
observer ces derniers dans leur vie quotidienne et à leur poser des
questions sur leurs pratiques dans la gestion des troupeaux et de
l’espace au cours d’entretiens non directifs s’appuyant sur une
grille de questions ouvertes.
Les entretiens ont eu pour but de recueillir, à travers la
mémoire collective, des données concernant l’évolution de leur
territoire. Ils ont porté essentiellement sur la reconstitution du
cycle annuel de la vie des nomades (leur repère temporel) et sur
l’utilisation de l’espace et des ressources fourragères au cours
d’un cycle annuel (savoir, savoir-faire, gestion des troupeaux)
[10]. Ainsi, les 21 pasteurs nomades et bergers présents dans le
PNBA ont été interrogés, dont huit au centre-est (Chami, Ejjeffiyat
et N’Kheila), huit au sud-est (Tijirit) et cinq au sud (Agneïtir).
Une grande partie des informations nous a été fournie par l’un des
plus anciens pasteurs nomades Barikallah Ould Khaïrat. Les
entretiens individuels et/ou collectifs, aux points d’eau et aux
campements, ont été menés en hassaniya, dialecte arabe des Maures.
Les entretiens individuels ont été enregistrés à l’aide d’un
dictaphone, puis traduits en français intégralement et
retranscrits. Les entretiens collectifs ont été effectués sur la
base d’un questionnaire.
Résultats
Évolution pluviométrique de la région
Il n’est pas aisé de déterminer les caractères précis des
conditions climatiques du PNBA, du fait de l’absence d’une station
météorologique jusqu’à une date récente (novembre 2002). C’est
pourquoi, nous avons utilisé celles des stations de Nouakchott et
de Nouadhibou, qui encadrent le PNBA respectivement au sud et au
nord. Dans les deux stations, pour l’évolution générale de la
pluviosité, on note trois décennies successives sèches à Nouadhibou
(1960, 1980 et 1990) et seulement deux à Nouakchott (1970 et 1980)
(figure 2). Par
rapport à la moyenne déjà très faible, la station de Nouadhibou
enregistre des totaux pluviométriques annuels plus faibles que la
moyenne établie entre 1931 à 2004. À Nouakchott, en se basant sur
la même période de temps, les totaux pluviométriques annuels ont
été particulièrement faibles en 1971, 1977, 1983 et 1984. Encore,
faut-il remarquer que les chutes de pluies s’intercalent entre de
longues périodes de sécheresses complètes, si l’on compare les
moyennes décennales à la moyenne calculée sur 73 ans. Ce qui
montre une grande variabilité interannuelle aussi bien à Nouakchott
qu’à Nouadhibou. Cependant, la moyenne pluviométrique sur les
73 ans est quatre fois plus élevée à Nouakchott
(111,2 mm) qu’à Nouadhibou (26,17 mm). Ces deux stations
présentent donc des contrastes très importants du strict point de
vue du régime pluviométrique. Ces contrastes sont renforcés par le
fait qu’à Nouadhibou, la période déficitaire est beaucoup plus
longue que celle de Nouakchott.
Itinéraires traditionnels des troupeaux
La création du PNBA est bien postérieure à l’utilisation des
parcours du territoire approprié par les pasteurs nomades. Ces
parcours sont déterminés par les mouvements des animaux qui ont
toujours dépassé ses limites. Traditionnellement, les déplacements
de la majeure partie des troupeaux que conduisent des bergers ou
quelques membres de la famille s’inscrivaient dans les mouvements
pastoraux de la Mauritanie (transhumance selon un axe nord-sud et
sud-nord). Le reste des troupeaux nomadisait dans le PNBA et ses
environs. Pendant la saison sèche (Saïf), il regagnait en même
temps que les troupeaux transhumants leur point d’attache respectif
dans le PNBA. Mais depuis les décennies 1970 et 1980, la sécheresse
a bouleversé les itinéraires des troupeaux utilisateurs permanents
ou temporaires des parcours du PNBA. Ce fléau a généré des
itinéraires imprécis pour certains pasteurs nomades qui ont préféré
d’autres parcours et l’adoption d’une stratégie de gestion adaptée
aux conditions du milieu pour ceux qui sont liés à ce territoire.
Stratégie adoptée par les pasteurs nomades inféodés au
PNBA
De tout temps, les pasteurs des zones arides, marquées par une
sécheresse récurrente, ont fait appel à des stratégies de
sécurisation basée sur la mobilité des troupeaux afin de se
soustraire aux contraintes des ressources et du climat : la
diversification des espèces – pour répartir les risques
épizootiques ou démographiques – et le confiage des animaux
pour construire des réseaux de solidarité ou d’échanges
mutuellement bénéfiques. Les pasteurs nomades basés au sein du PNBA
ont mis en pratique de telles stratégies depuis des générations.
Cependant, l’amplification de la sécheresse les a contraints à
préciser les conditions de mise en œuvre de leur stratégie. Parmi
ces conditions, on peut retenir :
- – une modification dans les modalités imposées à la
mobilité des troupeaux scindés en petits groupes sur un rayon plus
grand qui couvre le territoire du PNBA et les régions d’Adrar,
d’Inchiri, de Tiris Zemmour et du Trarza ;
- – l’attribution de concentrés comme compléments
alimentaires ;
- – le recours à des activités de diversification comme la
pêche et le tourisme1.
Mobilité différenciée et gestion des troupeaux
Face aux aléas climatiques, les pasteurs nomades ont donc divisé
leur troupeau en petits groupes, en procédant à un allotement des
dromadaires afin de limiter les risques relatifs à la dépréciation
des animaux, voire à leur perte, dus à la sous-alimentation et aux
maladies par carence. L’un des groupes est géré par la famille
fixée à son point d’attache, généralement non loin des points d’eau
du PNBA. Ce groupe de dromadaires est composé de quelques femelles
allaitantes, leurs petits et des animaux affaiblis. Ces derniers
sont retenus dans l’enceinte du PNBA pendant plusieurs semaines,
voire des mois, pour bénéficier des soins apportés par la famille.
Ils sont laissés en libre pâture durant la journée près du
campement, et à leur retour le soir, les femelles sont traites pour
subvenir aux besoins alimentaires de la famille. Quant aux autres
groupes, constitués des animaux les mieux portants et de femelles
laitières, ils sont conduits par des bergers salariés ou par
quelques membres de la famille vers d’autres parcours inconnus. Les
pasteurs nomades qui ne disposent pas suffisamment de moyens
prennent soin de leurs troupeaux avec la participation de toute la
famille. Les pasteurs et bergers synchronisent les mouvements des
animaux en fonction de la localisation des points d’eau et de
l’état des pâturages sur la base de la configuration des étoiles et
des nuages, des informations recueillies aux puits et auprès des
« voyageurs ».
Extension de l’espace pastoral
Les groupes conduits par un membre de la famille ou par des bergers
sont envoyés dans les régions d’Adrar, d’Inchiri, de Tiris Zemmour
et du Trarza – couvrant une superficie de 598
454 km2 – où sont installés des proches de la
famille, de la tribu ou d’autres tribus alliées (figure 3). En effet, il
existe une solidarité entre les pasteurs nomades et ceux de ces
régions, qui les ont habituellement accueillis en périodes de
soudure ou de longue sécheresse. Ce qui leur a permis de limiter
les pertes d’animaux occasionnées par le manque de ressources. Tel
a été le cas lors des cycles de sécheresse qui ont sévi au PNBA
pendant les années 1970 et 1980. À ce titre, au mois de janvier
2003, certains pasteurs nomades du PNBA se sont réfugiés à Oumatt
bela (Inchiri). Au mois de juillet 2003, nous en avons rencontré
d’autres à Chami et à N’kheila, en provenance du Tiris Zemmour. Du
reste, jadis, les pasteurs nomades de ces régions affluaient au
PNBA avec leurs troupeaux à la recherche de pâturages. Pendant
l’hivernage 1999 et 2003, des troupeaux de plusieurs centaines de
dromadaires et un troupeau de 300 bovins de la région du Trarza
sont remontés au PNBA à la recherche de pâturages.
Attribution de compléments alimentaires
Le groupe géré par la famille est alimenté pendant la journée sur
les maigres pâturages aux alentours du campement. À la tombée de la
nuit, les animaux reviennent au campement pour recevoir un apport
de nourriture généralement composé de blé (mil à défaut du blé)
salé au sel en bloc ou parfois au sel de cuisine. Le blé est
mélangé occasionnellement aux tourteaux d’arachide (rakal). En
fonction des saisons, de la taille du troupeau, de l’état
physiologique des animaux et enfin selon les moyens des familles,
le blé est distribué à raison de 2,5 à 4 kg/tête par nuit. Au
retour des groupes itinérants conduits par les bergers, les animaux
sont triés, les plus faibles sont récupérés et remplacés par ceux
qui ont bénéficié des soins et des apports de nourriture2 (figure 4).
Diversification des activités : cas de la famille des
Khaïrat à Arkeiss
La famille, originaire de la région du Dakhlet Nouadhibou, est
celle du chef de village d’Arkeiss – situé sur la côte –
installée sur ce territoire depuis plusieurs générations. L’ampleur
de la sécheresse l’a contraint, d’une part, à s’orienter vers
d’autres régions et, d’autre part, à diversifier ses activités en
se tournant vers la pêche et vers le tourisme. Cette mutation est
motivée par les efforts déployés par les autorités du PNBA et ses
partenaires dans la partie maritime3.
Extension des espaces de parcours au-delà du parc
Le chef de famille gère un grand troupeau de dromadaires
accompagnés de petits ruminants et campe dans le secteur
Chami-Ejjeffiyat, son point d’attache. Le troupeau est divisé en
trois groupes conduits comme l’ensemble des troupeaux des pasteurs
nomades liés à ce territoire. Deux de ces groupes sont dirigés par
des bergers hors du PNBA et le troisième groupe est laissé en libre
pâture aux alentours du campement. Celui-ci représente, en quelque
sorte, une épargne et un prestige pour la famille.
Pêche
Elle est pratiquée par tous les hommes du village (fils, neveux,
cousins) au même titre que les autres villages du PNBA, dans le
cadre d’une coopérative mise en place pour le développement
communautaire. Le village dispose de deux lanches à voile qui
naviguent dans les eaux du Cap Tafarit, point stratégique pour
pêcher. Il possède également un véhicule pick-up pour le transport
des produits de la pêche vers les grands centres urbains, comme
Nouakchott et Nouadhibou, où ils sont écoulés. Une partie des
revenus est versée à la caisse de la coopérative, et l’autre est
utilisée pour la rémunération des employés.
Tourisme
Les activités touristiques sont réservées aux femmes et aux filles
du village qui gèrent un campement touristique au Cap Tafarit, dans
le cadre toujours de la coopérative du village. Elles sont plus
florissantes durant la période novembre-février avec une grande
affluence des touristes européens. Les 70 % des revenus du
campement touristique sont destinés aux employés, et 30 % sont
versés dans la caisse de la coopérative. Par ailleurs, ces
activités de tourisme sont parfois associées aux activités
pastorales par des visites touristiques de campements nomades dans
la « brousse » et occasionnellement des promenades à dos
de dromadaire.
Conditions d’abreuvement
Le PNBA et ses environs immédiats offraient plusieurs oglats4 et neuf puits cimentés (hassi). Du sud
au nord, on distinguait les puits Hassi Anagoum, Hassi El mour,
Bouir-ed-Déri, creusés par la tribu des Oulad Bouhouboyni et Hassi
Ti-n-Brahim, Hassi Naçri, Hassi Chami, Bir-el-Gareb et Morzouba
forés par la tribu des Ahel Barikallah. Ces puits, autrefois peu
profonds, contenaient de l’eau douce et de l’eau saumâtre
permettant un abreuvement rapide des animaux. Avec la sécheresse,
plus de la moitié des puits ont tari, et pour le reste, l’eau est
devenue salée. Seuls trois puits étaient opérationnels en 2002,
avec un faible débit et une grande profondeur (40 à 60 m). La
fréquence actuelle des abreuvements des dromadaires est variable en
fonction des saisons : de quatre à dix jours en année de
bonnes pluies entre le mois de mars et le mois d’août et de quatre
à sept jours en année sèche durant toute l’année. Les abreuvements
se font de jour comme de nuit par ordre d’arrivée. L’eau est levée
à bras d’homme ou par traction animale au moyen d’une poulie et
d’un dellou (outre) de 20 à 30 litres (figure 5). En saison sèche
chaude (saïf), avec la forte densité de bétail aux alentours des
puits, les jours de grande affluence, beaucoup de troupeaux sont
contraints d’attendre leur tour loin du puits. Pendant cette
saison, pour éviter les heures d’attente aux puits et les longues
journées de marche, certains pasteurs nomades laissent leurs
dromadaires en libre pâture non loin de leur campement situé à
proximité des puits, puisque leurs animaux ont l’habitude de
revenir toujours au même puits.
Discussion
En vertu des conditions climatiques défavorables, comme le suggère
l’enregistrement du bilan pluviométrique déficitaire durant
plusieurs décennies, les pasteurs nomades du PNBA sont confrontés à
une raréfaction des ressources fourragères, à une diminution de
l’accessibilité à l’eau pour l’abreuvement. En effet, la sécheresse
prolongée des décennies 1970 et 1980 a eu des incidences majeures
aussi bien sur la flore et la faune que sur le mode de vie des
pasteurs nomades. La partie terrestre du PNBA est en voie de
dessèchement progressif si nous comparons l’état actuel du milieu
(végétation, puits, faune sauvage résiduelle, herbivores
domestiques) avec celui décrit par Gruvel et Chudeau en 1909 et
Monod en 1923 [1, 11, 12]. Cette péjoration climatique a bouleversé
le mode de vie d’une partie des pasteurs nomades qui ont vécu en
équilibre avec leur milieu jusqu’à ce que la sécheresse les
contraigne à rechercher de nouveaux parcours et à faire évoluer
leur stratégie de sécurisation [13]. Cette évolution a pu être
observée dans d’autres régions du Sahel, débouchant sur la crise de
l’élevage pastoral [14]. Aujourd’hui, une mobilité plus grande
s’impose, car les pâturages se trouvent selon les saisons dans des
secteurs et des régions différents en fonction de la distribution
des pluies. Cela rend les déplacements encore plus aléatoires et
les trajets imprécis, comme le montre la figure 3, d’où leur
irrégularité très forte d’une année à l’autre. Dans ces conditions,
il est difficile, voire impossible, de tracer un itinéraire modèle
de leurs parcours au cours d’un cycle annuel et a fortiori sur
plusieurs années. Cette péjoration climatique a entraîné une
fixation permanente des pasteurs nomades attachés à ce territoire,
caractérisé le plus souvent par des situations de plus en plus
désertiques et sans périodicité des « accidents
pluviométriques », favorisant la réapparition de pâturage. Il
s’agit donc pour les pasteurs de tenir compte en permanence des
espaces à capacité fourragère variant dans le temps sur un immense
territoire. Cela les a poussés à mettre en œuvre une stratégie de
gestion flexible, basée sur le choix de la succession des secteurs
de pâturage lors des années favorables, l’élargissement de l’espace
de parcours et sur le recours aux intrants. Ce qui pourrait
permettre de véritables mises au repos d’espace pendant un temps
plus ou moins long, afin de reconstituer les ressources
exploitables après une hypothétique averse efficace [15]. La
répartition différenciée des troupeaux est également une stratégie
pratiquée dans un grand nombre de pays sahéliens, qui a vu
s’associer une sédentarisation plus ou moins temporaire d’une
partie du troupeau et le maintien de l’activité pastorale nomade
pour une autre partie qui est envoyée dans d’autres régions du
pays, formant ainsi un réseau de solidarité soutenu chez certaines
tribus [16]. Ce type de réseaux interrégionaux a été développé au
Sahel chez les Illabakan et chez les Peuls Bororo (Wadaabé) du
Niger lors de la sécheresse des années 1970 et 1980 [17] et en
Afrique de l’Est, notamment, en Éthiopie [18]. Mais cette stratégie
requiert des moyens humains et matériels importants, dont ne
disposent pas les pasteurs nomades. De plus, la plupart du temps,
les animaux sont trop faibles pour être vendus afin de permettre
aux nomades de se procurer les quantités suffisantes de blé pour
entretenir le reste de leurs bêtes. Cependant, la diversification
des activités permet aux pasteurs nomades de jouer, d’une part, sur
une sécurisation accrue de l’activité d’élevage proprement dit
(allotement et différenciation spatiale des troupeaux) et, d’autre
part, sur une sécurisation du revenu par une diversification des
sources de rémunération. Cela leur permet également d’acquérir
quelques revenus et de vivre plus ou moins à l’abri des difficultés
inhérentes à ce milieu affaibli par la sécheresse. Il est notoire
que la diversification des activités est un moyen d’éviter la
spirale de la pauvreté en milieu éleveur notamment [19, 20].
Conclusion
La stratégie de gestion des pasteurs nomades témoigne de leur
capacité à s’adapter au fil du temps aux conditions de plus en plus
difficiles imposées par la sécheresse [21]. En outre, les liens
sociaux qui permettent la réciprocité des mouvements des troupeaux
en période de soudure constituent une sécurité fourragère de longue
date. Le réseau de solidarité soutenue et durable que ces pasteurs
nomades ont entretenu avec ceux des régions voisines réduit les
risques relatifs aux pertes des animaux par sous-alimentation et
par maladies de carences [18, 22]. Au demeurant, il apparaît que la
solidarité est la clé de survie de ces pasteurs nomades et de leurs
animaux dans un milieu aussi inhospitalier [23]. En définitive,
cette stratégie de gestion des risques, qui pousse les nomades à
diversifier de plus en plus leurs activités, laisse entrevoir des
changements, en ce qui concerne leur place et leur importance dans
le PNBA, depuis la construction de la route Nouakchott-Nouadhibou.
Le long de cet axe routier d’un grand intérêt économique, huit
forages ont été creusés. Cela pourrait favoriser non seulement une
fixation des populations de manière permanente, mais aussi et
surtout faciliter l’accès aux grands centres urbains du pays et
ceux des pays voisins, permettant ainsi le développement d’échanges
commerciaux. D’ailleurs, une partie des nomades nous ont confié
leur projet de création de souk de bétail le long de la route. De
plus, à l’heure actuelle, on assiste à une appropriation de lopins
de terre par l’implantation de piquets de part et d’autre de cette
route en vue d’une occupation « sauvage » de l’espace à
des fins commerciales (vente de bétails et de lait, restauration,
etc.). Ce phénomène de sédentarisation peut aboutir à une
surexploitation des ressources naturelles du PNBA déjà affaibli par
la sécheresse et aussi compromettre son intégrité écologique.
References
1 Monod T. Le problème de dessèchement dans la région du Cap
blanc. Sahara occidental. Rev Ger Sc 1923 ; 3 :
15-6 ; (15-30 août 1923, p. 450-452).
2 Monod T. Du désert. Sécheresse 1992 ; 3 :
7-24.
3 Ould Cheikh AW. Notes sur l’élevage et l’organisation
sociale des Bidān (Maures) de Mauritanie (1). Prod Pastorale Soc
1985 ; 17 : 55-65.
4 Gowthorpe P. Une visite au parc national du Banc d’Arguin
– Itinéraire. Présentation des principales composantes
naturelles. Nouakchott : Imprimerie Nationale, 1993.
5 Hatti G, Worms J. Mauritania : parc national du
Banc d’Arguin (PNBA). Dossier : Environnement – Année
internationale de l’Océan – Bull 1998 ; 11 : 8-11.
6 Worms J. Le parc national du Banc d’Arguin (PNBA) un
joyau du patrimoine naturel et mondial. J ENEMP 1999 :
1-9.
7 Campredon P. Entre le Sahara et l’Atlantique. Le parc
national du Banc d’Arguin. La Tour du Valat, Arles : FIBA,
2000.
8 Touré I, Ickowicz A, Sagna C, Usengumuremyi J. Étude de
l’impact du bétail sur les ressources du parc national d’oiseaux de
Djoudj (PNOD-Sénégal). Atelier régional « Faune sauvage et
bétail complémentarité et coexistence ou compétition »,
Niamey, Niger, 16-19 janvier 2001.
9 Riegiel J. Utilisations pastorales et aires protégées :
le cas des Peuls dans le parc national du W au Niger (Afrique de
l’Ouest). Mémoire de DEA-EMTS. Paris : MNHN, 2002.
10 Digard JP. L’enquête ethnographique sur l’élevage en
milieu nomade. In : Cresswell R, Godelier M, eds.
Outils d’enquête et d’analyse anthropologiques. Paris :
Maspero, 1976.
11 Gruvel A, Chudeau R. À travers la Mauritanie
occidentale (de Saint-Louis à Port-Étienne). Paris : Ed.
Larose, 1909.
12 Mahé E. Contribution à l’étude scientifique de la région du
Banc d’Arguin (littoral mauritanien 21°20’/19°20’ ln) :
peuplements avifaunistiques. Thèse Sciences Naturelles/Écologie,
université des sciences et techniques du Languedoc. Montpellier,
1985.
13 Potkanski T. Mutual assistance among the Ngorongoro
Maasai. In : Anderson DM, Broch-Due V, eds. The poor
are not us. Poverty and pastoralism. Oxford : Publ. Eastern
African Studies, 1999.
14 Thébaud B. Élevage et développement au Niger.
Genève : Éditions du Bureau International du Travail,
1988.
15 Faye B. L’élevage et les éleveurs de dromadaires dans la
Corne de l’Afrique. In : Relations Homme-animal dans les
sociétés pastorales d’hier et d’aujourd’hui. Festival animalier
international de Rambouillet. Actes du Colloque, 25-26 septembre
1992.
16 Faye B. La différenciation spatiale de la notion de troupeau.
CR du séminaire INRA-CIRAD : « modélisation du
fonctionnement des troupeaux », Faye B., Ingrand S. (Eds.),
Verrières, publ. CIRAD, 2001.
17 Bernus E. Le berger touareg et le paysan. Collection
colloques et séminaires. Paris : Orstom éditions, 1994.
18 Faye B. Systèmes pastoraux, agropastoraux et agricoles
d’Éthiopie. In : À la croisée des parcours : pasteurs,
éleveurs, cultivateurs. Collection colloques et séminaires.
Paris : Orstom éditions, 1994.
19 Reardon T. La diversification des revenus au Sahel et
ses liens éventuels avec la gestion des ressources naturelles par
les agriculteurs. In : Benoit-Cattin M, De
Grandi JC, eds. Promotion de systèmes agricoles durables dans
les pays d’Afrique soudanosahélienne. Séminaire régional FAO-CIRAD.
Dakar. Rome : FAO ; CTA ; Cirad, 1994.
20 Faye B. Le rôle de l’élevage dans la lutte contre la
pauvreté. Rev Elev Med Vet Pays Trop 2001 ;
54 :231-8.
21 Anderson DM. Rehabilitation, resettlement and
restocking : ideology and practice in pastoralist development.
In : Anderson DM, Broch-Due V, eds. The poor are not
us. Poverty and pastoralism. Oxford : Publ. Eastern African
Studies, 1999.
22 Duteurtre G, Faye B. Pauvreté et solidarité chez
les peuples pastoraux. Actes de l’atelier CIRAD « Élevage et
pauvreté ». Montpellier : Cirad éditions, 2003.
23 Bernus E. Les Illabakan, une tribu touarègue sahélienne
et son aire de nomadisation. Paris : Orstom éditions,
1974.
1 Tel est le cas des Hel Laghzal, une
fraction de la tribu des Ahel Grah qui ont recréé le village
d’Arkeiss, seul village du PNBA fondé par des pasteurs nomades et
le seul à avoir adopté cette solution.
2 Un pasteur nomade nous disait :
« Tu vois, on a bien travaillé avec la sécheresse et les
chameaux. On les déplace, on n’est pas obligé de les tenir, ici,
parce que si on les retient, ici, ils vont mourir. Le gouvernement
ou le parc ne donne pas le blé pour nourrir les chameaux. Nous, on
ne peut pas les nourrir, parce que par exemple quelqu’un qui a 100
chameaux, qui a 50 chameaux comment il peut les
nourrir ».
3 Le chef de famille l’a confirmé par les
propos suivants « Avant, dans le temps, on était, ici, à
Chami-Ejjeffiyat, toujours, mais aussi à Arkeiss, ça existait.
Seulement on avait supprimé Arkeiss au moment de la sécheresse là.
On était monté à Nouadhibou, on était resté, ici, un peu en
brousse. Et après, on est retourné, en 1992, parce qu’on trouve
qu’on est obligé de retourner là, puisque par exemple nous, on est
à la brousse, on voit que le gouvernement va faire quelque chose,
ici, pour les gens au bord de la mer là. Et nous, on a Arkeiss,
c’est pour nous. On est obligé de venir à cette place très
stratégique, si tu veux, c’est une très bonne place pour les
pêcheurs, pour les voitures qui achètent les poissons. D’ailleurs,
on a fait deux maisons là-bas, on a une voiture pour transporter le
poisson. Tu vois, le gouvernement et le parc ont bien aidé les
gens, ici, de la pêche ».
4 Trou d’eau temporaire creusé généralement
en hivernage dans la terre ou le sable jusqu’à atteindre la
nappe.
|