ARTICLE
Auteur(s) : Aziza
Ghram-Messedi1, Éric Delaître2
1Laboratoire de cartographie géomorphologique des
milieux, des environnements et des dynamiques, Faculté des sciences
humaines et sociales de Tunis, BP 241 publiposte Ennasser 1, El
Menzah 8, 2037 Tunisie
2Institut de recherche pour le développement (IRD),
Centre IRD, S166, BP 64501, 34394 Montpellier cedex 5
Dans la quête d’indicateurs de la dégradation et/ou restauration
des zones arides, nous nous sommes penchés sur l’apport des données
satellitaires dans la détection et dans la compréhension des
changements des états de surface à long terme. En partant des
spécificités que présentent les images satellites et les méthodes
de traitement associées, nous avons essayé d’identifier et de
caractériser la dynamique des états de surfaces observés sur le
terrain. En effet, la dégradation et inversement la restauration de
ces paysages arides se traduisent sur le terrain par des
modifications des composantes de la surface du sol, végétation
comprise [1]. Certaines de ces composantes se sont avérées
fortement corrélées à des indices radiométriques qui renseignent
sur l’albédo, la végétation et la couleur du sol. Partant de cette
constatation, une méthodologie d’étude, fondée sur les indicateurs
radiométriques, a été mise au point avec les objectifs
suivants :
- – l’identification des zones dégradées, en bon état, en
cours de dégradation ou de restauration ;
- – la compréhension de ces changements en fonction des
événements climatiques et/ou anthropiques ;
- – la caractérisation du pouvoir de réponse du milieu aux
variations des conditions climatiques et anthropiques.
Région d’étude
La région de Menzel Habib se situe en Tunisie présaharienne (figure 1), Elle
s’étend sur près de 2 200 km2. La zone d’étude,
fait partie de l’étage bioclimatique méditerranéen aride inférieur
[2] : alternance de périodes sèche et chaude (printemps-été)
et humide et froide (automne-hiver). La région est caractérisée par
des précipitations irrégulières et faibles, qui présentent souvent
un caractère orageux. La moyenne annuelle mesurée à Menzel Habib
est de 175 mm, mais la variabilité spatiale est importante.
Cette zone présente une grande diversité des conditions
géomorphologiques et édaphiques entre versants (alternances de
calcaires et de marnes du Crétacé), piémonts (glacis à croûtes
gypseuse ou calcaire sur un matériel sablo-argileux, cônes de
déjection à matériau grossier et hétérométrique) et plaines
(terrasses alluviales, plaines d’épandages sableuses, limoneuse ou
à croûte gypseuse). La limite de la zone d’étude correspond à un
ensemble de bassins-versants de taille variable qui sont tous
endoréiques, sauf l’extrémité est qui englobe la partie amont d’un
bassin exoréique.
Depuis le début du XXe siècle, la région de
Menzel Habib connaît des changements socio-économiques qui ont
marqué et marquent encore le paysage : passage du
semi-nomadisme à la sédentarisation, des terres collectives aux
terres privées, du pastoralisme à la céréaliculture et à
l’arboriculture [3]. L’utilisation excessive de la végétation par
l’Homme (pâturage, défrichement, prélèvement du bois, etc.) a
conduit par endroits non seulement à la disparition du couvert
végétal, mais aussi parfois du sol lui-même. Dès la fin des années
1980, la mise en place des moyens de lutte contre ces dégradations
(brise-vent, levées de terre, mises en défens, plantations
forestières, aides aux agriculteurs) semble avoir permis le retour
à un certain équilibre avec des restaurations partielles.
Cependant, la dynamique morphologique actuelle est encore
caractérisée par une forte érosion hydrique linéaire sur les
terrasses et les glacis, et par des phénomènes éoliens importants
dans les plaines sableuses
(déflation-érosion-transport-accumulation).
Face à cela, la population continue à s’adapter en combinant
certains savoir-faire traditionnels avec des nouvelles
technologies, que ce soit par des initiatives privées ou bien grâce
à l’État tunisien.
Méthode et outils
La série d’images satellites
L’analyse diachronique faite à partir de 4 images satellites a
apporté une information organisée selon trois critères : le
temps (date d’acquisition), l’espace (mosaïque et taille des
pixels) et la radiométrie (contenu du pixel).
La série d’images a été systématiquement corrigée
géométriquement d’après des cartes topographiques et
radiométriquement (intercalibration par pseudo-invariants) [4],
afin de les rendre superposables et comparables.
Ces 4 images correspondent à la même saison du pic maximum de la
production de la végétation (mois de mars) : elles ont été
prises en 1986, 1991, 1993 et 1999. Ces images proviennent toutes
du même type de capteur Landsat-TM avec la même résolution spatiale
(30 m) : le contenu radiométrique d’un pixel correspond à
un même niveau d’échelle d’appréhension de la réalité de
l’espace.
Développement d’une méthode de détection des changements des
états de surface
L’obtention de la carte des changements des états de surface à
partir des 4 images Landsat-TM a nécessité plusieurs étapes de
calculs et traitements (figure 2).
Calcul des indices radiométriques
Pour chaque image, nous avons d’abord procédé au calcul de trois
indices afin d’identifier les états des surfaces.
Il existe dans la littérature un grand nombre d’indices qui ont
chacun une application thématique. Parmi ceux-ci, trois indices
déjà testés sur la région ont été appliqués :
- – Indice de végétation normalisé (NDVI, Normalized
Difference Vegetation Index) :
Où :
PIR : canal proche infrarouge ;
R : canal rouge.
Cet indice, très fortement corrélé avec l’activité
chlorophyllienne de la végétation, est pertinent car la dégradation
des zones arides passe d’abord par la dégradation de la couverture
végétale. Mais dans ces régions, l’utilisation de cet indice pose
des problèmes pour deux raisons :
- 1. L’intensité de l’activité chlorophyllienne est
souvent faible : les feuilles sont petites et le feuillage est
peu dense, en comparaison de ceux de la zone tempérée ; de la
même façon, le recouvrement de la végétation est très souvent
inférieur à 30 %.
- 2. Le maximum de la photosynthèse est limité dans le
temps : la durée de vie des annuelles peut être très courte,
au maximum quelques semaines, les phases de croissance de la
végétation pérenne sont aussi souvent très limitées dans le temps
en fonction des conditions pluviométriques annuelles (2 ou
3 mois maximum), et de nombreuses espèces perdent leurs
feuilles pendant plusieurs mois comme les feuillages caducs des
zones tempérées.
En conséquence, l’influence du sol est grande et la signature de
la végétation se perd souvent dans le bruit de fond de l’image.
- – Indice de brillance des sols (IB, Brightness
Index) :
Où :
V : canal vert.
Pour les domaines du visible et du proche infrarouge, cet indice
rend compte de l’albédo des surfaces et permet de dissocier les
couvertures végétalisées des étendues minérales nues, et cela
d’autant mieux que les sols sont clairs, ce qui est généralement le
cas sur la région de Menzel Habib (sables siliceux, nodules
calcaires, croûtes gypseuses). Ainsi la végétation, qu’elle soit
verte ou sèche, est souvent plus sombre que les sols sur lesquels
elle se développe, et elle apporte en plus une certaine quantité
d’ombre malgré ses faibles taux de recouvrement. Dans certains cas,
cet indice permet aussi de distinguer différents états pour un même
sol nu en fonction de sa rugosité (parcelle labourée ou abandonnée
recouverte par des pellicules de battance) et de sa teneur en
eau.
- – Indice de rougeur (IR, Redness Index) :
À Menzel Habib, cet indice traduit la présence de matériaux de
couleur rouge dans les sols, comme par exemple les oxy-hydroxydes
de fer qui recouvrent souvent les grains de sable par opposition
aux croûtes et encroûtements gypseux qui sont d’une couleur
blanchâtre.
De nombreux travaux ont souligné l’intérêt du calcul de ces
indices pour la caractérisation des états de surface tout
particulièrement dans les régions arides [1, 5-8].
Classification des images
Nous avons traité les images composées par ces trois néocanaux en
appliquant une classification non dirigée par centres mobiles.
Cette classification n’a concerné que les secteurs de plaines et de
piémonts. Les montagnes ont été masquées, car elles rajoutent un
niveau de complexité pour interpréter les résultats de la
classification (ombres et angles différents d’illumination). On
évite ainsi des risques de confusions radiométriques
supplémentaires pour l’interprétation des différentes classes.
L’interprétation des cinq classes s’est faite en comparant les
valeurs des indices pour chaque date par rapport aux connaissances
générales acquises sur le terrain (297 stations d’observations) et
en particulier sa radiométrie. En effet, dix campagnes de mesures
spectro-radiométriques de terrain ont eu lieu régulièrement
entre 1998 et 2000, sur 21 sites correspondant à
différents degrés de dégradation des écosystèmes. La radiométrie
des principaux états de surface élémentaires (sol : croûte
gypseuse, pellicule de battance, accumulation sableuse
éolienne ; végétation : principales espèces pérennes) a
ainsi pu être suivie en fonction des saisons. Les variations
radiométriques les plus fortes sont celles de la végétation, d’une
part bien sûr selon les différents états phénologiques, et d’autre
part selon la morphologie et le port propres à chaque espèce et à
chaque individu (figure 3).
Les 4 cartes finales obtenues sur les états de surface apportent
des connaissances fondamentales sur le milieu à l’échelle de tout
le terrain étudié.
Combinaison des cartes d’états de surface
À l’aide d’un système d’information géographique (SIG), on élabore
une carte de synthèse en se fondant sur le principe de
« profil temporel de changement » [9] en combinant les 4
cartes d’états de surface. On obtient un nombre important de
combinaisons. Pour faciliter l’interprétation, on opère des
regroupements selon des grands types d’évolution des milieux.
L’intérêt de cette méthode est qu’elle fournit une
représentation spatiale et synthétique des changements, tout en
renseignant sur leur direction (constance, tendance nette ou
fluctuation) et leur nature (mise à nu du substrat gypseux,
ensablement, gain ou perte en biomasse végétale).
Résultats
Radiométrie et pluviométrie moyennes
À partir des indices et avant d’effectuer nos traitements avec la
classification non dirigée, nous avons comparé les indices moyens
obtenus aux 4 dates, calculés sur la totalité de la zone traitée
(figure 4).
Les indices ont été réétalés entre 0 et 255. La pluviométrie
moyenne annuelle est donnée par le pluviographe de Menzel Habib.
L’image de mars 1986 se caractérise d’une façon générale
par de fortes valeurs moyennes de l’indice de brillance (IB) et de
l’indice de rougeur (IR) accompagnées d’une très faible valeur de
l’indice de végétation (NDVI). Puis, un changement s’observe à
partir de 1991. Il se matérialise par une augmentation plus ou
moins régulière, mais très significative, du NDVI, et une baisse
générale des IB et IR. Ce changement marque le passage d’un état de
dégradation à un autre de restauration : l’activité
chlorophyllienne de la végétation augmente et les surfaces des sols
nus en général et sableux en particulier se réduisent. En ce qui
concerne l’année 1993, les indices moyens IB et IR restent proches,
par contre le NDVI baisse légèrement. Finalement, en
mars 1999, les valeurs moyennes des trois indices ont
légèrement augmenté par rapport à celles de mars 1993 :
même si l’activité chlorophyllienne augmente, la surface des sols
nus en général et des sols sableux en particulier s’accroît elle
aussi.
Finalement, la période de sécheresse des années 1980 coïncide
avec les valeurs les plus fortes des indices IB et IR (importance
des surfaces nues et surtout celles sableuses), et la plus faible
du NDVI (stress important de la végétation, réduction des parties
aériennes malgré la saison normalement favorable à l’activité
chlorophyllienne). La période plus humide des années 1990 se marque
par une nette augmentation du NDVI (régénération/retour de la
végétation) et par une baisse des deux autres indices (diminution
des surfaces nues, même sableuse).
Interprétation des cinq classes radiométriques
L’interprétation thématique, en termes d’états de surface, des cinq
classes d’indices aux 4 dates (tableau 1) est basée sur la valeur moyenne
des indices et leur comparaison relative avec la base de données
spectroradiométriques de terrain (figure 3) et en
tenant compte du contexte général de la région d’étude
(observations de terrain, cartes topographiques et pédologiques).
Finalement, on distingue les grands types d’états de surface
suivants :
- 1. Les sols nus (IB fort, NDVI faible), soit
gypso-limoneux ou limono-gypseux (IR plus ou moins faible), soit
sablo-limoneux ou limono-sableux (IR plus ou moins
fort) ;
- 2. Les sols limono-sableux (IR fort) couverts par de la
végétation (IB faible), soit dense (NDVI fort), soit moyennement
dense (NDVI moyen) ;
- 3. Les surfaces humides ou en eau (IB faible, IR faible,
NDVI faible).
La densité de la végétation correspond sur le terrain à deux
gammes de recouvrement : dense si > 20 %, moyennement
dense si entre 10 et 20 %.
L’ensemble des cinq classes ainsi interprétées pour chaque date
est visualisé sur des cartes d’états de surface.
Tableau I Interprétation des 5 classes radiométriques
pour les 4 datesIR : indice de rougeur (Redness Index) ;
IB : indice de brillance des sols (Brightness Index) ;
NDVI : indice de végétation normalisé (NDVI, Normalized
Difference Vegetation Index).
Mise en évidence de deux domaines
L’analyse de la distribution spatiale des cinq classes d’indices
aux 4 dates sur l’ensemble de la région, met clairement en évidence
deux domaines que l’on retrouve sur la carte de synthèse des
changements (figure 5) :
- – le premier se situe sur le secteur est de la région
d’étude. Là, les signatures radiométriques qui se rapprochent le
plus de celle du sable dominent, et cela même en dehors des sols
donnés par la carte pédologique [10] comme étant à dominante
sableuse ;
- – le second englobe la partie ouest de la région
d’étude. Nous remarquons une absence de la signature radiométrique
du sable, par contre celles du gypse dominent.
Cette constatation se vérifie à partir des observations faites
sur le terrain en 2000 et 2001, concernant les états de
surface, la végétation, les accumulations éoliennes, l’érosion
hydrique et l’occupation des terres. En effet, la superposition de
ces stations sur la carte des indices des états de surface montre
que les accumulations sableuses (dune, sebka et voile éolien)
appartiennent essentiellement au domaine oriental (figure 6). Cette
situation peut être expliquée par la configuration topographique de
la région et la nature pédologique du substratum. En effet, la
région d’étude s’inscrit entre des chaînons de montagne qui bordent
au nord et au sud une vaste plaine qui s’élargit d’ouest en est.
Ainsi quand les vents soufflent vers l’ouest, leur compétence
augmente à la faveur des reliefs qui se resserrent pour former un
entonnoir, alors que c’est le contraire quand ils soufflent vers
l’est avec l’élargissement de la plaine. Par conséquent, au cours
de l’année, le secteur ouest de la région, qui subit en moyenne des
vents plus forts, se comporte comme une zone de départ dominée par
l’arrachage et le transport des matériaux. Par contre, sur le
secteur oriental où les vents sont moins compétents, c’est surtout
une zone d’accumulation, de piégeage par un remaniement local des
sols sableux.
À cette échelle, il est impossible de caractériser l’impact de
l’intervention humaine sur ces phénomènes (mises en culture avec
les labours ou mises en défens), sans faire appel à des données
externes. Cependant, les observations de terrain et des travaux en
cours sur l’occupation des terres montrent que la surface relative
des zones agricoles (parcelles visibles dans le paysage) est à peu
près la même sur l’ensemble du secteur (entre 60 et 70 %), en
dehors des montagnes.
Vers une cartographie des changements
La cartographie de l’évolution du milieu s’est fondée sur le
principe du « profil temporel de changement ». Ce profil
repose sur un schéma de classification qui comporte trois grandes
classes de changements : constance, tendance nette et
fluctuation.
Schéma final des profils temporels
Sur l’ensemble des combinaisons possibles des 5 classes d’états de
surface aux 4 dates, soit 54 = 625, 591 combinaisons ont
finalement été obtenues. Pour faciliter l’interprétation et avoir
une carte lisible, on a réalisé deux types de regroupements :
d’une part, selon le type de surface du sol (d’un côté
gypso-limoneux et limono-gypseux, et d’un autre côté limono-sableux
et sablo-limoneux) et, d’autre part, selon l’enchaînement temporel
des états de surface. Ainsi par exemple pour la végétation, on a
regroupé ensemble les sols nus gypseux ou sableux en 1986 qui
devenaient à végétation dense seulement en 1999, ou à partir en
1993 ou dès 1991 : ces pixels sont interprétés comme ayant une
tendance nette vers une restauration depuis un sol nu, gypseux ou
sableux, vers une végétation dense.
Le schéma final des profils temporels de changement retenu pour
l’élaboration de la carte de l’évolution de la région de Menzel
Habib entre 1986 et 1999 se résume en 11 classes (tableau 2). Mais 8 classes seulement ont
été réellement observées : il manque les classes 1, 2 et
8.
Les surfaces constantes sont des sols nus. Ce sont soit des
surfaces gypseuses (classe 3), et avec l’affleurement de la croûte
gypseuse c’est le stade ultime de la dégradation avec la plus
faible réversibilité, soit des surfaces sableuses (classe 4) qui
peuvent se présenter comme simple horizon sableux du profil
pédologique ou comme accumulation éolienne de taille variable.
Selon l’importance des dépôts éoliens, ces derniers gênent ou bien
aident la reconstitution des écosystèmes.
Certaines zones tendent nettement vers une restauration. Le
retour de la végétation sur des sols nus (classes 5 et 6) peut se
faire soit à la suite d’une simple amélioration climatique, soit
dans des cas de mise en défens, d’abandons culturaux ou pastoraux,
ou bien lors d’une meilleure gestion. L’arrivée de dépôts éoliens
sur des horizons gypseux souvent encroûtés (classe 7) est un autre
exemple de restauration : le sol se reconstitue [11].
D’autres zones tendent nettement vers une dégradation. La
disparition du couvert végétal (classe 8) peut se faire soit par
surpâturage, soit par déboisement (défrichement, récolte du bois),
mais elle peut également correspondre à une parcelle de
céréaliculture qui n’est plus emblavée. La disparition d’horizons
sableux ou de dépôts éoliens lors d’une reprise de l’activité
éolienne, laissera apparaître les horizons gypseux (classe 9).
Enfin, certaines zones présentent une certaine variabilité dans
le temps qui n’est pas simplement linéaire. Il se produit des
allers et retours : soit une alternance de sols nus entre
gypse et sable (classe 11), ce qui serait un indicateur de
dynamique éolienne, soit une alternance de sols nus et de
végétation (classe 10), que ce soit dans les parcours ou les zones
de cultures.
Remarque : avec des pixels d’une résolution de 30 m,
on ne peut pas détecter précisément les processus en cours, en
particulier le type de dépôt éolien (dune, voile ou simple horizon
supérieur sableux), et la répartition de la végétation (diffuse ou
en îlots).
Tableau II Schéma de profil temporel des changements,
établi pour l’ensemble de la région de Menzel Habib, ainsi que les
superficies correspondantes pour le piémont et la plaine (période
1986-1999)
|
Évolution
|
Classe
|
Piémont (%)
|
|
|
|
Constante
|
en bon état
|
végétation dense (1)
|
/
|
/
|
/
|
|
moyennement dense (2)
|
/
|
/
|
|
dégradée
|
sol nu gypseux (3)
|
|
|
21,4
|
|
sol nu sableux (4)
|
|
|
|
Tendant vers une constance
|
vers une restauration
|
d’un sol nu gypseux ou sableux à une végétation
|
dense (5)
|
|
|
10,3
|
|
moyennement dense (6)
|
|
|
|
d’un sol gypseux à un sol sableux (7)
|
|
|
|
vers une dégradation
|
d’une végétation dense ou moyennement dense à un sol nu gypseux ou
sableux (8)
|
/
|
/
|
3,1
|
|
d’un sol sableux à un sol gypseux (9)
|
|
|
|
Fluctuante
|
entre restauration et dégradation
|
entre sol gypseux ou sableux et végétation dense ou moyennement
dense (10)
|
|
|
61,7
|
|
dégradée
|
entre sol nu gypseux et sableux (11)
|
|
|
3,5
|
|
|
TOTAL
|
|
|
100,0
|
Carte d’évolution du milieu
En se basant sur la carte d’évolution du milieu (figure 5), nous avons
pu établir un diagnostic du niveau de dégradation de la région
(réversibilité et irréversibilité), en passant par l’évaluation des
capacités du milieu à la régénération.
L’analyse quantitative de la carte de l’évolution du milieu met
en évidence la prédominance des systèmes fluctuants aux dépens des
autres constants ou à tendance nette (tableau 2). En effet, l’extension des zones
fluctuantes présente un peu plus de 65,2 % de la superficie
traitée (piémont et plaine). Les zones constantes couvrent
21,4 % de la superficie et celles à tendance nette n’occupent
que 13,4 % de la superficie. Les sols nus, gypseux ou sableux,
qu’ils soient constants, à tendance nette, ou bien fluctuants,
représentent 28,3 % de la superficie (9 % sur les
piémonts, 19,3 % dans les plaines). Les sols qui sont marqués
au moins une fois par de la végétation verte correspondent au
reste, soit 71,7 % (12,9 % sur les piémonts, 58,9 %
dans les plaines). La prépondérance des superficies marquées par la
végétation (fluctuante ou à tendance nette) est un bon indicateur
sur les capacités ou le taux de résistance des milieux aux aléas
environnementaux et anthropiques, de la même façon que les sols
constamment nus pour une période donnée sont des bons indicateurs
de la disparition de la végétation et donc pour le risque de
dégradation des terres par érosion hydrique ou éolienne. Ainsi,
même après la période de sécheresse des années 1980, où nous
n’avons pas pu identifier avec le NDVI de steppe dense à
moyennement dense pour l’année 1986, la majorité de la région a
retrouvé au moins une fois dans la période considérée une certaine
quantité de végétation à travers une activité chlorophyllienne
importante, au moins relativement pour des zones arides. Encore
faudrait-il pouvoir distinguer entre les zones de parcours, celles
mises en défens, celles constituées de plantations forestières et
celles sous l’emprise des cultures (céréales en sec et oliviers
principalement). Les différentes unités morphopédologiques qui
composent le piémont et la plaine ne présentent pas exactement les
mêmes évolutions. Il existe même certaines différences nettes.
Ainsi, par exemple, dans la plaine, le retour à une végétation
dense ou moyennement dense après les années 1980 varie entre 1,5 et
13,1 % selon l’unité, relativement à la superficie totale de
l’unité. Mais globalement, ces différentes évolutions restent
proches de la tendance générale qui vient d’être décrite.
Dans certains cas (3,5 %), et surtout dans les plaines
(2,8 %), on passe du sol nu sableux à un sol nu gypseux et
vice-versa, sans tendance marquée. On peut alors penser à une
certaine mobilité du sable due à une dynamique éolienne importante.
Enfin dans d’autres cas (3,1 %), et surtout dans les plaines
(2,5 %), on passe clairement d’un sol nu sableux à un sol nu
gypseux, sans retour du sable. Ce sont les zones les plus dégradées
que les populations ne peuvent plus exploiter.
À partir de 1990, la restauration de la végétation est liée
globalement à des conditions climatiques plus favorables, car la
mise en œuvre de moyens de lutte (brise-vent, plantations
forestières et mise en défens) reste trop localisée pour avoir un
impact aussi général. Depuis la phase de
« désertification » de la fin des années 1980, les
conditions du milieu se sont améliorées. À partir des années 1990,
très rares sont les zones qui ont continué à se dégrader.
Conclusion
Les résultats issus de notre analyse diachronique des changements à
partir d’indices radiométriques, ont permis d’avoir une vision
synoptique de l’évolution des paysages arides à l’échelle de toute
une région. Une telle analyse fournit un diagnostic spatio-temporel
sur l’état du milieu. Les résultats montrent aussi que pendant
cette période (1986-1999), ce sont les zones caractérisées par des
fluctuations qui dominent largement, montrant ainsi le pouvoir de
régénération des écosystèmes même après une longue période de
sécheresse (1980-1989). Cependant, les sols nus occupent malgré
tout des surfaces importantes, aussi bien sur les piémonts que dans
les plaines. Mais l’évolution n’est pas la même partout, il existe
ainsi des différences marquées selon l’unité morpho-pédologique.
L’avantage de cette méthode est sa simplicité. Elle donne une
représentation synthétique des changements puisqu’elle permet de
visualiser directement la nature des changements entre plusieurs
dates.
Mais cette perception des changements reste grossière :
elle donne les grandes tendances du milieu à partir de
l’interprétation d’indices radiométriques calculés avec des pixels
de 30 mètres de résolution. Or pour de nombreux phénomènes qui
marquent aussi bien les sols que la végétation, il faudrait avoir
accès à une meilleure résolution spatiale, proche de celles des
photographies aériennes (pixel < 1 m), pour mieux définir
les processus en cours et l’impact de l’homme. Il faudra alors
travailler sur des sites de référence représentatifs du paysage,
étant donné la quantité d’information à traiter (changement
d’échelle pour appréhender le milieu) et le coût de ces images au
kilomètre carré.
Les diagnostics devront être améliorés grâce à une meilleure
connaissance de la « vérité-terrain », comme par exemple
l’occupation des terres, de façon à pouvoir distinguer les parcours
des zones sous emprise agricole. Ce travail est en cours, il aidera
à la compréhension approfondie du fonctionnement du milieu en
fournissant des précisions concernant les interactions entre
l’Homme et son environnement.
Remerciements
Ce travail a été initié dans le cadre du projet européen CAMELEO.
Il se poursuit à travers le Réseau d’observatoires de surveillance
écologique à long terme (Roselt) de l’Observatoire du Sahara et du
Sahel, grâce à une collaboration entre le laboratoire Cartographie
géomorphologique des milieux, des environnements et des dynamiques
de la faculté de géographie de Tunis, le laboratoire d’Érémologie
et de lutte contre la désertification de l’Institut des régions
arides (Ira, Medenine, Tunisie), et l’Unité Désertification de
l’Institut de recherche pour le développement (IRD, Montpellier,
France).
Références
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