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Science et changements planétaires / Sécheresse
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Le sirocco et son impact sur l’agriculture et la qualité de l’air dans la région de Sfax (Tunisie)


Science et changements planétaires / Sécheresse. Volume 18, Numéro 3, 177-84, septembre 2007, Article scientifique

DOI : 10.1684/sec.2007.0087

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Salem Dahech, Gérard Beltrando, Latifa Hénia , Université Paris 7, UFR GHSS, 2 e étage DYNMIRIS, Esplanade des Olympiades, 105, rue de Tolbiac, Paris 13, 75013 Paris, Université de Paris 7, UFR GHSS, 2 e étage DYNMIRIS, Esplanade des Olympiades, 105, rue de Tolbiac, 75013 Paris, Faculté des sciences humaines et sociales, Tunis 1, 94 Boulevard 9 avril 1938, Tunis 1007, Tunisie.

Résumé : À Sfax (sud du centre-est de la Tunisie), le sirocco est un vent peu fréquent qui souffle du Sahara principalement en été. La variabilité intersaisonnière des types de temps associés au sirocco est faible. Les jours de sirocco se caractérisent par des amplitudes thermiques quotidiennes supérieures aux moyennes mensuelles, des températures maximales relativement élevées (au minimum + 4 °C par rapport à la moyenne mensuelle), une durée d’insolation relativement longue et un taux d’humidité relative minimale très faible (– 30 %). Le sirocco peut-être considéré comme un vent à risque à Sfax en raison de son impact sur l’agriculture et le domaine avicole en particulier et sur la qualité de l’air. Il favorise la pollution photochimique, entrave la dispersion des polluants et les dirige vers les zones les plus densément peuplées de l’agglomération.

Mots-clés : climat, météorologie, production agricole, Tunisie, vent

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) :, Salem Dahech1, Gérard Beltrando2, Latifa Hénia3

1Université Paris 7, UFR GHSS, 2e étage DYNMIRIS, Esplanade des Olympiades, 105, rue de Tolbiac, Paris 13, 75013 Paris
2Université de Paris 7, UFR GHSS, 2e étage DYNMIRIS, Esplanade des Olympiades, 105, rue de Tolbiac, 75013 Paris
3Faculté des sciences humaines et sociales, Tunis 1, 94 Boulevard 9 avril 1938, Tunis 1007, Tunisie

Le sirocco, appelé aussi « Chili » ou « Chihili » localement, est un mot d’origine italienne désignant un vent très chaud et très sec soufflant sur les marges nord du Sahara. En été, ce type de vent est difficile à supporter par l’homme, les animaux et les plantes en raison de la forte chaleur et de la sécheresse qu’il apporte. Par ailleurs, sa vitesse, faible à modérée, est favorable aux fortes concentrations de polluants atmosphériques en milieu urbain et ce phénomène est particulièrement sensible dans l’agglomération de Sfax fortement industrialisée [1].L’étude du sirocco dans la région de Sfax présente donc un intérêt particulier. D’abord, la zone industrielle (ZI) « El-Maou », la plus polluante de l’agglomération, s’étale sur 5 km de long, au sud du centre-ville. Elle est située à 1 km des quartiers les plus peuplés de l’agglomération qui comptait environ 500 000 habitants en 2004 (figure 1). Cette ZI accueille la Société industrielle d’acide phosphorique et d’engrais (SIAPE) et la décharge mitoyenne où la quasi-totalité des ordures ménagères de toute l’agglomération est incinérée à l’air libre. Ces deux sources de pollution émettent de grandes quantités de polluants atmosphériques (PM10, SO2, NOX, CO, F, CNH4…) [2, 3]. Le sirocco, soufflant du secteur méridional, déplace ces polluants atmosphériques vers les zones d’habitat dense du centre. Ensuite, l’espace périurbain de Sfax se caractérise par l’importance du secteur agricole, sensible à la chaleur advectée par le sirocco.Avant les années 1950, le sirocco était identifié par son effet physiologique. Puis, une méthode plus scientifique a été adoptée par les météorologistes. Celle-ci s’obtient par le calcul de la différence entre la température du thermomètre sec et la température du thermomètre mouillé, à midi. En Tunisie, cette méthode a été appliquée pour les six mois les plus chauds de l’année et uniquement pour certaines stations [4].Dans le présent travail, nous analysons les caractéristiques météorologiques du sirocco, à partir de nouveaux critères d’identification, puis nous montrons l’impact de ce vent sur l’agriculture périurbaine et sur la qualité de l’air dans l’agglomération de Sfax.

Données et méthode

Les données météorologiques utilisées couvrent la période 1970-2004 ; elles sont issues de la station de Sfax-el-Maou, installée sur l’aérodrome, à environ 6 km du centre-ville. Cette station fait partie du réseau de l’Institut national de la météorologie (INM). Les données quotidiennes utilisées ici sont les valeurs maximales, minimales et moyennes de la température (en °C), de l’humidité relative (%), de l’insolation (en heures), de la pression atmosphérique moyenne (en hPa) et des mesures tri-horaires1 de la direction et la vitesse du vent (direction en degrés et vitesse en m/s). Un ensemble de critères est établi pour filtrer les jours de sirocco à Sfax, à partir des caractéristiques fondamentales de ce vent (vent chaud et sec soufflant du Sahara). Ces filtres permettent une détection automatique et rapide des jours de sirocco. Les seuils choisis correspondent à ceux des paramètres météorologiques étudiés durant les journées de sirocco, identifiés par l’INM, à Sfax, sur une période de 35 ans (1970-2004). À partir des indications fournies sur les bulletins météorologiques quotidiens, couvrant la période d’étude, les jours de sirocco sont sélectionnés. Pour ces jours-là, les paramètres météorologiques cités ci-dessus sont étudiés et les différences de l’état de l’atmosphère par rapport à la moyenne mensuelle sont calculées.

Une journée est considérée avec sirocco dans le cas où un vent venant du Sahara (du SSE au OSO) avec une vitesse quotidienne moyenne ne dépassant pas 6 m/s, achemine une masse d’air chaude et sèche : un écart positif d’au moins 4 °C par rapport à la moyenne mensuelle au niveau des températures maximales et une humidité relative minimale inférieure à 30 % doivent être enregistrés.

La consultation de l’archive des réanalyses du Centre européen pour les prévisions météorologiques moyen terme (CEPMMT) enregistrées entre 1970 et 2004 et des cartes de la pression en surface, a permis de distinguer les situations isobariques favorables à l’advection du sirocco.

Les données horaires issues de la station de l’Agence nationale de la protection de l’environnement (ANPE) entre 1997 et 2004, installée au centre-ville (figure 1), sont utilisées pour caractériser la qualité de l’air en situation de sirocco. Il s’agit de données météorologiques (vent, température, humidité et pression) et de la qualité de l’air (SOX, NOX, O3, poussières…).

Afin de cerner l’impact du sirocco sur l’agriculture et notamment dans le domaine de l’élevage des volailles et des lapins, une enquête de terrain a été menée dans un échantillon de 50 fermes situées à l’ouest de l’agglomération. Cette enquête a été réalisée le 6 août 2002 après la situation de sirocco du 5 août. L’enquête a été effectuée dans les communes de Hajeb et Khazzanet qui renferment de nombreux poulaillers. Ces communes sont situées entre 7 et 13 km du trait de côte et se trouvent de ce fait moins influencées par l’effet adoucissant de la mer. Le plan d’échantillonnage choisi est celui de l’échantillonnage aléatoire simple stratifié (les strates dans ce cas sont les fermes de cunicultures et celles d’avicultures, une sélection au hasard de 25 échantillons est effectuée dans chacune des deux strates).

Caractéristiques météorologiques du sirocco

L’advection du sirocco est liée à des situations atmosphériques particulières, plus fréquentes en été, et son arrivée est marquée par un changement brutal des conditions météorologiques à différentes échelles.

Situations atmosphériques favorables aux advections du sirocco

Le sirocco correspond à un déplacement de l’air saharien vers le nord à travers un champ de basses pressions. Quatre situations synoptiques types sont responsables de cette remontée à l’échelle de la Tunisie [4, 5]. Dans le cas particulier de Sfax, après consultation des données des réanalyses CEPMMT (carte de pression en surface), les trois principaux types de situations sont les suivants (figure 2), un quatrième type correspondant à une dépression saharienne est moins fréquent :
  • 1. Les situations à col barométrique : la Tunisie se trouve entre deux dépressions, l’une occupant la Méditerranée occidentale et l’autre la partie est du même bassin. Sur la bordure orientale de la première, s’écoule un flux du sud ramenant sur la Tunisie de l’air tropical continental très chaud et très sec. Avec ce type de circulation le sirocco souffle sur toute la Tunisie ;
  • 2. Les situations avec une cellule anticyclonique centrée au sud-est de la Tunisie. Cette cellule génère sur son flanc ouest un flux de secteur sud ramenant de l’air saharien vers la dépression installée sur le reste de la Tunisie et la Méditerranée centrale ;
  • 3. Les situations avec une dépression, circulant de l’ouest vers l’est au large des côtes septentrionales du Maghreb (Méditerranée occidentale), alimentée par l’air saharien.

En altitude, dans ces trois cas, la situation sur la Tunisie se caractérise par une crête chaude.

Fréquence du sirocco

En Tunisie, schématiquement, le sirocco est d’autant plus fréquent que la région est située loin de la mer, à une altitude basse et qu’elle est exposée aux flux sahariens. À partir des critères précités, nous avons dénombré, à Sfax, en moyenne 13,3 jours de sirocco par an entre 1970 et 2004. Ce chiffre est proche de celui avancé par l’INM (13,5) pour la même période et pour le même lieu. À Sfax, le nombre annuel minimal de jours de sirocco est de 4 (2004) et le maximal est de 33 (1994). Le coefficient de variation annuel moyen pour la période étudiée est de 52,3 %. Ce nombre de jours de sirocco est relativement faible par rapport à d’autres régions de Tunisie : dans le secteur de Chaâl situé à environ 40 km à l’ouest de Sfax, selon les critères de l’INM, le nombre annuel moyen de jours de sirocco est de 38 [4].

Sfax est implantée sur un site littoral avancé dans la mer, le vent soufflant du SE, « le Chlouk », traverse la mer avant d’atteindre l’agglomération, ce qui modifie suffisamment les caractéristiques hygrothermiques du flux et contribue à rafraîchir les températures le long de la côte orientée NE-SO. Cependant, dans les régions continentales du pays, le « Chlouk se convertit en sirocco » [6]. Ainsi, en juillet 2005, selon les critères de l’INM, un seul cas de sirocco a été observé à Sfax contre 12 et 26 cas à Sidi Bouzid et Kasserine situées respectivement à 120 et 200 km au nord-ouest.

Le sirocco est plus fréquent entre mai et août. C’est durant cette période de l’année que les situations atmosphériques favorables à son advection sont les plus probables. Durant le reste de l’année, et notamment en période hivernale, le vent étudié devient rare et se caractérise par une variabilité interannuelle élevée (coefficients de variation supérieurs à 200 %) (figure 3).

Le tableau 1 montre, pour les différents mois, la variabilité interannuelle du nombre de jours de sirocco. Il peut être nul ou faible pour tous les mois ; en revanche, les maxima absolus sont élevés par rapport à la fréquence mensuelle moyenne. Le nombre maximal de jours de sirocco par mois oscille entre 4 et 7 de septembre à juin et il est autour de 10 en juillet et août.

Tableau I Nombre de jours de sirocco - minimum-maximum mensuels absolus - (période 1970-2004, données de l’Institut national de la météorologie, INM).

Janvier

Février

Mars

Avril

Mai

Juin

Juillet

Août

Septembre

Octobre

Novembre

Décembre

0-5

0-6

0-7

0-5

0-6

0-6

0-9

0-10

0-4

0-5

0-5

0-4

Persistance du sirocco

À Sfax, si plus de la moitié des jours de sirocco sont isolés, des séquences de quelques jours successifs peuvent apparaître. À l’échelle annuelle (pour la période 1970-2004), 60,5 % des jours de sirocco, en moyenne, sont isolés. Ce pourcentage varie d’un mois à l’autre comme le montre la figure 4A. La fréquence moyenne mensuelle des jours isolés est plus élevée durant la saison froide. Le sirocco est plus persistant durant la saison chaude (avril-octobre). La durée d’une séquence de sirocco est très variable (figure 4B). Les séquences de 2 jours sont les plus fréquentes notamment en juillet et août.

Les longues séquences sont plus fréquentes durant le printemps et surtout l’été où nous en observons 2 de 6 jours, l’une en juillet 1994 et l’autre en août de la même année. Dans les stations littorales tunisiennes comme Kélibia, Nabeul, Monastir, Zarzis et Djerba, il n’existe pas de séquences supérieures à 6 jours sur la période 1980-1995 [4]. Cependant, dans les régions intérieures, les séquences estivales de sirocco sont plus longues, elles ont atteint 18 jours à Chaâl du 8 au 25 juillet 1994 et 23 jours en juillet 2005 à Kasserine.

Type de temps lié au sirocco

La vitesse quotidienne moyenne du vent au cours d’une journée de sirocco est légèrement supérieure à celle de la vitesse moyenne mensuelle durant toute l’année. Elle est comprise entre 4,30 m/s en novembre et 3,15 en août. Les minima hygrométriques, relevés au début de l’après midi, sont très faibles et ne dépassent que rarement le seuil de 20 %, enregistrant ainsi une baisse moyenne de 22 % par rapport aux moyennes mensuelles. À la fin de la nuit, l’humidité relative de l’air est relativement élevée : elle dépasse souvent 80 % avec des maxima au début de l’automne et au printemps (91 % en octobre, 89 % en avril). Au cours d’une journée de sirocco, le ciel est clair, la durée de l’insolation est souvent supérieure à la moyenne mensuelle : elle avoisine les 9 heures en hiver et elle est d’environ 11 heures en été (85 % de la durée théorique moyenne du jour des trois mois estivaux). Cette forte insolation est à l’origine d’une amplitude thermique quotidienne relativement élevée. Les maxima diurnes dépassent les maxima mensuels moyens d’au moins 4 °C. L’écart moyen entre les températures maximales au cours d’une journée de sirocco et la température maximale moyenne mensuelle atteint 10 °C en hiver et au début du printemps. Cet écart est de l’ordre de 7 °C durant le reste de l’année. Cependant, les minima ne diffèrent pas trop des moyennes mensuelles (figure 5). Ainsi, des amplitudes thermiques diurnes de l’ordre de 20 °C sont relevées en hiver en raison de la forte insolation lors des situations anticycloniques à ciel clair. En automne, l’amplitude thermique au cours d’une journée de sirocco est moins importante, elle atteint 14,5 °C en septembre et octobre, mois caractérisés par des durées d’insolation moins élevées qu’en hiver (93,3 %, soit 9 heures 10 minutes en décembre contre 67 % en septembre, soit 8 heures 18 minutes) (tableau 2). Au printemps et en été, l’amplitude thermique est d’environ 16 °C. L’amplitude thermique moyenne mensuelle est de 10 °C approximativement pour les quatre saisons.

Au cours du même mois, les types de temps associés aux situations de sirocco se ressemblent. Cela se traduit par des faibles coefficients de variation des paramètres météorologiques (tableau 3).

Tableau II Comparaison des variables météorologiques au cours d’une situation de sirocco à la moyenne mensuelle entre 1970 et 2004 à Sfax-el-Maou (données de l’Institut national de la météorologie, INM).

Mois

Vs

Vm

Ts

Tm

ts

tm

Hs

Hm

hs

hm

Ps

Pm

Ish

Im

Is%

1

3,80

3,50

26,80

16,7

5,00

5,8

83,00

88,00

26,00

44,00

1014,00

1017,67

8,90

6,39

92

2

3,40

3,38

28,97

18,0

7,50

6,5

81,33

88,00

15,67

41,00

1015,47

1017,36

9,2

7,15

88

3

3,60

3,48

28,70

19,5

8,94

8,4

88,25

88,44

22,80

41,20

1014,58

1013,90

8,94

7,71

78,2

4

4,19

3,49

30,74

21,8

14,8

10

89,00

87,43

17,07

40,17

1005,58

1011,29

7,95

8,60

65

5

4,05

3,60

32,90

25,4

16,44

14,4

81,67

85,80

19,11

39,50

1008,83

1011,48

10,60

10,00

78

6

3, 55

3,50

37,84

28,9

20,95

17,8

74,50

83,80

16,79

38,00

1011,36

1012,90

11,40

11,10

80,2

7

3,29

3,10

38,16

32,0

23,03

19,9

75,06

83,59

19,14

35,88

1011,11

1012,34

12,23

12,19

87,3

8

3,15

3,06

39,25

32,2

23,6

21,1

81,07

85,60

19,41

40,58

1011,11

1012,03

11,05

11,19

83,7

9

3,54

3,06

37,38

29,8

22,86

19,8

85,31

87,00

17,77

45,00

1008,78

1012,98

8,18

9,10

67

10

3,22

2,96

33,33

26,0

18,98

16,1

91,05

88,64

21,55

46,25

1013,23

1014,00

7,73

7,81

71

11

4,30

3,08

31,17

21,4

13,60

10,6

81,67

85,80

16,67

39,50

1011,37

1014,50

8,83

7,00

87,2

12

3,50

3,34

27,00

17,6

6,00

6,7

73,00

87,00

21,00

46,00

1013,00

1016,17

9,10

6,29

93,3


Tableau III Coefficients de variation mensuels moyens (%) des paramètres météorologiques pour les cas de sirocco enregistrés entre 1970 et 2004 (données de l’Institut national de la météorologie, INM).

V

h

H

t

T

P

I

Janvier

10,0

19,0

19,0

8,6

3,2

0,1

6,8

Février

7,8

22,4

23,0

8,3

3,1

0,1

7,4

Mars

22,8

17,9

11,9

18,7

6,5

0,5

19,1

Avril

29,6

28,5

4,6

18,2

6,9

0,4

31,6

Mai

21,1

32,2

10,1

19,8

8,2

0,5

17,3

Juin

25,6

34,8

14,3

15,5

12,1

0,4

24,6

Juillet

27,2

30,6

14,9

11,8

9,0

0,2

8,0

Août

20,7

30,9

12,6

7,9

6,0

0,3

15,8

Septembre

18,3

28,7

8,0

2,7

3,8

0,1

23,5

Octobre

35,9

22,8

11,6

14,9

6,0

0,5

33,3

Novembre

18,6

21,1

12,7

19,3

3,7

0,1

2,8

Décembre

9,3

21,4

18,0

8,4

3,3

0,1

6,4

Impact du sirocco sur l’agriculture et la qualité de l’air

Dans la région de Sfax, le sirocco correspond à un aléa associé à une forte vulnérabilité. En plus des effets divers sur la santé humaine qui ne sont pas abordés ici, le sirocco a des effets indirects, il favorise les fortes concentrations de polluants atmosphériques et les dirige vers les zones les plus peuplées de l’agglomération. La chaleur excessive et la sécheresse de l’air associées au sirocco sont aussi à l’origine de graves nuisances pour le secteur agricole.

Impact du sirocco sur l’agriculture

Dans le domaine agricole, les températures excessives et la sécheresse de l’air engendrent le stress hydrique de la plante. En saison sèche et chaude (été), l’arboriculture est très touchée par ce type de vent, notamment durant les mois de juillet et d’août et secondairement en juin. Cette influence se manifeste sur les oliviers et les amandiers (deux essences dominantes à Sfax) par une chute des feuilles et la dégradation de tout l’appareil végétatif de l’arbre suite à sa déshydratation extrême. En effet, la quantité d’eau évaporée quotidiennement en situation de sirocco, dépasse le double de la quantité moyenne (figure 6). Durant la saison chaude, l’évaporation Piche, dépasse 10 mm par jour, mais elle se caractérise par sa forte variabilité interannuelle. Le coefficient de variation de l’évaporation quotidienne en situation de sirocco dépasse 25 % entre avril et octobre où des valeurs maximales quotidiennes supérieures à 18 mm sont relevées entre juin et août (figure 6). L’influence du sirocco sur les oliviers et les amandiers est très marquée à Sfax en raison du climat aride de la région qui reçoit moins de 250 mm/an de pluie en moyenne (épuisement de la réserve hydrique en été) et de l’âge de la plupart de ces arbres qui datent du début du XXe siècle. Le phénomène devient plus grave à la fin d’une séquence d’années sèches, comme ce fut le cas en 2001, après la période déficitaire entre 1991 et 2001, dans les régions de El Amra et de Maharès situées à 30 km, respectivement au nord et au sud de Sfax.

Dans le passé, le sirocco était souvent accompagné de sauterelles des régions tropicales. Aujourd’hui, ce fait devient rare, suite aux efforts de lutte contre les invasions d’acridiens. Aucun cas n’a été signalé depuis 1995, d’après les archives du bulletin mensuel sur le criquet pèlerin produit par le Centre d’intervention antiacridien d’urgence de la FAO2.

Le sirocco présente aussi des conditions favorables au développement de certaines maladies chez les végétaux (notamment le raisin) et les animaux (notamment les volailles et les lapins). Le sirocco est responsable durant la saison chaude de la mort partielle ou totale des volailles et des lapins dans certaines fermes de la campagne sfaxienne. Selon une enquête que nous avons réalisée en été 2002 sur 50 fermes dans les communes de Hajeb et Kahazzanet (environ un tiers des fermes de ces deux communes), 45 % des volailles et 65 % des lapins élevés en cages ont trouvé la mort, à cause de la chaleur excessive ramenée par le sirocco du 5 août. Les jeunes générations sont les plus affectées et notamment les nouveau-nés. Les volailles et les lapins élevés dans des bâtiments à toit de tôle (ce qui est souvent le cas dans la région) sont plus affectés que ceux élevés en galeries (élevage essentiellement artisanal), dans lesquels les dégâts sont nettement moins importants. D’après notre enquête, sur quelques commerçants du marché central de Sfax, cet événement a entraîné, dans les jours qui ont suivi, une hausse moyenne de près de 50 % du prix des volailles. Les chiffres avancés ici ne concernent que l’événement du 5 août 2002. Les agriculteurs affirment que des conséquences similaires et parfois mêmes plus importantes sont apparues durant d’autres cas de sirocco estival.

Impact du sirocco sur la qualité de l’air

Le temps associé au sirocco se caractérise par une forte stabilité de l’air et une insolation élevée. Ces caractéristiques météorologiques sont favorables aux fortes concentrations de polluants et à la naissance de polluants secondaires comme l’ozone troposphérique (O3). Des taux élevés de ce polluant sont enregistrés en situation de sirocco au milieu de la journée, à l’heure où les températures maximales sont relevées (vers 16 heures) (figure 7AB). Ainsi, une hausse de 32 % par rapport à la moyenne mensuelle a été enregistrée à 16 heures le 13 juin 1997. À Sfax, la zone industrielle El-Maou est localisée à la périphérie sud du centre-ville (figure 1). Cette zone héberge l’usine la plus polluante de la ville, la Société industrielle d’acide phosphorique et d’engrais (SIAPE), qui est à l’origine de 47 % des SO2 et de 95 % du fluor émis dans la ville [2, 3]. Le sirocco, soufflant du secteur sud, achemine les émissions vers le cœur de l’agglomération. Par conséquent, des taux élevés de SO2 sont enregistrés par un vent soufflant du S au SO en situation de sirocco (figure 7C). La comparaison entre les taux horaires des polluants enregistrés dans la station de l’ANPE en situation de sirocco et les taux moyens mensuels donne une idée sur l’impact de ce vent sur les polluants atmosphériques (figure 7B et D). Le 12 et le 13 juin 1997, des taux horaires moyens de SO2 de l’ordre de 26 ppb ont été enregistrés, soit le double de la moyenne horaire de juin. Les taux horaires les plus élevés ont été enregistrés entre 21 h et 1 h. La nuit, le ciel est clair et le vent est faible à nul. Dans ce cas-là, la situation est de type « radiatif » (les advections sont faibles) et une inversion thermique apparaît favorisant la concentration des polluants [7].

Le sirocco peut entraîner avec lui des volutes de poussières d’origine anthropique (industrielle) et éolienne (arrachées au sol par le vent) qui rendent l’air difficile à respirer. En milieu de journée, quand sa vitesse dépasse 5 m/s (7,5 % des cas entre 1970 et 2004), le sirocco est capable de soulever les particules sableuses, très abondantes dans le Sud tunisien et relativement meubles en saison sèche. Dans ce cas, la visibilité diminue et des vents de sable peuvent se former. Ces poussières éoliennes présentent un risque pour la santé [8] et comme le sirocco souffle du secteur sud, il ramène aussi les poussières et les aérosols issus de la ZI. El-Maou vers le centre-ville où est implantée la station de l’ANPE (figure 7D).

Conclusion

Le sirocco est un vent peu fréquent à Sfax (environ 13 jours par an), mais il suscite un grand intérêt en raison de son impact sur l’homme et ses biens. La méthode utilisée pour détecter les jours de sirocco s’est avérée performante et bien adaptée à Sfax, mais pour l’appliquer ailleurs, quelques ajustements, notamment en ce qui concerne la direction des flux, seraient nécessaires. Ce vent se caractérise par une variabilité interannuelle importante et les jours de sirocco sont souvent isolés, sauf en juillet et août où il peut persister plus de six jours consécutifs. En saison estivale, ce flux soufflant du SSE à l’OSO est associé à un type de temps difficile à supporter, car il est caractérisé par des températures quotidiennes maximales toujours supérieures à 38 °C et une humidité relative inférieure à 30 % au milieu de journée.

La sécheresse de l’air et la chaleur excessive affectent l’agriculture durant la saison estivale. Une déshydratation des oliviers et des amandiers est observée ainsi que la mort d’environ la moitié des volailles et des lapins dans les fermes situées à l’ouest de l’agglomération. Les élevages industriels (en cages) et sous des toits en tôles sont plus vulnérables que les élevages traditionnels.

Le sirocco est aussi un vent qui achemine les polluants atmosphériques émis dans la zone industrielle sud (El-Maou) vers le centre-ville et les quartiers les plus denses de l’agglomération. Sa faible vitesse, notamment durant la nuit, limite fortement la dispersion des émissions.

Références

1 Zouari K, Bouzid J, Bousnina A, Chayeb M, Karray N, Bradai N. Implication des changements climatiques sur la zone côtière de Sfax (Tunisie). Athens : UNEP, 1996.

2 Azri C. Contribution des sources mobiles et fixes à la pollution atmosphérique dans la région de Sfax (Tunisie). Thèse de l’université de Tunis II, faculté des sciences de Tunis, 2000.

3 Belguith M. Étude physico-chimique des aérosols atmosphériques en milieu urbain côtier : cas de la région de Sfax influence des conditions météorologiques locales et synoptiques. Thèse de l’université de Tunis II, faculté des siences de Tunis, 1999.

4 Hénia L, Mougou R. Contribution à l’étude des phénomènes atmosphériques à risque en Tunisie : Le cas du sirocco. Publication de l’Association Internationale de Climatologie 1997 ; 10 : 84-90.

5 Hénia L. Le sirocco et les types de circulation à sirocco en Tunisie. Rev Tunis Geogr 1980(5) : 61-87.

6 Ben Boubaker H. Les flux de sud-est maritimes (Chlouk) et ses incidences topothermiques en Tunisie. Publication de l’Association Internationale de Climatologie 1998 ; 11 : 401-8.

7 Oke TR. Boundary layer climate. 2e edition. London New York : Methuen, 1987.

8 Coudé-Gaussen G. Les poussières éoliennes présentent-elles un risque pour la santé ? Sécheresse 1992 ; 3 : 260-5.

2 http://www.fao.org/news/global/locusts.1 Mesures à 0h, 3h, 6h, 9h, 12h, 15h, 18h et 21h.


 

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