ARTICLE
Auteur(s) : Tahar
Idder
École Fénelon du paysage et de l’environnement, 1, rue du
Montauban, 93410 Vaujours
L’accroissement des besoins en eau dans les oasis du Sahara
algérien a conduit à un recours de plus en plus important à
l’exploitation des nappes d’eau souterraines. L’exploitation
intensive de ces nappes est apparue, aux décideurs, comme
inévitable pour le développement des régions sahariennes.Ainsi, en
dépit des difficultés d’aménagement en milieu saharien, de
multiples projets de mise en valeur très ambitieux, s’appuyant sur
des moyens technologiques et financiers très importants, se sont
développés à grande échelle dans la plupart des oasis sahariennes.
Ces projets ont été bénéfiques pour ces oasis, et ont permis de
développer notablement les cultures céréalières et maraîchères qui
étaient, jusqu’à un passé très récent, pratiquées uniquement à très
petites échelles.Cependant, l’accroissement important des débits
exploités, autant au niveau des périmètres de mise en valeur que
dans les palmeraies traditionnelles, associé, surtout, à un usage
souvent mal raisonné des ressources hydriques, a conduit à des
gaspillages importants, faisant apparaître des quantités non
négligeables d’eaux excédentaires.Ces excédents ont fortement
perturbé les équilibres naturels dans les milieux urbains
sahariens, milieux déjà très fragiles, caractérisés par une aridité
marquée, par des nappes superficielles salées et souvent de faible
profondeur, et enfin par des conditions topographiques qui ne
facilitent pas l’évacuation des eaux usées, et cela en particulier
dans les oasis du bas Sahara, situées dans de vastes cuvettes
sédimentaires.L’évacuation des eaux usées de ces oasis, comme c’est
le cas pour la plupart des agglomérations situées en zone aride, se
heurte au problème de l’absence, à proximité, de réseaux
hydrographiques suffisamment importants, susceptibles de servir
d’exutoires. Par conséquent, l’application des schémas
d’assainissement traditionnels pour évacuer les eaux excédentaires
des oasis sahariennes n’est pas envisageable.Ouargla constitue un
cas typique dans lequel la surexploitation des nappes d’eau
souterraines, aggravée par l’absence d’un dispositif efficace de
gestion de ces ressources en aval, a conduit à l’apparition
d’énormes quantités d’eau excédentaires. Ce problème est devenu une
véritable menace pour l’environnement et les conséquences s’en font
ressentir aussi bien en agglomération qu’en périphérie des zones
habitées.Ouargla, comme toutes les oasis sahariennes, doit son
existence et sa prospérité, dans un milieu aussi hostile que le
désert, à une disponibilité importante en ressources hydriques
souterraines. Mais il faut constater en revanche que, précisément
du fait de la mauvaise utilisation de ces ressources, cette oasis
est en train de connaître, à présent, l’une des situations
écologiques les plus catastrophiques de son existence. Ouargla
pourrait être qualifiée, à juste titre, d’oasis malade de trop
d’eau [1].
Le cadre naturel
Un contexte morphologique favorable à la stagnation des
eaux
Ouargla est l’une des principales oasis du Sahara algérien. Elle se
situe, approximativement, à 750 km d’Alger. La ville et ses
palmeraies sont installées dans une cuvette qui constitue
l’aboutissement de l’artère hydrographique de l’oued Mya. Dans la
région de Ouargla, le lit de cet oued est d’une largeur variable
mais toujours assez modeste. À 11 kilomètres au sud de
l’agglomération, cette largeur est d’environ 4 kilomètres,
elle atteint ensuite 12 kilomètres environ, au niveau de
l’oasis, et à 7 kilomètres au nord, elle se rétrécit et
devient égale à 6/7 kilomètres. À 20 kilomètres au
nord de l’agglomération, dans la zone où se termine le parcours de
l’oued Mya, la largeur de la vallée atteint une trentaine de
kilomètres. La pente générale moyenne de cette vallée, depuis la
ville de Ouargla, est l’ordre de 1 ‰.
La cuvette de Ouargla présente une dissymétrie est-ouest assez
nette. La limite vers l’ouest est marquée par une falaise qui
domine la vallée à une altitude d’environ 220 mètres. La
limite est, quant à elle moins élevée (160 mètres), est
beaucoup plus diffuse. Elle est composée de formations dunaires,
d’importance relativement modeste. Les bas-fonds de la cuvette
(136 mètres au niveau du marché du Ksar) sont occupés par des
alluvions. Les jardins de l’oasis y sont implantés, mais pour la
plus grande partie, ce sont des terrains inondés ou inondables de
la sebkha (figure 1) qui
s’allongent en forme de croissant, au nord de la ville, depuis
l’ouest (128 m) vers l’est (127 m). Cette sebkha, qui
constitue un élément déterminant dans le paysage morphologique de
la cuvette, est composée de sols salés gypseux et très peu
perméables qui évoluent dans des conditions d’asphyxies prolongées.
La sebkha de Ouargla fonctionne actuellement de manière
artificielle. Elle est alimentée principalement par les eaux de
drainage de la palmeraie qui provoquent la remontée de la nappe
phréatique, alors que les apports dus aux ruissellements sont
négligeables. Plusieurs auteurs [2] ont signalé cependant que, au
Néolithique, cette sebkha fonctionnait naturellement, grâce à
l’apport des eaux souterraines. Durant les périodes de chaleur, les
surfaces inondées en hiver s’assèchent ou se réduisent
considérablement sous l’effet de l’évaporation. La sebkha se
comporte, ainsi, comme une véritable machine évaporatoire [3].
Des conditions climatiques extrêmes
Ouargla appartient à l’étage bioclimatique saharien et est
caractérisée par une aridité nettement marquée et une sécheresse
quasi permanente. La température annuelle moyenne, mesurée sur la
période 1980-1993, est de 22,6 °C. Les maxima et minima moyens
sont de 41,8 °C et 5,1 °C enregistrés, respectivement,
pendant les mois de juillet et de janvier. L’amplitude thermique
annuelle moyenne est donc de l’ordre 37 °C. La moyenne
annuelle des précipitations, sur cette même période, est de
39,5 mm. Ces précipitations sont marquées par leur caractère
faible et irrégulier (102,7 mm et 100,8 mm,
respectivement, pour les années 1990 et 1982, contre
seulement 6,7 mm et 6,2 mm, respectivement,
pour 1989 et 1981). L’évaporation, mesurée en bac
Colorado, est de 2 085 mm en moyenne par an, ce qui représente
un taux d’évaporation voisin de 6 mm par jour.
Des sols fortement salins et hydromorphes
Le paysage pédologique de la cuvette est dominé principalement par
le caractère salin. Le second caractère qui prédomine à Ouargla est
celui de l’hydromorphie. La manifestation saline la plus visible
est celle de la sebkha, mais les sols irrigués de la palmeraie ne
sont pas non plus épargnés. Ces sols sont le plus souvent très
salés, ou, plutôt, ils le sont devenus à la suite de l’intervention
anthropique puisque l’irrigation se fait avec une eau relativement
minéralisée, seule ressource disponible certes, et qu’elle est
associée à un lessivage-drainage déficient. À titre d’exemple, les
analyses physico-chimiques que nous avions effectuées sur quatre
profils de sols de palmeraies différentes, situées en bordure de la
sebkha, ont révélé que les conductivités électriques de ces sols
varient en moyenne entre 26 et 50 mS/cm dans les horizons de
surface (salinité exprimée en conductivité électrique de l’extrait
de pâte saturée) [4]. Ces sols sont classés dans les catégories de
sols très fortement salins, mais présentent en revanche des
structures généralement non dégradées, grâce notamment à la
présence en grande quantité de sels de la série neutre [5]. Le
caractère de salinité observé dans les sols de l’oasis est
essentiellement favorisé par les facteurs suivants :
- – les conditions climatiques dans la mesure où la
distribution des sels en solution dans le sol résulte ; d’une
part, de l’évaporation qui aura pour effet la concentration et
l’accumulation des sels et, d’autre part, des précipitations qui
vont favoriser le phénomène de lessivage. À Ouargla,
l’évaporation annuelle est nettement supérieure aux précipitations
(2 085 mm, contre 39,5 seulement), ce qui explique la forte
tendance des sols à la salinisation, phénomène fréquemment
rencontré dans toutes les villes du Sahara ;
- – l’héritage géologique puisque la plate-forme
saharienne, d’une manière générale, et la région de l’oued Mya, en
particulier, ont connu à plusieurs reprises la formation
d’évaporites, en particulier au Trias, mais aussi au Sénonien. Au
cours des divers épisodes tectoniques qu’a connus la région, ces
formations ont imprégné de sel et de gypse les terrains avec
lesquels elles se sont trouvées en contact et ont provoqué une
diffusion importante de sel [6]. Au Plio-Quaternaire enfin, les
dépressions fermées ont vu s’accumuler des dépôts contenant
d’importantes concentrations de sel gemme provenant du lessivage
des niveaux salifères plus anciens ;
- – la nappe phréatique, qui imprègne le matériau
pédologique et qui se situe à faible profondeur sous la surface du
sol (à moins de 50 cm dans certains endroits), joue, par son
caractère fortement salin, un rôle très important dans
l’accentuation du phénomène de salinisation des sols. Les
prélèvements d’échantillons effectués au niveau des piézomètres
installés dans la cuvette ont montré que les conductivités
électriques des eaux de cette nappe peuvent dépasser 70 mS/cm
[4].
Cet examen rapide des conditions du milieu montre que le cadre
naturel dans lequel se situe Ouargla est idéal à l’accumulation des
eaux. Sous l’influence des conditions climatiques et d’une nappe
superficielle très salée, le milieu naturel évolue ainsi rapidement
vers des conditions de salinité et d’asphyxie excessives. La
cuvette de Ouargla représente donc un contexte écologique
particulièrement fragile, où la gestion des ressources hydriques
devrait être menée avec un maximum de soins.
Des ressources en eau surexploitées
Les formations géologiques de la région de Ouargla contiennent, en
plus de la nappe superficielle, deux grands ensembles de formations
aquifères bien connus : le Continental Intercalaire à la base,
qui s’étend sur tout le bassin sédimentaire du Sahara
septentrional, et le Complexe Terminal au sommet. Ce dernier
renferme, sur le territoire algérien, deux formations aquifères
distinctes. La première est contenue dans les sables du
Mio-Pliocène, tandis que la seconde se trouve dans le Sénonien
supérieur et l’Éocène inférieur (Sénonien pour Ouargla
principalement).
L’exploitation de la nappe du Mio-Pliocène à Ouargla, remonte à
un passé déjà lointain. Cette nappe a acquis une réputation
légendaire, puisqu’elle a été à l’origine de la création de l’oasis
et a permis sa prospérité [7]. Au Xe siècle,
période où l’oasis a connu l’apogée de sa splendeur, toutes les
eaux étaient jaillissantes [8]. Au XIXe siècle, en
1888, le débit total dont disposait la région de Ouargla était de
l’ordre de 0,4 m3/s. À cette période, la
plupart des puits étaient encore jaillissants et leur niveau
hydrostatique se situait à plus de 5 mètres au-dessus du
niveau du sol [9].
L’exploitation de la nappe du Sénonien est en revanche beaucoup
plus récente, puisqu’elle remonte seulement à 1953. La
multiplication importante des forages a permis une augmentation
très sensible des débits exploités qui ont atteint
0,7 m3/s en 1970 pour les deux nappes du Complexe
Terminal. À cette même époque, on dénombrait, dans la cuvette,
une centaine de forages opérationnels tubés (par opposition aux
puits traditionnels coffrés) dans la première nappe et 4 dans la
seconde [10]. Cet accroissement a, en revanche, provoqué
l’abaissement des niveaux piézométriques : la nappe du
Mio-Pliocène est devenue seulement ascendante. En 2002, le nombre
de forages exploités est passé à 154 pour la nappe du Mio-Pliocène
et à 31 pour la nappe du Sénonien et le débit total prélevé dans
ces deux aquifères a atteint près de 1,9 m3/s. Pour
ce qui est des forages du Continental intercalaire, il en existait
2, en 1970, qui fournissaient un débit de 0,3 m3/s
[10] et en 2002, le nombre de ces forages est passé à 3, produisant
un débit de l’ordre de 0,9 m3/s. Nous remarquons
donc que le débit exploité dans la cuvette à partir des différentes
nappes a été pratiquement multiplié par trois, sans qu’aucun
dispositif d’accompagnement efficace ne soit mis en place pour
gérer convenablement ces ressources après utilisation.
Il a été, heureusement, fortement question, ces dernières
années, de réduire, voire de supprimer, les forages du Continental
Intercalaire situés à l’intérieur de la cuvette, non seulement en
raison de la difficulté de maîtrise de leurs débits, mais aussi
pour les énormes problèmes engendrés par la qualité des eaux de cet
aquifère (tendance à l’entartrage et très fortes températures). Ce
type de forages profonds, qui traversent des couches salifères
importantes, se trouve, en outre, à la source de deux catégories
d’incidents graves : la forte augmentation de la salure des
eaux pompées, et la création d’énormes cavités dans les niveaux
salifères, suite à leur dissolution massive par les eaux. Ces
incidents sont principalement causés par la corrosion et la
détérioration des tubages lors de leur contact prolongé avec les
couches de sel qu’ils traversent.
Les excédents hydriques : une conséquence
prévisible ?
Compte tenu de son contexte morphologique, Ouargla constitue un
milieu naturellement difficile dans lequel la surexploitation des
ressources en eau a inéluctablement conduit au phénomène des
excédents hydriques. L’ampleur de ce phénomène s’est
considérablement accentuée par l’absence d’un système efficace de
drainage et d’évacuation. Au centre-ville, d’énormes mares d’eaux
usées stagnent pratiquement en permanence sur les voies publiques
et dans les quartiers populaires. Ces mares se transforment, en
saison chaude, en de véritables nids à moustiques et autres
insectes nuisibles. La situation n’est guère meilleure dans les
palmeraies où les drains, quand ils existent, sont mal organisés et
leur hiérarchie est souvent aléatoire. À cette mauvaise
organisation, s’ajoute un manque flagrant d’entretien. Le réseau
est souvent délaissé et livré à lui-même, et les mauvaises herbes
prolifèrent gênant, ou obstruant parfois totalement, les
écoulements. Dans beaucoup de parcelles, les drains secondaires
n’aboutissent nulle part et se perdent au sein même des palmeraies
où ils donnent naissance à d’énormes surfaces d’eaux stagnantes qui
provoquent l’engorgement et le dépérissement de ces palmeraies
(figure 2).
La mise en place, au début des années 1990, d’un canal collecteur
(figure 3)
traversant la sebkha depuis l’ouest vers l’est, pour acheminer les
eaux drainées vers une station de pompage, a permis une
amélioration de la situation. Un rabattement important de la nappe
phréatique a été obtenu autour des zones traversées par le canal et
la sebkha dans sa partie ouest a été pratiquement asséchée. Mais
malheureusement, c’est la partie est de la cuvette, recevant la
quasi-totalité des eaux drainées, qui se trouve aujourd’hui
totalement engorgée. Cette station de pompage reçoit, en plus des
eaux de drainage, les eaux usées urbaines non traitées qui lui
parviennent d’une station d’épuration qui ne fonctionne toujours
pas, et ce pratiquement depuis la date de sa réalisation en 1975.
L’ensemble de ces effluents est évacué vers la sebkha d’Oum
ErRaneb, une dépression de 800 hectares, qui se trouve à
5 kilomètres environ au nord-est de la station de pompage. Ce
site, se situant en pleine cuvette, commence à poser d’importantes
nuisances, dont l’ampleur est devenue désastreuse du fait de
l’accroissement considérable des rejets (figure 4). Les
nuisances observées sont, entre autres, le retour des eaux vers les
palmeraies, contrariant leur drainage, la formation
d’efflorescences salines sur les sols les rendant impropres à
l’usage agricole, les débordements des eaux sur les voies
publiques, et le dégagement de mauvaises odeurs et la prolifération
des anophèles, moustiques vecteurs du paludisme.
Le site du rejet actuel constitue aujourd’hui une véritable
menace aussi bien pour les agglomérations environnantes,
principalement celle d’Oum Er Raneb, qui se situe à une centaine de
mètres des rives du site, que pour l’oasis entière.
Caractérisation des eaux excédentaires
L’évaluation de l’ampleur du problème permettrait, d’une part, de
mettre en évidence le type de mesures envisageables pour une
meilleure gestion des excédents en aval et, d’autre part, de cerner
quelques actions préventives à mener en amont de la mobilisation
des ressources hydriques. Pour ce faire, un essai de bilan
quantitatif et qualitatif a été réalisé. Le débit d’eaux usées
urbaines, communiqué par les services techniques de la ville de
Ouargla, serait de l’ordre 2,2 millions de m3 par
an. Ce chiffre est certainement sous-estimé, compte tenu de
l’importance des fuites observées au niveau du réseau de collecte.
Ces effluents sont principalement caractérisés par une conductivité
électrique de l’ordre de 6 mS/cm, comparable à celle des eaux
de certains forages de la nappe du Mio-Pliocène, et par un rapport
DCO/DBO5 égal à 1,8. Ce chiffre est caractéristique d’un
effluent à dominance domestique, ce qui semble correspondre à la
réalité. Quant aux eaux excédentaires agricoles, il est impossible
d’évaluer leurs volumes par mesure directe des débits au niveau des
drains, dans la mesure où le réseau de drainage est très mal
organisé et son écoulement est souvent défectueux. Afin d’aboutir à
une estimation approchée des volumes d’eau de drainage, nous avons
comparé, mensuellement, les apports, constitués par les débits
d’eau d’irrigation (I) utilisés dans chaque secteur irrigué de la
palmeraie et les précipitations (P), à l’évapotranspiration
potentielle ETP, puisque celle-ci correspond sensiblement aux
besoins d’eau maxima des cultures, lorsque celles-ci sont bien
alimentées en eau. Les apports dus aux précipitations étant
négligeables, nous nous sommes basés sur le rapport : I – ETP.
Celui-ci nous a permis de déduire, mois par mois, et pour chaque
secteur irrigué, le volume d’eaux excédentaires de drainage :
sur l’ensemble des palmeraies irriguées, ce volume a été estimé à
près de 14 millions de m3 par an. En conclusion, ce
sont au total, avec les eaux urbaines, chaque année, plus de
16 millions de m3 d’eaux usées qui vont rejoindre
la nappe superficielle. Ces quantités ne tiennent pas compte des
volumes qui peuvent provenir des domaines de mise en valeur et qui
sont certainement loin d’être négligeables, étant donné que l’on y
utilise le plus souvent des forages du Continental Intercalaire,
gros producteurs d’eau. Notons à titre comparatif que la quantité
moyenne des eaux excédentaires, évaluée en 1964, selon le même
procédé, n’était que de l’ordre de 5,5 millions de
m3 par an [11].
Les enquêtes menées dans les palmeraies et auprès des directions
des services agricoles de Ouargla, pour déterminer les débits
d’irrigation (I), ont montré que les excédents agricoles trouvent
essentiellement leur origine dans le fait que les débits utilisés
pour l’arrosage (0,4 à 1 L/s/ha selon les secteurs) sont
sensiblement les mêmes quelle que soit la période de l’année, alors
que les besoins sont très variables d’une saison à l’autre. Cela a
donc permis de mettre en évidence une surutilisation de la
ressource pendant la période hivernale et une sous-utilisation
pendant la période estivale. Cette situation se retrouve
malheureusement dans de nombreuses oasis sahariennes [12].
Les excédents agricoles, contrairement aux eaux urbaines, sont
caractérisés par des taux de minéralisation très élevés qui
augmentent de manière notable, vraisemblablement sous l’effet de
l’évaporation et du lessivage des sol, tout au long de leur trajet
entre les drains de la palmeraie et le site de rejet. Ainsi, des
échantillons prélevés in situ ont pu montrer que les
conductivités électriques de ces eaux, égales en moyenne à
14 mS/cm dans les drains de la palmeraie, passent à 35 au
niveau du collecteur principal et atteignent plus de 45 mS/cm
lorsqu’elles arrivent à l’exutoire d’Oum Er Raneb.
Comment améliorer la situation actuelle ?
Gestion des eaux de drainage
Étant donné que les énormes quantités d’eaux excédentaires
agricoles trouvent essentiellement leur origine dans la mauvaise
gestion des eaux d’irrigation, la maîtrise du problème de ces
excédents doit donc nécessairement commencer par une réorganisation
générale des conditions d’arrosage. Il faudrait en effet raisonner
l’utilisation de l’eau à usage agricole en l’adaptant aux besoins
réels des plantes cultivées. Ainsi, d’une part, le calcul des
besoins mensuels globaux, qui pourra être obtenu notamment grâce à
la détermination des valeurs de l’ETP, et d’autre part,
l’évaluation des propriétés pédo-agronomiques des sols (densité
apparente, humidité, etc.), devront permettre, dans un premier
temps, de préciser les modalités pratiques de l’arrosage, comme par
exemple les doses à appliquer, les durées et les fréquences
d’arrosage. Lorsque ces facteurs seront clairement définis, il sera
ensuite possible d’établir un calendrier annuel des campagnes
d’irrigation. Notons que pour la détermination des valeurs de
l’ETP, on pourra utilement se référer aux travaux de G. et D.
Dubost [13] qui proposent une méthodologie de calcul, simple et
suffisamment précise, adaptée au contexte des régions sahariennes.
La rationalisation des pratiques d’arrosage va permettre de
diminuer le volume d’eau de drainage à la source et d’économiser
les eaux pour combler notamment les déficits d’irrigation observés
pendant la période estivale. Cette mesure nécessaire, n’est
cependant pas suffisante pour assurer durablement l’assainissement
de la cuvette, puisqu’il subsistera, malgré tout, des quantités
d’eau excédentaires qu’il va falloir évacuer (eaux de lessivage,
pertes pendant la distribution, drainage de la nappe phréatique,
etc.).
L’évacuation de ces excédents se heurte cependant au problème de
l’absence d’exutoire à proximité. La situation est bien différente
de celle des régions tempérées où l’on peut appliquer des schémas
d’assainissement plus traditionnels. Dans les régions dépourvues de
réseau hydrographique, l’assainissement « manque en effet sa
cible » [14].
Parmi les différentes alternatives possibles pour évacuer ces
excédents qui sont, notamment, l’injection dans les nappes
souterraines, l’infiltration à travers le sol, la réutilisation ou
l’évacuation vers un site approprié d’évaporation, situé en dehors
de la cuvette, seule cette dernière solution paraît convenir pour
Ouargla et lui garantir un assainissement durable.
La sebkha Safioune, dont la limite sud se situe à une vingtaine
de kilomètres au nord de Ouargla, semble constituer le site le plus
approprié (figure 5). C’est une
vaste dépression, totalement stérile et suffisamment éloignée des
zones habitées, couvrant une superficie d’environ
10 000 hectares. Ce site paraît apte à recevoir et à évaporer
d’importantes quantités d’effluents. C’est d’ailleurs ici que se
terminait le parcours du grand fleuve de l’oued Mya, qui prenait sa
source, autrefois, dans les massifs montagneux du Tadmaït, et
qu’aboutissaient les crues de l’oued M’Zab et de l’oued N’ssa. Ce
site constitue donc une zone naturelle d’épandage dans laquelle une
évacuation des eaux ne devrait en principe pas causer de
déséquilibre. Des estimations basées, d’une part, sur les
corrélations existant entre l’évaporation en bac Colorado et celle
des nappes d’eau de grandes superficies, et, d’autre part, sur des
expériences antérieures menées sur l’ancien chott de Ouargla [15],
ont montré que ce site pourrait potentiellement évaporer plus de
150 millions de m3 annuellement. La mise en place
d’une telle solution permettrait également de récupérer les eaux de
colature de l’ensemble des palmeraies situées entre la ville de
Ouargla et le lieu de rejet, c’est-à-dire pratiquement toutes les
palmeraies du lit septentrional de l’oued Mya. Le succès de cette
entreprise dépendra, bien entendu, dans une large mesure, de la
qualité des aménagements et de l’importance qui sera accordée aux
opérations d’entretien. Les enseignements recueillis à travers la
campagne de réhabilitation de la palmeraie de l’oued Righ [12]
pourront être utilement exploités à Ouargla.
Gestion des eaux usées urbaines
Comme pour les eaux de drainage, l’évacuation des eaux résiduaires
urbaines, par injection ou par infiltration, n’est pas envisageable
à Ouargla, mais leur réutilisation pour l’arrosage de palmiers ou
de certaines autres espèces d’arbres pour lutter notamment contre
les risques d’ensablement (Tamarix articulata, Parkinsonia, etc.)
semble en revanche intéressante. Mais le milieu récepteur impose,
comme on le sait, pour l’effluent, un niveau de qualité déterminé,
en fonction duquel il sera possible de choisir le type de
traitement susceptible d’assurer les performances souhaitées.
Les techniques de traitement, dites classiques, ont non
seulement l’inconvénient de ne pas être toujours aptes à garantir
le niveau de qualité souhaité pour l’usage envisagé (manque
d’efficacité vis-à-vis de l’élimination des parasites qui constitue
la principale condition du point de vue microbiologique pour une
réutilisation sans risques des eaux usées pour l’arrosage de
plantations d’arbres) [16, 17], mais elles sont également très peu
adaptées aux pays en développement. Malheureusement, dans de très
nombreux cas, les systèmes de traitement mis en place dans ces pays
ont été conçus en se basant sur ceux qui existent dans les pays
développés et il n’a pas toujours été tenu compte des spécificités
et des différences fondamentales que présentent les pays en
développement par rapport aux pays développés sur lesquels ces
modèles ont été « calqués ». Ces différences de natures
diverses, tant sur le plan de la disponibilité des moyens que sur
celui des habitudes socioculturelles, ont fait que ces systèmes,
dans la plupart des cas, ont échoué. L’expérience vécue depuis
30 ans avec la station d’épuration par boues activées de
Ouargla, qui a cessé de fonctionner quelques mois seulement après
la date de sa réalisation et plus récemment avec la station
d’épuration de Touggourt, qui a été mise en service en 1993 et qui
ne fonctionne déjà plus, est à cet égard très instructive. Le mode
de traitement par lagunage est reconnu pour son efficacité à
garantir le niveau de qualité exigé lorsque les effluents sont
destinés à l’arrosage. Cette technique de traitement naturelle
paraît en outre, compte tenu de ses avantages pratiques et de sa
relative facilité de mise en œuvre, parfaitement adaptée à la
situation de Ouargla, et également de toutes les oasis sahariennes,
où les superficies nécessaires sont largement disponibles et le
climat favorable. Le recours à ce mode de traitement permettrait
aussi de se libérer, au moins en partie, des contraintes
d’approvisionnement en énergie électrique qui sont très importantes
dans le Sud algérien. Il existe de vastes sites au nord de la
cuvette, dans lesquels le niveau piézométrique de la nappe
phréatique est en moyenne à plus de 4 mètres sous le niveau du
sol, où l’implantation de bassins de lagunage paraît possible.
En définitive, le problème du traitement et d’évacuation des
eaux usées n’aurait jamais dû se poser avec autant d’acuité à
Ouargla, et d’ailleurs aussi dans toutes les villes sahariennes, si
les pouvoirs publics, sur lesquels repose la responsabilité de la
prise de décisions, avaient su mettre à profit les forces et
avantages que leur offre gratuitement la nature. En effet, avant
d’engager des sommes faramineuses pour importer des technologies
« complexes » qui se sont révélées très rapidement
inopérantes, il aurait été certainement beaucoup plus profitable
pour les collectivités de tenir compte, dès le départ, des modestes
possibilités matérielles dont disposent celles-ci, alors que les
atouts naturels sont nombreux dans la région.
Une forte prise de conscience collective semble heureusement
voir le jour dans de nombreux pays en développement, notamment au
Maghreb et dans les pays subsahariens, pour le recours aux procédés
rustiques d’épuration [18, 19]. À Ouargla, et dans d’autres
oasis algériennes, des études de faisabilité sont actuellement en
cours pour tester et mettre en place des stations de traitement par
lagunage.
Conclusion
Dans le Sahara, plus qu’ailleurs, la mobilisation des aquifères
constitue un impératif incontournable au développement. Mais tout
recours à ces aquifères doit être précédé, au cas par cas, d’une
réflexion approfondie sur le mode de gestion des ressources
hydriques après utilisation. Malheureusement, le développement des
oasis sahariennes s’est produit, dans la majorité des cas, au
détriment des équilibres naturels, autrefois bien conservés, qui se
trouvent aujourd’hui sérieusement compromis.
Remerciements
Je remercie le Professeur Marc Côte (université
Aix-Marseille I) pour les orientations apportées lors de la
rédaction de cet article, ainsi que Monsieur Tahar Ben Baba Hamiya
Idder, de l’Agence nationale des ressources hydrauliques de
Ouargla, pour son soutien, sur le terrain, lors de l’actualisation
des données.
Références
1 Côte M. Des oasis malades de trop d’eau? Sécheresse
1998 ; 9 : 123-30.
2 Aumassip G, Dagorne A, Estorges P, et al.
Aperçu sur l’évolution du paysage quaternaire et le peuplement de
la région de Ouargla. Libyca 1972 ; XX : 205-57.
3 Gautier M. Les chotts, machines évaporatoires complexes.
Colloques Internationaux du CNRS : Actions éoliennes,
phénomènes d’évaporation et hydrologie superficielle dans les
régions arides (Alger) 1951 ; XXXV : 317–25.
4 Idder T. La dégradation de l’environnement urbain liée aux
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1998.
5 SERVANT J. Contribution à l’étude des sols halomorphes.
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de doctorat d’État, université de Montpellier, 1975.
6 Gaucher G, Burdin S. Géologie, géomorphologie et
hydrologie des terrains salés. Paris : Presses universitaires
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7 Moulias D. L’eau dans les oasis sahariennes, organisation
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université d’Alger, 1927.
8 Blanchet P. L’oasis et le pays de Ouargla. Ann Geogr
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9 Bel F. Étude des nappes aquifères de la région de Ouargla.
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doctorat de géographie, université de Paris-Sorbonne, 1975.
11 Société centrale d’équipement du territoire. Étude
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12 Dubost D. Écologie, aménagement et développement des
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et technique sur les régions arides (CRSTRA), 2002.
13 Dubost G, Dubost D. Méthode pratique pour le calcul
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1983 ; 5 : 111-42.
14 Armand JC, Bize J. Définition des bases de schémas
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Société hydrotechnique de France (SHF), XVes journées de
l’hydraulique, rapport 2, question III, Toulouse, 5-7 septembre
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15 Dutil P, Samie C. Essai de bilan du Chott de Ouargla. Société
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l’hydraulique, rapport 2, question III, Nancy, 28-30 juin 1962.
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17 Idder T, Laouali MS, Yansambou B, Kwa R,
Abba M, Yaye A. Étude préliminaire de l’utilisation des
sous produits du lagunage pour l’arrosage au Niger. La tribune de
l’eau 2006 ; 58 : 3-9.
18 Seidl M, Laouali MS, Idder T, Mouchel JM.
Duckweed - Tilapia system : a possible way of ecological
sanitation for developing countries. In : Peña M,
Restrepo I, Mara D, Gijzen H, eds. Aqua 2003:
International Conference on multiple uses of water for life and
sustainable development. Water and Environmental Management Series,
11. London : IWA Publishing, 2006.
19 Idder T, Laouali MS. Projet pilote d’épuration des eaux usées
de Niamey. Séminaire International sur l’assainissement urbain en
Afrique, Faculté des sciences agronomiques de Gembloux, université
de Niamey, Aquadev, Gorée (Sénégal), 18-20 décembre 2000.
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