ARTICLE
Auteur(s) : Élise
Temple-Boyer1, Jean-François
Richard2, Paul
Arnould3
1Laboratoire d’étude des interactions entre sol,
agrosystème et hydrosystème (UMR LISAH), 2, place Viala, 34060
Montpellier
2Laboratoire d’étude des interactions entre sol,
agrosystème et hydrosystème (UMR LISAH), Institut de recherche pour
le développement (IRD)-Tunis
3Université de Lyon, UMR 5600 CNRS « Environnement
Ville Société », ENS-LSH 69000 Lyon
En Tunisie, la maîtrise de l’eau s’est profondément et durablement
inscrite dans les paysages, avec la réalisation de nombreux
aménagements hydrauliques [1, 2]. Aussi précieux que l’eau, les
sols sont menacés par une dégradation qui s’accélère du fait d’un
intense et ancien déboisement des versants, ainsi que de
l’extension des terres de culture et des terrains de parcours. Les
aménagements hydrauliques et antiérosifs sont très diversifiés, de
la simple citerne enterrée à des ouvrages de conservation des eaux
et des sols (CES), tels que les banquettes de terre et les lacs
collinaires1[3]. L’eau qui tombe et
s’écoule jusqu’au thalweg peut ainsi être prise comme clé de
lecture des paysages, dans la mesure où elle conditionne
l’organisation du milieu physique et la gestion des terroirs
[4].Pour saisir les interrelations qui existent au sein d’un
paysage, et pour tenter plus particulièrement d’extraire les
caractères hydrodynamiques propres aux paysages de la Dorsale
tunisienne, une méthode spécifique a été retenue. Dans son
principe, cette démarche cherche à respecter l’organisation de
l’espace géographique [5]. Donnant sa cohérence à l’enchaînement
des dynamiques en jeu dans un paysage, les unités spatiales
s’emboîtent les unes dans les autres. Aux échelles d’analyse
locale, au sein d’un paysage donné, on découvre ainsi quatre séries
d’unités emboîtées les unes dans les autres : le
« paysage » ; les « segments de
paysage » ; les géons ; et les géotopes
[6].Comprendre comment s’organise et fonctionne un paysage,
revient, en premier lieu, à effectuer un découpage de l’espace
aussi précis que possible en identifiant et en hiérarchisant ces
unités spatiales. En second lieu, c’est rattacher chacune des
unités spatiales à des processus et à des bilans quantifiés par des
spécialistes tels que des hydrologues, des pédologues ou des
agronomes.Cette recherche vise plus particulièrement à analyser un
paysage en vue de son interprétation hydrodynamique. Elle a été
réalisée sur deux petits bassins-versants de la Dorsale tunisienne,
localisés dans le centre de la Tunisie (gouvernorat de
Siliana) : Abdessadock, près de la ville de Makthar et El
Hnach, près de la ville de Siliana, respectivement numéros 10
et 9 sur la figure 1.
La lutte contre la dégradation des terres dans la Dorsale
tunisienne
La Dorsale tunisienne
La Dorsale tunisienne se présente comme une succession
d’alignements montagneux remarquables, des jebels, qui s’étend du
nord-est au sud-ouest, du cap Bon jusqu’à la frontière algérienne
(figure 2)). Cette
« Dorsale » est donc assimilée, ici, à « une région
naturelle » plus ou moins individualisée entre les plateaux,
plaines, bassins et glacis voisins [7]. Cette région se définit
surtout par la topographie et le relief montagnard, en situation
d’interface entre la région du Tell au nord, caractérisée
essentiellement par la nature des sols « noirs » et la
région des steppes au sud, dont la principale caractéristique est
la couverture végétale.
L’étude des paysages de cette unité montagneuse s’est faite à
travers un choix de petits bassins-versants représentatifs, limités
à l’exutoire par des « lacs collinaires », actuellement
suivis par la direction de la Conservation des Eaux et des Sols
(D/CES, devenue DG ACTA2 depuis 2002)
et l’Institut de recherche pour le développement (IRD) [8], à
travers le programme AMBRE3 (figure 1) .
Localisés sur les piémonts nord et sud de la Dorsale, ces
bassins-versants sont des espaces de transition entre les terres
des sommets à fortes pentes et les plaines de grande culture
situées en aval.
Les bassins-versants illustrent de manière exemplaire la variété
hydrologique et géopédologique, propre aux milieux semi-arides [9],
à savoir, d’une part un déficit hydrique chronique (avec des
périodes de sécheresse), une forte évaporation potentielle et des
averses violentes, d’autre part une forte érosion différentielle,
des matériaux meubles souvent riches en argiles gonflantes et des
encroûtements calcaires par l’affleurement des matériaux
indurés.
Des milieux très sensibles à l’érosion
L’action de l’érosion en milieu méditerranéen est directement
commandée par la vulnérabilité d’une topographie exposée à un
climat très contrasté, facteur agressif accentué par les travaux de
l’homme, fragilisant le couvert végétal et déstructurant les sols
[10]. Les dynamiques érosives se caractérisent essentiellement par
des phénomènes de ruissellement et des mouvements de masse.
Une étude faite dans le gouvernorat de Siliana (centre de la
Tunisie) souligne que l’érosion est, dans cette région,
particulièrement préoccupante (figures 3 et 4). Cette
situation s’explique par un relief accidenté : les pentes
supérieures à 5 %, sujettes à l’érosion, représentent
60 % de l’espace régional. L’érosion touche actuellement
80 % des terres agricoles de cette région [11]. Situés dans
cette région, les bassins-versants de El Hnach et de Abdessadock
(n° 9 et n° 10 sur la figure 1) ont plus de la
moitié de leur surface soumise à une érosion intense.
Une fièvre d’aménagements récents et multiformes
Le caractère exemplaire de la région vient de l’emprise des
activités humaines, aussi bien pour l’utilisation du sol que pour
les aménagements antiérosifs. Ainsi, les terres agricoles de
Siliana représentent environ 90 % de la superficie du
gouvernorat et elles font presque toutes l’objet d’aménagements
pour la conservation des eaux et des sols mis en place par
l’Administration locale depuis les années 1980 [12, 13].
Les modes de mise en valeur jouent un rôle déterminant dans
l’hydrodynamique des paysages. La mosaïque de l’occupation des
terres influe sur la dynamique de l’eau (taille et forme du
parcellaire en fonction de la pente et de la forme des versants,
paysage agraire ouvert ou enclos). Les cultures extensives
céréalières concurrencent les couvertures végétales
naturelles ; elles-mêmes sont fortement exploitées par
l’élevage.
Les aménagements de conservation des eaux et des sols sont très
importants dans ces espaces ruraux ; ils représentent
40 % de la surface du bassin-versant de El Hnach et 45 %
de celle de Abdessadock. Ils ont pour objectifs la protection des
sols, l’augmentation de la production agricole, l’amélioration de
la fertilité des terres et finalement l’amélioration du niveau de
vie de la population rurale.
Les parties amont du bassin-versant font souvent l’objet de
reboisement, essentiellement de pin d’Alep, ainsi que
d’aménagements sylvo-pastoraux et antiérosifs. Les aménagements de
versants consistent essentiellement dans l’édification de cordons
en pierres sèches, plus ou moins consolidés par des cactus en
lignes (figure 5) et par des
reboisements arbustifs (acacia, eucalyptus). Ces derniers jouent,
en plus de leur action stabilisante, le rôle de complément de
fourrage pour le bétail. À cela s’ajoutent, sur les terres
agricoles, d’importants aménagements en banquettes de terre (figure 6) qui
représentent 24 % de la surface du bassin-versant de El Hnach
et 29 % de Abdessadock. Le réseau hydrographique est souvent
corrigé par la construction de divers ouvrages hydrauliques
[14] : seuils en pierre sèche, gabions, petits barrages…
Les travaux d’aménagement sont ainsi particulièrement
diversifiés, dans la mesure où ils sont installés sur tous les
segments du paysage, de l’amont à l’aval : aménagement des
versants, des parcelles de culture et des cours d’eau [15]. Mais
les aménagements les plus significatifs dans les deux
bassins-versants étudiés restent la présence des lacs collinaires
et l’abondance des banquettes de terre.
Une analyse paysagère fondée sur la méthode de segmentation du
paysage
Méthode de segmentation du paysage
L’analyse cherche à appréhender, directement, les facteurs
susceptibles d’intervenir sur les dynamiques et les organisations
paysagères. D’une part, le « facteur topographique » est
à la fois le plus constant et le plus universel. Ce sont les
systèmes de pentes qui déterminent la plupart des changements
d’état spatiaux du milieu. En effet, les lignes de rupture ou
d’inflexion de pente constituent les principales discontinuités
paysagères. D’autre part, le facteur anthropique est à la fois
moins généralisé et plus aléatoire. Les effets de ce facteur se
combinent avec ceux du facteur topographique et, selon les lieux et
les périodes, ils viennent accentuer, perturber ou remplacer les
changements précédents.
Si l’on considère un paysage dans son ensemble, de premières
unités s’individualisent d’une manière très globale : les
segments du paysage. Entre deux ruptures ou inflexions de pente,
l’identification d’un segment de paysage suit les différentes
étapes d’une caractérisation méthodique. C’est le travail de
segmentation du paysage [16].
Le segment, facette topographique
Dans un premier temps, il s’agit de délimiter des facettes
topographiques. Cette première étape dans la définition repose sur
la prise en compte du système de pentes. À ce premier degré
d’analyse, strictement descriptif, le segment est défini comme une
« facette topographique » isomorphe (figure 7).
Celle-ci est caractérisée sur le plan physiographique par sa
situation relative dans le paysage (sommet, amont, aval…), par les
variations de valeur et de longueur de ses pentes, ses formes en
plan et en profil (convexe, concave…), par ses limites et leur
netteté (inflexion ou rupture de pente), limites qu’il ne faut pas
confondre avec les seules courbes de niveau.
Au terme de cette première étape apparaissent des sortes de
« supports » ou de « contenants » un peu vides,
dont il reste à donner les « contenus ». Ce passage du
contenant au contenu est donné par la deuxième étape de la
segmentation.
Le segment, facette naturelle et humanisée
Dans un deuxième temps, il s’agit d’identifier les différents types
de milieux situés sur ces facettes, milieux plus ou moins étendus
et se présentant sous des états souvent très changeants. À cette
deuxième étape de la définition, le segment se caractérise par
l’agencement de différentes unités paysagères élémentaires estimées
dans l’espace (extensions relatives) et dans le temps (variations
annuelles et interannuelles). Ces unités élémentaires sont des
géons qui se présentent sous plusieurs états saisonniers ou
pluriannuels. L’importance, l’extension et l’association des géons
commandent directement les processus hydrodynamique et érosif du
segment [17]. Concernant le « profil » vertical des
géons, il s’agit de délimiter et de caractériser des
« compartiments hydrodynamiques » tels qu’on les trouve
dans certains modèles hydrologiques : des volumes végétaux
ligneux ou herbacés caractérisés par leur recouvrement et leur
pérennité, des « surfaces de sol » caractérisées par leur
perméabilité, des sols caractérisés par leur porosité. Dans la
mesure où l’hydrodynamique des milieux méditerranéens est en grande
partie liée au ruissellement, l’identification des géons s’est
focalisée sur leurs « états de surface ».
Le segment, facette hydrodynamique
Dans un troisième temps, il s’agit de porter des diagnostics
interprétatifs sur ces segments, en particulier ici, des
diagnostics rendant compte de leur hydrodynamique. Synthèse des
observations précédentes, cette définition dynamique se base aussi
et surtout sur un examen attentif de la surface du sol. À ce
stade de la définition, le segment ne correspond plus strictement à
une facette topographique ou à une organisation en géons.
L’organisation naturelle dépend d’une véritable cinématique
orientée des parties hautes vers les parties basses de
l’interfluve. Les diagnostics consistent alors à évaluer les
transferts d’eau et de matière s’effectuant à l’arrivée et au
départ de chaque segment : certains seront dits alors
« autonomes », d’autres « érosifs », d’autres
encore « trans-accumulatifs », etc. Cette dernière étape
de la définition du segment relève plus de l’interprétation (tableau 1).
Tableau I Segments de paysage déduits de l’analyse
(terminologie des types de segments empruntée à Beaudou [16],
Filleron [20], Rambaud et Waechter [21], Richard [17]).
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Segment de paysage (du grec edra, face)
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Systèmes de pente Exemples
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Principales organisations spatiales Géons (et géotopes)
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Bilans potentiels de l’eau et de la matière
Interprétations
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1) Acroèdre (comp. du gr. akros, à l’extrémité)
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Pentes convexes divergentes fortes ou très fortes : sommets
rocheux isolés…
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Structures en mosaïques souvent très diversifiées et très
contrastées
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Ablatif à très ablatif
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2) Supraèdre (dér. préf. du lat. supra-, au-dessus)
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Pentes subaplanies faibles ou très faibles : sommets de
plateaux, de buttes, de « croupes »…
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Structures centrales uniformes ou en marqueteries (« par
plaques ») Nombreux héritages Structures périphériques en
auréoles
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Autonome (à faiblement ablatif vers les bordures)
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3) Ectaèdre (dér. préf. du gr. ecto-, au-dehors)
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- Pentes convexo-concaves étroites
- très fortes à fortes : « pentes de raccord »,
corniches…
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- Différenciations latérales « en chevrons »
triangulaires :
- • rentrants : complexes/développés
- • saillants : simples/peu développés
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Ablatif (en surface)
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4) Métaèdre (dér. préf. du gr. meta-, changement)
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Pentes subrectilignes élargies fortes à faibles : sections de
« versants », de « glacis »…
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- Structures « en écailles »
- Géons de plus en plus développés et complexes vers l’aval…
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Trans-ablatif à trans-accumulatif
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5) Cataèdre (dér. préf. du gr. cata-, vers le bas)
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- Pentes fortes
- (en réseau arborescent) : « entailles »,
ravins…
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- Structures homogènes
- Géons très peu développés/très simples
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Ablatif à très ablatif
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6) Infraèdre (dér. préf. du lat. infra-, au-dessous)
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Pentes très faibles à nulles (en réseau arborescent) :
« bas-fonds », lits majeurs…
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Structures en mosaïques souvent très diversifiées et très
contrastées
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Accumulatif
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7) Endoèdre (dér.préf.du gr. endo-, intérieur)
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Pentes convergentes très faibles à nulles : cuvettes
endoréiques…
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Structures en auréoles souvent très diversifiées et très
contrastées
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Fortement accumulatif
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Des segments au paysage…
Ainsi, le segment de paysage est une notion polysémique qui
présente plusieurs degrés de définition et de compréhension. La
notion s’enrichit au fur et à mesure que l’analyse progresse, de la
description à l’interprétation. La notion de segment peut alors
s’apparenter à deux notions plus spécialisées. La première est
celle de facette écologique définie par Blanc-Pamard [18], qui
repose sur un découpage spatial analogue à celui de la
segmentation. Elle correspond à des surfaces d’isopotentialités
naturelles pour les activités humaines. À l’échelle de ces
facettes écologiques, une « moyenne » des comportements
humains peut être définie, un équilibre s’établit, alors qu’à plus
grande échelle ces comportements pourront parfois paraître
totalement incompréhensibles. La deuxième notion est celle de zones
actives et contributives définie par Ambroise [19] dans le domaine
de l’écoulement de l’eau. Cette notion caractérise des
« zones », d’extension généralement variable au cours du
temps (à l’échelle tant de l’année que de l’événement), où au moins
un processus donné est actif et contribue au flux global du bassin.
À chaque période, toute « zone » active pour l’un ou
l’autre des processus générateurs n’est contributive que si elle
est connectée au cours d’eau.
La définition finale du segment de paysage revient à un
diagnostic portant sur sa dynamique globale (tableau 1). Testé
dans de nombreuses régions du globe, un modèle à « sept
unités », a été retenu pour l’étude des paysages
méditerranéens et subarides [20].
À partir de cette segmentation, on peut concevoir des
organisations naturelles encore plus vastes et plus
complexes : les paysages. Appliquée à l’étude du milieu
biophysique, la notion de « paysage » (« étendue de
pays que la nature offre à la vue d’un observateur… » [22])
doit non seulement faire référence à l’extension latérale de ces
organisations mais aussi à leurs dimensions verticales. Ici, les
paysages ont une « épaisseur ». D’une manière générale,
les paysages se définissent donc comme des suites de segments
paysagers, suites toujours identiques à elles-mêmes.
La restitution cartographique, base de l’interprétation des
segments paysagers
« Tableau de paysage » et légende cartographique
Les segments sont avant tout classés selon leur ordre topographique
dans le paysage, c’est-à-dire de l’amont vers l’aval, suivant en
cela l’essentiel des transferts hydrodynamiques. Puis est effectuée
une typologie des segments, toujours des sommets vers les
bas-fonds, en fonction des altitudes, de leur orientation, de leur
forme et de leur état de dégradation ou d’aménagement, identifiés
aussi bien sur le terrain que par l’interprétation des
photographies aériennes. L’ensemble des informations concernant les
segments est ensuite introduit et structuré dans un tableau de
segmentation du paysage (tableau 2).
Ce tableau du paysage est structuré en trois grandes unités
emboîtées : le segment, le géon et l’état temporel observé.
Les unités cartographiques sont de nature différente, plus formelle
que réelle.
Une fois toutes les informations rassemblées et ordonnées dans
ce tableau de segmentation du paysage, il est possible de procéder
à l’élaboration de la légende de la carte. Celle-ci est délicate à
rédiger car les segments empruntent dans leur définition à de
nombreuses connaissances scientifiques. Cette légende doit rendre
compte de la multiplicité des éléments de définitions des segments,
sans réduire le segment à un seul type de critère, et sans perdre
en précision ni en rigueur. Toute l’originalité de la notion de
segment réside à ne se réduire à aucune spécialité. La définition
du segment se situe ainsi au carrefour de toutes les sciences, ce
qui implique des difficultés quant au choix du vocabulaire de la
légende (figure 8). Pour
répondre à cette complexité, le vocabulaire utilisé est mixte, avec
une dominante des termes topographiques, mais intégrant aussi des
termes issus d’autres disciplines, telles que la géologie, la
géomorphologie, l’agronomie.
Tableau II Structure du tableau de paysage, base de la
légende cartographique des segments de paysage.
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Tableau de paysage (bassin-versant)
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Segments du paysage
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Géons (et états du milieu)
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Unités cartographiques
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N°UC
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Identifications immédiates et commentaires
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Altitude (m)
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Pentes moyennes
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S** (%)
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N°
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Identifications immédiates et commentaires
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Pentes
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S*** (%)
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- N° GPS
- Latitudes
- Longitudes
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%
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L* (m)
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Formes
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Toposéquence paysagère
La cartographie des segments associe les informations tirées de la
photo-interprétation et celles relevées sur le terrain. Mais avant
d’être représenté sur une carte usuelle, chaque paysage sera
d’abord caractérisé par une coupe établie selon un transect
recoupant les segments définis précédemment (figure 9). Cette
démarche permet de prendre en compte l’emprise verticale de
certains segments, tels qu’une corniche. Elle se justifie en outre
par le fait que les rapports entre dénivelées et développements du
relief des interfluves constituent le meilleur critère de
classement et le facteur d’organisation le plus significatif des
paysages. En d’autres termes, sur le terrain et les photographies
aériennes, sont tracées des toposéquences reliant les points hauts
aux points bas du relief. Le paysage apparaît alors à travers une
succession de segments perçus dans leur dimension verticale.
La cartographie des segments n’est donc pas la simple
restitution d’une image en plan, mais elle est une interprétation
qui se doit de concilier deux sources d’informations, le terrain et
les photographies aériennes, afin de rendre au plus juste la
diversité des segments dans leurs trois dimensions spatiales.
De multiples cartographies dérivées
Le travail de segmentation permet d’établir des cartes dérivées et
interprétatives. Cette cartographie provient du croisement de la
carte des segments de paysage, carte de référence, et de la base de
données constituée lors les relevés de milieux sur le terrain. La
démarche repose sur la considération de l’ensemble des informations
recueillies lors des phases de relevés des milieux. Elle se traduit
alors par une cartographie « dérivée », répondant à des
questions particulières. Il s’agit d’une simplification de la carte
de base, c’est-à-dire de celle de la segmentation du paysage.
Formellement, le passage de la carte de segment à la
cartographie dérivée revient à passer de l’ensemble des variables à
une sélection de variables. Les cartes dérivées offrent une lecture
et une utilisation plus facile puisqu’une seule partie de
l’information est sélectionnée [23]. Selon le degré de sélection de
données et en fonction de la base de données disponible, plusieurs
cartographies sont possibles.
Pour répondre aux questions touchant à l’hydrodynamique des
paysages, différentes cartes dérivées ont donc été établies :
carte du réseau hydrographique, carte des aménagements, carte du
ruissellement, carte de l’écoulement, etc. Le principal intérêt de
ce type de carte est de fournir un document graphique à lecture
immédiate.
Premières interprétations hydrodynamiques du paysage à travers
la notion de segment
Lac plein, lac vide : des comportements hydrodynamiques
différents
Le climat de Abdessadock est plus contrasté, mais guère plus aride
que celui de El Hnach. Les bilans de l’eau et de l’érosion des deux
bassins-versants sont relativement proches, avec une plus grande
variabilité dans les comportements hydrodynamiques de Abdessadock
(tableau 3).
Or l’hydrodynamique de ces deux bassins-versants est
différente : tandis que Abdessadock présente un ruissellement
faible, El Hnach se caractérise par un ruissellement plus prononcé.
Cette situation est particulièrement visible au niveau du lac
collinaire : l’un est à sec, l’autre en eau (figure 10 et 11).
Surtout, les comportements hydrodynamiques de Abdessadock et de
El Hnach sont spatialement opposés : les segments de ces deux
bassins-versants réagissent en négatif (figure 12A et B).
Alors que le ruissellement, en termes relatifs, est le plus
important dans les segments amont des reliefs structuraux de
Abdessadock, il est le plus faible sur les segments amont des
reliefs de El Hnach. A contrario, à El Hnach, le ruissellement le
plus intense se situe sur les glacis, à l’aval des reliefs de
commandement, alors qu’il est le moins prononcé sur les glacis
d’Abdessadock.
Pourtant, cela ne suffit pas à expliquer pourquoi le lac
collinaire de Abdessadock est généralement asséché l’été, tandis
que celui de El Hnach est en eau. En effet, il faut prendre en
compte l’organisation et la nature des aménagements qui existent
sur les deux bassins-versants, dans la mesure où ceux-ci ont un
effet direct sur leurs comportements hydrodynamiques. Le
bassin-versant de Abdessadock est très intensément aménagé, surtout
dans sa partie aval, c’est-à-dire au niveau des glacis de piémont.
Or ce sont ces segments qui conditionnent directement, du fait de
leur proximité, l’état du lac collinaire. L’aménagement de la
totalité des glacis a complètement cadenassé ce paysage et bloqué
la circulation de l’eau qui s’infiltre avant d’atteindre le lac
collinaire.
El Hnach, au contraire, présente une moins grande extension des
aménagements. Par ailleurs, ceux-ci sont localisés sur des portions
discontinues de segments, ce qui permet à l’eau de s’écouler et de
ruisseler jusqu’à la retenue. Ces aménagements sont répartis sur
tout le bassin-versant, ce qui peut équilibrer leurs impacts les
uns par rapport aux autres et les rendre complémentaires.
Enfin, il faut éviter de juxtaposer ainsi divers types
d’aménagements qui répondent à des objectifs différents. Il semble
contradictoire de construire un lac collinaire, qui cherche à
accumuler l’eau en aval, et de réaliser en même temps un réseau
aussi dense de banquettes, qui au contraire cherche à retenir l’eau
de ruissellement à l’amont. Il serait nécessaire de donner un sens
global aux aménagements antiérosifs, afin de rendre leurs actions
complémentaires. C’est en prenant en compte l’ensemble du paysage
et les interrelations des divers aménagements que peuvent se
résoudre les problèmes hydrodynamiques posés par ces types de
paysages méditerranéens.
Tableau III Principales caractéristiques des
bassins-versants de Abdessadock et de El Hnach.
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ABDESSADOCK
|
EL HNACH
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Situation
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Versant sud de la dorsale (Jebel Barbrou)
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Versant nord de la dorsale (Jebel Bargou)
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Superficie totale*
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307 hectares
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395 hectares
|
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Altitudes (min-max) *
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815-1 189 m
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447-834 m
|
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Bioclimat d’après Emberger
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Semi-aride moyen frais
|
Semi-aride supérieur tempéré
|
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Lithologie et relief
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Alternance de gros bancs calcaires et de marnes : reliefs
structuraux monoclinaux…
|
Alternance de calcaire et de marnes : reliefs de glacis
entaillés…
|
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Terres agricoles*
|
57 %
|
43 %
|
|
Aménagements antiérosifs*
|
46 %
|
38 %
|
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Pluie annuelle*
|
375 mm
|
428 mm
|
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Coefficient moyen de ruissellement annuel *
|
4,3 %
|
7,9 %
|
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Érosion spécifique*
|
11 m3/ha/an
|
12 m3/ha/an
|
Pertinence de l’étude géographique des segments
Les recherches réalisées sur les différents bassins-versants de la
Dorsale tunisienne restent le plus souvent des études de cas
« stationnelles ». Si ces recherches sont nécessaires et
intéressantes pour mieux comprendre le fonctionnement de ces
milieux, par exemple la formation de ravines ou l’impact
hydrologique d’une banquette [25], elles ne permettent pas de
comprendre les dynamiques globales du paysage.
De plus, travailler à ces échelles ponctuelles occulte tout un
pan de la problématique des aménagements. D’une part, il est
important de voir comment l’ensemble des banquettes fonctionne,
autrement dit l’impact qu’ont ces aménagements les uns par rapport
aux autres, et non pas l’impact d’un aménagement isolé. En effet,
une banquette ne fonctionne jamais seule, mais selon un réseau. Les
orientations, les fréquences, les densités sont fondamentales pour
mesurer des conséquences qui ne peuvent être étudiées à l’échelle
d’une banquette isolée. D’autre part, la situation des aménagements
dans le paysage est déterminante dans la compréhension des
comportements hydrodynamiques. Au sein d’un paysage, des
aménagements réalisés en amont et en aval n’ont évidemment pas la
même incidence sur l’écoulement mesuré à l’exutoire.
Les différences de comportements hydrodynamiques des deux
bassins-versants étudiés, aux conditions physiques relativement
semblables, posent le problème des aménagements dans une vision
globale et intégratrice. C’est toute la pertinence du travail
géographique, et plus particulièrement de celui d’une segmentation
des paysages, que de s’interroger sur les interrelations et les
complémentarités qui existent entre les divers segments paysagers.
Les effets des aménagements vont-ils dans le même sens ou, au
contraire, agissent-ils en contradiction avec les dynamiques
naturelles ?
Ce travail de segmentation permet de situer les activités
humaines (comportements, catégories d’aménagements) dans le
paysage, c’est-à-dire à une échelle de perception globale
correspondant au cadre de vie paysan. À cette échelle de vie,
des activités humaines se confrontent, qui se doivent d’être
complémentaires sous peine de conflits ou de dysfonctionnements. Le
paysage, composé de segments, doit être le support de cette
complémentarité.
Conclusion
L’analyse paysagère, méthode d’analyse systémique et globale,
permet de mieux prendre en compte les deux dimensions du paysage,
sa nature physique et sa dimension humaine.
L’étude de deux bassins-versants de la Dorsale tunisienne a mis
en évidence des comportements hydrodynamiques opposés, qui
résultent certes de conditions physiques contrastées, mais aussi
d’implantations humaines différentes. Ces dernières modifient
profondément les dynamiques paysagères, notamment avec la
réalisation de nombreux aménagements de conservation des eaux et
des sols et la forte spécialisation agricole.
Ces premiers diagnostics sur l’hydrodynamique des paysages de la
Dorsale tunisienne ont pu être dégagés grâce à une démarche
spécifiquement géographique : la segmentation du paysage. Il
s’agit de mettre en évidence l’organisation du paysage dans son
entier, organisation définie par l’association et la succession de
segments paysagers, notion intégratrice qui prend en compte
l’ensemble des données physiques et humaines visibles sur le
terrain.
L’objectif est aussi de répondre, avec les notions de paysage et
de segment, aux attentes des autres spécialistes des sciences du
milieu, c’est-à-dire de proposer des notions utiles à ces derniers.
En effet, du point de vue de la pratique interdisciplinaire,
particulièrement à la rencontre des sciences de l’eau et de la
terre, les unités que nous nous sommes efforcés d’identifier sont
autant d’éléments pour un échantillonnage raisonné ou pour une
généralisation rapide des observations. Elles sont susceptibles de
former un cadre de référence où chacun pourra valoriser et
intégrer les résultats de sa recherche.
Références
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modes et son organisation dans la péninsule ibérique et dans
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University, 2002.
2 DG/ACTA : direction générale de
l’Amélioration et de la Conservation des Terres agricoles.3 Le programme AMBRE « Analyse, Modélisation
dans les Bassins méditerranéens anthropisés du Ruissellement et de
l’Erosion » s’inscrit dans le cadre de l’unité de recherche
R096 de l’IRD et fait suite au programme HYDROMED « projet de
recherche sur les lacs collinaires dans la zone semi-aride du
pourtour méditerranéen », plus précisément dans son opération
« Eau, Sol et Environnement », terminée en avril
2001.1 Ce sont des retenues créées par une
digue de terre formant un « lac » qui contient de
quelques dizaines de milliers à 1 million de mètres cubes
d’eau recueillis sur des bassins-versants d’une superficie de
quelques hectares à quelques kilomètres carrés.
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