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Science et changements planétaires / Sécheresse
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Systèmes d’élevage et production animale dans les steppes du nord de l’Afrique : une relecture de la société pastorale du Maghreb


Science et changements planétaires / Sécheresse. Volume 17, Numéro 1, 31-9, Janvier-Juin 2006, Article scientifique


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Alain Bourbouze , Institut agronomique méditerranéen de Montpellier (Iamm), 3191, route de Mende, 34093 Montpellier cedex 05.

Résumé : Les systèmes pastoraux et agropastoraux des régions marginales du Maghreb connaissent de profondes transformations liées à des changements qui portent à la fois sur l’organisation sociale, sur l’économie et sur les pratiques. Comparé au reste des pays méditerranéens, notamment de la rive nord, le pastoralisme maghrébin est marqué par la mobilité des troupeaux et des hommes et par la persistance de vastes territoires à usage collectif. La montée en puissance d’une classe de notables tout à la fois prédateurs et innovateurs, les changements de statut foncier sur l’espace pâturé par le passage du collectif au privé, l’émergence d’une nouvelle mobilité et la sédentarisation, conduisent à une manière différente de faire de l’élevage. Les apports de la céréaliculture après défrichement se combinent maintenant à une généralisation de la complémentation sur parcours qu’il faut replacer dans le cadre d’une stratégie antirisques différente du passé.

Mots-clés : Maghreb, steppe, pastoralisme, parcours, production animale

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Alain BourbouzeAlain Bourbouze

Institut agronomique méditerranéen de Montpellier (Iamm), 3191, route de Mende, 34093 Montpellier cedex 05

On ne saurait traiter de la production animale en steppe sans faire référence au concept de système d’élevage, privilégiant une approche plus globale et soulignant la nécessité de replacer l’éleveur dans son contexte. Nous ferons donc un rapide détour par l’histoire agraire de ces régions, puis nous adopterons un point de vue largement pluridisciplinaire pour parler des sociétés pastorales en prenant en compte autant les éléments zootechniques qu’économiques ou sociologiques1. C’est, de notre point de vue, la meilleure démarche pour diagnostiquer les transformations au sein des systèmes d’élevage et bien comprendre l’origine des innovations et des nouvelles manières « de faire du mouton ».

Quelques rappels sur l’histoire agraire récente

Les régions steppiques étaient au milieu du XIXe siècle exploitées sur un mode très extensif par des communautés d’éleveurs nomades, les arab rahala, vivant sous la tente et se déplaçant avec leurs troupeaux de dromadaires, d’ovins et de caprins, au sein de vastes espaces pastoraux partagés en aires d’influence, ou territoires. Ces territoires pastoraux aux frontières assez floues, dont les centres de gravité se situaient autour des quelques terres de culture2 et des points d’eau utilisés en été, étaient exploités en commun au niveau de chaque groupe ethnique. Ce nomadisme steppique était organisé en groupes importants, armés, qui se déplaçaient en permanence. Cette forte mobilité caractéristique de ces systèmes de production était en effet articulée sur trois impératifs : i) la défense et la surveillance du territoire tribal ; ii) la recherche des pâturages exploitables en fonction des séquences climatiques ; et iii) les déplacements vers les marchés, car ces nomades, ne pouvant vivre en économie autarcique, pratiquaient le commerce et le troc (ovins, caprins contre céréales au Nord, ou dattes, henné vers le Sud…) en utilisant pour le transport les grands troupeaux de dromadaires qui les accompagnaient partout ( (figure 1) ).

Lors de l’intégration du Maghreb dans l’empire colonial français3, les régions steppiques n’eurent à subir qu’une colonisation d’encadrement et non d’occupation comme ce fut le cas pour les régions de plaine, par conséquent, sans trop de spoliations foncières ni de bouleversement des modes de production pastoraux. Les transformations, bien ou malvenues, furent néanmoins profondes. D’un côté, la précarité de la vie fut atténuée par l’introduction de la prophylaxie, tant animale qu’humaine, et par le désenclavement accompagné d’une ouverture de ces sociétés pastorales sur l’espace économique national. Les opérations de territorialisation jetèrent aussi les bases de l’occupation des terres en fixant définitivement les tribus dans leurs territoires et en officialisant le statut collectif tel qu’il est à présent juridiquement arrêté.

Par ailleurs, les mouvements des pasteurs furent profondément perturbés ; toute une population fut, pour une partie, refoulée vers les marges et, pour une autre, attirée par l’accès aux revenus nouveaux procurés par le travail dans les mines, les chantiers d’alfa ou l’émigration. Plus grave fut la mise en place par les autorités coloniales du statut domanial sur « tout terrain occupé par un peuplement végétal ligneux d’origine naturelle » qui fut ressentie par ces populations comme une atteinte à leurs droits. Cette notion de domanialité, applicable sur des espaces forestiers où les usages étaient des droits véritables, est d’ailleurs, depuis lors, une éternelle source de conflits plus ou moins vifs selon les pays [1].

C’est ainsi qu’à l’aube des indépendances4, la société pastorale traditionnelle est déjà en pleine transformation : l’explosion démographique va se traduire en steppe par un quadruplement de la population en à peine cent ans5, la sédentarisation très tôt amorcée est en pleine expansion, la sécurité a entraîné l’éclatement des groupes défensifs en petites unités plus paisibles, les déplacements ont perdu de leur ampleur, les marchés se sont ouverts en pleine steppe ou à ses frontières, les plus déshérités des pasteurs ont déjà quitté la steppe pour aller s’employer ailleurs. La gestion coloniale a donc laissé une empreinte profonde sur ces espaces pastoraux.

Beaucoup de choses vont changer à l’indépendance, mais le souci majeur pour les nouveaux États sera de mettre en œuvre des politiques de développement appliquées aux régions les plus favorables. Il faudra attendre les années 1980 pour que se développent des politiques vraiment adaptées aux régions difficiles, steppes et montagnes.

L’héritage historique

Les bouleversements décrits ci-dessus sont donc presque contemporains. Comparé au reste des pays méditerranéens, notamment de la rive nord, le pastoralisme maghrébin, marqué par cette histoire proche, se signale ainsi à l’époque actuelle par la mobilité des troupeaux et des hommes. Pour nous en tenir à des généralités à l’échelle du Maghreb, il est possible d’identifier une dizaine de types de systèmes d’élevage fondés sur la mobilité et l’utilisation d’espaces complémentaires. Les figures 2, 3 tentent d’en résumer les principaux traits.

On constate que la tente, auxiliaire indispensable de l’éleveur mobile, résiste dans de très nombreuses régions (Haut-Atlas central et oriental, pays Zemmour et Zaer, et steppes de l’Oriental au Maroc, hautes steppes et régions désertiques en Algérie, régions arides tunisiennes de l’Ouara et du Dahar). Et lorsque la tente a été remisée, ou dans les régions de vieille sédentarisation où elle n’a jamais existé, les longs déplacements n’en restent pas moins pratiqués, notamment par les troupeaux de grande dimension.

Il est difficile d’avancer des données précises sur la mobilité car les statistiques sont muettes. Sous réserve d’inventaire, on peut risquer quelques évaluations pour les troupeaux de petits ruminants (chèvres et moutons)6. Au Maroc, 25 à 30 % de l’effectif seraient concernés au sein de systèmes très diversifiés, du pur nomadisme de steppes, aux petites transhumances estivales de l’Atlas (soit environ 50 000 à 100 000 éleveurs). Pour l’Algérie, on compterait environ 15 % de l’effectif et entre 30 000 et 50 000 éleveurs ; enfin, dans le Sud tunisien, guère plus de 2 000 à 3 000 éleveurs pour moins de 10 % des effectifs totaux. Dans ces régions où la mobilité est forte, l’élevage sédentaire sur parcours n’en est pas moins partout présent, sédentaire signifiant ici que les troupeaux se déplacent, souvent sur de longues distances, mais qu’ils reviennent chaque soir au village. Il est banal de rencontrer côte à côte dans un même village des éleveurs sédentaires, transhumants et semi-nomades, ayants droit d’un même territoire, mais l’utilisant chacun selon ses possibilités de déplacement.

Deuxième héritage, la persistance de vastes territoires à usage collectif. Au Maghreb, les terres publiques (collectifs de tribu ou de douar, terres mortes…) servent toujours de support à l’économie de très nombreuses communautés des régions difficiles. Les superficies sont considérables, 5 millions et 1 million d’hectares respectivement au Maroc et en Tunisie, le double si on ajoute les forêts et les nappes alfatières, 39 millions d’hectares en biens domaniaux de parcours et de forêts en Algérie. Ces terres jouent un rôle considérable pour le maintien des petits paysans car le droit au collectif, « c’est le droit de la classe qui ne possède pas ». Mais ce réservoir foncier attise les convoitises et ces terres sont l’objet d’enjeux importants.

Troisième fait marquant, corollaire du précédent, c’est la persistance de ce qu’il est convenu d’appeler le « fait tribal » et la résistance du droit coutumier. C’est un aspect qui est fréquemment gommé ou sous-estimé par les administrations. En effet, le point de vue général, politiquement correct, est qu’il faut « casser les arouch »7, et de fait, le découpage administratif moderne (commune rurale, délégation, etc.…) vise souvent – mais pas toujours – à morceler les territoires pastoraux. Or la règle appliquée, reprise du droit coutumier et inscrite dans le droit moderne8, affirme que c’est l’appartenance au groupe (tribu, fraction, lignage…) qui ouvre le droit au pâturage collectif. Fondées sur ces droits croisés, l’utilisation des ressources collectives et les conditions d’usage sont donc plus ou moins contrôlées par les collectivités.

L’héritage historique est donc particulièrement prégnant. Mais ces sociétés sont soumises à de nombreuses forces qui toutes concourent à bousculer et transformer les modes de vie et les modes de production sur ces espaces, particulièrement depuis les années 1960, amplifiant ainsi un mouvement amorcé lors de la colonisation.

Une société steppique et des systèmes d’élevage en pleine mutation

De nombreux facteurs, de nature endogène ou exogène, concourent à transformer en profondeur les systèmes d’élevage. Nous traiterons ainsi des changements sociaux, des bouleversements fonciers, de l’émergence d’une nouvelle mobilité et de systèmes alimentaires novateurs, et enfin du redéploiement des filières commerciales et du marché du mouton.

Changements sociaux : poids et emprise des notables sur l’espace

En steppe, les notables - les kbir -, tous grands éleveurs car c’est au mouton qu’ils doivent leur ascension sociale, prennent une importance démesurée [3]. Multipliant les sources de revenu (émigration de parents, achats de commerce, charges officielles), résidant temporairement en ville où leurs enfants font des études, ils étendent leur emprise sur leur terroir d’origine en transgressant les règles coutumières, gonflent les effectifs de leurs troupeaux en recrutant des bergers salariés, sèment des céréales en zone interdite avec la complicité bienveillante des autorités, s’entendent entre eux d’une communauté à l’autre en transgressant les règles d’accueil, et s’entourent d’un réseau opaque de multiples « clients » [4].

Pourtant, les kbir sont incontestablement, en milieu pastoral, les vecteurs de la modernité, et ce d’autant plus que la mise en œuvre des politiques agricoles, avec son cortège d’incitations, empreinte ces mêmes réseaux de notabilité. On ne prête qu’aux riches, stricto sensu ! Les innovations partent de chez eux : le camion, la complémentation, la mise en culture, le creusement des puits, l’engraissement des agneaux, la séparation des béliers, la proscription de la traite des brebis viande, etc.. Mais leur pouvoir sur l’espace (géographique, économique et politique) peut être exorbitant et le pastoralisme souffre, peut-être plus que tout autre domaine, de ces phénomènes de pouvoir et d’alliances avec l’Administration. On peut craindre, à terme, de voir une classe de très gros éleveurs (600 à 3 000 brebis ou plus) occuper l’essentiel de ces espaces steppiques : très équipés, fortement motorisés, très adaptés au contexte, cultivant de vastes champs de céréales à production aléatoire, habitant en ville avec toute leur famille, laissant les troupeaux sous la garde de bergers salariés vivant sous la tente avec leurs familles ( (figure 4) ).

Changements de statut foncier sur l’espace pâturé : du parcours collectif à la mise en culture individuelle (le melk)

Le débat au Nord de l’Afrique porte essentiellement sur la nécessité ou non d’allotir les parcours collectifs. Le partage en lopins individuels offre-t-il de meilleures perspectives d’investissement et de mise en valeur ? N’exclut-il pas les plus faibles par le jeu du marché foncier ?

Le désir d’appropriation lié au souci de s’accaparer des terres de parcours à titre individuel pour les semer en céréales ou les complanter, s’est considérablement renforcé depuis 30 ou 40 ans. Au Maroc, où l’État se refuse à tout dépeçage des terres pastorales collectives, le statu quo semble persister, mais en apparence, car on observe partout dans le paysage des mises en culture illégales, tantôt selon un lent grignotage, tantôt par coups de force (avec des capitaux urbains, pour des opérations de mise en valeur de grande envergure sous l’œil bienveillant des autorités). L’appropriation peut aussi répondre à un souhait collectif, par exemple pour les plantations de cactus au sud de Guelmim, menées illégalement sur des milliers d’hectares ( (figure 5) ).

Mais est-ce vraiment illégal ? Dans le droit foncier musulman, deux principes peuvent s’opposer [5] : celui de la libre utilisation des ressources naturelles (qui interdit de fait toute appropriation individuelle) et celui de la vivification (Ihyaa) selon lequel la terre appartient à celui qui l’a mise en valeur et la « fait vivre ». Dans cette optique, dans les communautés de pasteurs, le pâturage n’induit pas de mise en valeur et ne permet donc pas l’appropriation, mais la pratique est de reconnaître l’exclusivité de la disposition d’une terre à celui qui a pris l’initiative de son aménagement.

Sur un mode plus officiel, c’est en Tunisie que le processus est le plus avancé. Dès l’indépendance, l’État s’est attaché à fixer les populations nomades du Sud tunisien, notamment par la création de multiples centres villageois équipés de tous les services indispensables à une vie moderne (électricité, école, dispensaire). Cette sédentarisation s’est accompagnée d’une extension des mises en culture (arboriculture notamment avec l’aide de fonds spéciaux). Puis les lois de 1972-1975 ont permis l’allotissement des collectifs en propriétés individuelles… une vraie révolution agraire, suivie d’opérations foncières qui se sont traduites par la disparition des unités de production les moins viables, soit 20 à 30 % des ayants droit d’après Ben Saad qui souligne que dans cette région de Gafsa « il était pourtant déshonorant de vendre la terre » [6]. Des pans entiers des anciens territoires pastoraux se sont trouvés de ce fait dépecés par une agriculture à durabilité incertaine qui morcelle l’espace, ferme les couloirs de transhumance et ampute les parcours des terrains les plus productifs. Après allotissement, les puits individuels sont passés dans la zone de Gafsa Nord de 270 à 1 025 puis 3 000 respectivement en 1978, 1986 et 2001, le taux d’exploitation de la nappe passant de 13 % à 81 % puis à 182 %… d’où un rabattement de la nappe, un surcreusement des puits et l’abandon de 18 % d’entre eux. Mais pour les agriculteurs les mieux pourvus (20 à 30 % des ayants droit), le retour sur investissement est excellent et la mise en valeur en irrigué permise par le partage est spectaculaire et montrée en exemple. Pour combien de temps ? 9

L’allotissement n’est donc pas la panacée et il faut sans doute se méfier de la caricature si couramment reprise qui conduit à penser que le salut est dans le partage des collectifs et que seule la maîtrise exclusive des ressources par l’appropriation individuelle permet leur exploitation rationnelle. Le dépeçage du collectif, accompagné de l’attribution de lots individuels, ne peut se justifier que par des perspectives d’une mise en valeur effective et durable. Mais les autorités échappent difficilement, sur les steppes algériennes notamment, à ce puissant courant qui vise à remettre en cause les bases du système pastoral collectif pour promouvoir chaque fois que possible l’exploitation individuelle.

Réorganisation de la mobilité : le règne du camion

C’est le changement le plus spectaculaire et le moins commenté [6], qu’aucune politique pastorale n’a promu ou anticipé : la motorisation, amorcée en 1955-1960, s’est répandue partout dans la steppe (moins en montagne) à partir des années 1970 [7]. Partout au Maghreb, là où les pistes sont carrossables, le camion, la camionnette ou la charrette attelée modifient profondément les façons de faire : l’eau et les concentrés viennent maintenant quotidiennement vers les troupeaux et non l’inverse, les ventes s’organisent plus efficacement, les déplacements se décident plus vite et l’on va éventuellement plus loin. Les troupeaux des gros éleveurs, amenés par camions, conquièrent l’espace au détriment des élevages moyens. Mais presque tout le monde dispose maintenant (par acquisition, par prêt ou par location) d’un engin mobile (figures 6 et 7) qui permet un certain redéploiement dans l’espace pastoral ( (figure 8) ).

Simultanément, il faut bien comprendre qu’en steppe, la sédentarisation des familles s’accélère. Elle est quasiment accomplie en Algérie et en Tunisie. Mais les troupeaux, menés de plus en plus souvent par des bergers professionnels, restent très mobiles. Le mode de vie familial et le mode de conduite du troupeau s’organisent donc sur des plans différents. Seuls les plus pauvres continuent à vivre dans la steppe avec leur troupeau comme par le passé. Les grands et moyens éleveurs investissent la ville et s’y installent progressivement (système bipolaire « un pied en steppe, l’autre en ville ») car il faut tenir son rang et défendre ses intérêts. Sur la steppe marocaine et algérienne où la bigamie chez les plus riches est encore fréquente, la bipolarité s’organise naturellement avec la première épouse en steppe (la plus âgée) et la deuxième en ville, qui s’occupe notamment des enfants scolarisés.

Nouveaux modes de conduite des troupeaux et stratégies antirisques

La production de viande de petits ruminants (c’est le produit principal du parcours ici, et non pas le bovin) se gère à présent sur un modèle radicalement différent dicté par un impératif puissant : l’adaptation au risque et sa gestion qui s’appuie sur une large combinaison de facteurs.

En premier lieu, les aliments de complément et tout particulièrement l’orge qui provient des terres défrichées dont on a souligné l’extension au gré des privatisations ( (figure 9) ). Produits une année sur deux, trois ou quatre, selon la pluviosité, grains et pailles sont stockés et redistribués en année médiocre. Cette extension de cultures très aléatoires qui compromet la mobilité des troupeaux, qui restreint l’espace pastoral et appauvrit la biodiversité, ne peut s’étendre indéfiniment et il faut évidemment en limiter l’extension aux seules zones où elle se justifie. Tout le problème est de définir cette limite ou ce point d’équilibre… une question classique d’avantages économiques comparés mais particulièrement épineuse à résoudre, car dans de très nombreux sites, céréaliculture et parcours composent un véritable patchwork qui, au gré des années bonnes ou mauvaises, change de configuration.

Dans les régions marquées par une forte variabilité pluviométrique, inférieure à 200-250 mm/an, les apports de cette céréaliculture en sec sont en général très insuffisants pour les troupeaux et la nouveauté vient du recours systématique à la complémentation de produits achetés. Initiée par les grands éleveurs et favorisée par la succession des années sèches (1981-1984 puis 1991 et 1998), cette pratique s’est étendue à tous les éleveurs. En Algérie, où la capacité des parcours steppiques a diminué de moitié en 15 ans, la steppe qui ne devrait plus nourrir que 2 millions de brebis en accueille cinq fois plus et la complémentation atteint 60 à 80 % des besoins [8]. Dans le Sud tunisien, le parcours n’assure plus que 40 % des besoins animaux en année sèche et 80 % en année humide.

En année sèche (de 2 à 3 sur 5), les quantités achetées sont telles (dans le Sud tunisien environ 30 à 40 euros/femelle/an) que la trésorerie des éleveurs n’y suffit pas. C’est donc en vendant des brebis par une lente décapitalisation plus ou moins « maîtrisée » (les animaux ne sont pas maigres même après deux ans de sécheresse et on vend moins mal que par le passé) que le système résiste… sauf chez les plus démunis. Il est donc clair que la meilleure sauvegarde est d’exploiter un troupeau d’une taille suffisante (200-300 têtes ?) pour se prémunir à coup sûr des risques d’une sécheresse prolongée [7]. Tous les éleveurs n’y parviennent pas, tant s’en faut, et lors de la dernière grande sécheresse de 1998-1999 dans les steppes de l’Oriental marocain, plusieurs centaines de petits éleveurs ont dû vendre la totalité de leurs animaux et s’employer ailleurs.

Cette stratégie d’adaptation au risque qui nous paraît efficace, est très critiquée. La plupart des projets pastoraux postulent pour un retour à un pastoralisme plus authentique en prônant la restauration des parcours, ce qui est légitime… mais en considérant le recours à la complémentation comme le mal absolu. Ils vilipendent les éleveurs qui, grâce aux achats d’aliments, gonfleraient leurs effectifs et entretiendraient sur parcours des troupeaux pléthoriques sans rapport avec la capacité du pâturage. Mais en vertu de quoi le parcours supporterait-il seul l’alimentation des troupeaux ? Pourquoi redouter l’augmentation des effectifs si des apports complémentaires venus de l’extérieur assurent le déficit ? De plus, c’est faire peu de cas de plusieurs éléments : un éleveur ne peut impunément grossir son effectif au-delà d’un certain point ; il y a des seuils au-delà desquels il faut engager de nouveaux investissements (par exemple pour le gardiennage, pour la taille de la camionnette, pour les citernes et l’abreuvement). Enfin, c’est méconnaître la flexibilité du système de capitalisation/recapitalisation tel que nous l’avons décrit et dont la viabilité n’est assurée que par le biais de l’aliment complémentaire.

Mais le recours à la complémentation n’est pas le seul moyen pour prévenir les risques. Les stratégies se sont diversifiées :

  • à court terme, il faut répondre dans l’immédiat aux problèmes posés par la sécheresse par la complémentation et la décapitalisation comme nous l’avons vu, mais aussi par une gestion souple de la mobilité (départs en transhumance, mise en association…) permise par la motorisation de l’éleveur/propriétaire du troupeau (camionnette pour les transports d’aliments de sauvegarde…) et la mobilité des bergers (campement, tente…) ;
  • sur le long terme, on vise à prémunir le système du risque climatique bien avant que la sécheresse n’arrive. On pourrait considérer que l’extension de l’irrigation est « l’arme absolue » pour se protéger. Cela dépend évidemment des ressources en eau des nappes profondes. Dans la plupart des cas, les apports de l’irrigué sont beaucoup trop limités pour prétendre sécuriser le système pastoral à des coûts convenables car les perspectives d’irrigation pour produire du fourrage à prix fort sont très limitées. Les éleveurs ont plutôt pour stratégie d’étendre les emblavements en sec et de risquer un semis de céréales qui peut donner, une année sur quatre ou cinq, des productions d’orge en grain et de paille qui présentent l’avantage d’être stockables et donc reportables dans le temps (au moins sur deux ou trois ans).

Mais la seule vraie parade à long terme, ce sont les revenus non agricoles, tirés de l’émigration, du commerce ou d’autres métiers. On ne peut souhaiter protection plus efficace. Les sommes mobilisées pour la circonstance sont importantes et les mieux pourvus ralentissent ainsi la décapitalisation du troupeau femelle. Soutenu de l’extérieur, le système « fait le dos rond » tant que dure la sécheresse, mais sans trop perdre de sa capacité à rebondir dès le retour des pluies.

C’est dans ce contexte difficile que les services compétents des différents ministères interviennent depuis une dizaine d’années en urgence avec des « Plans sécheresse » (apports d’aliments subventionnés, transports d’eau, importations de bouchons de luzerne…). Mais ces aides, qui ont freiné le dérapage des prix des aliments et des animaux, ne doivent pas conduire à une trop forte désadaptation du système. Cette prise en compte réaliste de ce constat que la sécheresse est une donnée structurelle de ces écosystèmes marque donc un virage important dans les mentalités, dans les discours et dans les politiques d’aide depuis quelques années.

Tous ces facteurs sont repris dans la ( figure 10 ) qui vise à représenter une vue synthétique de ces stratégies antirisques.

Économie du système et dynamique des filières commerciales

L’aspect économique du problème est assez peu étudié en milieu pastoral. Ce système de capitalisation/décapitalisation auquel les éleveurs sont condamnés pour s’adapter aux aléas climatiques, n’est viable qu’à la condition que les termes de l’échange ne basculent pas trop en défaveur des producteurs et que ceux-ci aient la possibilité économique de le faire. Cette stratégie ne peut donc opérer et être économiquement viable que si le rapport de prix « kg vif d’agneau/kg d’orge » reste en toutes circonstances bien supérieur à 10, puisqu’il faut à peine 10 kilos d’orge pour faire un kilo de croît à l’échelle de tout le troupeau.

Il faut donc réunir deux conditions :

  • 1. Les prix des aliments ne doivent pas trop augmenter en période de sécheresse, donc la filière d’approvisionnement (céréales, sous produits…) doit être fiable, diversifiée, et sous surveillance. C’est plus ou moins le cas en Tunisie et en Algérie où le marché des aliments s’est beaucoup diversifié (production de foin et de paille au nord, transportée vers les steppes par des commerçants spécialisés, vente de grignons d’olive, etc.). De plus, à partir des années 1980, l’État est intervenu régulièrement par des plans de sauvegarde en facilitant le transport par des aides et en mettant sur le marché des aliments subventionnés (les critiques portent sur les procédures d’octroi des produits subventionnés, mais l’effet régulateur sur les prix du marché libre semble réel) ou en important des céréales si nécessaire.
  • 2. Les prix de la viande ne doivent pas s’effondrer par le jeu des marchands de bestiaux prompts à profiter des situations critiques. L’État n’assure aucun contrôle sur leur activité. Néanmoins, les filières ovines étant plus étroitement connectées que par le passé aux marchés lointains de la plaine et des grandes villes (transports par camions d’animaux vivants) et la demande urbaine en viande rouge restant forte, la spéculation sur les prix n’est plus aussi forte que par le passé.

De fait, le système s’est complètement réorganisé en mettant sur le marché plus d’animaux en année sèche (agneaux mâles et femelles et décapitalisation de brebis) qu’en année humide (agneaux mâles uniquement) puisqu’il y a reconstitution des troupeaux ( (figure 11) ).

Conclusion

D’autres points, bien sûr, font débat, que nous n’avons traités qu’en filigrane : les actions de l’État souvent intempestives mais rarement efficaces (création de coopératives pastorales, installation de périmètres pastoraux, restauration de la végétation…), le travail des enfants et la scolarisation, la régression des organisations coutumières, le lourd contentieux éleveurs-forestiers, le poids des revenus annexes, car le salut de ces régions fragiles réside aussi dans le développement d’une activité économique extra-agricole (industrie, services…), etc.

On aura compris que les enjeux qui marquent ces régions sont d’ordre très divers et justifient l’intérêt qu’on y porte : économiques (réguler l’approvisionnement des villes en viande, gérer le retour de l’argent de l’émigration…), sociologiques (maîtriser les affrontements entre petits et grands éleveurs et lutter contre la pauvreté), politiques (défendre les espaces difficiles qui sont souvent frontaliers, freiner l’émigration interne), écologiques (contrôler l’érosion, le surpâturage et la perte de biodiversité).

Bien des projets se sont évertués depuis une trentaine d’années à promouvoir le développement de ces systèmes pastoraux. Tous ou presque ont été des échecs, car ils ont traité de façon trop spécialisée les aspects strictement pastoraux, écologiques et environnementaux. Cette vision mythique de l’aménagement des parcours n’a donc pas assez pris en compte les mutations profondes qui secouent ces sociétés. Une approche plus systémique et plus intégratrice est donc nécessaire, qui accentue les recherches dans les domaines économiques et sociaux sur ces populations pastorales qui intègrent maintenant l’espace national et s’ouvrent vers les villes. Dans les steppes, aussi paradoxal que cela puisse paraître, les petites villes et petits bourgs qui prospèrent commandent en partie l’avenir du pastoralisme.

Références

1 Bourbouze A, El Aich A. Gestion des parcours et des troupeaux en régions steppiques et réponse à l’aléa climatique. In : Guessous F, Rihani N, Llham A, eds. Livestock production and climatic uncertainty in the Mediterranean. EAAP pub. N° 94. Wageningen (The Netherlands) : Academic Publishers, 2000.

2 Bourbouze A. Gestion de la mobilité et résistance des organisations pastorales des éleveurs du Haut Atlas marocain face aux transformations du contexte pastoral maghrébin. In : Niamir-Fuller M, ed. Managing mobility in African rangelands: the legitimization of transhumance. Londres : Immediate technology Publications, 1999.

3 Forum Lead/Cirad. Actes 2002. www.fao.org/AG/AGAInfo/projects/en/lead.html

4 Rachik H. Comment rester nomade. Casablanca : Ed Afrique Orient, 2000.

5 Chiche J. Pratiques d’utilisation des terres collectives au Maroc. In : Bourbouze A, Rubino R, eds. Terres collectives en Méditerranée. Rome ; Montpellier : Réseau FAO Ovins et Caprins ; Réseau Parcours Euro-Africain, 1992.

6 Ben Saad A. Politiques foncières et dynamiques socio-spatiales : la privatisation des terres collectives dans la plaine de Bled Amra, Gafsa (hautes steppes tunisiennes). Thèse, labo Urbama, université François Rabelais, Tours, 2002.

7 Bourbouze A. Pastoralisme au Maghreb : la révolution silencieuse. Fourrages 2000(161) : 3-21.

8 Boutonnet JP. La spéculation ovine en Algérie, un produit clé de la céréaliculture. Série notes et documents n°90. Montpellier : Institut national de la recherche agronomique (Inra)-École nationale supérieure agronomique de Montpellier (Ensam), 1989.

1 Les aspects écologiques sont traités dans un article différent.2 Les rares terres cultivables en bas-fonds ou zones d’épandage étaient ouvertes à un usage individuel selon des modalités variées (tirage au sort annuel des parcelles…).3 Colonisation de l’Algérie en 1845, protectorat sur la Tunisie en 1881, puis sur le Maroc qui, investi dès 1906, n’a été entièrement occupé qu’en 1937.4 Maroc et Tunisie 1956, Algérie 1962.5 Entre la fin du XIXe siècle et l’an 2000, les populations de la Tunisie, de l’Algérie et du Maroc sont passées respectivement de 1,8 à 10, de 5 à 30 et de 4,5 à 28 millions d’habitants.6 L’effectif total de petits ruminants (2004) est respectivement de 22 millions, 21,6 et 8 millions de têtes pour le Maroc, l’Algérie et la Tunisie.7 C’est-à-dire briser le système tribal, selon l’expression prêtée à Bourguiba.8 C’est vrai particulièrement pour le Maroc, mais non officiel en Algérie (terres archidomanialisées), et applicable en Tunisie dans le seul grand Sud.9 Un agriculteur des Ouled M’Hammed, 42 ans (cité par Ben Saad) : «Nous sommes très conscients de ce qui se passe, mais qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse, les gens ici n’ont pas le choix, il n’y a plus de parcours pour faire de l’élevage, l’agriculture pluviale ne paye pas assez. Le résultat, c’est que tout le monde se met à faire des cultures irriguées et nous dépensons beaucoup d’argent pour aller chercher l’eau en profondeur. ».


 

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