ARTICLE
Auteur(s) :, Pierre
Ozer
Département des sciences et gestion de l’environnement,
Université de Liège, Avenue de Longwy, 185, B-6700 Arlon,
Belgique
Hissée au deuxième rang des problématiques environnementales les
plus préoccupantes pour le XXIe siècle, juste après les
changements climatiques et avant les processus de désertification,
la déforestation se pose avec acuité dans les pays en développement
[1]. Selon la FAO [2], les forêts couvraient une superficie estimée
à 3 454 millions d’hectares en 1995. Entre 1980 et 1995,
l’étendue des forêts à l’échelle mondiale a diminué de
180 millions d’hectares. Si, durant ces 15 années, une
augmentation de 20 millions d’hectares de forêts a été notée
dans les pays développés, près de 200 millions d’hectares ont
en revanche disparu dans les pays en développement. C’est le
continent africain qui a vu ses forêts reculer le plus rapidement
(- 10,5 % entre 1980 et 1995). Cet article présente une
synthèse des connaissances relatives au bois de feu en Afrique
sahélienne occidentale (Mauritanie, Sénégal, Mali, Burkina Faso,
Niger et Tchad). Il attire l’attention sur la gravité grandissante
de cette problématique ainsi que sur la difficulté d’obtenir des
statistiques fiables pour assurer un suivi plus objectif du
phénomène.
Le bois de feu, une problématique récente
Jusqu’à l’avènement de la grande sécheresse qui a débuté à la fin
des années 1960, personne ne parlait de pénurie de bois de feu ou
de crise de bois-énergie. L’offre en combustibles ligneux était de
loin supérieure à la demande et le bois de feu était considéré
comme une ressource infinie. Le bois mort brûlé sous forme de bois
de feu ou de charbon de bois fournissait toute l’énergie nécessaire
à la cuisson des aliments et à la transformation des produits
agricoles. Le combustible ligneux était pratiquement la seule et
unique source d’énergie domestique et professionnelle non seulement
en milieu rural, mais également en milieu urbain. Aucune technique
d’économie de bois-énergie n’était utilisée. L’approvisionnement en
bois de feu se limitait à la collecte individuelle de bois mort,
même au sein de certaines petites agglomérations urbaines. Les
rayons d’approvisionnement étaient assez réduits pour les centres
urbains et se limitaient à la proximité immédiate des habitations
pour le milieu rural.
La longue période de sécheresse qui commença à la fin des années
1960 bouleversa la société sahélienne à bien des égards. Entre
autres, elle provoqua un exode rural massif des dites
« victimes de la sécheresse » ou « réfugiés
environnementaux » [3, 4]. L’augmentation moyenne de la
population urbaine des pays du Sahel est estimée à 600 % au
cours de ces quarante dernières années [5]. Cette concentration des
populations en milieu urbain créa une forte demande en
bois-énergie. Afin de satisfaire cette demande croissante, un
véritable secteur économique s’est constitué en professionnalisant
les activités d’exploitation, de transport et de commerce de
bois-énergie. Une bonne part des agriculteurs s’est alors
transformée en bûcherons. Après l’agriculture, l’exploitation du
bois-énergie constitue actuellement la deuxième activité des
paysans situés dans les zones d’approvisionnement des centres
urbains au Mali [6].
À l’heure actuelle, le bois et son dérivé, le charbon de bois,
satisfont encore entre 60 % (Sénégal) et au moins 90 %
(Niger, Mali) des besoins en énergie de la population rurale et
urbaine [7-9]. Le recours au gaz, à l’électricité et aux énergies
renouvelables de type solaire et éolienne est toujours trop coûteux
actuellement. Le bois, à portée de main, reste donc la principale
source d’énergie.
La consommation de bois pour la cuisson ou de bois d’œuvre pour
la construction est considérée comme une cause importante du
déboisement au Sahel [10] et est vue par certains auteurs comme
étant la plus préoccupante et alarmante des causes anthropiques
[4].
Situation actuelle et perspectives
En région sahélienne, le bois a toujours été utilisé comme
combustible ainsi que pour la construction, l’artisanat, etc. Ces
dernières décennies, plusieurs facteurs expliquent l’importante
détérioration du patrimoine forestier en relation avec la demande
en bois-énergie.
En premier lieu, les populations du Sahel, qui comptent parmi
les plus pauvres de la planète, sont fortement dépendantes du
bois-énergie et croissent de manière exponentielle. D’après la FAO
[11], la croissance démographique annuelle oscille entre 3,1 %
au Burkina Faso et 4,4 % au Niger pour la période 1982-2001.
Actuellement, dans la région étudiée, on dénombre une augmentation
de 1,6 millions de personnes par an. Il est clair que suite à
cette explosion démographique les besoins en combustibles
augmentent en parallèle.
La concentration des populations d’origine rurale dans les
villes est impressionnante et crée dès lors une pression
environnementale quasi incontrôlable autour des pôles urbains [12].
Mainguet [13] cite une auréole de plus de 100 kilomètres de
rayon totalement dépourvue de formations forestières autour de
Bamako. Les rares arbres subsistants sont abusivement émondés pour
la vente de fourrage aérien à Bamako où celui-ci est utilisé pour
l’alimentation du cheptel urbain [14]. Des situations similaires
s’observent autour de Ouagadougou et de Dakar [4]. Chamard [15]
note que le déboisement a atteint un seuil critique dans la vallée
du Sénégal où bûcherons et charbonniers détruisent jusqu’aux forêts
classées pour pouvoir alimenter les marchés fort lucratifs de
Nouakchott, Dakar, Saint-Louis, Boutilimit, Thiès, etc. Ainsi, les
27 forêts classées et protégées situées le long du fleuve
Sénégal ont vu leur superficie diminuer de 60 % en moyenne
[16]. Späth [12] note que les ligneux dans la grande périphérie de
Niamey (100 x 100 km) ne devraient plus représenter,
en l’an 2000, que 5 % de la couverture estimée en 1972.
En outre, le bois est devenu un produit commercialisé (photos 1
et 2) dont le prix s’acroît sans cesse [12, 17]. La demande est en
constante augmentation : + 1,6 % par an pour le bois de
feu et + 4,1 % pour le charbon de bois [18]. Au Mali, on
estime que 75 % de la production de bois est autoconsommée en
milieu rural alors que les 25 % restants sont commercialisés
au niveau des seuls centres urbains. Cependant, ces dernières
années, on assiste, dans certaines zones rurales déficitaires, au
passage progressif d’une autoconsommation à une commercialisation
rurale du bois de chauffe [6, 9]. Dans le cas du charbon de bois,
principalement utilisé en ville, toute la production consommée est
pratiquement commercialisée. Le Houerou [19] indiquait déjà en 1979
que, dans certaines grandes villes sahéliennes, il en coûte parfois
autant de faire bouillir la marmite que de la remplir. Mainguet
[20] note que le bois consommé en Mauritanie en 1980 atteignait la
même valeur monétaire que la production agricole et la pêche
réunies.
Dès lors, la coupe du bois vivant remplace progressivement le
ramassage traditionnel du bois mort qui se trouve à des distances
de plus en plus lointaines [9, 16, 21, 22]. Nous avons pu nous en
rendre compte dans le sud-est du Niger en novembre 1998 (( photo 3 )).
Depuis la fin des années 1960, on observe la sédentarisation des
populations nomades. Suite à la grande vague de sécheresse des
années 1970 qui a en grande partie décimé le cheptel, nombre de
pasteurs se sont transformés en agriculteurs [23]. En d’autres
termes, ils sont passés de la tente à l’habitation en dur [24, 25].
Cette vague rapide de sédentarisation entraîne de graves problèmes
de déboisement liés, d’une part, à la nécessité de libérer des
espaces cultivables et, d’autre part, d’obtenir du bois d’œuvre
pour les nouvelles constructions. De plus, la collecte du bois de
chauffe, qui auparavant s’effectuait au gré des transhumances, se
trouve maintenant concentrée aux abords de ces nouveaux
villages.
Cette tendance au déboisement devrait s’amplifier dans les
prochaines décennies suite à deux processus. Le premier est
l’éclatement de la grande famille africaine qui s’observe de plus
en plus dans les villes sahéliennes mais également dans les
villages. En effet, d’après les observations de Bazile [26], la
structure de la famille a un effet considérable sur la consommation
individuelle de bois de feu. Cette consommation est de l’ordre de
0,5 kilogramme de bois par personne et par jour dans les
familles de plus de 20 personnes et s’élève à plus de
2,0 kilogrammes de bois par personne et par jour pour les
familles nucléaires (ménages de moins de 5 personnes). On note
également l’influence du régime alimentaire et des pratiques de
cuisine sur la consommation d’énergie domestique [17, 26]. Par
ailleurs, suite au développement de la famille nucléaire, aux
changements d’habitudes alimentaires, à la modernisation de
l’habitat et au manque de temps, la consommation du charbon de
bois, considéré comme plus moderne, plus pratique et plus adapté à
l’habitat urbain, est de plus en plus importante dans les villes.
Ainsi, le charbon de bois est devenu le premier combustible à
Bamako dès 1997. Sa consommation est passée de 15 300 à
70 000 tonnes entre 1990 et 2000 [27]. Cela soulève donc
une nouvelle problématique car, si le charbon de bois a un pouvoir
calorifique supérieur à celui du bois de chauffe, à savoir
6 400 kcal/kg contre 3 400 kcal/kg, il faut
approximativement entre 4 et 6 kilos de bois pour obtenir
1 kilo de charbon [16, 28]. La carbonisation conduit donc à
utiliser de plus en plus de bois.
Quantifier l’importance du bois de feu
Malgré l’ampleur de la problématique du bois de feu, peu d’études
relatives à ce sujet ont été entreprises. Ainsi, Benjaminsen [29]
ne recense-t-il que six études ponctuelles concernant la
consommation de bois-énergie au Sahel durant ces vingt dernières
années. Les résultats de ces diverses recherches sont assez
différents puisqu’ils varient de 1,1 à 2,9 kilos de bois
par personne et par jour. Dans le sud du Mali, la consommation
journalière du bois de feu est évaluée à 0,6 kilo par personne
[26] alors que, plus au nord, des études présentent des données
journalières par habitant variant entre 0,7 et 2,4 kilos
dans l’Office du Niger [17] et 1,2 et 1,5 kilo dans le
Gourma [9]. Au Burkina Faso, la consommation moyenne quotidienne de
bois de feu est estimée à 0,91 kilo par individu. Cette
quantité doit être majorée de 0,13 kilo de charbon de bois,
soit l’équivalent de 0,6 kilo de bois. Cela porte donc
l’estimation à approximativement 1,5 kilo de bois par personne
et par jour au Burkina Faso [28].
Devant ces impressions, la communauté scientifique préferera les
données de la FAO comme référence pour analyser la problématique du
bois de feu. Ci-après, deux bases de données de la FAO se
rapportant à la production de bois rond (utilisé essentiellement
comme bois-énergie) et à la population dans les pays de la zone
d’étude sont analysées. L’une, établie en 1998, correspond à la
période 1961-1997 [30] pour le Mali, la Mauritanie, le Niger et le
Sénégal. L’autre, datant de 2002, se réfère à la période 1961-2001
[11] pour tous les pays étudiés.
L’analyse de la première base de données [30] montre que la FAO
a appliqué un simple taux de conversion fixe entre population et
production de bois rond pour le Niger et le Mali de 0,641 et
0,605 m3 par personne et par an, respectivement ((
figure 1 )). La
courbe obtenue pour le Sénégal est assez surprenante et montre une
allure chahutée dès 1977 (( figure 1 )). Cependant,
l’ordre de grandeur reste proche de ce qui est observé pour les
pays voisins avec une production annuelle moyenne de bois rond de
l’ordre de 0,637 m3 par personne. Les données
obtenues pour la Mauritanie sont en revanche radicalement
différentes ; elles suggèrent une production annuelle fixe de
0,006 m3 par personne (non présenté à la ( figure 1 )).
Sachant que le taux de conversion utilisé par la FAO est de
725 kilos de bois (combustibles d’origine ligneuse) par
m3, cela nous ramène approximativement à une
consommation de 1,25 kilo par personne et par jour au Mali, au
Niger et au Sénégal. Ces données semblent plausibles au vu des
indications présentées préalablement. En revanche, chaque
Mauritanien utiliserait près de cent fois moins de bois-énergie que
les populations limitrophes. Ce dernier constat va à l’encontre
d’une étude récente qui estime la consommation des combustibles
ligneux à 0,6 m3 par habitant et par an, soit
environ 1,2 kilo par personne par jour [31].
D’une manière générale, on pourrait s’interroger sur le
bien-fondé de ces données qui couvrent une période de 40 ans,
et ne prennent en compte ni les progrès technologiques, ni le
passage progressif du bois au charbon de bois dans les zones
urbaines, ni les changements socioculturels.
L’examen de la seconde base de données [11] fournit une image
assez différente de celle présentée quatre ans plus tôt. Ainsi,
reprenant les données relatives à la production annuelle moyenne de
bois rond par personne en 1961 pour le Mali, la Mauritanie, le
Niger et le Sénégal, nous obtenons des estimations qui varient
fortement selon que l’on utilise les statistiques FAO de 1998 [30]
ou de 2002 [11]. Si, pour le Niger, les variations observées ne
sont guère importantes (0,641 contre
0,662 m3), elles deviennent en revanche
considérables au Sénégal (0,629 contre
0,889 m3) et en Mauritanie (0,006 contre
0,659 m3) (figures 1 et 2). La majeure partie des
études environnementales (écologie, géographie, changement
climatique), socio-économiques ou de développement se fondant
essentiellement sur les seules données de la FAO sont donc
totalement faussées selon que l’on utilise l’un ou l’autre jeu de
données.
Cependant, force est de constater que, toujours selon ces
estimations, la situation énergétique des populations locales
semble se modifier progressivement. En effet, selon les dernières
statistiques publiées par la FAO [11], les populations sahéliennes
semblent consommer moins de bois pour leurs besoins énergétiques ((
figure 2 )).
C’est le cas pour cinq des six pays analysés où la production de
bois rond par habitant a baissé entre 12 % au Tchad et
32 % au Sénégal, alors que seul le Niger observe une
augmentation qui avoisine les 10 %. Cela reflète-t-il la
réalité ? Certes, il est difficile de s’avancer, mais à la
lecture de multiples documents, il semble que la dépendance des
populations par rapport au bois-énergie soit restée similaire au
fil des années. En outre, la demande accrue en charbon de bois (+
4,1 % par an selon le Programme des Nations unies pour le
développement (Pnud) [17]) devrait augmenter sensiblement la
production de bois rond.
On peut dès lors s’interroger sur le crédit que l’on peut
apporter à ce genre d’estimations. La réponse est très difficile et
plusieurs points précis sont discutables :
- • Comment peut-on modifier des données établies sur plus
de quarante ans de telle manière et sans aucune
explication ?
- • Comment la FAO explique-t-elle qu’un Burkinabé utilise
une quantité de bois-énergie plus de deux fois supérieure à celle
de son voisin malien ? (( figure 2 ))
- • Pourquoi les besoins en bois au Niger sont-ils
croissants alors que la consommation des autres pays de la
sous-région semblent connaître une baisse significative ?
- • Comment pourrait-on expliquer l’« accident »
de 1999 et 2000 au Burkina Faso en ce qui concerne les statistiques
de production de bois rond ? (( figure 2 )) Cela
augure-t-il des statistiques qui pourraient être encore modifiées
dans les années à venir ?
Ces questions restant sans réponse, il faut se rendre à
l’évidence : on ne connaît que de manière très approximative
et incertaine la quantité de bois-énergie utilisée par un habitant
du Sahel.
Quoi qu’il en soit, ne nous méprenons pas, la production de bois
rond dans les pays étudiés reste fortement à la hausse du fait de
l’augmentation de la population, et ce, quelles que soient les
bases de données utilisées. Ainsi, depuis 1961, la production de
bois rond a presque au moins doublé dans tous les pays étudiés.
Cette augmentation varie entre + 87 % au Sénégal et +
268 % au Niger (( figure 3 )).
Estimer l’impact du bois de feu sur les forêts
De manière générale, toutes les études environnementales
diachroniques menées dans le Sahel s’accordent à dire que tant la
sécheresse que les actions anthropiques ont contribué à la
diminution, voire même à la disparition de plusieurs zones jadis
boisées [17, 22, 32-40].
À titre d’exemple, le travail de Karimoune [34], réalisé à
partir de la comparaison de photographies aériennes et d’une image
satellitaire SPOT, met en évidence la dégradation environnementale
dans la zone semi-aride de Makaoratchi-Gayi, département de Zinder
au sud-est du Niger. Les forêts y occupaient plus de 35 % de
la superficie de la zone étudiée en 1957, contre seulement 8 %
trente ans plus tard. L’auteur met d’ailleurs en évidence une zone
qui correspond à la disparition du sol faisant apparaître une
cuirasse latéritique là même où le sol était recouvert d’une forêt
relativement dense à la fin des années 1950. Cet exemple précis
prouve que la dégradation dite irréversible peut survenir très
rapidement.
Le dépouillement des documents officiels nationaux est sans
appel : il semblerait que la quête du bois-énergie soit l’une
des causes primordiales de la contraction des superficies
forestières. Ci-après, nous passons en revue quelques pays de la
zone d’étude.
Au Burkina Faso, étant donné que moins de 10 % de la
population a accès à d’autres sources d’énergie que le bois de feu,
près de 250 000 hectares de forêts sont défrichés
annuellement pour satisfaire les besoins en bois de chauffe et
75 000 hectares supplémentaires sont convertis en
nouveaux champs. Cette tendance est toujours à l’augmentation. Dans
le même temps, seuls 1 000 hectares sont reboisés
[41].
Au Niger, les ressources ligneuses constituent la principale
ressource énergétique du pays (au moins 90 % du besoin
énergétique national). Les formations forestières naturelles
fournissent environ 87 % des besoins énergétiques des
populations. Un récent inventaire (tableau I( Tableau I )) montre qu’il reste actuellement
moins de 20 % de la superficie des forêts classées entre la
fin des années 1930 et le milieu des années 1950 [8]. Une forêt
classée sur quatre a disparu et toutes celles qui subsistent sont
dégradées ou en voie de disparition.
La biomasse énergétique (bois et charbon de bois) tient
également une place prépondérante (de l’ordre de 60 %) dans la
consommation des ménages sénégalais au détriment des ressources
ligneuses de plus en plus réduites. On estime que plus de 60 %
des mangroves et forêts alluviales ont ainsi disparu depuis 1970.
De 1981 à 1990, le potentiel ligneux aurait connu une baisse de
18.106 m3 soit une régression de
800 000 hectares. Pour compenser ces pertes, le
reboisement a été retenu comme stratégie de lutte par les autorités
sénégalaises ; 159 000 hectares ont ainsi été
replantés de 1981 à 1990. Cependant, les résultats des actions de
reboisement sont mitigés. Il apparaît que les taux de survie des
plants varient généralement entre 12 et 30 %, les
plantations massives enregistrant souvent les plus mauvais taux de
reprise [7].
Au Mali, on estime que la disparition des forêts se fait à
raison de 100 000 hectares par an. La pression des
grandes villes en matière de bois peut se faire ressentir sur de
grandes distances. Ainsi, à Kayes, on note que l’exploitation
forestière, notamment celle du bois de feu pour faire face à la
demande sans cesse croissante de Bamako, prend des proportions
inquiétantes en raison des revenus qu’elle génère et du fait de
l’accès très facile à la profession [42].
Pour tenter d’analyser les superficies forestières des pays
sahéliens, nous avons eu recours aux statistiques produites par la
FAO ainsi qu’à des documents officiels nationaux provenant le plus
souvent des ministères de l’Environnement. Les valeurs obtenues
sont présentées au tableau II( Tableau II ).
Il convient de remarquer que les données fournies par la FAO
répondent à une définition particulière de la forêt, à
savoir : « Le terme forêt comprend les forêts naturelles
et les plantations ; il est utilisé pour désigner les terres
avec un couvert arboré excédant 10 pour cent et d’une
superficie supérieure à 0,5 ha. Les forêts sont déterminées
tant par la présence d’arbres que par l’absence d’autres
utilisations prédominantes des terres. Les arbres doivent être
capables d’atteindre une hauteur minimale de 5 m. Les jeunes
peuplements qui n’ont pas encore atteint mais devraient normalement
atteindre une densité de couverture de 10 pour cent et une
hauteur de 5 m sont inclus dans les forêts, tout comme le sont
les surfaces temporairement déboisées. Le terme recouvre les forêts
à but de production, de protection, d’usages multiples ou de
conservation, comme les forêts des parcs nationaux, les réserves
naturelles et autres aires protégées, ainsi que les peuplements
forestiers sur les terres agricoles, comme les brise-vent ou les
bandes de protection d’une largeur excédant 20 m, et les
plantations d’hévéas ou les peuplements de chênes-lièges. Ce terme
exclut de façon spécifique les peuplements établis principalement à
des fins de production agricole, tels que les plantations d’arbres
fruitiers, et il exclut également les arbres plantés dans des
systèmes agroforestiers. » [43] D’autre part, la déforestation
se réfère aux « changements d’utilisation des terres ou à une
diminution à long terme du couvert forestier au-dessous du seuil
minimum de 10 pour cent » [43]. Dans les statistiques de
la FAO, cette définition est toujours restée similaire pour les
pays de la région étudiée. Il nous semble important d’apporter ces
précisions dans la mesure où les autres documents consultés ne
définissent pas ces termes.
L’analyse du tableau II montre à quel point l’estimation des
superficies forestières est difficile dans les pays étudiés. Ainsi,
en ne tenant compte que des statistiques provenant de la FAO, il
apparaît que le couvert forestier du Burkina Faso ou du Tchad en
1990 varie du simple au triple, selon que l’on utilise les
informations officielles publiées en 1999, 2001 ou 2002 par la même
Division forestière de l’organisme des Nations unies. En
Mauritanie, les forêts occupaient-elles une superficie de
415.103 hectares [43] ou de 4 430.103
hectares [11] en 1990 ? Et que doit-on penser des
13 800.103 hectares estimés par l’État mauritanien
[31] en 1991 ?
En réalité, la FAO produit des estimations des ressources
forestières en compilant et harmonisant les divers rapports
nationaux existants. À défaut d’inventaires nationaux, ces
estimations seront apportées par un panel d’experts. L’incohérence
des chiffres présentés au tableau II provient, entre autres, du
fait que seul le Burkina Faso a réalisé un inventaire national des
ressources forestières au cours des quinze dernières années. Les
inventaires nationaux du Sénégal et du Tchad remontent au milieu
des années 1980. Quant aux pays restants (Mali, Mauritanie et
Niger), jamais un inventaire forestier au niveau national n’a été
réalisé [43]. Dès lors, à l’exception du Burkina Faso qui a produit
des statistiques récentes sur les superficies forestières, les
autres données proviennent d’experts nationaux. Or, ces experts
changent, et avec eux les chiffres proposés à la FAO.
D’autre part, l’analyse temporelle des statistiques de la FAO
montre une stagnation des superficies forestières au Niger de 1961
à 1994, alors que la production de bois rond (essentiellement pour
le bois de feu et le charbon de bois) a quadruplé au cours de ces
quarante dernières années (( figure 4 )). Tout cela est
clairement en opposition avec la réalité vécue sur le terrain et
avec les différentes études mentionnées au préalable [8, 12, 34].
En 2001, la FAO [43] signalait pour la première fois qu’un
déboisement massif (- 3,7 % de superficies forestières par an)
avait eu lieu au Niger entre 1990 et 2000. Malheureusement, s’il
s’avère que ces estimations sont proches de la réalité, il n’y aura
plus de forêt à l’horizon 2015 dans ce pays. Aujourd’hui, il est
probablement trop tard pour réagir. Plus au nord, l’exemple du
Maroc présaharien devrait nous servir de leçon. Il nous enseigne
que quand il n’y a plus d’arbres, il reste les broussailles, mais
qu’après la broussaille, il ne reste plus que l’exode massif de
populations rurales déracinées [49].
Ces quelques exemples démontrent à nouveau que les données
relatives aux superficies couvertes par les forêts et, donc, à la
problématique de la déforestation sont contradictoires. Il est donc
embarrassant, vu la piètre fiabilité des données disponibles,
d’estimer correctement l’impact du bois de feu sur le déboisement
en Afrique sahélienne.
Pourtant, le maintien de l’arbre est d’une importance capitale
pour l’environnement et l’homme en général. Les ligneux
entretiennent ou améliorent le sol par divers processus [50].
Citons :
- • L’augmentation des apports de matière organique et
d’éléments nutritifs au sol.
- • La réduction des pertes de sol (protection contre
l’érosion éolienne et hydrique), provoquant ainsi un meilleur
recyclage de la matière organique et des éléments nutritifs.
- • L’amélioration des conditions physiques du sol
(capacité de rétention d’eau, ameublissement, par les racines, des
couches compactes ou indurées, modification des extrêmes de
température du sol, etc.).
- • L’amélioration des conditions chimiques du sol
(réduction de l’acidité et de la salinité).
- • L’influence sur les processus et les conditions
biologiques du sol (production des diverses qualités de litière
végétale, libération progressive d’éléments nutritifs, effets
positifs sur la faune du sol, etc.).
Dans les régions semi-arides, le rôle des arbres utilisés comme
brise-vent ou rideaux abris est bien établi. Ainsi, la présence de
l’arbre maintient la rugosité topographique, ce qui permet de
limiter l’érosion éolienne et l’évapotranspiration [5, 19, 51].
Tableau I Évolution de la superficie des forêts
classées au Niger par région, d’après [8].
|
Région
|
Nombre de forêts classées
|
Superficie au classement (ha)
|
Superficie en 2000 (ha)
|
Différence (%)
|
Observations
|
|
Agadez
|
1
|
1 050
|
18,4
|
- 98
|
En voie de disparition, sert de zone de pâturage
|
|
Diffa
|
12
|
81 339
|
278
|
- 99
|
9 forêts sur 12 ont disparu
|
|
Dosso
|
4
|
17 236
|
8 618
|
- 50
|
Surcharge pastorale, défrichements, coupes abusives et
clandestines, surpâturage, occupation illégale par l’agriculture et
l’élevage, dégradation croissante, existence compromise
|
|
Tillabery*
|
6
|
61 260
|
?
|
?
|
Forte pression agricole, exploitation abusive du bois. Trois forêts
sont dégradées, 2 sont très dégradées et 1 est en voie de
disparition
|
|
Maradi
|
15
|
24 900
|
?
|
?
|
-
|
|
Zinder
|
23
|
28 533
|
?
|
> -50
|
Pressions diverses. Toutes les forêts sont dégradées à plus de
50 %
|
|
Tahoua**
|
9
|
11 659
|
4 400
|
- 62
|
Pressions diverses. Trois forêts ont disparu. Toutes les autres
sont en voie de dégradation
|
Tableau II Superficies forestières et évolution au
Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger, Sénégal et Tchad selon
différentes sources.
|
Pays source [réf]
|
Superficie forestière 1990 (103 ha)
|
Superficie forestière 1995 (103 ha)
|
Superficie forestière 2000 (103 ha)
|
Changement annuel (103 ha)
|
Changement annuel (%)
|
|
Burkina Faso
|
|
FAO [2]
|
4 431
|
4 271
|
-
|
- 32
|
- 0,7
|
|
FAO [43]
|
7 241
|
-
|
7 089
|
- 15
|
- 0,2
|
|
FAO [11]
|
13 813
|
-
|
-
|
-
|
-
|
|
MEE [41]
|
14 160 1
|
-
|
-
|
- 105 1
|
- 0,7 1
|
|
Mali
|
|
FAO [2]
|
12 154
|
11 585
|
-
|
- 101
|
- 1,0
|
|
FAO [43]
|
14 179
|
-
|
13 186
|
- 99
|
- 0,7
|
|
FAO [11]
|
12 158
|
-
|
-
|
-
|
-
|
|
CNRST [44]
|
-
|
-
|
17 400 *
|
-
|
-
|
|
ME [42]
|
-
|
32 400 *
|
-
|
-
|
- 0,3 *
|
|
Mauritanie
|
|
FAO [2]
|
5 56
|
556
|
-
|
0
|
0
|
|
FAO [43]
|
415
|
-
|
317
|
- 10
|
- 2,7
|
|
FAO [11]
|
4 430
|
-
|
-
|
-
|
-
|
|
NEMA[31]
|
13 800 2
|
-
|
-
|
-
|
-
|
|
PCC [45]
|
-
|
4 339 3
|
-
|
-
|
-
|
|
Niger
|
|
FAO [2]
|
2 562
|
2 562
|
-
|
0
|
0
|
|
FAO [43]
|
1 945
|
-
|
1 328
|
- 62
|
- 3,7
|
|
FAO [11]
|
2 562
|
-
|
-
|
-
|
-
|
|
ELHADJI[46]
|
14 196 4
|
-
|
-
|
-
|
-
|
|
Sénégal
|
|
FAO [2]
|
7 629
|
7 381
|
-
|
- 50
|
- 0,7
|
|
FAO [43]
|
6 655
|
-
|
6 205
|
- 45
|
- 0,7
|
|
FAO [11]
|
7 656
|
-
|
-
|
-
|
-
|
|
MPN [47]
|
-
|
11 660 5
|
-
|
-
|
-
|
|
MEPN [7]
|
-
|
6 325 *
|
-
|
-
|
-
|
|
Tchad
|
|
FAO [2]
|
11 496
|
11 025
|
-
|
- 94
|
- 0,8
|
|
FAO [43]
|
13 509
|
-
|
12 692
|
- 82
|
- 0,6
|
|
FAO [11]
|
32 450
|
-
|
-
|
-
|
-
|
|
MEE [48]
|
23 800 6
|
23 086 7
|
-
|
- 143
|
- 0,6
|
Conclusion
Problématique environnementale majeure pour le XXIe
siècle, la question de la déforestation est peu maîtrisée. La
difficulté d’obtenir des statistiques fiables pour assurer un suivi
du phénomène en Afrique sahélienne est ici démontrée. Il y a un
besoin urgent aux niveaux nationaux et international d’améliorer la
qualité et la diffusion des informations disponibles. Il est
possible actuellement d’exploiter la télédétection pour assurer le
suivi environnemental. L’analyse des images satellitaires présente
une panoplie d’atouts, parmi lesquels la prise de vue simultanée de
vastes étendues, des acquisitions répétitives, et différentes
résolutions spatiales. La combinaison de différents types d’images
satellitaires a autorisé la détermination précise des surfaces
nationales de forêts tropicales en Afrique centrale [52] et
d’estimer les taux de déforestation au niveau des régions
tropicales humides du globe [53]. Par ailleurs, la sauvegarde des
forêts sahéliennes ne passera que par une réforme profonde de la
politique énergétique dans les pays concernés, c’est-à-dire par la
promotion d’énergies autres que celles dérivées du bois. Cette
réforme ne pourra se faire qu’avec l’aide de la communauté
internationale. Sinon, la forêt pourrait totalement disparaître
dans certains pays, comme la Mauritanie et le Niger, en moins d’une
génération, et avec toutes les lourdes conséquences
environnementales qui en découlent comme l’accélération des
processus de désertification et l’augmentation de l’érosion
éolienne. Des déplacements massifs des populations ainsi privées
d’énergie sont à craindre dans un futur proche. Ceux-ci
provoqueront un accroissement de la pression anthropique sur
l’environnement à des latitudes plus méridionales, ce qui
entraînera une multitude de tensions et conflits.
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