ARTICLE
Auteur(s) :, Kawtar Fikri BenbrahimKawtar Fikri
Benbrahim1,*, Mohammed Ismaili2, Sanae Fikri
Benbrahim3, Abdellatif
Tribak4
1Laboratoire de biotechnologie et amélioration de la
production végétale, Faculté des sciences et techniques, Fès–Saïss,
BP 2202, Route d’imouzzer, Fès, Maroc
2Laboratoire de microbiologie et de physiologie des
symbioses, Faculté des sciences de Meknès, BP 4010, Beni M’hamed,
Meknès, Maroc
3UFR de biologie, Université Joseph Fourier, Grenoble 1,
2231, rue de la piscine, 38400 Saint Martin d’Hères, France
4Laboratoire de géomorphologie, Faculté des lettres et
des sciences humaines de Fès-Saïss, BP 59, Route d’Imouzzer, Fès,
Maroc
Au Maroc, comme dans les pays en développement, la conjugaison de
la pauvreté et de la croissance démographique dans les milieux
fragiles aboutit à une dégradation des ressources non
renouvelables, ou difficilement renouvelables, notamment les
forêts, les sols et les eaux. Ces ressources assurent en effet la
survie de plus d’un tiers de la population mondiale. Ainsi, la
dégradation des terres fragiles affecte environ 25 % de la
superficie terrestre et menace les moyens d’existence de plus de
900 millions de personnes dans une centaine de pays [1]. Ce
processus s’accélère à cause du surpâturage, de la surexploitation
des cultures, des mauvaises méthodes d’irrigation, du déboisement,
en plus des conditions climatiques sévères. Les écosystèmes arides
et semi–arides recouvrent environ 2/3 de la surface émergée du
globe [2], en particulier dans les régions tropicales où les
habitants souffrent d’une alimentation très inadéquate et
surexploitent les ressources naturelles pour survivre. De plus,
l’augmentation spectaculaire de la population mondiale, d’environ 1
milliard en 1800 à plus de 5 milliards en 1996-1997, s’est traduite
par l’augmentation des pressions exercées sur les terres. Ainsi, au
début des années 1990, près de 40 % de la surface terrestre
avaient été convertis en terres cultivées et en pâturages
permanents au détriment des forêts et des prairies [3]. De 1960 à
1990, le couvert forestier tropical mondial a perdu 450 millions
d’hectares, l’Asie ayant perdu près du tiers du sien, tandis que
l’Afrique et l’Amérique latine en ont perdu environ 18 %
chacune. De plus, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient ont perdu
11 % de leur couvert forestier naturel de 1980 à 1990 [3] et
la superficie des forêts a diminué de 180 millions d’hectares de
1980 à 1995 [4]. De même, les coupes intensives, la pollution de
l’air, les méthodes d’extinction des incendies et la propagation de
nouvelles espèces de ravageurs et de maladies affectent beaucoup de
forêts tempérées.
Étendue du problème à l’échelle de l’Afrique
Parmi les 3 milliards et demi d’hectares de forêts qui recouvrent
notre planète, l’Afrique ne compte qu’environ
500 000 000 d’hectares, ce qui représente moins du 1/5 de
sa superficie, tandis que la moitié de la surface émergée de
l’Europe et de l’Amérique du Sud est couverte de forêts [5]. Le
continent africain a perdu 39 millions d’hectares de forêts
tropicales de 1980 à 1990 et plus de 10 millions d’hectares en
1995. Les terres arides et les déserts recouvrent 66 % de la
superficie globale de l’Afrique [6], et 73 % des terres arides
agricoles y sont déjà dégradées ou en voie de dégradation (( figure 1 )). Par
ailleurs, l’Afrique compte environ 16,5 millions de km2
déjà désertifiés ou menacés par la désertification. Il reste à
noter que plus de 75 millions de personnes, dont 62 % vivent
d’agriculture et 23 % d’élevage, habitent les régions sèches
[7], et que 49 % de la dégradation totale sont dus au
surpâturage.
Spécificité du Maroc
Situé entre l’océan Atlantique, la mer Méditerranée et le désert,
et dominé par de hautes montagnes, le Maroc s’étend sur une
superficie d’environ 71,5 millions d’hectares et comprend 44 %
de terres incultes. Le reste est réparti en 9,3 millions d’hectares
de terres cultivables, 5 814 000 hectares de
forêts ; 3 186 000 hectares de nappes alfatières et
21,3 millions d’hectares de terrains de parcours [8]. En plus, le
Maroc, avec ses 4 500 espèces (de plantes vasculaires phanérogames)
dénombrées, dont 537 endémiques, offre la plus grande richesse
floristique après la Turquie sur le pourtour méditerranéen [9].
L’essentiel de cette diversité est localisé dans les formations
forestières naturelles, s’échelonnant des acacias sahéliens à
faible couvert végétal aux belles cédraies tabulaires du
Moyen-Atlas à potentialités forestières élevées. Outre sa fonction
environnementale, la forêt revêt une importance économique
incontestable. Elle produit annuellement 120 000 m3 de
bois d’œuvre et d’industrie, 11 millions de m3 de bois
de feu, 320 000 m3 de pâte à papier, 150 000 stères de
liège, ce qui représente 35,3 % des exportations des produits
forestiers, 1 milliard et demi d’unités fourragères, et plus de
250 000 tonnes d’alfa (Stipa tenacissina L.) [10]. Cette dernière
constitue, dans les zones steppiques, l’unique source alimentaire
du cheptel et représente la seule espèce permettant la fixation du
sol et la lutte contre l’érosion éolienne [10]. De ces données, il
s’avère que les produits sylvestres assurent la couverture des
besoins nationaux pour 30 % de bois d’œuvre et d’industrie,
30 % du bilan énergétique, 17 % des besoins alimentaires
du cheptel et 120 000 emplois permanents, ce qui contribue,
globalement, pour près de 2 % du produit intérieur brut (PIB)
agricole et pour 0,4 % du PIB national [10].
Bien que la surface agricole utilisée (SAU) ne couvre que
8 700 000 hectares, le secteur agricole joue un rôle important
dans l’économie marocaine, en contribuant de 15 % à 20 %
au PIB. L’occupation des sols est dominée par les céréales qui
couvrent de 5 millions à 6 millions d’hectares, soit 60 % de
la SAU totale, puis par la jachère qui en occupe près de 25 %
[11]. Viennent ensuite l’arboriculture avec un pourcentage de
7 % et les légumineuses avec 5 %. Quant aux cultures
industrielles, maraîchères et fourragères elles occupent de 2 à
3 % chacune [12].
Sur le plan démographique, la population marocaine est passée
d’environ 8 000 000 d’habitants en 1940 à 26 200 000 en
1994. On estime qu’elle atteindra 47 500 000 en 2025. Elle
connaît un taux de croissance annuel de 1,7 % et un taux
d’urbanisation de 54 % [11].
Ampleur du phénomène de dégradation des terres au Maroc
On estime que la disparition de la couche arable des sols marocains
est d’environ 22 000 ha/an [13], et que plus de
12 000 000 hectares (dont 1/3 de la surface cultivable)
sont menacés de dégradation par érosion, salinisation et
surexploitation [14]. D’où un coût de dégradation de
l’environnement au Maroc de l’ordre de 20 milliards de dirhams
(environ 2 milliards d’euros), soit 8 % du PIB [14]. Une
évaluation de l’érosion au Maroc septentrional, sur une superficie
de 22 700 000 hectares, a montré que
12 500 000 hectares des terres de culture et de parcours,
sont à des degrés divers, exposés à l’érosion hydrique [14]. Une
autre étude avait montré que sur 7 500 000 hectares de
terres agricoles étudiées en 1973, 5 500 000 hectares
étaient fortement soumises à ce phénomène [11].
De même, sur 20 millions d’hectares de bassins-versants en amont
des barrages, environ 5 millions d’hectares présentent d’importants
risques d’érosion hydrique. En effet, sur la superficie de
15 millions d’hectares des 22 bassins-versants considérés comme
prioritaires, 11 millions sont jugés à risque élevé et 3 millions
sont à aménager d’urgence [11]. Ainsi, la dégradation spécifique
dépasse les 20 tonnes/ha/an dans la montagne rifaine, varie de 10 à
20 tonnes/ha/an dans les régions prérifaines, de 5 à 10
tonnes/ha/an dans la zone du Moyen- et Haut-Atlas et est inférieure
à 5 t/ha/an dans le reste du Maroc, y compris l’Anti-Atlas [14,
15]. Il semble que 60 % des terres érodées au Maroc soient
situées dans le Rif qui ne couvre que 6 % du territoire
national [16]. La combinaison entre une forte pluviométrie, une
extension spectaculaire de roches tendres (marnes, schistes et
argiles), un relief accidenté et une forte occupation humaine font
du Rif une zone réellement vulnérable et prédisposée aux phénomènes
d’érosion.
Selon les estimations de Lelandais et Fabre [19], l’érosion
moyenne des bassins-versants de l’oued Ourgha (Prérif) est de 60
t/ha/an avec une variation de 18 à 109 t/ha/an suivant les
versants. Dans les bassins-versants de l’oued Lebène (Prérif) la
dégradation spécifique varie de 1,4 t/ha/an en année sèche à plus
de 35 t/ha/an en année humide [18]. Elle est de 39 t/ha/an, en
amont du barrage Ibn Batouta, dans le bassin-versant Telata dans le
Rif occidental [20]. La capacité de rétention de ce barrage (situé
à mi-chemin entre Tanger et Tétouan) a diminué de 43 millions de
m3 en 1978 à 38 millions de m3 en 1987, soit
un envasement annuel de 500 000 m3 représentant
10 % de sa capacité de rétention [21]. Les travaux de
cartographie des formes d’érosion, effectués par le ministère de
l’Agriculture, du Développement rural et des Eaux et Forêts
(Madref), montrent une moyenne de dégradation spécifique de 800
t/ha/an pour les formes de sapements de berges, de 79 t/ha/an pour
les zones ravinées et soumises à solifluxion, et de seulement 5,6
t/ha/an pour les versants soumis à une érosion aréolaire [22].
Il est important de noter que les phénomènes d’érosion hydrique
et éolienne, qui touchent à des degrés divers près des 2/3 des
terres de cultures, provoquent la réduction des capacités de
stockage des barrages marocains de 50 millions à 60 millions de
m3/an, par envasement. Tel est le cas des barrages
Mohammed V et Nakhla qui ont perdu environ la moitié de leur
capacité et Machrâa Hammadi qui risque de devenir inexploitable, ce
qui correspond à une perte annuelle des possibilités d’irrigation
de 5 000 à 6 000 hectares (suite au dépôt de plus de
50 millions de m3 de sédiments/an dans les retenues des
barrages) [23]. Il réduit également la disponibilité en eau potable
ainsi que la production en électricité dont la diminution est
estimée à 300 millions de kWh [11].
Les terrains de parcours, couvrant une superficie globale de
53 millions d’hectares (dont 21 millions de parcours de steppe) et
assurant environ 30 % des besoins alimentaires du cheptel
national, connaissent de leur côté une dégradation sévère depuis
plusieurs années. Cette dégradation est due à l’action combinée des
sécheresses successives, du surpâturage (( photo 1 )), du défrichement
(( photo 2 )) et
de l’exploitation irrationnelle de certaines espèces pastorales à
des fins domestiques ou industrielles [24]. Ainsi, les écosystèmes
pastoraux fortement dégradés couvrent une surface d’environ
8 300 000 hectares concentrés dans l’Oriental,
l’Arganeraie, le pré-Sahara et le Sahara [11]. Les écosystèmes
moyennement dégradés couvriraient une surface plus importante. En
effet, le surpâturage se traduit par des prélèvements excédant de
23 % les possibilités des parcours naturels. Le défrichement
touche près de 65 000 ha/an des meilleures terres de pâturage [11]
avec une superficie de 20 000 à 80 000 hectares d’armoise et
d’alfa qui est annuellement mise en culture. Depuis 1950, environ
180 000 hectares de nappes alfatières ont disparu, suite au
défrichement pour une céréaliculture itinérante [14].
Par ailleurs, le couvert végétal forestier perd plus de 30 000
ha/an suite aux défrichements, aux prélèvements pour les besoins en
bois d’énergie (( photo
3 )) et aux incendies [14, 24]. Le défrichement cause la
perte irréversible d’environ 6 000 ha/an de forêt dans les
provinces d’Al Hoceima, Azilal et Taza. La consommation de
combustibles ligneux se caractérise par une différence de l’ordre
de 70 % entre les prélèvements et les possibilités de
production, ce qui dépasse de loin la possibilité de renouvellement
des formations végétales. Ainsi, le Rif a perdu entre 1966 et 1986
la moitié de sa couverture végétale [13], et la forêt de la Maâmora
a perdu presque les 2/3 de sa superficie en moins d’un siècle [25].
De même, la forêt d’arganier s’étendant sur une superficie de
830 000 hectares, située principalement dans le Sud-Ouest marocain,
a connu une dégradation massive durant ces dernières décennies. En
moins d’un siècle, plus d’un tiers de l’arganeraie a disparu [26]
et sa densité moyenne est passée de 100 à 30 arbres/ha. À titre
d’exemple, un écosystème à arganier de la forêt d’Admine dans le
Souss, initialement de 22 000 hectares (en 1950) a régressé de
9 900 hectares entre 1969 et 1986 [27], ce qui a amplifié les
phénomènes d’érosion éolienne et d’ensablement dans cette région.
Quant à la palmeraie, répartie entre les contreforts sud des
montagnes du Haut-Atlas (vallées de Drâa et du Ziz) et l’est de
cette chaîne de montagnes (palmeraie de Fenaga à Figuig), sa
superficie a chuté de moitié depuis le début du XXe
siècle (1947) se traduisant par la diminution du nombre de palmiers
dattiers de 15 000 000 de pieds à 4 400 000 pieds [11],
avec une perte de 780 783 pieds dans les vallées de Drâa et du Ziz
durant la seule année de 1974, à cause d’une sécheresse excessive
[28] qui a accentué les dégâts causés par la maladie du bayoud.
Dans le Tafilalt, 4 000 pieds disparaissent en moyenne chaque
année, ce qui correspond à une baisse de 116 tonnes de dattes/an
[29].
La salinité et l’excès d’eau constituent d’autres phénomènes qui
menacent environ 500 000 hectares de terres, situées pour la
plupart dans les périmètres de grande hydraulique [11]. Dans les
seules provinces d’Ouarzazate et d’Errachidia, environ
22 000 hectares de terres irriguées et 5 000 000
d’hectares de terrains de parcours sont touchés par la salinisation
qui y conjugue ses effets avec ceux de l’ensablement. Une étude
effectuée en 1982 par l’Office régional de mise en valeur (ORMVA)
du Tafilalt, portant sur 21 000 hectares, a révélé que 35 %
des sols de la palmeraie sont salés (4 à 6 g/L) et 18 % sont
très salés (> 16 g/L) [11]. Selon Boubekraoui [29], 50 000 à
70 000 tonnes de sels se déposent chaque année dans l’espace
cultivé du Tafilalt, surtout dans les secteurs situés à l’aval des
ksours de Gaouz, Zt-El-Maati, Zt-El-Cadi et Ouled Abderrahmane, et
à l’amont, dans toute la partie ouest du district du Tizimi. En
plus, certaines zones côtières sont confrontées au risque
d’intrusion des eaux salées d’origine marine dans leur système
aquifère (nappe d’Oualidia, périmètre d’El Mnasra dans le Gharb et
plaine de Triffa dans le Nord-Est).
L’ensablement constitue un autre phénomène qui menace
l’environnement. Il cause d’importants dommages aux infrastructures
d’irrigation surtout dans le Sud. Ainsi, les zones d’ensablement se
situent principalement au sud de l’axe reliant les villes de
Guelmim, Tata, Ouarzazate, Errachidia et Figuig, et par endroits le
long de la frange côtière Casablanca-Agadir (( figure 2 )). La vallée de
Drâa suivie par la région de Tata et le Tafilalt (vallée du Ziz)
semblent parmi les zones les plus touchées par les problèmes
d’ensablement dus à l’érosion éolienne [28]. Cette érosion y est
favorisée par une instabilité géomorphologique liée à des substrats
peu cohérents et des sols peu évolués, d’une part, et à des
fluctuations climatiques combinées avec une action anthropique,
d’autre part [28]. Des études réalisées dans la région montrent que
l’érosion spécifique est supérieure à 6 m3/ha/an dans la
vallée du Ziz et qu’elle avoisine 5,8 m3/ha/an dans la
vallée moyenne de Drâa [28], ce qui se traduit par une avancée des
sables dunaires dans les oasis de Ziz et Tafilalt dont 60 % de
la superficie est exposée à ce phénomène. Ainsi, l’ensablement
touche 30 000 hectares dans les provinces de Ouarzazate et
Zagora et 250 000 hectares dans la province d’Errachidia [11].
On estime à 155 hectares la perte en terres de culture dans
ces trois provinces entre 1960 et 1986, alors que d’autres
estimations avancent un chiffre, plus élevé, de 208 hectares
uniquement pour la palmeraie de Tafilalt [11]. Dans cette dernière
région, l’ensablement constitue un phénomène permanent qui touche
surtout les palmeraies de Hanabou, El Krair, Sifa et Tizimi [29].
Les dépôts de sable y constituent des dunes de 4 m de hauteur, et
des cordons dunaires, qui passent à l’intérieur des palmeraies sous
forme de pellicules de quelques centimètres (( photo 4 )). Ils
correspondent aux principales directions des vents : l’une
venant du sud-ouest, l’autre du nord-est. La progression moyenne
des dunes est de 10 à 15 m/an.
Facteurs de dégradation de l’environnement
Contraintes naturelles
La superficie boisée, qui ne représente que 8 % du territoire
national, reste faible par rapport à la norme (15 à 20 %)
nécessaire au maintien de l’équilibre écologique et environnemental
[9] (( figure 3
)). Ainsi, le captage de CO2 par les forêts est faible
et ne dépasse guère les 14 %, ce qui se traduit par des
problèmes de pollution atmosphérique surtout dans les villes à
forte concentration humaine ou industrielle (Casablanca, Safi et
Mohammadia) [13]. À titre comparatif, la superficie boisée
représente 25 % du territoire en Espagne, 33 % au
Portugal et 35 % en Grèce.
Bien qu’il joue un rôle économique important, le secteur
agricole reste confronté à des problèmes d’ordre structurel
(aménagement des terres et structures foncières) et d’ordre
naturel. En effet, malgré sa large ouverture sur l’Atlantique et la
Méditerranée, le Maroc est soumis aux influences continentales et
sahariennes qui lui imposent une aridité croissante du nord au sud
et de l’ouest vers l’est. Cette aridité, qui concerne près de
93 % du territoire (78 % de la superficie totale sont
situés dans le bioclimat aride et saharien, et 15 % dans le
bioclimat semi-aride), est accentuée par une variabilité annuelle
et interannuelle des pluies qui touche la plupart des régions.
Ainsi, les zones arides et semi-arides (200 à 400 mm de
pluviométrie annuelle) couvrent 87 % des terres arables,
abritent environ 50 % de la population, et sont caractérisées
par des conditions hydriques défavorables, souvent aggravées par
les régimes thermiques. Les sols, généralement peu profonds,
subissent une forte érosion. Les activités agricoles s’appuient
pour une bonne part sur des techniques traditionnelles [30]. Ces
zones couvrent de grandes surfaces dans le nord-est [18, 31], les
hauts plateaux et la vallée de la Moulouya [32], le centre-ouest et
le sud-ouest, dans la région du Souss [33] et le sud-est dans les
vallées de Drâa et du Ziz [28]. Tout cela a pour corollaire la
réduction des terres agricoles, dont la surface utilisée ne
représente que 12 % de la surface du territoire national [11].
Seuls 13 % de cette surface sont mis en valeur sous irrigation
[11], alors que les 87 % restants sont cultivés en bours (non
irrigués) et demeurent soumis à des conditions climatiques très
aléatoires, marqués par des précipitations irrégulières et par des
sécheresses imprévisibles. Durant la période de 1983 à 1997, le
Maroc a connu huit années de sécheresse plus ou moins prononcée,
dont trois années au cours de la période 1993-1997 [34]. Selon les
prévisions, il y a une tendance à la réduction du volume annuel des
précipitations de l’ordre de 4 % en 2020 par rapport à l’an
2000, avec une nette tendance au réchauffement de l’ordre de 0,7 à
1 °C [35]. De plus, l’extension des sols fragiles et sensibles
aux phénomènes d’érosion, de salinité et d’alcalinité ne fait
qu’accentuer les problèmes [15].
Des actions anthropiques de plus en plus menaçantes
La pression démographique
La population marocaine a connu une augmentation notable depuis
1960. Elle est passée de 11,6 millions d’habitants en 1960 à 15,4
millions en 1971, puis à 20,4 millions en 1982 pour atteindre plus
de 26 millions en 1994 [36]. Cela a créé une réelle pression
démographique, causant une occupation de plus en plus importante de
l’espace, responsable de plusieurs formes de dégradation :
- – apparition du décapage superficiel (( photo 5 )) et du
ruissellement (( photo
6 )) sur les terres les plus récemment
défrichées ;
- – entretien et aggravation des processus de solifluxion
(( photo 7 )) et
de ravinement (( photo
8 )), particulièrement repérables le long des routes et des
pistes ou en bordure des chemins utilisés par les troupeaux dans
leur migration journalière [38] ;
- – réduction de la couche arable des sols suite à la mise
en culture de sols sableux en zones de déflation élevée
[28] ;
- – disparition, ou du moins régression, des espèces
végétales les plus appétées par les troupeaux qui pâturent durant
presque toute l’année, tel est le cas des pays prérifains
[18].
De même, les changements dans le mode d’habitat et d’occupation
de l’espace rural engendrent des modifications affectant les
systèmes fonciers et l’utilisation quantitative et qualitative des
ressources naturelles [32, 39-42]. Ainsi, l’action anthropique a
ouvert les massifs montagneux et collinaires rifains et prérifains
à la dégradation de l’environnement en délimitant les espaces
forestiers et en incendiant les fruticées [18]. De même, la
sédentarisation très ancienne de l’homme y a largement modifié les
composantes de l’environnement naturel et s’est traduite par une
éradication quasi totale de la végétation naturelle et par
l’extension des conquêtes agraires [41, 42]. Dans cette montagne,
l’action anthropique fût accentuée par la dépossession des paysans
pendant la période coloniale, ce qui fut à l’origine de vastes
opérations de défrichement des secteurs marginaux à fortes pentes
et des massifs forestiers [43]. L’augmentation rapide de la
population entraîna la conquête de nouvelles terres par des
défrichements qui ont gagné même les lignes de crêtes (à plus de
1 300 m d’altitude parfois) et les étroites vallées de la
montagne de l’ouest, aux dépens des maigres boisements et du
matorral (formation de végétaux ligneux n’excédant pas 3 m de
hauteur) [38, 42]. La régression du matorral au profit de la
culture sur pentes fortes des céréales a touché environ 15 %
de la superficie du bassin Telata (Rif occidental) en 20 ans, et
l’a rendu très vulnérable à l’action érosive du ruissellement
[20].
Dans le Moyen-Atlas, la pression humaine a entraîné le
surpâturage dans les écosystèmes sylvopastoraux, suite à la
réduction des superficies des terrains de parcours [17]. Il en
était de même dans la moyenne Moulouya, où plusieurs terrains de
parcours ont été perdus au profit de l’extension rapide des
cultures bour, d’une part, et à cause des politiques de
régionalisation, d’autre part [32]. Dans ce cas, il est à noter que
depuis les années 1970, les contraintes naturelles ont créé des
bouleversements dans la zone steppique à vocation pastorale nomade
et dans les chapelets d’oasis du Maroc oriental [32].
Le surpâturage
L’empreinte de l’élevage est perceptible un peu partout dans les
différentes régions du pays. Héritage d’un passé où l’élevage
extensif constituait un élément principal du système économique
traditionnel et où l’espace non cultivé était plus étendu,
favorisant ainsi la vraie pâture pour des troupeaux nombreux et
variés. Actuellement, les parcours sont, en général, incapables de
répondre aux besoins du cheptel. Ainsi, sur 32 millions d’hectares
de parcours permanents que compte le pays (forêts comprises),
8 millions d’hectares sont fortement dégradés, et seuls 4 millions
sont faiblement dégradés et produisent en moyenne 90 unités
fourragères (UF)/ha/an. Les parcours moyennement dégradés
produisent environ 68 UF/ha/an et subissent une réduction de
rendement d’environ 25 %, alors que les parcours fortement
dégradés ne produisent que 50 UF/ha/an et que leur productivité est
réduite de 45 % [44]. Dans la zone aride, la dégradation est
corrélée avec une charge animale excessive, tandis qu’en zones
semi-arides c’est la pression humaine qui est le principal facteur
de dégradation, par restriction des superficies (mise en culture
des terres) et par excès de prélèvement de bois.
Dans les montagnes du pré-Rif la charge pastorale reste toujours
préoccupante quant à ses conséquences sur la dégradation des
milieux malgré la diminution du cheptel. La composition des
troupeaux montre une prédominance écrasante du petit bétail, plus
particulièrement les ovins qui occupent environ 82 % de
l’effectif des troupeaux. La charge pastorale exprimée en UGB1/km2 atteint en moyenne 22
têtes/km2[41]. Dans cette région, les troupeaux sont de
plus en plus concentrés dans les espaces très réduits exerçant une
forte pression sur le milieu. Les enquêtes et les observations
faites sur le terrain montrent que l’impact du surpâturage sur les
sols est important. Il reste cependant tributaire de leurs
caractéristiques texturales ainsi que leur état de surface qui
varie d’une saison à une autre.
En saison humide, le passage des troupeaux entraîne
nécessairement un tassement superficiel des sols, dont l’ampleur
varie selon la proportion des éléments fins, notamment des argiles,
qu’ils contiennent. Il reste excessif sur les vertisols développés
sur les marnes miocènes et relativement fort sur les sols
calcimagnésiques issus des marno-calcaires. Cela a pour effet de
réduire la capacité d’infiltration et de favoriser le
ruissellement.
En saison sèche, dont la durée peut aller de 4 à 7 mois, le
piétinement exercé par les animaux a pour effet d’accentuer la
pulvérisation et la désagrégation des niveaux superficiels des
sols. Ce phénomène est d’autant plus important que les terrains
sont pentus. Il contribue amplement à la préparation du matériel,
tout d’abord pour l’érosion éolienne très active au moment des
vents de chergui, et ensuite, pour l’érosion hydrique qui se
manifeste dès les premières pluies d’automne que les sols reçoivent
de plein fouet.
Par ailleurs, les terrassettes de surpâturage constituent un
autre aspect de l’impact de la charge pastorale sur les milieux
prérifains. De multiples portions de versants taillés dans les
marnes ou marno-calcaires miocènes sont modelés en terrassettes qui
prennent des formes cellulaires où de nombreux sentiers se croisent
dans tous les sens, plus particulièrement sur des versants
d’exposition au nord à pente forte (> 35 %). Les eaux
de ruissellement se concentrent généralement au niveau des
terrassettes et suivent leur ligne de direction pour donner, là où
elles s’accumulent, des formes spectaculaires de ravinement en
contrebas des versants. Les multiples chemins et sentiers empruntés
quotidiennement par les troupeaux constituent, de leur côté, un
facteur de concentration du ruissellement et de mise en place de
diverses formes d’incision linéaire.
Au Sahel Doukkala-Abda, la végétation ligneuse naturelle a
presque entièrement disparu suite à la pression anthropozoogène. Le
tapis végétal des parcours dont plus de 90 % sont des ermes,
encore subsistants grâce à l’existence d’une dalle rocheuse de grès
calcaire, montre une importante avancée de la désertification [45].
De même, dans le sud-ouest, le surpâturage et les mouvements de
transhumance ont causé la perte de nombreuses espèces de
légumineuses fourragères et graminées [33]. En effet, 1 600 taxons
végétaux ont été qualifiés de rares ou menacés d’extinction [11],
parmi lesquels on cite, à titre d’exemple, le cèdre de l’Atlas, le
thuya, l’arganier, le romarin et le thym. Cette diminution du
couvert végétal expose les sols à une érosion éolienne intense. De
plus, le pâturage prolongé contribue à la disparition d’espèces
appêtées et à la domination d’autres espèces, moins appêtées, de
plantes herbacées ou de broussaille. Il cause ainsi la dégradation
des écosystèmes forestiers en empêchant la régénération naturelle
des peuplements sylvatiques et steppiques suite au broutage et au
piétinement des semis [46]. La régénération après de telles pertes
de diversité végétale, et par conséquent, de diversité animale est
très difficile.
Il convient de signaler que le cheptel utilisant les forêts
comme parcours s’élève à plus de 10 millions de têtes
(5 320 000 ovins, 4 059 000 caprins et 732 000 bovins),
soit 45 % du cheptel national. Ce cheptel utilise environ 3,4
milliards d’unités fourragères, dont 1,5 milliard sont fournis par
la forêt elle-même et le reste en partie par les herbacées et les
résidus de cultures des terrains périforestiers.
À l’est et au sud-est du Maroc, comme d’ailleurs dans le
pré-Rif, le couvert végétal et le sol ont été largement touchés par
les mutations sociospatiales. Ainsi, la sédentarisation des
populations conduit à la surcharge pastorale sur des surfaces de
plus en plus réduites et provoque une dégradation accélérée du
milieu naturel [47] ; notamment par compactage des sols, ce
qui réduit la capacité d’infiltration d’eau et la fertilité des
terres dont l’exposition à l’érosion hydrique et à la déflation due
aux vents augmente.
Utilisation de pratiques et/ou de techniques inappropriées
La mise en culture des terrains fragiles en forte pente, le
creusement de tranchées et de banquettes, le labour dans le sens de
la pente, et bien d’autres pratiques inappropriées, créent un
déséquilibre et causent une dégradation du patrimoine écologique.
Tel est le cas du pré-Rif [31, 41]. Ensuite, l’abandon des terres
et des parcours, à l’origine défrichés et aménagés pour répondre à
l’extension importante de la céréaliculture, peut accentuer le
processus d’érosion. Ainsi, la suppression de la jachère dans bon
nombre de petites exploitations prive les sols d’un repos
nécessaire à leur stabilité. Cependant, la pratique de la jachère
ne reste pas sans effets négatifs ; elle favorise, lorsqu’elle
persiste sur de longues périodes, de grands coefficients de
ruissellement notamment sur les terrains fortement pentus, du
pré-Rif oriental [41]. Les terrains à jachère périodique
prolifèrent involontairement dans les secteurs touchés par l’exode.
La dégradation structurale de surface y est très poussée, réduisant
au maximum la capacité d’infiltration. Leur compactage superficiel,
qui s’accentue avec le temps, contrôle pour une bonne part la
nature des écoulements. Les pertes en terres, qui sont
occasionnellement faibles par rapport aux terrains travaillés,
enregistrent des taux annuels plus élevés en raison de la forte
fréquence des ruissellements tout au long de l’année. Les processus
de ravinement sont très fréquents en automne. Ils deviennent
d’autant plus graves que les terrains sont pentus et restent plus
spectaculaires dans les secteurs où la jachère annuelle ou
périodique cède la place à la friche définitive.
De même, la mise en culture de sols sableux sensibles à
l’érosion - dans des zones fragiles où la déflation éolienne est
très active - réduit la couche fertile des sols, comme dans les
vallées du Drâa et du Ziz, par exemple [28]. De plus, certaines
pratiques culturales, telle l’utilisation de tracteurs, à charrues
polydisque, entraînent l’émiettement et la pulvérisation des sols
sableux, d’une part, et la destruction totale de la végétation,
d’autre part, favorisant ainsi l’érosion [28]. La volonté
d’intégrer l’économie de marché a conduit les populations des
vallées de Drâa et du Ziz à multiplier le nombre de palmiers
dattiers, ce qui a augmenté la rugosité et l’imperméabilité aux
courants éoliens des rubans de palmiers, et a causé un dépôt de
sable à leur niveau [28, 48].
De même, les modes d’arrachage anarchique des espèces ligneuses
pour l’obtention du bois de feu, des graminées pour l’alimentation
du bétail, des xérophytes épineux pour l’usage artisanal et des
espèces aromatiques pour les utilisations riveraines, contribuent à
la destruction de la couverture végétale. Ces pratiques entraînent
la disparition presque totale de certaines espèces végétales,
telles que Panicum turgidum et Acacia raddiana dans les vallées de
Drâa et du Ziz d’une part [28], et provoquent l’appauvrissement des
sols en terre fine et leur exposition à l’érosion pluviale et
éolienne, d’autre part [49]. Ainsi, l’application des techniques de
coupes rases, de coupes d’éclaircis et de traitement du taillis
simple et de la futaie régulière a largement perturbé les
écosystèmes forestiers du Rif, du Moyen-Atlas [17], et du
Haut-Atlas [49]. La suppression de feuillus, suite aux coupes
rases, expose le sol à l’érosion hydrique et éolienne qui le
dégarnit de tous ses éléments fins, donnant ainsi un sol rocailleux
qui n’arrive plus à emmagasiner l’eau en perdant ses capacités de
rétention [17].
Par ailleurs, l’édification de certains barrages comme Hassan
Eddakhil sur l’oued Ziz et Mansour Eddahbi sur l’oued Drâa, et la
multiplication des stations de pompages ont introduit des
perturbations dans la dynamique des nappes qui assurent
l’humidification des sables et leur fixation dans les vallées du
Drâa et du Ziz [28]. Le niveau moyen des puits est alors passé de
10,26 m en 1980 à 13,39 m en 1990 dans ces vallées.
Un essor urbain sans précédent
La population marocaine, traditionnellement rurale, vient de
franchir la barre symbolique de 50 % de citadins suite à un
exode massif. Le pourcentage des citadins, qui était de 29,2 %
en 1960, n’a cessé d’augmenter (35,2 % en 1971; 42,8 % en
1982 et 51,4 % en 1994) [36]. Cela a créé un déséquilibre
démographique et social conduisant à l’extension des espaces
urbains aux dépens des terres arables et à la perte d’une grande
partie des terres fertiles. Ainsi, l’occupation des sols, dans la
région du Gharb, par les périmètres urbains et ruraux était en 1982
de 3,7 % de la surface agricole utile (SAU) et 5,8 % de
la superficie irrigable. L’occupation prévue pour l’an 2000 était
de 4,76 % de la SAU (soit près de 18 470 hectares) et de
7,4 % de la superficie irrigable (soit 18 500 hectares) [50].
La disparition complète de ceintures vertes autour de certaines
villes marocaines (Fès, Kénitra, Meknès, Marrakech, etc.) reflète
le manque de coordination entre l’agriculture et l’urbanisme. À
titre d’exemple, le périmètre urbain de la ville de Fès, qui ne
dépassait guère les 200 hectares au début du XXe
siècle, a atteint 1 628 hectares en 1948 puis
3 878 hectares en 1960, principalement aux dépens des terres
fertiles de la plaine de Saïss [51]. Selon le schéma directeur
d’aménagement et d’urbanisme (SDAU), la superficie urbanisée de
cette ville passerait de 6 550 hectares en 1985 à
9 300 hectares à l’horizon de 2010 [52].
Le déboisement
Comme il a été déjà mentionné, les écosystèmes forestiers marocains
souffrent essentiellement du prélèvement du bois de feu et du
défrichement pratiqués par les populations riveraines au profit des
extensions de culture. Rappelons que les forêts naturelles perdent
chaque année plus de 31 000 hectares [9, 14]. Cette perte est
répartie comme suit :
- – 4 500 à 6 000 ha/an de défrichements pour la recherche
de nouvelles terres de culture ;
- – 22 000 à 25 000 ha/an correspondant à une récolte
incontrôlée de bois de feu dépassant la capacité productive de la
forêt (11 millions de m3 sur une production potentielle
de 3 millions de m3) ;
- – 2 500 à 3 000 ha/an de forêts et de nappes alfatières
de pertes suite aux incendies ;
- – 1 000 ha/an de soustraction en terres diverses [11,
14].
Ces dégâts sont aggravés par le surpâturage qui compromet la
régénération des peuplements forestiers, par les ravageurs (en
particulier le Bombyx disparate et la chenille processionnaire),
par la sécheresse ainsi que par les insuffisances inhérentes aux
modes d’aménagement et de gestion [10]. En effet, l’offre
forestière ne couvre que 25 % de la demande en bois de feu, le
déficit étant comblé par des prélèvements illicites qui se
traduisent par une dégradation des formations forestières (cas de
la région du Gharb pour le bois de feu et d’industrie et de celle
d’Essaouira pour le bois de thuya). En plus, l’absence d’équilibre
entre la charge réelle des troupeaux (estimée à 10 millions de
têtes) et la possibilité pastorale des massifs forestiers
(représentant environ 40 % du parcours naturel) se traduit par
le surpâturage, le tassement des sols, l’absence de régénération,
le vieillissement des boisements, cette charge étant de 3 à 5 fois
plus élevée selon les forêts et les régions.
La subéraie de la Maâmora a régressé de 133 000 à
55 000 hectares, principalement à cause de la forte pression
anthropozoogène combinée à l’application de plans d’aménagement
impropres aux structures normales de fonctionnement et de
pérennisation de cet écosystème du chêne-liège, ce qui a
profondément perturbé sa structure, son fonctionnement et sa
productivité [17, 50]. Ainsi, cet écosystème qui couvrait 76 %
de la superficie de la forêt en 1951, a régressé à 65 % en
1972, puis à 45 % en 1992, suite à l’application de plans de
reboisements favorisant d’autres espèces au détriment du
chêne-liège [53]. En effet, les plantations d’Eucalyptus réalisées
sur les terrains hérités des forêts de chêne-liège, n’ont pu
réussir qu’à très court terme. Destinés à produire 100 000 t/an de
pâte à papier, leur productivité a nettement diminué, à partir de
la troisième rotation des coupes, à cause de l’épuisement du
sol.
Des modes d’irrigation souvent mal appropriés
L’utilisation irrationnelle de l’eau peut causer la dégradation, ou
même parfois la stérilisation, des terres. En effet, l’utilisation
de fortes doses d’eau associée à une déficience du système de
drainage peut transformer les terres de culture en véritables
déserts :
- • Une irrigation mal conduite peut empêcher
l’infiltration de l’eau suite à la diminution de porosité par
gonflement des particules argileuses du sol, surtout si le sol est
trop sec, encroûté ou susceptible à la prise en masse.
- • Une irrigation excessive cause la stagnation d’une
grande partie d’eau ou son ruissellement le long des pentes. L’eau
stagnante s’évapore laissant un dépôt des sels qu’elle contient,
favorisant une salinisation des sols qui deviennent progressivement
incultes et parfois abandonnés, surtout dans les régions arides et
semi-arides. Par ailleurs, le ruissellement favorise l’érosion des
sols secs et cause l’asphyxie des racines dans les sols trop
imbibés.
Les phénomènes de salinité sont observés dans certains
périmètres irrigués sur près de 40 000 hectares. Cela incite à une
grande vigilance, sachant que le Maroc dispose de
890 000 hectares irrigués de façon pérenne sur un potentiel
irrigable de 1 350 000 hectares [24].
Il faut également signaler qu’un développement anarchique des
pompages privés a conduit à un épuisement inquiétant des ressources
en eau souterraine, surtout dans les plaines du Souss-Massa et du
Haouz et certaines zones côtières, comme c’est le cas dans la
région de Doukkala. Dans cette dernière région, la régression de la
nappe phréatique est estimée entre 5 et 20 m à partir de 1970, avec
des moyennes annuelles de 0,3 à 1,1 m. Les fortes valeurs sont
enregistrées à proximité de l’Oued Faragh ainsi qu’à Sidi Smaïl et
Sidi Bennour. Cette régression de la nappe, due à une exploitation
anarchique et irrationnelle, a favorisé une forte intrusion marine
qui a eu pour effet d’accentuer la salinité des eaux de la nappe
comme c’est le cas entre Bir Jdid et Azemmour où elle peut
atteindre 6 g/L (cas de Douar Msâada à proximité de Bir Jdid) [54].
Ainsi, l’existence même de certaines exploitations agricoles comme
dans le secteur d’El Guerdane, dans le Souss [11] se
retrouve-t-elle mise en cause.
Enfin, la réutilisation des eaux usées, en agriculture, engendre
des risques à la fois sanitaires et écologiques. En effet, en plus
des germes pathogènes et des parasites [55], ces eaux charrient
beaucoup de micropolluants chimiques, dont les métaux lourds [56].
Ces derniers provoquent la contamination à la fois des cultures et
des sols constituant un véritable danger pour l’environnement [56,
57].
Actions édaphoclimatiques
Action du ruissellement
L’érosion des sols, déterminée par les conditions topographiques,
lithologiques et hydroclimatiques, est accélérée par l’action
anthropique. Cette dernière libère les potentialités d’érosion
liées aux conditions climatiques et morpholithologiques. En effet,
le défrichement de la végétation accentue l’érosion qui se traduit
par la perte d’énormes quantités de matières solides arrachées aux
sols et transportées par ruissellement jusqu’au cours d’eau. Cela
entraîne la dégradation de la qualité de l’eau et l’envasement des
infrastructures hydrauliques [15]. Ainsi, la sensibilité du sol aux
fortes intensités de précipitation et la destruction de son couvert
végétal peuvent engendrer une perte considérable des terres qui
sont emportées par ruissellement. Certes, les pluies intenses
causent, soit la destruction ou la désintégration d’agrégats du
sol, soit l’arrachement de particules et leur déplacement par l’eau
qui coule ou ruisselle sur la surface. En effet, les gouttes de
pluies brisent les mottes et projettent les particules du sol à
distance selon leur intensité, leur énergie cinétique et la
fragilité du couvert végétal. Ces particules sont piégées dans
la trame grossière après leur retour au sol, ce qui aboutit au
colmatage et au lissage des griffures et des rigoles, diminuant
ainsi l’infiltration de l’eau et favorisant le ruissellement. De
même, lorsque la quantité de pluie dépasse la capacité
d’infiltration du substrat, le ruissellement se déclenche avec une
ampleur variable selon la vitesse de saturation du sol, la pente,
le taux de couverture végétale.
Il s’avère donc que l’érosion hydrique touche surtout les
formations superficielles issues de la désagrégation physique,
notamment suite à des précipitations peu nombreuses et espacées
mais violentes. Au Maroc, elle va du simple ruissellement jusqu’au
sapement des berges, [18, 31, 41, 58] comme c’est le cas dans la
plupart des bassins-versants du Rif.
L’agressivité du climat se traduit par des irrégularités
interannuelles et des variations saisonnières importantes de la
pluviométrie. En effet, les abats d’eau sont généralement brutaux
et l’essentiel des pluies se concentre sur quelques jours de la
saison humide (hiver). De plus, le caractère brusque et violent des
pluies ou des averses leur confère des potentialités très élevées
d’érosion, par leur incidence sur la capacité d’ablation et de
transport au niveau du réseau hydrographique. Un exemple
démonstratif est à signaler. Il s’agit d’une grosse averse qui, le
27 septembre 1997, a déversé sur le pré-Rif oriental, une
quantité d’eau de 68 mm en 40 mn seulement, soit une intensité
moyenne de 102 mm/h [43].
Les écarts thermiques et leurs extrêmes, favorisent la
dessiccation des sols et le tarissement des sources et des réserves
hydriques, ce qui peut entraîner la prise en masse dans les sols
argileux (favorisant la concentration des eaux de ruissellement
suite à la compaction) et la pulvérisation des sols limoneux
(favorisant le détachement et l’entraînement de ces particules
suite à la désagrégation granulaire). De plus, les alternances
d’humectation/dessiccation fragilisent la roche (surtout si elle
est riche en argiles) par destruction de la cohésion des
agrégats.
Érosion éolienne
Dans les régions arides, le vent agit à la fois sur le relief et
sur la croissance végétale. La destruction du couvert végétal
expose le sol aux effets desséchants d’un vent chaud et sec causant
parfois des tempêtes de poussière et la formation de dunes de
sable.
Le Maroc présaharien et saharien dispose de toutes les
conditions favorisant une érosion éolienne active. Elle agit
principalement dans le sud-est par une déflation directe des
substrats meubles (sols sableux ou sablo-limoneux, dépôts
alluviaux, dépressions hydroéoliennes) et par un vannage de la
fraction fine des sables dunaires et fluviatiles. En effet, on note
l’existence d’une station à déflation sévère à Rissani (avec un
pouvoir de déflation de 32,5), de stations à déflation moyenne à
Zagora, Tagounite, Erfoud et Taghbalt et de stations à faible
déflation à Ouarzazate et Errachidia.
Les vents venant du sud (chergui et sirocco) menacent en
permanence la basse vallée du Drâa (2 300 000 hectares), le
Tafilalt (700 000 hectares) et la plaine irriguée du Souss-Massa.
Dans la vallée moyenne du Drâa et dans le Tafilalt (vallée du Ziz),
de vastes étendues de sable, allant de minces plaquages jusqu’à des
dunes de plusieurs mètres de hauteur, sont mises en mouvement par
le vent [28], entraînant la remise à vif de certaines zones
stabilisées, par des aires de transport de sable et des aires de
dépôts ou d’envahissement sableux.
L’exploitation non contrôlée des dunes côtières consolidées
entraîne un décapage du sol superficiel et crée des couloirs
favorisant les processus d’ensablement, mettant en péril
l’infrastructure routière et les terres agricoles voisines [11]. Ce
phénomène menace, par exemple, la zone côtière allant de Kénitra à
Moulay Bousselham, ainsi que celle bordant les plaines de Doukkala
et Abda jusqu’à Essaouira.
Les feux de forêts
Ils détruisent près de 3 000 ha/an de forêts et de nappes
alfatières. Leur gravité varie selon les espèces. La région
Nord-Ouest est la plus touchée, avec une perte d’environ 1 185
ha/an suivie par la région de l’Oriental avec une perte moyenne de
500 ha/an.
Les feux de forêts deviennent plus fréquents et plus étendus
suite à la conjugaison de conditions atmosphériques défavorables et
d’une utilisation irrationnelle des terres qui rendent les régions
vulnérables plus sensibles aux incendies [6]. Ainsi, la superficie
moyenne parcourue par le feu qui n’était que de 1 883 ha/an, au
cours de la période 1960-1969, est passée à 2 960 ha/an entre 1970
et 1979 (soit une augmentation de 57 %) puis à
3 138 ha/an durant la période 1980-1990, pour atteindre 4 503
ha/an entre 1990-1995 (soit une augmentation de 43 % par
rapport à la période 1980-1990 et de 140 % par rapport à
1960-1969). En raison de la sécheresse, la superficie ravagée par
le feu en 1995 a atteint 6 824 hectares dont
5 800 hectares concernent la région du Rif occidental. En
2000, plus de 200 hectares de forêts de chêne ont été ravagés
dans la région de Chefchaoun (nord-ouest recouvert de
305 400 hectares de forêts de chêne) durant la première
semaine du mois d’août, seulement. Plusieurs hectares ont été
également touchés dans la région de Nador (nord-est), de Guercif
(est) et Bab Berred (nord) durant la même période [59].
Programmes de lutte contre la dégradation de
l’environnement
Ayant pris conscience de l’étendue du fléau qui menace ses
ressources naturelles, le Maroc a adopté différents projets de lois
et a signé plusieurs conventions internationales pour la protection
de l’environnement, en particulier la Convention internationale de
lutte contre la désertification (signée en 1994 et ratifiée en
1996).
Il a aussi élaboré et mis en œuvre durant les dernières années
plusieurs plans d’aménagement et programmes nationaux touchant les
domaines clés du développement agricole, parmi lesquels on peut
citer :
- – le Plan national de lutte contre la désertification
(1986) ;
- – le Programme national des irrigations (1993), qui
restructure et renforce la politique de mobilisation de l’eau,
prioritaire depuis les années 1960, et qui vise l’irrigation de
1 200 000 hectares ;
- – le Plan directeur de gestion conservatoire des terres
pluviales (1994) ;
- – le Plan national d’aménagement des bassins-versants
(1994) ;
- – le Plan directeur de reboisement (1997), qui vise la
protection de près de 500 000 hectares de terrains soumis aux
risques de l’érosion hydrique, et la stabilisation de
31 000 hectares de dunes littorales et continentales menaçant
les terres de culture et les infrastructures [14, 60] ;
- – la Stratégie d’aménagement des terrains de parcours
visant à améliorer les parcours en introduisant des espèces
pastorales herbacées ou arbustives, prometteuses et performantes, à
mettre en repos la végétation naturelle, et à rationaliser
l’élevage [14, 60].
Certains programmes ont donné de bons résultats :
- – la mobilisation de 60 % du potentiel des
ressources en eau, soit près de 11 milliards de m3 d’eau
superficielle et 2,7 milliards de m3 d’eau
souterraine ;
- – l’irrigation de façon pérenne de
1 200 000 hectares [60] ;
- – la plantation de 95 000 hectares de plantes
pastorales, dont près de 3 000 hectares d’Atriplex
[59] ;
- – la stabilisation de plus de 31 000 hectares de
dunes maritimes et de plus de 1 900 hectares de dunes
continentales, protégeant ainsi plusieurs villes et infrastructures
socio-économiques contre l’ensablement [60, 61] ;
- – la préservation de 8 500 hectares de palmeraies
[61] ;
- – la délimitation de près de
4 165 000 hectares de forêts et de 300 000 hectares
de nappes alfatières, et le reboisement de près de
530 000 hectares [60, 61] ;
- – les traitements antiérosifs sur 500 000 hectares
[60, 61] ;
- – la création et l’aménagement de trois parcs nationaux
sur une superficie de 83 000 hectares [61].
Toutefois, certaines tentatives d’aménagement ont été vouées à
l’échec à cause de l’inadaptation des techniques utilisées aux
conditions physiques du milieu, et de l’incompatibilité des
programmes avec l’économie et le choix des populations locales [24,
42]. D’où la nécessité d’intégrer dans les programmes de lutte
anti-érosive les caractéristiques physiques et socio-économiques du
milieu, pour essayer de composer avec l’amélioration de la
production et la protection des ressources naturelles.
Conclusion
Au terme de cette synthèse, on peut constater que l’augmentation
des besoins alimentaires, suite à la surpopulation, entraîne une
surexploitation des ressources naturelles, ce qui se traduit par
l’utilisation des terres marginales, dont les parcours et les
forêts, comme terres de culture, ainsi que par l’intensification
des techniques d’exploitation des terres utilisant souvent des
outils peu appropriés et mobilisant de fortes doses d’eau pour
l’irrigation. Cette surexploitation des ressources du sol génère
des problèmes de dégradation physique (compaction et perte
irréversible de la structure des sols, érosion éolienne et hydrique
suite à l’exploitation des terrains en pente et à la mise en
culture des terrains de parcours), et de détérioration de la
qualité chimique (salinisation suite à l’irrigation, accumulation
des métaux lourds suite à la réutilisation des eaux usées) [56,
57]. De plus, le rétrécissement des aires de pâturage, la
détérioration des infrastructures agricoles, la diminution des
capacités de rétention des barrages et donc du potentiel
d’irrigation, accélèrent le processus de désertification.
Par ailleurs, la forêt marocaine, actuellement fragile, a besoin
d’être protégée car elle présente de nombreux atouts en rapport
avec sa grande diversité biologique et son impact sur l’équilibre
socio-économique du pays. Outre son importance économique directe,
elle contribue à l’économie nationale par sa capacité de protection
de la biodiversité, des ressources en eau et des sols contre
l’érosion et la désertification. Elle joue, en outre, un rôle
social en offrant des espaces récréatifs et éducatifs de plus en
plus sollicités pour l’épanouissement de la société. D’où le grand
intérêt des actions d’aménagement dont la mise en valeur agricole
de terres présentant un potentiel de production important, la mise
en valeur sylvopastorale par des programmes de reboisement et de
mise en défens.
Enfin, il est important de signaler que l’évaluation de la
désertification nécessite le développement et le suivi
spatio-temporel d’indicateurs physiques, biologiques et sociaux, en
tenant compte des interactions entre les différentes composantes de
l’écosystème (végétation, sol, eau, climat, population). Une telle
évaluation semble primordiale et doit précéder chaque plan
d’aménagement pour éviter les échecs des plans nationaux de lutte
contre l’érosion des sols et la désertification. En effet, certains
plans d’aménagement impropres ont causé la perte de la structure
normale de plusieurs forêts marocaines et leur disparition, totale
ou majeure. Tel est le cas de la forêt de la Maâmora dont les plans
d’aménagement, favorisant les espèces exotiques (Pin d’Alep,
Eucalyptus et Acacias sahéliens comme A. cyanophylla) ont causé le
dépérissement de l’écosystème naturel du chêne-liège. Ou encore la
région d’Izarène (nord-est de Ouezzane) où la pinède reboisée a été
complètement détruite, suite à un incendie, causant la perte d’une
région présentant les meilleures potentialités de production
forestière de tout le pays.
Il s’avère donc nécessaire, pour le succès des plans
d’aménagement et de lutte contre la dégradation de l’environnement,
de développer une approche intégrée et participative de tous les
acteurs concernés et d’essayer de répondre aux attentes des
populations locales et de satisfaire leurs besoins prioritaires.
D’où l’intérêt de concilier les besoins du développement et les
impératifs de protection de l’environnement.
Remerciements
Nous tenons à remercier M. A. Zerouali, délégué
provincial du ministère de la Communication à Fès. Nos vifs
remerciements vont également à M. E.C. Castellanos, du
Centre agroalimentaire d’investigation de Murcie (Espagne), ainsi
qu’à Mme N. Khamlichi et aux professeurs N. El
Ghachtouli, F. Fadil, R. Jabrane, L. Benabidate,
A. El Garouani et K. Amrani de la faculté des sciences et
techniques de Fès pour leur aide et leur disponibilité. Merci aussi
à M. H. Jarar Oulidi pour avoir redessiné les cartes.
Références
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« Convention sur la désertification ». Conférence des
nations unies sur l’environnement et le développement : 3-14
Juin 1992. Rio de Janeiro : Organisation des Nations unies,
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1 UGB : unité de grand bétail.
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