Accueil > Revues > Agronomie et biotechnologies > Science et changements planétaires / Sécheresse > Texte intégral de l'article
 
      Recherche avancée    Panier    English version 
 
Nouveautés
Catalogue/Recherche
Collections
Toutes les revues
Médecine
Biologie et recherche
Santé publique
Agronomie et Biotech.
Science et changements planétaires / Sécheresse
- Numéro en cours
- Archives
- S'abonner
- Commander un       numéro
- Plus d'infos
Mon compte
Mot de passe oublié ?
Activer mon compte
S'abonner
Licences IP
- Mode d'emploi
- Demande de devis
- Contrat de licence
Commander un numéro
Articles à la carte
Newsletters
Publier chez JLE
Revues
Ouvrages
Espace annonceurs
Droits étrangers
Diffuseurs



 

Texte intégral de l'article
 
  Version imprimable

L’approche « indicateurs » pour suivre les relations population-environnement : des concepts à l’expérience


Science et changements planétaires / Sécheresse. Volume 11, Numéro 3, 171-8, Septembre 2000, Notes originales


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Frédéric Sandron, Mongi Sghaier, Institut de recherche pour le développement (IRD), Laboratoire Population Environnement, Université de Provence, Centre Saint-Charles, 3, place Victor-Hugo, 13331 Marseille Cedex 3.

Résumé : Depuis les années 80, la renaissance de l’intérêt accordé aux problèmes environnementaux, dans un contexte de dynamiques socio-économique et démographique très vives, a suscité l’émergence de nouvelles interrogations tout autant doctrinales, conceptuelles, méthodologiques que décisionnelles. Les réflexions se sont focalisées sur les notions de « développement durable », de « coviabilité des systèmes écologiques et sociaux » et ont mis en avant la nécessité d’élaborer et de suivre des indicateurs du développement durable. L’article présente une expérience de recherche en Tunisie rurale qui s’inscrit dans cette mouvance. L’accent est mis sur la démarche qui a permis de créer, de tester, puis de proposer un suivi des indicateurs de la dynamique des relations population-environnement avec une référence particulière pour l’étude longitudinale anthropique de la désertification.

Illustrations

ARTICLE

Développement durable, équité intergénérationnelle, coviabilité des systèmes écologiques et sociaux... sont devenus des préoccupations majeures tant dans les pays en développement que dans les pays industrialisés. La relation population-environnement en constitue un des éléments premiers. Après avoir porté la réflexion sur les indicateurs comme outil méthodologique dans une perspective pluridisciplinaire, les auteurs présentent quelques aspects d'expériences menées en Tunisie sur les aspects anthropiques de la désertification.

Depuis les années 80, la renaissance de l'intérêt accordé aux problèmes environnementaux, dans un contexte de dynamiques socio-économique et démographique très vives, a suscité l'émergence de nouvelles interrogations tout autant doctrinales, conceptuelles et méthodologiques que décisionnelles. S'agissant d'une prise de conscience générale de la nécessité de préserver l'environnement sans pour autant bloquer le développement économique et social, on a vu rapidement apparaître de nouveaux concepts tels le « développement durable » ou « l'équité intergénération-nelle ». Mais, dans les faits, le succès médiatique de ce nouveau paradigme s'est accompagné de sérieuses difficultés d'application. En effet, l'idée du développement durable dépasse de loin les points de vue qui ne considèrent les problèmes d'environnement que comme la projection de l'action de l'homme traduite par son impact sur le milieu. En apparence reconsidérées par le développement de théories beaucoup plus « optimistes », les hypothèses malthusiennes semblent demeurer sous-jacentes aux fondements des politiques mises en œuvre ces deux dernières décennies sur la scène internationale. La vision écologique en termes de « capacité de charge » est encore largement dominante1.

Dans le domaine de la recherche, la traditionnelle dichotomie entre les approches malthusienne et boserupienne, insistant pour la première sur les impacts négatifs d'une population nombreuse ou en forte croissance, et sur ses aspects positifs pour la seconde, a été pourtant peu à peu remise en cause. Les choix technologiques, les systèmes fonciers, les modes de consommation ou les modalités de répartition du revenu s'avèrent être des variables déterminantes dans le couple population-environnement. Cerner de manière précise ce nouveau paradigme est assez délicat puisque c'est justement par le rejet des corrélations simplistes faussement mécaniques qu'il se définit : on pourrait le voir comme celui de la « complexité ». Il se caractérise par l'intégration de certains concepts (approche locale, interdisciplinarité, étude dynamique), trop souvent négligés dans les grands schémas traditionnels.

Étude intégrée des processus sociaux et écologiques

De larges synthèses sur le dépassement nécessaire des théories malthusiennes et boserupiennes présentent de nombreux mécanismes « contre-intuitifs » [1, 2] entre les dynamiques sociales et leurs conséquences sur l'environnement. Ces mécanismes ne peuvent souvent être décelés que par une autre manière d'aborder l'étude des relations population-environnement. En particulier, les aspects dynamiques semblent fondamentaux. L'observation transversale, même sous-tendue par des hypothèses sur les processus, reste réductrice lorsqu'on s'intéresse à des phénomènes qui se déroulent le plus souvent sur des périodes de l'ordre de plusieurs années ou décennies. Tenir compte des échelles de temps des différents processus en jeu et surtout de leurs interactions nécessite que différentes disciplines scientifiques soient mobilisées.

Autre point important, les échelles spatiales auxquelles se déroulent les phénomènes doivent être clairement identifiées. Les études locales mettent souvent en exergue des phénomènes sociaux et écologiques inobservables à une échelle plus large. Par exemple, les effets de l'émigration, appréhendés globalement comme une diminution de la densité humaine du site de départ et donc un soulagement du milieu naturel, peuvent induire localement des changements dans les techniques culturales ou productives à la suite des potentialités accrues d'investissement liées à l'envoi des revenus. Ainsi, dans certaines zones, une forte émigration se traduit par un délaissement des activités agricoles locales, celles-ci procurant un revenu très inférieur et bien plus aléatoire que l'envoi d'une partie des revenus plus stables des migrants. Inversement, d'autres régions profitent des revenus de la migration pour développer une agriculture plus performante, mécanisée et intensive, avec des conséquences écologiques très différentes que celles du premier cas.

Ces approches de la complexité et de la diversité ne signifient pas pour autant un abandon de toute théorisation ou modélisation des dynamiques population-environnement. Elles nécessitent une prise de conscience la plus précoce possible de la nécessité pour les chercheurs d'intégrer non seulement les éléments utiles pour appréhender les dynamiques sociales et écologiques mais surtout les éléments de leurs interactions, de leurs modes d'actions croisées les plus importants, des échelles temporelles et spatiales au sein desquelles elles se déploient. En résumé, il faut insister sur la nécessité du dépassement de la simple juxtaposition d'études de sciences écologiques et sociales.

Dans cet esprit, la question est de savoir quels outils méthodologiques sont le mieux adaptés. La systémique, dont l'esprit demeure, s'est avérée très lourde à mettre en œuvre de manière opérationnelle dans la définition des nombreuses équations régissant les interactions, et trop sensible à la formulation du modèle. Donnant toute sa quintessence à l'espace, le développement des systèmes d'information géographique (SIG) a eu le mérite de fédérer des spécialistes de différentes disciplines et de leur permettre de dialoguer autour d'un outil commun, dont l'intérêt pour le champ de recherche qui nous intéresse n'est plus mis en doute par personne. Seulement, deux considérations viennent montrer les limites des SIG : d'abord leurs possibilités réduites de traiter des aspects dynamiques, ensuite le manque de réflexion commune autour des informations mêmes que doivent traiter les SIG. C'est pourquoi, pour mieux cerner les contours de ce que pourrait signifier le développement durable, la question de l'observation continue d'indicateurs s'est posée à la communauté des décideurs et des chercheurs.

Réflexion sur les indicateurs comme outils méthodologiques

C'est surtout après les recommandations de l'Agenda 21 de la Conférence des Nations unies pour l'environnement et le développement qui s'est tenue à Rio en 1992, sur la collecte d'indicateurs de développement durable (IDD), que les recherches se sont développées (encadré 1). Bien sûr, le champ n'était pas vierge. Les économistes ont de manière séculaire leurs « agrégats », les démographes, pour pallier ou compléter une statistique déficiente ou insuffisante, ont créé dans les pays en développement des observatoires de population, dont certains fournissent des données sans interruption depuis plus de trente ans. Les hydrologues, les climatologues ou les phyto-écologues recueillent des données régulièrement dans leur champ de compétence. L'observation à long terme et le recueil systématique d'indicateurs ne sont pas choses nouvelles. En revanche, la confrontation des données de différents champs disciplinaires est une idée neuve qui nécessite évidemment, pour les raisons que nous avons déjà évoquées, une véritable réflexion si l'on veut dépasser la simple juxtaposition de plusieurs bases de données et créer un véritable observatoire sur l'interactivité des processus.

Une part importante de cette réflexion s'est d'abord portée sur la définition et les propriétés souhaitables de l'indicateur2 [3]. Ces dernières sont essentiellement liées aux idées de pertinence politique, d'utilité pour les utilisateurs, de justesse d'analyse et de mesurabilité. Cette dernière notion inclut celle de rapport coût/bénéfice raisonnable.

Après avoir posé ces jalons, le débat s'est orienté sur les aspects de généralité versus spécificité des indicateurs. Bouni fournit une réponse à cette interrogation : « Aujourd'hui, il semble que la tendance générale s'oriente plutôt vers l'homogénéisation de la définition des IDD avec notamment les travaux à venir de l'Ifen contribuant à définir des systèmes d'indicateurs du développement durable qui auront vocation à être utilisés à tous les niveaux décisionnels. L'intérêt de ces travaux n'est pas à remettre en cause, car ils assurent également être le seul moyen pour que ces indicateurs soient instruits au niveau national. Cependant, l'enjeu du développement durable réside également dans la capacité à concevoir et renseigner des indicateurs propres à assurer la définition et le suivi de politiques de développement durable définies aux échelles décisionnelles territoriales et sectorielles. Il est donc particulièrement important de fournir une référence méthodologique utilisable à ces niveaux et qui permette une véritable adaptation des outils d'information à des contextes spécifiques sans remettre en cause les principes de base du développement durable [4]. » Il est clair que la résolution de cette dualité entre l'universalité d'indicateurs à visée comparative et la spécificité d'indicateurs jugés localement indispensables est une affaire de savant dosage. Elle ne peut être élucidée qu'à partir de questions très claires posées à l'ensemble du dispositif de recueil d'informations mis en place. La présentation du montage d'un tel dispositif en Tunisie rurale va nous permettre de rendre opérationnels les quelques concepts présentés jusque-là.

Encadré 1

Le test des indicateurs de développement durable en Tunisie

La Tunisie a proposé, à la fin de l'année 1997, de mener son test national des 134 indicateurs de développement durable (IDD) élaborés par la Commission des Nations unies pour le développement durable (UNCSD). L'Observatoire tunisien de l'environnement et du développement (OTED) a été désigné comme point focal agissant pour le compte du ministère de l'Environnement et de l'Aménagement du territoire.

Dans le cadre de ce test, la Tunisie est jumelée avec la France. Le point focal français est l'Institut français de l'environnement (IFEN) [8].

Le test tunisien est mené sous l'égide de la Commission nationale de développement durable (CNDD) et de son comité technique. Il s'inscrit largement dans le Programme d'action nationale de l'environnement et du développement durable : Agenda 21 national, adopté en 1995. Le test s'est déroulé dans un cadre de concertation élargie, à laquelle ont pris part les experts et représentants des organismes et institutions concernés par le sujet en Tunisie [9].

Expérience en Tunisie

Un programme de recherche (encadré 2) a fait de ces questions sa thématique principale. Dans la mouvance des idées développées ci-dessus, l'objectif est de fournir une liste d'indicateurs de la relation population-environnement qui pourraient être utiles au développement durable. Quelques principes de base ont guidé cette recherche.

Encadré 2

Le programme DYPEN

Le programme de recherche DYPEN (Dynamique population environnement) mené par un collectif tuniso-français a connu une première phase d'analyse des processus d'interaction entre les populations rurales et leur environnement physique dans trois sites en Tunisie rurale (1989-1995). Une deuxième phase (1996-2000) doit permettre la mise en place d'observatoires de la relation population-environnement dans quatre sites présentant des thématiques environnementales distinctes : la déforestation en Kroumirie, l'érosion des sols dans la région de Bargou, la désertification à Menzel Habib, la gestion de l'eau dans l'oasis d'El Faouar. Pour une présentation synthétique du programme, on pourra se référer à Picouët [10].

Génèse et élaboration d'un indicateur

L'élaboration d'un indicateur ou d'un dispositif d'indicateurs pose des difficultés majeures dans la mesure où l'indicateur devrait alimenter un référentiel scientifique cohérent émanant d'un processus de réflexion, d'analyse et d'interprétation scientifiques. En effet si cette qualité de pertinence scientifique de l'indicateur est soulevée par certains auteurs [5], l'expérience menée en Tunisie par le collectif de recherche a le mérite de tenter certaines applications de ce principe.

En effet, cette expérience a révélé combien il est utile que l'indicateur soit lié à une interrogation scientifique par rapport à un schéma de fonctionnement global du système, traduit par les sphères écologique et sociale. C'est à travers un processus de recherche interdisciplinaire réunissant environ une trentaine de spécialistes des sciences sociales et des sciences de la nature que les indicateurs de la relation population-environnement ont été élaborés. Cette recherche a duré une dizaine d'années et a été conduite dans divers contextes édapho-climatiques et socio-économiques de la Tunisie rurale.

Choix de l'échelle

Locale, celle-ci traduit la volonté d'entrer de manière fine dans la nature des interactions population-environnement. En outre, elle correspond à une unité de décision administrative (la Délégation), facilitant à la fois la justification de la valeur ajoutée directe de la recherche et l'enrichissement mutuel des informations entre les décideurs et les chercheurs. Cette échelle choisie pour l'observation devrait apporter des réponses à certains phénomènes observés à l'échelle nationale ou régionale dans le cadre du test national sur les indicateurs de développement durable. Par conséquent, le souci d'intégration de l'approche adoptée à d'autres dispositifs d'observation est non seulement possible mais souhaitable.

Aspect comparatif

La question universalité/spécificité des futurs indicateurs a été au cœur du dispositif de recherche, que ce soit dans le recueil des informations ou dans la réalisation des analyses. En premier lieu, quatre sites différents ont été retenus en Tunisie rurale (carte), en fonction de thématiques écologiques diverses. Dans ces quatre sites, des enquêtes similaires concernant les domaines économiques, socio-démographiques, agricoles, et liés à la gestion de l'énergie et des ressources, ont été menées sur 600 ménages en moyenne par site, soit un échantillon du quart de la population. Parallèlement, des modules thématiques transversaux aux quatre zones analysaient des thèmes tels que l'activité des ménages, leur démographie, les aspects institutionnels de la gestion de l'environnement, les innovations technologiques, ou encore les aspects de genre, de plus en plus pris en compte dans les problèmes d'environnement dans les pays en développement.

L'aspect comparatif de ces différents dispositifs permet de préciser la nature et la sphère d'influence d'un phénomène. Par exemple, voir si les migrations dépendent davantage d'une dynamique familiale propre (ce qui peut être mis en évidence par la réalisation de typologies des ménages ruraux) ou d'une région particulière est fondamental. Les analyses de variance intrazones et interzones montrent le degré d'homogénéité ou d'hétérogénéité d'un phénomène et indiquent in fine le niveau de recueil du futur indicateur qui s'y référera.

Pour ne pas gommer ces hétérogénéités spatiales, et passer ainsi à côté de processus essentiels dans la compréhension des relations population-environnement, des études beaucoup plus localisées ont été réalisées. Par la connaissance fine qu'elles apportent, que l'on peut décrire brièvement comme étant de type « monographie de terrain », elles permettent de dégager les hypothèses des interactions entre les dynamiques écologiques et sociales.

Interdisciplinarité

Traditionnellement plus à l'aise dans les études pointues de leur propre discipline, les chercheurs ont dû apprendre à communiquer autour de ces questions. Connaissant bien ou ayant des idées précises sur les indicateurs internes à leurs champs d'application, la réflexion a été plus délicate sur la définition d'indicateurs interface, nécessaires à la mise en concordance des sphères écologiques ou sociales. Sans entrer ici dans le détail, signalons que ce sont principalement des indicateurs des sphères de la production agricole et de l'usage des ressources qui ont été retenus.

Indicateurs et espace

Puisqu'ils ne se déploient pas dans les mêmes espaces, mais aussi parce qu'on ne les recueille pas de la même manière, la confrontation des indicateurs sociaux (échelle administrative), écologiques (échelle de l'entité physique associée au phénomène) et des indicateurs d'interface se fait à travers leur intégration dans un SIG. Chaque site dispose de son propre SIG, mais élaboré sur des bases communes et autorisant une confrontation.

Affinons cette présentation en montrant sur un exemple l'apport de l'approche « indicateurs » à l'étude des aspects anthropiques de la désertification.

Quels types d'indicateurs pour suivre les aspects anthropiques de la désertification ?

Les recherches sur la désertification ont depuis une vingtaine d'années une composante quasi exclusivement écologique. Bien sûr, il fallait cerner le problème, essayer d'évaluer l'impact du climat et celui des activités humaines. Mais la compréhension même des motivations des populations quant à leur influence sur le milieu naturel restait le plus souvent absente de ces études.

Dans le site de Menzel Habib (photo 1), situé dans le Gouvernorat de Gabès, nous avons pu mettre en exergue l'importance des pratiques humaines dans les épisodes de désertification qu'a connus la région [6]. En particulier, les statuts fonciers et les modes de faire-valoir se révèlent une composante importante. La privatisation de terres, collectives jusque dans les années 70, a entraîné une course à l'appropriation qui s'est traduite par une mise en culture systématique chaque année, alors que la pluviométrie ne le permet qu'en moyenne une année sur cinq [7]. L'application du principe selon lequel « la terre appartient à celui qui la met en valeur » est donc un des rouages du mécanisme de désertification observé dans le cas présent, aggravé par la présence de fréquents vents de sable (photo 2).

Avec la désagrégation des solidarités collectives, un deuxième mécanisme important en termes d'impact écologique a été mis en évidence. Les anciens modes de gestion de l'aléa en contexte climatique aride, fondés sur un partage collectif des risques, se sont transformés en des stratégies de pluriactivité au niveau du ménage. L'élevage (photo 3) ou l'activité agricole (photo 4) au niveau local ne sont plus qu'une des activités qui s'offrent aux familles. Ces dernières peuvent désormais plus facilement tabler sur des revenus issus de travaux salariés dans les agglomérations voisines, facilités en cela par une double résidence et une désaffection temporaire des logements à Menzel Habib les mauvaises années. Cette émigration temporaire peut aussi se transformer en un exode définitif. La diversité de ce portefeuille d'activités, l'accroissement des opportunités et l'utilisation des revenus monétaires qui en sont issus induisent des comportements très différenciés en termes de pratiques agricoles et d'élevage et donc des impacts différents sur le milieu naturel.

Le troisième exemple indique la nécessité de prendre en compte la durée. En effet, si l'on veut mesurer l'efficacité des travaux de lutte contre la désertification, on pourrait se contenter d'afficher la superficie des zones aménagées ou la longueur des aménagements (photo 5) à la date de leur mise en service. Or, à moyen terme, le détournement de ces matériaux à des fins domestiques de la part des populations (photo 6) rend caduque cette seule mesure initiale. L'assentiment des acteurs concernés par la préservation du milieu naturel est une variable primordiale trop souvent négligée, pourtant souvent décelable à la seule observation de l'évolution des aménagements initiaux.

La connaissance de ces divers résultats est évidemment nécessaire pour mettre en place des indicateurs du suivi de la désertification dès lors que l'on souhaite comprendre ses mécanismes sous-jacents et agir dessus. Au-delà des indicateurs décrivant l'état de dégradation des sols, il faut proposer d'autres pistes pour les confronter à des indicateurs révélant les comportements des sociétés humaines ayant à voir avec la désertification. Pour ce faire, même si la distinction est parfois difficile, nous faisons une différence entre les indicateurs des sphères économique/socio-démographique et les indicateurs des sphères que nous avons qualifiées « interface ». À un indicateur économique et à un indicateur du milieu naturel peuvent être associés un ou plusieurs indicateurs interface qui expliquent les liaisons les plus importantes entre les deux premiers. Cette approche permet de mieux poser les hypothèses sous-jacentes à l'étude de la désertification. Si on part du postulat qu'une population nombreuse est synonyme de dégradation, encore faut-il en montrer les mécanismes au-delà de termes vagues tel « l'accroissement de la pression sur le milieu ». Dans ce cas précis, l'indicateur interface se situe dans la sphère des pratiques agricoles et d'usage des ressources. Des allers et retours permanents devraient permettre d'affiner conjointement les schémas d'analyse et les indicateurs, comme l'indiquent les exemples des figures 1 et 2. L'utilisation d'un SIG permet de garder une certaine souplesse quant aux échelles et délimitations retenues dans la spatialisation des indicateurs. Elles peuvent être déterminées dans une démarche davantage orientée vers la recherche ou bien selon une optique d'aide à la décision et épouser dans ce dernier cas un découpage administratif.

L'intérêt du suivi de ces indicateurs interface est donc double. Primo, il offre une garantie supplémentaire quant à la création d'un véritable observatoire de la relation population-environnement et non pas de la simple juxtaposition de deux observatoires séparés. Secundo, il permet de relier le recueil des indicateurs à des schémas explicatifs, des théories ou des modèles qui eux-mêmes vont servir à développer une meilleure connaissance des dynamiques conjointes sociales et écologiques. À terme, il faut bien sûr se méfier des impasses ou des hypothèses qui s'avèrent erronées et ne pas hésiter à revoir quelques indicateurs. Cependant, n'oublions pas que montrer l'absence d'une corrélation entre deux ou plusieurs indicateurs, et donc que tel schéma ne fonctionne pas, est aussi un résultat en soi.

Apport des indicateurs dans le dialogue entre les décideurs et les chercheurs

La lourdeur des dispositifs scientifiques mis en place par les méthodes d'observation usuelles, leur coût élevé, leur besoin important en compétence et en temps, leur manque de flexibilité pour fournir les réponses aux questions posées au moment voulu et opportun, tous ces éléments plaident pour une approche opérationnelle et efficace en termes de coût et de délais, qui réponde aux exigences des décideurs. L'approche par les indicateurs peut répondre à ces exigences, si elle ne se réduit pas à une simple procédure mécanique de collecte d'informations et de données sans analyse scientifique pour les resituer dans un mode de fonctionnement de la réalité. Le dispositif de recherche décrit ci-dessus a permis de dégager la pertinence de certains indicateurs, on pourrait presque dire de les « valider », si tant est que ce mot a un sens dans une telle thématique de recherche.

Mais cette confrontation entre l'analyse des processus et la définition d'indicateurs ne doit pas être figée en la seule proposition de suivi des IDD. Il faut au cours de l'observation les analyser, les critiquer et si besoin en supprimer, transformer, actualiser ou en ajouter, au gré des résultats des expertises scientifiques, des exigences des décideurs et de l'évolution du contexte étudié. Cette dynamique du dialogue est le point crucial dans les rapports décideurs-chercheurs, à la fois primum movens et résultat dans le suivi des indicateurs.

1 « The view is dominant today that population growth is a major cause of ressource depletion, as a society struggles to feed its rapidly growing population [1]. »2 « Paramètre ou valeur calculée à partir de paramètres, donnant des indications sur ou décrivant l'état d'un phénomène, de l'environnement ou d'une zone géographique, d'une portée supérieure aux informations directement liées à la valeur d'un paramètre (p. 19). »

CONCLUSION

La présentation d'une expérience de recherche qui s'inscrit dans le domaine du paradigme de la complexité pour l'étude des relations population-environnement ne doit pas donner l'impression du rejet pur et simple des approches malthusiennes ou boserupiennes. Les unes et les autres ont leur domaine de validité, leur pertinence sur des thèmes, des échelles de temps et d'espace qu'il convient de mieux reconnaître. Si Malthus a élaboré, très jeune, sa théorie comme une pure construction intellectuelle, il l'a constamment affinée tout au long de sa vie par l'observation in situ de nombreuses populations dans leur environnement. Les nouvelles approches doivent elles aussi se fonder sur de nombreuses observations, mettre en relation les indicateurs les plus pertinents et opérer un va-et-vient incessant entre la confrontation des données recueillies et les modèles élaborés, en suivant au plus près les préoccupations des décideurs. C'est donc, à notre avis, à la fois sur les aspects d'outils méthodologiques et sur la constitution d'un espace de dialogue que se situe toute la richesse du suivi des indicateurs de la relation population-environnement.

Remerciements

Les auteurs remercient MM. Didier Génin et Michel Picouët pour leurs commentaires sur ce texte.

REFERENCES

1. Morvaridi B. Population dynamics and environmental interactions : the value of integrating household analysis. In : Clarke J, Noin D, eds. Population and environment in arid regions. Paris : Man and the Biosphere Series, vol. 19, Parthenon Publishing Group, 1998 : 331-52.

2. Mathieu P. Population, pauvreté et dégradation de l'environnement en Afrique : fatale attraction ou liaisons hasardeuses. Natures Sciences Sociétés 1998 ; 6 : 27-34.

3. OCDE. Indicateurs d'environnement. Paris, 1994.

4. Bouni C. L'enjeu des indicateurs du développement durable. Mobiliser les besoins pour concrétiser les principes. Natures Sciences Sociétés 1998 ; 6 : 18-26.

5. Comolet A. Éléments de méthode pour la construction d'indicateurs d'environnement. In : INRIA Actes des Journées d'Études. « Bases de données et systèmes d'information pour l'environnement », 12-13 juin, Versailles, 1995 : 145-58.

6. Sandron F. L'impact anthropique en matière de désertification : une étude de cas en Tunisie. Espaces, Populations et Sociétés 1998 : 45-51.

7. Auclair L, Chaize M, Delaître E, Sandron F. Dynamique sociale et désertification. Revue des Régions Arides, Médenine, Tunisie, 1997 ; n° spécial : 481-7.

8. IFEN. Liste des indicateurs de développement durable proposés par les Nations unies 1998 : http:www.ifen.fr/onu/134.htm.

9. OTED. Test des indicateurs de développement durable des Nations unies : rapport de la Tunisie. Tunis : Observatoire tunisien de l'environnement et du développement, ministère de l'Environnement et de l'Aménagement du territoire, Agence nationale de protection de l'environnement, 1999 ; 319 p.

10. Picouët M. Le problème population : milieux naturels en Tunisie. In : Gendreau F, et al., eds. Populations et environnement dans les pays du Sud. Paris : Karthala-CEPED, 1996 : 143-64.


 

Qui sommes-nous ? - Contactez-nous - Conditions d'utilisation - Paiement sécurisé
Actualités - Les congrès
Copyright © 2007 John Libbey Eurotext - Tous droits réservés
[ Informations légales - Powered by Dolomède ]