ARTICLE
hpg.2012.0734
Auteur(s) : Olivier Bouché1 obouche@chu-reims.fr, Patrice
Pienkowski2, Hervé Hagège3, Emmanuel Mitry4, Jean-François Seitz5
1 Vice-président de la FFCD et membre du bureau de la
FFOM,
CHU Reims,
Hôpital Robert Debré,
service d’hépato-gastroentérologie et cancérologie digestive,
Avenue du Général Koenig,
51092 Reims Cedex
2 Membre de la Commission cancérologie du CREGG et
Président de la FMC-HGE,
Clinique du Pont de Chaume,
Montauban
3 Président de la FSMAD et membre du CA de l’ANGH,
CHI de Créteil
4 Membre de UNICANCER,
Institut Curie Ensemble Hospitalier,
Paris-Saint Cloud
5 Président de la FFCD,
APHM Marseille
Les cancers digestifs représentent 25 % de toutes les
tumeurs et regroupent dix localisations différentes dont des
tumeurs rares et des situations complexes [1]. De nombreuses
localisations ou types histologiques comme les tumeurs endocrines
digestives, les tumeurs stromales gastro-intestinales (GIST), les
tumeurs du grêle, les cancers de l’œsophage, du cardia, du rectum,
des voies biliaires ou du pancréas posent régulièrement des
problèmes de contrôle de syndromes fonctionnels, de bilan et de
traitements locaux spécifiques nécessitant des compétences qui sont
enseignées dans le cadre du diplôme d’études spécialisées (DES)
d’hépato-gastroentérologie.
Les cancers digestifs représentent 25 % de toutes les
tumeurs et regroupent dix localisations différentes
La cancérologie digestive est devenue en 20 ans un domaine
partagé et devrait être considérée comme une compétence
complémentaire à l’hépato-gastroentérologie et à l’oncologie
médicale tout comme le sont l’onco-hématologie, l’oncologie
pédiatrie, la neuro-oncologie, l’oncologie dermatologique ou
l’oncologie thoracique. En effet, l’oncologie digestive recouvre
une activité complexe qui nécessite de maîtriser les bases
cliniques et biologiques de l’oncologie générale et d’avoir une
connaissance approfondie de l’anatomie et de la physiopathologie de
l’appareil digestif. De la même manière que l’oncologie évolue vers
une spécialisation d’organe, il faut pouvoir reconnaître aux
spécialistes d’organe de se spécialiser en cancérologie, et dans
les deux cas sans renier sa formation d’origine : c’est la
convergence d’une activité transversale et d’activités
verticales.
La nécessité d’avoir cette double compétence s’explique par le
fait que la prise en charge des patients atteints de cancer
digestif nécessite des connaissances de plus en plus spécifiques et
que le niveau de connaissance nécessaire est difficile à acquérir
pour les non-spécialistes. La connaissance des maladies de
l’appareil digestif et la maîtrise technique de l’endoscopie
permettent à l’hépato-gastroentérologue (HGE) de traiter par des
méthodes peu invasives, endoscopiques, les obstructions tumorales
des voies biliaires et du tube digestif et de réaliser l’exérèse
des tumeurs précancéreuses et cancéreuses superficielles ; la
formation des HGE en oncologie leur permet après acquisition des
compétences nécessaires de prendre en charge leurs traitements
chimiothérapiques et médicaux ; la formation en oncogénétique
leur permet de prendre en charge les tumeurs digestives
héréditaires.
La prise en charge du cancer par l’hépato-gastroentérologue
est transversale : de la prévention et du dépistage jusqu’aux
traitements palliatifs
Dans le futur, la personnalisation croissante des traitements
médicaux à l’ère de la biologie moléculaire et de la théranostique
(alliance du diagnostic et de la thérapeutique), comme le
développement des traitements locaux, ne fera qu’accentuer le
besoin de spécialisation et de complémentarité entre les HGE
spécialisés en oncologie digestive et les oncologues médicaux au
sein des réunions de concertation pluridisciplinaires (RCP) de
cancérologie digestive, des réseaux régionaux et des centres de
coordination en cancérologie (3C).
La cancérologie digestive est un domaine facile d’accès pour
les hépato-gastroentérologues, compte tenu de leur formation
initiale et de leur formation continue
Comme le montrent les résultats de l’enquête de la FSMAD
réalisée avec la FFCD publiée dans ce numéro [2], au moins
20 % des HGE prescrivent les chimiothérapies de leurs patients
et assurent la prise en charge de leurs effets indésirables. Ils
ont pour la plupart obtenu leur habilitation à prescrire des
chimiothérapies, soit après avoir obtenu un diplôme d’études
spécialisées complémentaires (DESC) de cancérologie digestive, soit
par une reconnaissance ordinale de leur compétence. Cependant, le
DESC de cancérologie, créé en 1986, n’a été effectivement organisé
au niveau de l’ensemble du territoire qu’au milieu des années 90.
En 2008, 257 HGE, représentant le tiers des prescripteurs,
n’avaient pas d’habilitation « officielle ». Ils
appartiennent pour beaucoup à la génération des HGE entrés en
3e cycle des études médicales après 1983 qui n’ont pas
eu la possibilité d’obtenir une reconnaissance de leur compétence
en cancérologie digestive par la commission nationale du Conseil de
l’Ordre. Ils sont impliqués dans la prise en charge de nombreux
patients atteints de cancers digestifs depuis plus de 15 ans et
leur situation doit être régularisée par l’application du décret
2012-116 du 27 janvier 2012 qui a ouvert la porte à une validation
des acquis par l’expérience (VAE) sous certaines conditions
(participation active à une RCP, activité élevée de prescription de
chimiothérapies, ancienneté dans cette pratique d’au moins 5 ans,
validation d’une formation théorique type diplôme
inter-universitaire (DIU) de cancérologie digestive ou formations
dont la liste n’est pas encore déterminée).
Les cours intensifs de cancérologie digestive de la FFCD,
initiés il y a plus de 20 ans, devraient pouvoir être reconnus pour
leur valeur formatrice, et a posteriori, l’effort de
formation consenti par de nombreux collègues ainsi mis en
valeur.
Dans tous les cas, la pratique de la cancérologie digestive ne
pourra plus se faire que dans des établissements autorisés (ou
associés), appartenant à un centre de coordination en cancérologie
(3C), intégré à un réseau régional, et utilisant un référentiel de
pratique reconnu.
La validation des acquis de l’expérience (VAE) devrait
résoudre la grande majorité des problèmes en respectant des
critères de qualité en cours de finalisation
Les oncologues médicaux bénéficient de la transversalité de leur
savoir : connaissance approfondie de la biologie des cellules
tumorales, raisonnements par similitude avec des situations
rencontrées devant d’autres cancers,
expérience<strike>s</strike> des complications des
chimiothérapies antitumorales acquises avec le maniement
d’associations plus toxiques que celles habituellement utilisées en
oncologie digestive, prise en charge de sites métastatiques rares…
Cette culture de l’oncologie médicale est très utile et
complémentaire à celle des HGE spécialisés en oncologie, et une
collaboration médicale sans conflit est fortement souhaitable à une
époque où nous allons connaître une pénurie de tous les médecins
compétents [3, 4]. Cette collaboration est d’autant plus
souhaitable que la prévalence des cancers digestifs est en forte
augmentation [1] notamment en raison de l’amélioration de
l’espérance de vie des malades, comme en témoigne l’augmentation de
la médiane de survie des patients porteurs des cancers colorectaux
métastatiques qui est passée de 10 à 29 mois, triplant ainsi les
besoins en nombre de consultations et les séances de traitements
[5]. Actuellement, si une certaine concurrence entre oncologues
médicaux et HGE peut exister dans les territoires fortement
médicalisés, ceci n’est pas le cas dans des régions à plus faible
densité. En effet, la prise en charge thérapeutique médicale des
cancers, si elle doit être de qualité, doit aussi être au maximum
un traitement de proximité et le maillage territorial des HGE
permet cette prise en charge de proximité sur l’ensemble du
territoire. Même si la carence en oncologues médicaux est
progressivement corrigée par l’organisation de l’internat en
filières, avec un nombre plus important d’internes formés en
oncologie générale, il restera souhaitable de maintenir un
équilibre entre les oncologues médicaux devant prendre en charge
toutes les tumeurs, parfois peu formés à l’oncologie digestive, et
les HGE titulaires de DESC de cancérologie. L’objectif des Agences
régionales de santé (ARS) doit être de conserver en France le haut
niveau actuel de compétence et de prise en charge des patients,
tant au niveau des soins que de la recherche, quel que soit le lieu
d’exercice : Centre hospitalo-universitaire (CHU), Centre
hospitalier généraux (CHG), clinique privée ou Centres de lutte
contre le cancer.
Hépato-gastroentérologues et oncologues médicaux :
concurrence objective mais complémentarité de fait
En Europe, la France est avec l’Allemagne, la Belgique et la
Serbie un pays où les HGE sont les plus impliqués en cancérologie
digestive et ces 4 pays représentent un tiers de la population
européenne [6, 7]. Pour les autres pays européens, la
cancérologie digestive est devenue un domaine à développer en
priorité pour les HGE de façon à permettre une prise en charge
optimale des très nombreuses situations particulières spécifiques à
la cancérologie digestive et que soit respectée une vraie
multidisciplinarité [6-8] ; c’est l’un des buts de la Société
européenne de cancérologie digestive (European Society of Digestive
Oncology [ESDO]) créée le 14 juin 2008 à Prague.
D’autres pays dans le monde souhaitent développer la
cancérologie digestive pour assurer une meilleure prise en charge
de leurs patients, notamment lorsque le faible nombre d’oncologues
ne permet pas de soigner selon les recommandations internationales
la majorité des patients ; c’est le cas de la Roumanie, qui va
organiser un cours intensif de cancérologie digestive, de l’Algérie
et du Maroc où la FFCD assure une formation théorique en
collaboration étroite avec les sociétés savantes nationales de ces
pays ; c’est également le cas en Tunisie, en Amérique latine
(Argentine), en Asie [9] et dans d’autres pays [8] où une démarche
de développement de la cancérologie digestive est en cours.
Dans d’autres pays européens les hépato-gastroentérologues
sont impliqués dans l’administration de la chimiothérapie
anticancéreuse
L’un des souhaits des HGE, pour préserver un haut niveau de
prise en charge de leurs patients, est de maintenir un accès
spécialisé à l’oncologie digestive par deux filières possibles,
l’une passant par l’oncologie générale, l’autre passant par
l’hépato-gastroentérologie. Dans des établissements français, des
oncologues médicaux pratiquent majoritairement ou exclusivement
l’oncologie digestive, tandis que des HGE spécialisés en oncologie
digestive travaillent au sein de services d’oncologie générale.
Dans de nombreux centres existent des unités d’oncologie générale
où cohabitent et s’entre-aident des oncologues médicaux, des HGE et
des pneumologues, en particulier au sein d’unités de soins
ambulatoires de jour communes. Ces faits montrent que
l’organisation universitaire de deux filières de formation peut
correspondre à une réalité et satisfaire pleinement un besoin de
compétence et devrait être mieux connus et pris en considération
par les pouvoirs publics.
Conflits d’intérêts: aucun
Références
Les références importantes apparaissent en gras
1. Hospices civils de Lyon, InVs, INCa, Francim, Inserm.
Projection de l’incidence et de la mortalité par cancer en France
en 2011. Rapport technique. Juin 2011.
http://www.invs.sante.fr/Dossiers-thematiques/Maladies-chroniques-et-traumatismes/Cancers/Surveillance-epidemiologique-des-cancers/Projections-Estimations-de-l-incidence-et-de-la-mortalite/Projections-de-l-incidence-et-de-la-mortalite-par-cancer-en-France-en-2011.
2. Rougier P, Legoux JL, Ricard F, et
al. Implication des hépato-gastroentérologues en
cancérologie digestive ? Enquête de la Fédération des
spécialités des maladies de l’appareil digestif (FSMAD) et la
Fédération francophone de cancérologie digestive (FFCD).
Hepato Gastro Oncol Dig 2012 ; 19 : 399-412.
3. Rougier P. Les hépato-gastroentérologues et la
cancérologie : un mariage de raison non dépourvu de
passion !. Hepato Gastro 2010 ; 17 : 1778.
4. ONDPS. Ministère de la Santé. Gastroentérologie.
In : ONDPS (Ed .), Le rapport annuel de l’Observatoire
National de la Démographie des Professions de Santé - Les métiers
de la cancérologie - Tome 4 - 2006-2007. Paris :
ONDPS, 2008 : 80-8.
5. Kopetz S, Chang GJ, Overman MJ, et al. Improved
survival in metastatic colorectal cancer is associated with
adoption of hepatic resection and improved chemotherapy. J Clin
Oncol 2009 ; 27 : 3677-83.
6. Rougier P, Legoux JL, Lepage C, et
al. Hepato-gastroenterologists and oncologists are
complementary in the management of digestive cancers. Dig
Liver Dis 2011 ; 43 : 583-4.
7. Mulder CJ, Peeters M, Cats A, et al. Digestive
oncologist in the gastroenterology training curriculum. World J
Gastroenterol 2011 ; 17 : 1109-15.
8. Winawer S, Pasricha P, Schmiegel W, et al. The
future role of the gastroenterologist in digestive oncology: An
international perspective. Gastroenterology 2011 ; 141 :
e13-21.
9. Sung J. Future role of gastroenterologists in
digestive oncology in the Asia Pacific region: Panir Chelvam
Memorial Lecture. Asian Pacific Digestive Week 2010. J
Gastroenterol Hepatol 2011 ; 26 : 432-6.
|