ARTICLE
ocl.2012.0435
Auteur(s) : Jacky Vandeputte vandeputte@iar-pole.com
IAR, Pôle de Compétitivité Industries et Agro-ressources, 50-52
rue Brossolette, BP 05, 02930 Laon cedex
Le glycérol, molécule purifiée de la glycérine, de par sa
structure d’hydrate de carbone, s’apparente davantage à un sucre.
Cette simple molécule à 3 carbones est un coproduit de la
fabrication à l’échelle industrielle de biocarburants, savons et
surfactants par trans-estérification (figure
1).
Le développement du marché du biodiésel (qui a généré des
quantités abondantes de glycérol), les nouvelles préoccupations
environnementales des consommateurs et la raréfaction à terme du
pétrole ont stimulé ces dix dernières années la recherche sur cette
matière première végétale.
Le glycérol est couramment employé dans de nombreuses industries
avec des applications classiques dans les secteurs alimentaires,
cosmétiques ou encore pharmaceutiques. Il constitue également une
molécule plateforme importante de la bioraffinerie oléagineuse qui
offre un grand nombre de dérivés potentiels dans le secteur de la
chimie du végétal.
Le marché de la glycérine
La production mondiale de glycérine s’élève à plus de
2,5 millions de tonnes, avec un taux de croissance moyen de
15 %. Plus de 60 % de la production est issue de la
production du biodiésel. La France produit ainsi aujourd’hui
2 millions de tonnes de biodiésel, ce qui libère à peu près
200 000 tonnes de glycérine sur le marché, puisqu’il se forme
environ 100 kg de glycérine pour 1 tonne de biodiésel
produite. Or, la production de biodiésel est croissante du fait des
objectifs fixés par la Commission européenne sur les taux
d’incorporation des biocarburants. Par conséquent, le volume
croissant de production d’esters méthyliques d’huile végétale
pouvait laisser craindre une saturation des marchés classiques et
entraîner une baisse de prix de revient de la glycérine. Les cours
mondiaux du glycérol sont d’ailleurs très volatiles depuis le
développement du biodiésel, et oscillent d’une année à l’autre du
simple au double (0,7 $/kg en 2006 – 1,4 $/kg 2007). Les
fluctuations des cours du glycérol n’ont, en fait, jamais cessé
depuis 130 ans.
La glycérine participe au rendement de la filière biodiésel.
La croissance des marchés de la glycérine était tirée jusqu’à
présent par les marchés de soins, d’hygiène et agroalimentaire. Si
le glycérol en excès pourrait faire l’objet d’une valorisation
énergétique, les acteurs de la bioraffinerie oléagineuse ont tout
intérêt à se diriger vers des voies de plus hautes valeurs
ajoutées. La transformation du glycérol en intermédiaires chimiques
par de voies thermiques, chimiques et biotechnologiques est une
voie intéressante. Beaucoup d’applications en chimie du végétal
dépendront cependant du prix de revient de la glycérine et des
cours du pétrole.
Les applications classiques du glycérol
Le glycérol, plus ou moins purifié, est utilisé dans un grand
nombre de secteurs industriels (figure 2).
Il est couramment employé dans des applications alimentaires,
cosmétiques ou encore pharmaceutiques. Il est exploité notamment
pour ses propriétés émollientes et comme agent mouillant.
Dans les cosmétiques, le glycérol est souvent utilisé comme
agent hydratant, solvant et lubrifiant ; la glycérine est
ainsi un humectant qui protège l’épiderme, adoucit la peau et la
rend plus souple et plus extensible. Il rentre dans la formulation
de dentifrices, crèmes hydratantes et produits capillaires.
Dans les médicaments, il agit comme hydratant qui améliore
l’onctuosité et la lubrification des préparations pharmaceutiques.
Il est utilisé par exemple dans la préparation de sirops
médicamenteux.
En tant qu’ingrédient alimentaire, il est utilisé pour son goût
sucré, pour retenir l’humidité et comme solvant.
Le glycérol et ses dérivés sont également employés dans diverses
applications industrielles : agent plastifiant, formulation de
lubrifiants, synthèse de résines et d’explosif (nitroglycérine),
solvant pour les teintures et encres, formulation de fluides
antigel, tensioactifs (dérivés des mono- et
diglycérides – éthoxylats ou sulfates).
Glycérol, ressource renouvelable, molécule plateforme C3
Le glycérol est un intermédiaire pour la synthèse chimique. En
2005, le rapport US Biobased Products Market Potentiel and
projections Through 2025 du Department Of Energie (DOE) de
l’USDA classe le glycérol dans le Top 10 des synthons
(« building blocks ») les plus attractifs. Le
dernier article du Technology development for the production of
biobased products from biorefinery carbohydrates – the US
department of energy's Top 10 revisited (The Royal Society of
Chemestry) confirme son statut et développe davantage l’arbre des
transformations chimiques et biotechnologiques potentielles du
glycérol et les molécules dérivées cibles : 1.3 propanediol,
propylène glycol, polyesters, etc. Cette liste n’est évidemment pas
exhaustive et ne mentionnait pas par exemple la valorisation sous
forme d’épichlorhydrine (figure
3).
Le glycérol serait en quelque sorte l’équivalent d’origine
végétale du propylène pour la pétrochimie. Le glycérol peut être
transformé par voie chimique ou biotechnologique en un vaste
ensemble de molécules d’intérêt. Il peut faire l’objet de réactions
de déshydratation, oxydation sélective, carboxylation,
estérification, transestérification, ethérification,
chlorination…
Le développement de la chimie du glycérol passe par la mise au
point de procédés fermentaires et de procédés de chimie
catalytique, notamment des technologies d’oxydation sélective et
d’hydroghenolyse. L’utilisation du glycérol non purifié pour la
production de dérivés est un facteur important de réduction des
coûts de revient. La meilleure option serait de convertir le
glycérol brut à des températures et pressions modérées.
Les dérivés du glycérol
Certains dérivés du glycérol ont dépassé le stade laboratoire ou
pilote et commencent à être produits à l’échelle industrielle.
Petit tour d’horizon des développements marquants.
L’acide acrylique
L’acide acrylique (figure 4),
connu par les consommateurs pour être un composant des peintures,
se retrouve aussi dans de nombreuses applications, en particulier
dans les revêtements, les super-absorbants, le traitement de l’eau
et les adhésifs.
Le marché mondial de cette substance est estimé à
3,7 millions de tonnes en 2010.
L’acide acrylique était jusqu’à présent obtenu à partir du
propylène, d’origine fossile. Il peut désormais être synthétisé à
partir du glycérol. Le groupe chimiste français Arkema a signé un
accord de partenariat pour élaborer, à Carling, un procédé
industriel de synthèse du glycérol en acide acrylique. La première
unité industrielle est envisagée sur 2015. Deux options se
profilent : la première conduisant à un acide acrylique
100 % biosourcé et la seconde conduisant à un schéma de
production où de l’acide acrylique d’origine pétrolière et
biosourcée se rejoignent pour produire un acide acrylique
partiellement biosourcé, dans un pourcentage qui reste à
définir.
À noter que la production d’acide acrylique par voie fermentaire
à partir du glucose est également explorée aux USA par OPX.
D’autres acteurs comme Cargill et Novozyme investiguent une voie
via un autre intermédiaire : le 3 HPA.
Acroléine
L’acroléine (petite molécule bifonctionelle) intervient dans
l’élaboration de molécules destinées à la chimie fine, en
particulier dans les secteurs de la parfumerie et de l’industrie
pharmaceutique.
La consommation mondiale d’acroléine pour des applications en
chimie fine est de l’ordre de 3 000 tonnes. Elle est estimée à
60 000 tonnes pour les applications autres telles que la
synthèse de la méthionine, utilisée en alimentation animale.
Deux voies de production d’acroléine base glycérol sont
aujourd’hui envisagées :
- –. la voie chimique acrylique : lors de la
production de l’acide bioacrylique, le glycérol est d’abord
transformé en acroléine puis oxydé en acide acrylique ;
- –. la voie thermique : le projet R&D ACROPOLE
du groupe PCAS, labellisé par le pôle de compétitivité Industries
& Agro-Ressources s’intéresse aux voies thermochimiques par
pyrolyse.
L’acroléine est une substance sensible et très réactive. La
possibilité de la préparer à partir du glycérol sur le site
industriel d’utilisation, en fonction du planning des commandes,
permettrait de résoudre le problème du transport et du stockage, ce
qui constitue une avancée majeure en termes de sécurité et
d’environnement.
Épichlorhydrine
L’épichlorhydrine est un des composés pour la fabrication des
résines époxy, qui connaissent de nombreuses applications dans les
secteurs de la construction automobile, nautique, immobilière ainsi
que des équipements de loisir.
Le marché de l’épichlorydrine était estimé à
1 250 000 tonnes en 2009, dont plus de 50 % en Asie.
L’épichlorhydrine est généralement obtenue indirectement en
faisant réagir du chlore avec du propylène. Elle peut désormais
être fabriquée à partir de glycérine en deux étapes, contre trois à
partir des dérivés pétrochimiques.
Le groupe Solvay a développé la production industrielle
d’épichlorhydrine à partir de glycérine (Procédé Epicérol TM, figure 4). Il
a été le premier à s’équiper d’une unité pilote (10 000 t/an)
de synthèse d’épichlorhydrine biosourcée en 2007, à Tavaux dans le
Jura (figure
5).
La technologie Epicérol TM permet une réduction de 20 % des
émissions de CO2, 90 % de la consommation d’eau et
de 50 % de la consommation d’énergie non renouvelable.
Solvay implante désormais une unité de capacité production
annuelle de 100 000 tonnes en Thaïlande, et la construction
d’une usine en Chine a été annoncée récemment (2011). 25 % de
la croissance à venir de la production d’épichlorhydrine pourrait
être d’origine biosourcée.
Carbonate de glycérol
Le carbonate de glycérol (figure 6)
fait actuellement l’objet d’une demande mondiale. Il a été testé
comme solvant non volatil, en tant que base lubrifiante, comme un
composé de séparation de gaz membranaire, dans les mousses de
polyuréthanes, dans les tensioactifs, comme composé de
revêtements.
Différentes voies de production de carbonate de glycérol sont
envisagées, à partir d’un donneur de carbonate ou à partir
directement de CO2 :
- –. carbonylation catalytique du glycérol (par réaction
de l’urée, ou éthylène ou propylène carbonate) ;
- –. Glycérol + CO2 (avec voie
supercritique).
Les chercheurs de l’Inra ont mis au point une voie de synthèse
du carbonate de glycérol n’utilisant que des composés d’origine
naturelle : glycérol, urée, catalyseurs minéraux tels que le
sulfate de zinc. Des travaux de synthèse enzymatique avec des
lipases immobilisées de Candida antartica (biocatalyse de
glycérol et diméthyl carbonate) donnent de bons rendements.
Deux acteurs se sont déjà positionnés sur la production de
carbonate de glycérol :
- –. Huntsman Performance Products, une division
d’Huntsman Corporation, a mis sur le marché dès 2009 le produit
JEFFSOL® : Glycerine Carbonate ;
- –. Novance, groupe Sofiproteol, oléochimiste de
spécialité, a développé un procédé en batch de production de
carbonate de glycérol, qui sera utilisé comme additif (lubrifiant…)
ou intermédiaire de synthèse.
1,3 propanédiol (1,3 PDO)
Le 1,3 PDO est un composé chimique de base aux qualités
physiques exceptionnelles, qui entre dans la fabrication de fibres
de polyester aux qualités recherchées, utilisées pour des textiles
performants, des semelles de chaussures de sport, des revêtements,
des moquettes ou encore des films thermoplastiques.
Cette substance enregistre une croissance d’environ 20 %
par an, pour un marché mondial estimé à 700 000 tonnes en
2020.
En chimie classique, le PDO est produit à partir de l’oxyde
d’éthylène, un dérivé du pétrole, et ce, à un coût très élevé. Il
peut être également obtenu par fermentation du glucose ou du
glycérol. Le 1,3 propanediol biosourcé, issu de la
fermentation du glucose par une souche bactérienne d’Escherichia
Coli (développée par Genencor) est ainsi l’un des composants du
produit Sorona® du groupe Dupont. Il est utilisé dans
les fibres textiles et tissus pour les intérieurs, les vêtements et
les tapis, ou pour des applications dans les emballages tels que
des films, des mastics, des mousses et des contenants rigides.
Son impact environnemental est réduit : DuPont
Sorona® utilise ainsi 30 % d’énergie en moins pour
sa production et émet 63 % de gaz à effet de serre en moins en
comparaison avec le Nylon 6.
Le 1,3 PDO peut également être fabriqué par fermentation du
glycérol par des souches modifiées de Clostridium ou de
Klebsiella avec des rendements théoriques bien
supérieurs.
La société française Metabolic Explorer s’implante en Malaisie
(deuxième producteur d’huile de palme au monde) avec la
construction de la première usine de production de propanédiol
(PDO) à partir de glycérine d’une capacité de 50 000 t/an
(8 000 t/an au départ). L’application principale du PDO, la
résine polyester PTT (polytriméthylène téréphtalate), connaît une
forte demande en Asie, portée en particulier par l’industrie
textile.
Monopropylène glycol (MPG, 1,2 propane diol)
Les utilisations classiques du propylène glycol (figure 7)
sont la fabrication de fibres polyesters pour l’industrie du
textile, les résines polyesters insaturées, les fluides
fonctionnels (antigel, de dégivrage, et la chaleur transfert), les
produits pharmaceutiques, les aliments (émulsifiant dans les
sauces), les cosmétiques (comme humectant et anti moisissure), les
peintures et revêtements, le tabac…
Le marché mondial du MPG est estimé à 1,8 millions de
tonnes.
Plusieurs voies mènent au propylène glycol à partir de matières
renouvelables. par voie chimique mais aussi par voie fermentaire
(notamment via la DHA). La société Archer Daniels Midland (ADM)
utilise un procédé catalytique d’hydrogénolyse pour convertir la
glycérine en propylène glycol. Son unité de production de
100 000 tonnes/an située à Decatur en Illinois a démarré en
2011.
Le MPG biosourcé permet de réduire de 80 % la consommation
de gaz à effet de serre et répond aux exigences du standard
ASTM – produit 100 % biosourcé.
Metabolic Explorer, entreprise de chimie biologique, spécialisée
dans le développement de procédés de production par voie biologique
de composés chimiques industriels en France, a dévoilé un procédé
de production de propylène glycol base glycérol.
Oléon produit sur le site de Ertvelde (Belgique) à partir de
février 2012 des propylènes glycol biosourcés raffinés à hauteur de
18 000 tonnes/an et par un procédé d’hydrogénation
catalytique.
DHA (dihydroxyacétone)
La DHA est un actif cosmétique, autobronzant d’origine
naturelle. C’est une substance qui peut être obtenue naturellement
à partir de l’écorce de châtaignier, bien que de nos jours elle
soit synthétisée par bioconversion bactérienne de glycérol.
La société ARD (AgroIndustrie Recherches et Développements) et
sa filiale Soliance proposent une poudre de DHA pure obtenue par un
procédé biotechnologique à partir de ressources végétales
renouvelables.
Esters de polyglycérol
Ces composés (figure 8)
ont déjà des applications comme émulsifiants en cosmétique et dans
l’agroalimentaire. Ils peuvent se positionner comme tensioactifs et
lubrifiants biodégradables, en remplacement peut être partiel du
polyoxoéthylène. On les cite également en tant qu’agent de
traitement du bois, en compétition sur cette application avec les
polyéthylèneglycols.
L’oligomérisation du glycérol est cependant difficile à
contrôler.
Le groupe Solvay, après plusieurs années de recherche, est le
leader mondial de la production et commercialisation de
polyglycérols à haute pureté (Diglycérol, Polyglycérol-3 and
Polyglycérol-4).
Conclusion
Le glycérol constitue une molécule plateforme de la
bioraffinerie oléagineuse. Certains procédés de conversion chimique
mais aussi fermentaires de production d’intermédiaires chimiques à
base de glycérol sont désormais opérationnels.
Les investissements industriels dépendront du cours du marché et
de la disponibilité du glycérol liée aux politiques de soutien des
biocarburants par les États. Les constructions des premières unités
industrielles (épichlorhydrine et 1,3 PDO, MPG) ont démarré.
Les nouvelles valorisations chimiques du glycérol peuvent
accroître la rentabilité de la filière biodiésel. Elles
s’inscrivent dans le développement des bioraffineries
oléagineuses.
Pour en savoir plus
|