ARTICLE
ocl.2012.0425
Auteur(s) : André Merrien merrien@cetiom.fr, Patrick Carre,
Alain Quinsac
CETIOM,
270 Ave de la Pomme de Pin,
45160 Ardon
Les plantes oléagineuses sont de précieux réservoirs d’acides
gras à usage alimentaire mais aussi industriel. Face au défi de
l’environnement, la chimie verte trouve aujourd’hui un écho
particulier et les cultures oléagineuses représentent des
candidates potentielles pour de nombreuses applications.
L’oléochimie verte (hors saponification et biodiesel) représente
déjà 7 % du marché global des huiles végétales au niveau
mondial. Leurs caractères renouvelable, non toxique et dégradable
en font des productions intéressantes. D’autant qu’au-delà de
quelques grandes espèces bien connues, de nombreuses autres
cultures peuvent trouver un intérêt, pour peu que leur
domestication puisse progresser. Beaucoup d’entre elles ne sont
cependant pas directement adaptées à nos climats et nécessitent
encore des efforts d’amélioration (teneur en huile, rendement,
maîtrise technique) pour les rendre compétitives.
Outre-atlantique, des travaux de recherche sont menés sur
plusieurs espèces, dont l’huile présente un profil spécifique en
acides gras : jojoba, crambe d’Abyssinie, lesquerella,
vernonia, cuphea, limnanthes.
En Europe, et à cette fin d’usage dédié à la chimie verte,
plusieurs oléagineux à profil d’acides gras particulier ont
commencé à percer : le colza érucique, le colza bas linoléique
ou colza oléique, le lin oléagineux, le tournesol oléique et peut
être demain le tournesol stéarique. La composition en acides gras
de leurs huiles offre des débouchés multiples : biocarburants,
lubrifiants, détergents, plastiques, peintures, produits
cosmétiques et pharmaceutiques (Evrard, 1993).
Il y a quelques années, le CETIOM a réalisé de nombreux travaux
sur le potentiel de ces « cultures nouvelles » (CETIOM,
1994) ; citons par exemple, le ricin, la cameline, l’onagre,
la bourrache, le carthame. À ce jour, peu d’entre elles ont
réellement trouvé des applications significatives. Le contexte
actuel d’une agriculture durable et respectueuse de l’environnement
et de nouveaux marchés générés par la chimie verte mérite de revoir
la question.
Une diversité de cultures pour des applications diverses
Les tableaux 1 et 2 synthétisent les
données disponibles tant au niveau de la richesse en huile des
graines que de la composition de cette huile en acides gras
d’intérêt. Les usages sont mentionnés à titre d’applications plus
souvent potentielles que correspondant à des parts de marché
significatives à ce jour.
Tableau 1 Acides gras d’intérêt et usages pour quelques
cultures oléagineuses cultivées (Adapté d’après Van Soest,
1993).
| Plante |
Teneur en huile
(%) |
Richesse en acides gras d’intérêt |
Usage |
| Arachide |
34 % |
C18:1 (57 %) |
Peintures |
| Colza |
40-44 % |
C18:1 (60 %) |
Biocarburant, peinture, lubrifiant, agent
anti-poussière |
| Colza érucique |
42-44 % |
C22:1 (45 %) |
Lubrifiants, détergents, savons, nylon érucamide
(polyéthylène, peintures…), cosmétiques |
| Lin oléagineux |
36-40 % |
C18:3 (58 %) |
Savons, peintures, linoleum, antirouille, mastic,
détergents |
| Palme |
20-24 % |
C16:0 (40 %) |
Lipochimie (stéarine), travail des métaux
(laminage) |
| Olive |
18-22 % |
C 18:1 (71 %) |
Lipochimie (oléine), pharmacie, cosmétiques,
savons de toilettes |
| Ricin |
50 % |
C18:1 OH (90 %) |
Peintures, cosmétiques, résines, anticorrosion,
émulsifiant, agent de surface, liquide hydraulique, lubrifiants de
synthèses, polyuréthanes, PVC, nylon 11 ou Rislan B |
| Soja |
18-19 % |
C18:2 (55 %) |
Biocarburant, peintures, encres,
lubrifiants, agent de démoulage, agent anti-poussière,
phytosanitaire |
| Tournesol |
40–65 % |
C18:2 (65 %) |
Biocarburant, peinture |
| Tournesol oléique |
| C18:1 (85 %) |
Biocarburant, peinture |
| Tournesol stéarique |
| C18:0 (10-20 %) |
Cosmétique |
Tableau 2 Acides gras d’intérêt et usages potentiels pour
diverses cultures (Adapté d’après Van Soest,
1993.)
| Plante |
Teneur en huile
(%) |
Richesse en acides gras d’intérêt |
Usage |
| Bourrache |
31 % |
γC18 :3 (31 %) |
Cosmétiques |
| Cynara |
25 % |
C18:2 (60 %) |
Substitut de l’huile de tournesol |
| Cassis |
25 % |
γC18:3 (13 %) |
Cosmétiques |
| Coriandre |
18-22 % |
C18:1 (n-12) |
Polymères (nylon), détergents, tensioactifs |
| Jojoba |
45-60 % |
C20:1 et alcools gras |
Cosmétique, huiles de coupe |
| Calendula |
20-21 % |
C18:3 conj. |
Pharmacie, résines, peintures, vernis |
| Cuphea |
| C10:0 ou C12:0 |
Tensioactifs, solvants, émulsifiants |
| Dimorphoteca |
20-26 % |
C18:2 OH |
Polymères, plastiques, peintures et vernis,
nylon |
| Vernonia |
38 % |
C18:1 – O (Epoxy) |
Résines, peintures, vernis, plastiques,
nylons |
| Crambe |
25-50 % |
C22:1 (52 %) |
Idem colza érucique |
| Euphorbia lasgascae |
35-49 % |
C18:1 – O (Epoxy) |
Résines, peintures et vernis, plastiques |
| Lesquerella |
20-37 % |
C20:1 (52 %) |
Résines, peintures et vernis, cosmétique |
| Lunaire |
30 à 40 % |
C22:1 (40 %)
C24:1 20% |
Bio-lubrifiants |
| Cameline |
40-42 % |
C18:3 (37 %) |
Peintures, vernis |
Freins et leviers pour leur développement
Parmi les cultures dédiées à ce jour à la chimie verte, le
tournesol oléique est sans nul doute la plus avancée mais
aussi la mieux adaptée à nos systèmes de production. Elle couvre
aujourd’hui environ 50 % de la sole de tournesol en France
(soit environ 350 000 ha) et son usage est principalement dédié à
l’alimentaire, avec une petite part aux biocarburants. La faible
insaturation de l’acide oléique confère à l’huile des propriétés de
fluidité et de stabilité intéressantes pour le développement des
lubrifiants (Mendoza et al., 2011). Les filières à très
hautes teneurs en acide oléique (> 90 %) alimentent
aujourd’hui le marché de la cosmétique, des lessives et de la
plasturgie.
Des variétés de tournesol stéarique sont aujourd’hui en
pépinière chez les sélectionneurs. Le profil d’acides gras de ces
huiles offre des teneurs en C18:0 proche de 20 %. Il pourrait
alors constituer une alternative aux huiles de palme en matière de
cosmétique. Toutefois, les teneurs en huile et la productivité de
ce matériel restent encore à améliorer pour une compétitivité
accrue.
Le colza érucique vient en seconde position. Il est
aujourd’hui cultivé en France sur 15 000 ha, principalement dans
des bassins de production dédiés (pour éviter les repousses ou les
croisements avec le colza conventionnel). Ses usages concernent
principalement l’industrie des matières plastiques (érucamides),
les détergents et des lubrifiants. Les variétés actuelles,
combinées à des bonus attractifs, en font une culture compétitive.
La teneur en C22:1 de l’huile plafonne toutefois à 55 %
(biologiquement limité à 66 % par la fixation possible
uniquement en 2 positions sur 3 du glycérol).
Le colza oléique (qui correspond aussi à du colza bas
linoléique) est surtout utilisé aujourd’hui pour l’alimentation
en raison des capacités de chauffage accrues pour l’huile
(résistance à l’oxydation et absence d’odeurs à la cuisson). Les
usages industriels de cette huile s’apparentent à ceux du tournesol
oléique. La culture couvre à peine 5 000 ha en France. Au vu de son
intérêt, cette culture pourrait progresser dans les années à
venir.
Le lin oléagineux couvre 10 000 ha en France.
L’utilisation de la graine entière en alimentation animale est sans
nul doute le débouché essentiel pour cette production. Son
développement est important au Canada (38 % de la production
mondiale) et en Chine (18 %). Les usages industriels
concernent principalement la plasturgie (linoléum), les détergents
et les peintures. Un regain d’intérêt est noté aujourd’hui pour
cette production en France. Les freins essentiels en sont la
compétitivité au regard des autres productions.
Le chanvre retrouve quant à lui un intérêt en France,
principalement pour la valorisation de sa fibre. Toutefois, la
production de graines (chènevis) donne une huile riche en acide
linoléique (C18:2) et en alphalinolénique (C18:3). Les applications
sont principalement alimentaires, mais aussi cosmétiques.
La cameline est une culture dont l’intérêt à la fois
agronomique et industriel est démontré (Bonjean, 1993 ;
CETIOM, 1995). Des tentatives d’introduction ont été faites en
France dans les systèmes de cultures à la fois avec des types hiver
(sans doute plus prometteurs) et des types printemps (Merrien et
Chatenet, 1996). Les niveaux de productivité sont au moins
équivalents à ceux du colza de printemps et la conduite est plus
facile et moins exigeante en intrants. C’est plus une organisation
de marché et des débouchés qui font défaut à cette production en
France. Elle pourrait retrouver prochainement un intérêt pour son
huile utile en cosmétique mais aussi comme source de biocarburant
pour moteurs d’avion.
Le ricin a pour sa part fait l’objet de tentatives
d’introduction en France dans les années 1990 face à une
demande du marché pour les plastiques. L’acide ricinoléique rentre
dans la plasturgie (Rilsan), les lubrifiants, les peintures et
vernis (Bonjean, 1991 ; Estragnat, 1992 ; CETIOM, 1992).
Aujourd’hui, le marché est exclusivement alimenté par des
importations (Inde, Chine, Brésil…).
Le crambe d’Abyssinie, comme le ricin, a été l’objet
d’études au CETIOM dans les années 1990 (Bureau, 1995,
Merrien, 1995, Merrien, 2011). La culture est cependant restée à
l’état expérimental et les productions n’ont jamais été
significatives. Source alternative d’huile riche en acide érucique,
elle n’a jamais été compétitive par rapport au colza érucique. Elle
présente en outre un réel handicap au niveau de l’installation d’un
peuplement régulier, en raison des difficultés de germination des
graines (on sème en fait la silicule qui contient une seule
graine). Elle reste toutefois une culture peu exigeante en
intrants.
Le pavot ou œillette est aujourd’hui cultivé
principalement en Poitou-Charentes et en Champagne-Ardenne pour la
production d’alcaloïdes opiacés sur quelques centaines d’hectares.
Les usages des graines sont alimentaires, mais également
pharmaceutiques.
Perspectives à l’international
D’autres cultures oléagineuses peuvent ponctuellement présenter
un intérêt, mais la production n’est pas adaptée aux conditions
françaises.
Le carthame pousse plutôt dans les régions arides du
globe. Ses usages industriels sont décrits en matière de peinture
ou de plasturgie. Quelques cultures biologiques sont recensées en
vallée du Rhône en raison des vertus diététiques de la graine.
L’onagre est plus réputé pour la richesse de son huile en
acide gamma-linolénique, en raison de son intérêt nutritionnel. Les
vertus de cette huile sont également valorisées en cosmétique
(l’Onagrine® par exemple). L’huile de bourrache
offre des applications similaires. Ces deux cultures ont été
travaillées au CETIOM et les bases d’un itinéraire technique
existent (CETIOM, 1990a et b).
Le limnanthe et le jojoba poussent principalement
en Amérique du nord et sont utilisés dans le domaine cosmétique, en
raison de la richesse en acide gras à chaîne longue (C20 et C22) de
leur huile. En matière industrielle, la résistance de l’huile aux
très hautes températures pourrait trouver des applications.
Une société néerlandaise (Calendula Oils) tente de mettre en
place une filière de production d’huile de calendula. En
raison des faibles rendements de cette culture, les zones de
production seraient localisées dans des régions comme le Canada ou
l’Europe de l’Est. L’huile de calendula, en raison de ses trois
doubles liaisons conjuguées, est très réactive et polymérise
facilement.
Parmi les autres plantes candidates à des développements en
chimie verte, citons encore l’euphorbe, le cuphéa, lesquerella et
vernonia (acide vernolique : C15:1). Le jatropha a également
fait l’objet de beaucoup de littérature (plus que de
recherches !). Présentée comme plante miracle pour la
production de biocarburants dans les régions arides, les études
récentes relativisent fortement ses applications (usage local,
circuit court pour des biocarburants, savonnerie).
Conclusion
Plusieurs tentatives d’introduction de cultures oléagineuses à
des fins de chimie verte ont été réalisées en France. Toutefois,
rares sont les applications industrielles viables de ces cultures.
Il se pose en effet plusieurs difficultés à leur
développement : les ressources génétiques sont parfois
difficiles à identifier et il n’existe pas de pools de semences de
toutes ces espèces disponibles aisément. Certaines cultures ont
fait l’objet d’étude de l’itinéraire technique. Les freins peuvent
être au niveau de la densité (crambe) ou encore de la récolte
(ricin). Toutefois, ces points sont surmontables, au prix de
quelques expérimentations pour la mise au point de l’itinéraire
technique. Un atout important pour ces cultures est leur caractère
« rustique », qui permet leur production dans des
conditions de faibles niveaux d’intrants (peu d’exigence en
fertilisants et peu ou pas de maladies ou de ravageurs). Ce point
leur confère ainsi un label de cultures respectueuses de
l’environnement, label souvent recherché par les industriels (en
cosmétique par exemple). Si les données sont assez cohérentes sur
les caractéristiques des graines (teneur en huile, profil d’acides
gras…) il est beaucoup plus difficile de disposer d’information sur
le réel potentiel de rendement de ces productions et les données de
la bibliographie sont parfois trompeuses (résultats obtenus en
parcelles expérimentales et non dans des conditions de production).
Les méthodes d’extraction de l’huile des graines devront aussi
faire l’objet d’études (simple pression, paramètre…). Des
précautions sont aussi à prévoir pour certaines graines, en raison
des risques de toxicité et d’allergie, comme le ricin, l’euphorbe,
le jatropha. Plus généralement, c’est donc la compétitivité de ces
productions qui, bien souvent, en freine aujourd’hui le
développement, au-delà de quelques niches. Une organisation de
filière est également essentielle pour ces cultures nouvelles, pour
garantir à la fois la disponibilité de la semence, la conduite de
la culture et surtout, sa commercialisation à un prix rentable pour
le producteur.
Références
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Paris : Ed. Golileo/ONIDOL, 1991.
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Poitou-Charentes, 1995.
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CETIOM. Alternative oilseed crop Camelina sativa. Report from
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Estragnat A. Etude de la croissance et du développement chez
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1992.
Evrard J. Valorisation industrielle des acides gras des
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In: CR workshop Crops2Insdustry « Can oilseeds crops offer
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Van Soest, LJM. Potential new oilseed crops for industrial use.
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