ARTICLE
ocl.2011.0385
Auteur(s) : Céline Robert robert@cetiom.fr
Cetiom, Avenue Lucien Brétignières, 78850 Thiverval-Grignon
Klein et son équipe (2007), via une étude
bibliographique, montrent que 87 espèces sur 115, soit près de
75 % des principales espèces cultivées, dépendent complètement
ou en partie de la pollinisation animale. L’importance de cette
pollinisation est variable selon les espèces cultivées, la
fécondation pouvant se faire par plusieurs voies. Chez les
angiospermes, la fécondation est en effet le résultat de la
rencontre entre le pollen et le pistil des fleurs. La dissémination
du pollen peut se faire par plusieurs moyens, les plus communs en
France étant par le vent, les insectes ou par contact direct entre
le stigmate et les anthères.
Malgré la diversité des espèces pollinisatrices, ce sont
principalement les abeilles et en particulier l’abeille domestique
Apis mellifera qui est la plus étudiée car emblématique
parmi les insectes pollinisateurs. Cette espèce est d’autant bien
connue et étudiée que l’apiculture constitue une activité
économique à part entière. Les chiffres les plus récents (2004)
rapportent environ 1 800 apiculteurs professionnels mais
surtout 67 500 apiculteurs amateurs pour une production de
25 000 tonnes de miel (GEM-ONIFLHOR, 2005) (figure
1).
Or, depuis une vingtaine d’années, des mortalités d’abeilles
domestiques et sauvages anormales sont constatées dans de nombreux
pays du monde. Les taux de remplacement des colonies étaient de
10 % en 1980 et sont plutôt, à l’heure actuelle, de l’ordre de
36 %. Le maintien d’un cheptel de colonies d’abeilles
domestiques productif est devenu aujourd’hui l’une des
préoccupations majeures dans les exploitations apicoles.
Les causes de mortalité admises par la communauté scientifique
internationale sont multiples :
- –. les parasites ou les pathogènes (Varroa
destructor, Nosémoses…) ;
- –. la raréfaction des sources de nourriture liée à
l’intensification de l’agriculture : diminution des espaces
non cultivés et simplification des rotations entraînant une perte
de diversité des sources de nourriture ainsi qu’une fragmentation
des habitats ;
- –. les produits phytosanitaires, en particulier les
insecticides. Pour être autorisés, ces produits ont fait l’objet
d’études spécifiques quant à leur impact sur les abeilles, ce qui a
conduit à des préconisations adaptées. Certains produits sont
totalement interdits en période de floraison, d’autres peuvent être
utilisés, mais toujours hors des périodes de butinage. Une mauvaise
utilisation des produits phytosanitaires, par exemple en présence
des abeilles dans les parcelles (utilisation interdite par la
réglementation actuelle) peut être à l’origine d’accidents.
D’autres éléments peuvent expliquer ces déclins de populations
tels que des problèmes génétiques ou des conditions climatiques
exceptionnelles.
Les principales causes de mortalités sont d’autant plus
difficiles à déterminer qu’elles sont variables selon les régions
du monde (Mollier et al., 2009) et que des interactions
complexes entre les différents facteurs explicatifs ne sont pas à
écarter.
Le Cetiom (Centre technique des oléagineux et du chanvre
industriel) travaille principalement sur le colza, le tournesol, le
soja, le lin et le chanvre industriel. Il s’intéresse de près aux
problèmes des abeilles, pour plusieurs raisons.
Tout d’abord, le colza est une culture mellifère très
importante. De par sa floraison très précoce et également son
importance en termes de surface cultivée, elle constitue une des
premières sources de nourriture dans de nombreuses régions à la
sortie de l’hiver. Ainsi, dans les principales zones de production
de colza, en moyenne, 60 % de la production de miel se fait
sur cette culture. Or, depuis une vingtaine d’années, les
apiculteurs observent une diminution du nombre d’abeilles dans les
ruches après la floraison du colza mais également une production de
miel relativement faible par rapport à ce qui pourrait être
attendu.
De plus, il a été montré que les insectes, dont les abeilles,
contribuent à la pollinisation du colza pour 30 % pour le
colza classique et pour 90 % pour la production de semences de
colza hybrides (Pierre et Renard, 2010) où une fécondation croisée
est indispensable. Des apiculteurs sont ainsi employés par les
producteurs de semences pour placer leurs ruches à proximité des
parcelles.
En France, les relations sont souvent difficiles entre le monde
apicole et agricole. Les produits phytosanitaires ont été
particulièrement montrés du doigt pour expliquer les mortalités
anormales, en particulier les insecticides systémiques,
c’est-à-dire capable de migrer dans tous les organes de la plante,
tels que ceux à base d’imidaclopride, de thiametoxam, de
thiaclopride…
Des études sont donc mises en place par le Cetiom depuis 2010,
avec différents partenaires, afin de :
- –. rétablir le dialogue entre le monde apicole et
agricole ;
- –. développer des méthodologies (existantes ou non)
d’observation d’abeilles ou de colonies dans le but de fournir des
données les plus fiables possibles pour décrire les phénomènes de
mortalité observés en France.
En 2010, le Cetiom, la FDSEA Eure-et-Loir, la FRSEA Centre, la
section apicole de la FNSEA, 3 apiculteurs et Bayer
CropScience se sont associés afin de mettre en place une action
pilote en Eure-et-Loir avec l’appui du prestataire de service
Staphyt. Il s’agissait d’observer dans des conditions habituelles
de pratiques apicoles et agricoles le comportement de colonies
d’abeilles, homogènes entre elles, pendant la période de butinage
du colza. Ces observations ne constituent pas une expérimentation
et n’ont donc pas pour vocation première d’expliquer les phénomènes
de mortalités de colonies observés ces dernières années en France
mais aussi dans d’autres pays. L’objectif est plutôt de dresser un
état des lieux de ce qui peut se passer au cours d’une miellée de
colza, tant du point de vue de l’évolution des populations
d’abeilles que des pratiques agricoles. Dans le cas d’incidents de
mortalités, les données récoltées pourront peut-être permettre de
fournir des éléments de compréhension quant aux facteurs pouvant
expliquer ou non ces phénomènes, dans le cas bien particulier des
ruchers suivis. Cette action a surtout pour but d’apporter les
premiers éléments de méthodologie de suivi de rucher, d’ouvrir la
voie à de futurs partenariats et permettre de renouer le dialogue
entre le monde apicole et le monde agricole.
Matériel et méthodes
Les 4 ruchers suivis appartiennent à 3 apiculteurs
volontaires et sont situés sur quatre sites éloignés de quelques
dizaines de kilomètres (figure 2).
Chaque rucher est constitué d’une dizaine de ruches choisies de
manière à ce qu’elles soient homogènes entre elles. Une ruche a été
écartée au dernier moment du fait de l’absence de reine.
Trente-neuf ruches ont donc été suivies pendant toute la
période de floraison du colza, c’est-à-dire de fin avril à début
juin. Deux ruches par rucher sont équipées de trappes à pollen
Observations
Un état initial et final de chaque ruche est réalisé. Ces
évaluations consistent en une estimation de la force des
colonies, à savoir :
- –. une estimation de la taille des colonies ;
- –. le nombre de cadres de couvain et sa composition en
termes de proportion d’œufs, de larves et de pupes ;
- –. les proportions en pollen et en miel ;
- –. l’observation de la reine ;
- –. un examen clinique (pression Varroa, loque
américaine et européenne, nosémose).
Prélèvements :
Lors des états initiaux et finaux, des prélèvements d’abeilles
vivantes et de pain d’abeilles sont également réalisés : des
analyses pathologiques et de résidus sont faites sur abeilles
vivantes ainsi que des recherches de néonicotinoïdes dans le pain
d’abeille. Les échantillons analysés consistent en un échantillon
moyen de l’ensemble des ruches d’un rucher. Cependant, les
échantillons récoltés par ruche sont conservés et permettent si
nécessaire, la réalisation d’analyses complémentaires
individuelles.
En complément des états initiaux et finaux des ruches, un suivi
hebdomadaire est fait consistant en :
- –. un prélèvement d’abeilles vivantes par ruche pour
analyses de résidus et analyses pathologiques ;
- –. une observation de présence ou non d’abeilles mortes
« à la porte de la ruche » (observations faites en cas
d’incidents de mortalité). Dans ce cas, un prélèvement est
effectué ;
- –. un prélèvement de pollen dans les trappes pour
analyses palynologiques (composition qualitative et quantitative
des origines du pollen) et analyses de résidus (également lors de
l’état final).
L’ensemble des prélèvements ainsi que les états finaux et
initiaux ont été réalisé en présence des apiculteurs par la société
Staphyt.
Analyses
Le coÛt des analyses, le matériel nécessaire ainsi que
l’impossibilité dans certains cas de disposer d’échantillons
individuels en quantité suffisante pour réaliser les analyses ruche
par ruche, nous ont conduit à travailler sur des échantillons
moyens.
Les analyses multi-résidus demandées ciblent les principales
molécules fongicides et insecticides utilisées sur colza, ainsi que
les néonicotinoïdes également utilisés sur d’autres cultures comme
le thiametoxam (traitement de semences maïs).
Les analyses pathologiques concernent la recherche de nosémose,
de varroase et de virus de paralysie chronique.
Les analyses palynologiques sont faites par le Cétam (Centre
d’études techniques Apicoles de Moselle), les analyses
pathologiques et de recherches de néonicotinoïdes dans le pain
d’abeilles par l’ANSES de Sofia-Antipolis (Agence nationale de
sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du
travail) et les analyses multi-résidus sur abeilles et pollen par
le GIRPA (Groupement interrégional de recherche sur les produits
agropharmaceutiques – Angers).
Pratiques agricoles
En parallèle du suivi des ruches, une enquête auprès des
producteurs de colza dans un rayon de 2 km autour de chaque rucher
est menée. Elle vise à inventorier les pratiques phytosanitaires
réalisées sur cette culture. Les principaux renseignements demandés
sont : les variétés cultivées, les dates de semis, la
phénologie, les interventions phytosanitaires (date, cible,
produit, dose, volume d’application, conditions climatiques et
heures d’intervention). Quelques renseignements concernant d’autres
cultures que le colza ont pu être recueillis. Le recueil des
observations est centré en priorité sur les interventions entre la
reprise de végétation (C1-C2) et la fin de la floraison (G5)
(tableau 1).
Tableau 1 Codification de quelques stades repères du
colza.
| Stade |
Description |
| C1 |
Reprise de végétation ; apparition de jeunes
feuilles. |
| C2 |
Entre-nœuds visibles ; apparition d’un
étranglement vert clair à la base des nouveaux pétioles. |
| G5 |
Grains colorés |
Principaux résultats
Enquêtes sur les pratiques agricoles
La très grande majorité des agriculteurs possédant des parcelles
dans les 4 zones ont été interrogés. Les pratiques mises en
œuvre ne sont pas connues pour, en moyenne, 20 % des parcelles
de colza. Ce manque vient du fait que les agriculteurs n’ont été
prévenus que tardivement et ont été difficiles à identifier.
Il ressort de ces enquêtes que la réglementation est
respectée :
- –. tous les produits utilisés sont autorisés ;
- –. les doses d’application sont toujours inférieures ou
égales aux doses homologuées ;
- –. la réglementation sur les mélanges est
respectée.
Concernant les périodes d’interventions, la plupart des
agriculteurs ayant répondu disent appliquer de préférence les
insecticides (et même des fongicides) soit tôt le matin, soit tard
le soir, donc en période défavorable à l’activité des abeilles
(pour 93 % des traitements pour lesquels cette information est
connue). Néanmoins, le nombre d’interventions pour lesquelles cette
information n’est pas disponible est de l’ordre de 30 %.
Évolution des populations d’abeilles
Lors de l’état initial, l’état sanitaire des colonies semble
bon. Les réserves en pollen et en miel sont bonnes et chaque ruche
dispose en moyenne de 5 à 6 cadres de couvain.
Au cours des 3 premières semaines, aucune anomalie n’est
observée. Aux alentours du 17-18 mai des mortalités de
couvains (larves nécrosées de couleur marron dans des cellules
operculées) sont observées sur 2 ruchers. Les mêmes symptômes
avaient été observés en Sologne une semaine plus tôt par le
propriétaire des ruches. Des cas similaires chez plusieurs
apiculteurs de départements différents ont conduit la Brigade
vétérinaire à faire des prélèvements et à réaliser une enquête
nationale.
Le bilan final révèle donc que sur les ruchers où les mortalités
anormales ont été observées, 30 à 40 % des colonies présentent
une interruption de ponte et les autres ne sont pas dans un état
optimal. Sur les deux autres sites la situation est plus
mitigée :
- –. pour un rucher, 50 % des colonies sont
populeuses, les autres sont dans un état moyen à faible ;
- –. pour le quatrième rucher, 3 colonies sont
belles, 20 % sont presque vides mais cela est lié à des
problèmes de gestion apicole.
Analyses multirésidus
Sur les 17 molécules recherchées dans le pollen ou sur
abeilles, au moins 11 molécules ont été utilisées sur les
zones étudiées (résultats des enquêtes sur les pratiques) entre le
10 avril et fin mai. 5 de ces 11 molécules ont été
détectées, voire quantifiées. Au total, sur environ
310 recherches de molécules potentiellement appliquées sur le
terrain, des détections ou des quantifications sont faites dans
9 % des cas.
Des recherches de néonicotinoïdes sont réalisées sur pains
d’abeilles : des quantifications sont obtenues lors de l’état
initial mais jamais lors de l’état final pour 3 ruchers sur 4.
Pour ce dernier rucher qui correspond au rucher se portant le
mieux, une quantification apparait lors de l’état final. Les
substances actives qui sont détectées ou quantifiées sur les
ruchers où des mortalités anormales de couvain ont été observées ne
nous ont pas permis d’expliquer les phénomènes de mortalité. Le
seul point commun entre ces deux ruchers concerne la quantification
de thiamethoxam dans les pains d’abeilles lors de l’état initial et
donc sans relation avec les pratiques connues sur le bassin. Afin
de vérifier cette hypothèse, des analyses complémentaires et
individuelles ciblant les néonicotinoides ont été faites sur les
pains d’abeilles initiaux des ruches les plus atteintes. Du
thiamethoxam n’est quantifié que sur 2 ruches sur 7. Cette
quantification ne permet donc pas d’expliquer les mortalités
observées.
Les analyses multi-résidus ne permettent pas de tirer des
conclusions directes sur les mortalités qui ont pu survenir sur
2 ruchers sur les 4.
Analyses pathologiques
Aucun rucher ne présente de varroase.
Le virus de paralysie chronique est quantifié sur tous les
ruchers à, au minimum, une date donnée. Selon l’Anses, les
quantifications sont faibles et indiquent que certaines abeilles
sont porteuses mais que cela est sans incidence sur la colonie.
2 ruchers sont porteurs de nosémose et de virus de
paralysie chronique mais les quantités n’expliquent pas les
mortalités observées.
Analyses palynologiques
Les trappes à pollen n’ont pas toujours bien fonctionnées et
pour certaines dates les analyses palynologiques n’ont pu être
faites à défaut de quantité, la priorité ayant été donnée aux
analyses multi-résidus.
Cependant, il apparaît que les sources d’alimentation des
abeilles sont très diverses : colza, fruitiers, aubépine,
trèfle, saule, cornouiller sanguin… La quantité de pollen de colza
quantifiée est supérieure à 70 % pour seulement
1 prélèvement sur 17.
Autre observation intéressante : un des ruchers est divisé
en deux parties séparées par une centaine de mètres. Ces deux
groupes présentent des sources d’alimentation différentes :
colza et aubépine pour l’un et trèfle pour l’autre (figures 3 et
4).
Conclusion et perspectives
Ce suivi a révélé une interruption de ponte pour 30 et 40 %
des colonies de 2 ruchers ce qui a conduit à leur effondrement
plus tard dans la saison. Ces problèmes de mortalités ont été
observés par d’autres apiculteurs de la région Centre et ont fait
l’objet d’une enquête nationale par la Brigade vétérinaire. Un
troisième rucher a souffert de problèmes de gestion apicole quand
au quatrième, 50 % des populations sont populeuses, les autres
dans un état assez variable.
Les analyses des pratiques agricoles, des pollens, des abeilles
et l’observation complète des colonies n’ont pas permis
d’identifier des causes d’affaiblissement ou de mortalité. Ce suivi
a cependant permis de connaître les pratiques sanitaires apicoles
et agricoles autour des ruchers et d’associer les expertises des
professionnels agricoles et apicoles. Il en ressort que la
réglementation concernant les pratiques agricoles est globalement
bien respectée.
Cependant, ce dispositif ne permet pas d’étudier les
interactions entre facteurs ainsi que l’impact d’autres facteurs
non connus qui pourraient peut-être expliquer les phénomènes
observés. Par exemple, les conditions météorologiques peuvent être
un élément explicatif. Néanmoins, même si les mortalités sont
survenues après un brusque refroidissement, les données récoltées
ne permettent pas de conclure quand à l’impact des conditions
météorologiques sur les populations.
Ce suivi a mis en évidence la nécessité d’une étude plus globale
à la fois dans le temps et dans l’espace, qui dans l’idéal
intégrerait les historiques des ruches sur le long terme ainsi
qu’une description précise du paysage et des pratiques sur
l’ensemble des cultures.
La création d’un réseau national de ruchers sur le long terme,
inexistant à l’heure actuelle, serait le moyen de dresser un état
des lieux sur les problèmes de mortalités anormales des colonies.
Cela nécessiterait la mise en commun des compétences de manière à
mettre en place une méthodologie appropriée et approuvée par tous,
manquante à ce jour.
Références
Klein AM, Vaissière BE, Cane JH, et al. Importance of
pollinators in changing landscapes for world crops. Proc R Soc
B 2007 ; 274 : 303-313.
Mollier P, Sarazin M, Savini I. Le déclin des abeilles, un
casse-tête pour la recherche. INRA Magazine 2009 ; 9 :
13-24.
Pierre J, Renard M. Bilan de 30 ans de travaux de recherche
effectués en France sur la pollinisation du colza. OCL 2010
; 17 : 121-126.
GEM-ONIFLHOR. Audit de la filière miel 2005. 2005.
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