ARTICLE
ocl.2011.0379
Auteur(s) : Christophe Sausse1 sausse@cetiom.fr, Eve Penillard1, Aude Barbottin2, Frédéric Jiguet3
1 Cetiom, Centre de Grignon,
avenue Lucien Brétignières,
78 850 Thiverval-Grignon,
France
2 Inra, UMR 1048 SAD-APT,
BP01,
78 850 Thiverval-Grignon,
France
3 Muséum National d’Histoire Naturelle,
CRBPO, BP 51,
55 rue Buffon,
75005 Paris,
France
L’impact du développement des biocarburants sur l’environnement
fait l’objet de vifs débats en France et en Europe. Les
préoccupations ont tourné jusque récemment autour de la capacité
des biocarburants à limiter le changement climatique, mais leur
impact sur la biodiversité est aujourd’hui questionné. Le sujet est
rendu particulièrement complexe par le flou entourant le concept de
biodiversité, sur lequel des acteurs variés projettent des
représentations pas toujours bien assurées ni cohérentes entre
elles (Le Guyader, 2008).
Sans vouloir clore le débat, cet article propose une réflexion
sur le sens de cette question, et une méthode pour y répondre, en
distinguant ce qui relève des indicateurs, du cadre théorique pour
le diagnostic et des données mobilisables. Nous proposons
d’utiliser des indices de biodiversité aviaire, et distinguons
trois niveaux d’analyse correspondant au cadre de l’écologie du
paysage et à certains leviers mobilisables par les acteurs de la
filière des oléagineux : l’utilisation du territoire,
l’aménagement du paysage et la gestion des systèmes de culture. Une
étude préliminaire centrée sur le colza a permis d’aborder le
niveau de l’utilisation du territoire. Nous en présentons les
principaux résultats, avant d’aborder des perspectives
d’approfondissement sur les deux autres niveaux.
Pourquoi les oiseaux ?
Intérêt des indicateurs de biodiversité aviaire
La biodiversité renvoie à la diversité des espèces et des
écosystèmes ainsi qu’à la diversité génétique. Décrire l’ensemble
de la biodiversité est impossible. Si l’on s’attache à la diversité
des espèces, la plus médiatisée, celle-ci doit être estimée à
partir de mesures sur une ou plusieurs espèces. Les informations
recueillies sur une seule espèce peuvent donner lieu à des
inférences abusives : l’espèce est corrélée à la biodiversité
totale ou bien ce qui est bon pour une espèce l’est pour toutes.
Travailler sur un groupe d’espèces diminue ce risque, mais présente
l’inconvénient de compliquer la réalisation et l’interprétation du
diagnostic : les traits démographiques d’une espèce peuvent
être mis en relation avec des caractéristiques de milieux. Chaque
espèce ayant des traits démographiques particuliers, les grouper
rendra moins lisibles de tels liens de cause à effet. Nous sommes
ici confrontés à un dilemme entre valeur heuristique de l’indice
(i.e. sa capacité à être relié à des pratiques de gestion ou bien à
produire un modèle de recherche) et représentativité (i.e.
corrélation avec la biodiversité totale). Sa résolution impose de
bien clarifier l’objectif poursuivi. La question posée est celle de
l’impact des oléagineux sur la biodiversité dans son ensemble, que
nous cherchons à protéger en raison de sa valeur intrinsèque. Il ne
s’agit donc pas de choisir un indicateur ad hoc en vue d’un
but particulier. Le critère prioritaire est la
représentativité.
Les oiseaux sont considérés comme de bons candidats pour
l’élaboration d’indices représentatifs de la biodiversité, car ils
sont globalement au sommet de la pyramide alimentaire et dépendent
du bon fonctionnement de toute la chaîne trophique. Ainsi, le
Farmland Bird Index basé sur les abondances des oiseaux nicheurs
spécialistes des espaces agricoles permet de rendre compte de la
biodiversité dans ce type d’espace (Gregory et al., 2005).
Il est aujourd’hui un des indicateurs structurels du développement
durable au niveau de l’Union européenne, et peut être adapté pour
piloter des politiques nationales, à l’exemple de la Suisse (Birrer
et al., 2011). Le calcul d’indices de biodiversité aviaire
est rendu possible par l’existence de réseaux d’observation
produisant des données offrant une bonne couverture nationale,
comme le Suivi temporel des oiseaux communs (STOC) en France. Ces
bases de données, outre leur rôle pour le suivi et l’évaluation de
politiques publiques, rendent possible la réalisation d’études
d’impact. Enfin, les oiseaux ont l’avantage d’être visibles.
Souvent appréciés pour leur valeur culturelle et esthétique,
parfois redoutés, ils ne laissent pas indifférents le grand public,
dont les agriculteurs font partie.
Le statut des oiseaux spécialistes des milieux agricoles se
dégrade
Plusieurs études basées sur le Farmland Bird Index ont montré le
déclin des populations d’oiseaux spécialistes des espaces agricoles
au niveau national (Julliard et Jiguet, 2005) et européen (Donald
et al., 2000, 2006). L’analyse des causes de ce déclin est
basée principalement sur des corrélations statistiques entre
indices de biodiversité et variables descriptives de
l’agriculture.
Des études ont été menées à l’échelon national. Ainsi, Donald
et al. (2000) ont mis en cause le rôle négatif sur le
Farmland Bird Index de « l’intensification » des
agricultures européennes, qu’ils ont caractérisées, pour les
systèmes de grandes cultures, par des niveaux de rendement moyens
en céréales pour chaque pays. Scholefield et al. (2011) ont
montré pour la France une corrélation positive entre superficie en
tournesol et Farmland Bird Index entre 1990 et 2007, et en
déduisent qu’une augmentation des surfaces de cette culture sera
mécaniquement bénéfique. Cette conclusion soulève plus de questions
qu’elle n’en résout. Vues les superficies en cause, il est
improbable que la diminution des superficies en tournesol les deux
dernières décennies ait été la cause de la diminution des
populations d’oiseaux. Une confusion d’effet avec d’autres
évolutions structurelles des paysages agricoles est plus probable.
L’établissement de corrélations à l’échelle locale (quelques
km2 autour des points d’observation) permet d’affiner
ces constats globaux. En enquêtant sur 25 paysages de 16
km2 dans différents pays européens, Billeter et
al. (2008) ont montré que l’azote par ha de SAU était le second
facteur prédictif de la richesse spécifique de l’avifaune, après la
proportion d’éléments semi-naturels. L’interprétation de cette
dernière variable est possible dans le cadre théorique de
l’écologie du paysage (cf. infra), mais que signifie une
dose d’azote par ha pour une population d’oiseaux ?
L’établissement de liens de causalité semble ici beaucoup plus
délicat, et là aussi, une confusion d’effet est possible. Certaines
études mobilisent des bases de données nationales pour multiplier
le nombre de paysages étudiés. Les variables de description de
l’agriculture sont dans ce cas agrégées et peu détaillées (e.g.
qualification en Haute Valeur Naturelle, Doxa et al., 2010),
ou se réfèrent à des concepts de l’écologie comme la fragmentation
et la perturbation des habitats (Devictor et al., 2007).
En sus de leur intérêt strictement scientifique, ces approches
holistiques peuvent fournir des informations utiles pour orienter
des politiques agricoles, par exemple des changements de systèmes
de production ou la promotion de l’agriculture biologique. Des
études sont en cours pour les coupler avec des modèles économiques
en vue d’établir des scénarios de co-viabilité entre agriculture et
biodiversité (Mouysset et al., 2011). Toutefois, ces
approches ne sont pas assez détaillées pour travailler à
l’amélioration des pratiques dans le cadre d’un système de
production donné (Hole et al., 2005), ce qui est l’objectif
de la plupart des organismes de développement travaillant au
contact des agriculteurs. Autrement dit, ces études ne permettent
pas à un institut technique agricole d’élaborer du conseil.
À l’opposé de ces approches holistiques, les naturalistes ont
développé un corpus de connaissances sur les particularités de
chaque espèce, qui peuvent éclairer dans une certaine mesure les
corrélations observées à des échelles englobantes. Par exemple, il
a été démontré que les populations d’alouettes des champs sont
sensibles au mode de gestion des intercultures qui fournissent des
ressources alimentaires à une période critique pour ces oiseaux
(Donald et al., 2001). Ces connaissances peuvent déboucher
sur des propositions de pratiques de gestion (voir par exemple,
toujours pour l’alouette des champs, Morris et al., 2004).
L’inconvénient de ces approches est leur caractère local et
mono-espèce.
Les oiseaux donnant lieu au calcul d’indicateurs reconnus et
représentatifs de la biodiversité, une connaissance fine de
l’impact des activités agricoles permettrait d’orienter les actions
à mener et de les évaluer. Pour un institut technique comme le
Cetiom, cela signifie travailler sur variables permettant d’isoler
un éventuel effet « oléagineux » correspondant à des
leviers mobilisables par les acteurs de la filière. L’exercice peut
sembler difficile car les populations d’oiseaux sont soumises à des
facteurs agissant à de vastes échelles de temps et d’espace.
Peut-on isoler un effet « oléagineux » en évitant les
confusions d’effets évoquées plus haut ? Avant de répondre, il
convient de préciser le cadre théorique qui sera utilisé pour
décrire les objets en question.
L’écologie du paysage comme cadre d’analyse
Le diagnostic peut être fondé sur la notion d’habitat. Les
populations d’oiseaux se nourrissent et se reproduisent dans des
habitats spécifiques. Ces derniers peuvent être de qualité
variable, plus ou moins aptes à fournir des ressources alimentaires
au bon moment et à offrir abris et espace de nidification.
La théorie de l’écologie des paysages soutient que la
biodiversité peut être mise en relation avec les caractéristiques
du paysage conçu comme un système formé de divers habitats. Dans
une revue des effets des mosaïques paysagères sur la biodiversité,
Bennett et al. (2006) identifient trois composantes des
paysages pouvant influer sur la biodiversité : l’étendue de
l’habitat favorable à l’espèce (ou groupe) considérée, la
composition ou part de chacun des habitats dans la mosaïque et la
configuration spatiale de ces habitats qui prend en compte leur
connectivité. À une échelle englobante, la variation de
biodiversité entre paysages peut être attribuée à des facteurs
bio-géographiques : les espèces ont des aires de répartition
propres.
L’intégration des « grandes cultures » à ce cadre
théorique est en cours. Les travaux en écologie ont
traditionnellement assimilé les grandes cultures au mieux à un
habitat unique, au pire à une « matrice », c’est-à-dire
une sorte de no man's land entre habitats d’intérêt
(l’exemple type étant des îlots forestiers). Cette vision évolue.
Les paysages anthropisés sont aujourd’hui considérés comme
générateurs d’une biodiversité tout aussi valable que la
biodiversité présente dans des milieux naturels, pour la simple
raison que ces derniers sont réduits en Europe à la portion
congrue. Les concepts de l’agronomie, comme la parcelle et le
système de culture, trouvent aujourd’hui leur place dans les
travaux menés en écologie du paysage.
La parcelle cultivée forme un habitat caractérisé par
d’importantes perturbations : travail du sol, succession des
cultures, exportation des récoltes… À proprement parler, chaque
culture et type d’interculture constitue un habitat plus ou moins
favorable, et l’hétérogénéité de ces habitats, auxquels il faut
ajouter des éléments périphériques (bordures, haies…), contribue à
la qualité du grand type d’habitat formé par les grandes cultures.
Cette hétérogénéité peut être abordée au niveau spatial (taille et
forme des parcelles, mosaïque de cultures une année donnée), mais
aussi temporelle. En effet, la diversité des taxons inféodés à une
parcelle dépend non seulement de l’état présent de cette parcelle,
mais aussi de son histoire, en d’autres termes de la gestion du
système de culture. Par ailleurs, les états successifs des
parcelles dans le paysage provoquent une modification de sa
structure (Baudry et al., 2003).
Ce cadre permet d’analyser les facteurs affectant la
biodiversité aviaire en paysage de grandes cultures selon
trois niveaux, qu’il est possible de relier à des leviers
d’action : utilisation du territoire, aménagement du paysage
et gestion des systèmes de culture (tableau 1). Ce cadre plaide pour une
démarche systémique prenant en compte les trois niveaux, et leur
possible interaction comme le suggèrent Tscharnke et al.
(2005). Le diagnostic doit d’abord hiérarchiser la contribution de
chaque niveau, pour éviter les fausses pistes avant toute tentative
d’approfondissement. Par exemple, identifier les pratiques
culturales faisant varier les ressources alimentaires consommées
par les oiseaux sur les parcelles (qualité d’habitat) peut aboutir
à une déduction erronée : sans analyse au niveau du paysage,
il n’est pas possible de prédire en quoi des variations de
pratiques sur les parcelles contribueront aux ressources totales.
Autrement dit, si les populations d’oiseaux sont surdéterminées par
la composition ou la configuration des habitats, alors travailler
sur leur qualité aura une utilité réduite. Bien entendu, ce
raisonnement ne préjuge en rien des résultats du diagnostic, qui
pourront tout aussi bien montrer une contribution importante des
traitements phytosanitaires ou du travail du sol ! L’idée est
simplement de concevoir judicieusement le diagnostic en vue
d’établir des priorités d’action.
Tableau 1 Les différents niveaux d’analyse de la
biodiversité aviaire (d’après Bennett et al., 2006).
| Niveau d’analyse |
Action possible |
Levier/filière oléagineux |
| 0. biogéographie |
/ |
/ |
| 1. étendue & composition des habitats |
Utilisation du territoire :
Assolement, développement de filière |
Faire varier le % d’oléagineux dans la sole |
| 2. configuration des habitats |
Aménagement du paysage :
infrastructures agro-écologiques (bandes enherbées, haie…), taille
des parcelles, mosaïque de cultures |
Aménager les parcelles (concerne toute les
filières) ; éviter la constitution de gros blocs de
culture |
| 3. qualité des habitats |
Gestion des systèmes de culture :
pratiques culturales, successions, gestion des intercultures |
Adapter les pratiques sur oléagineux |
La question des données
Le cadre d’analyse étant posé, quelles données
mobiliser pour relier état de la biodiversité aviaire et
variables explicatives ? Les données sur la biodiversité
aviaire existent grâce aux réseaux d’ornithologues volontaires, ou
peuvent être acquises localement. La description des paysages
agricoles (aux trois niveaux) est plus difficile. Une première
solution consiste à recueillir des données détaillées sur quelques
paysages. Cette méthode présente l’avantage de rendre possible la
production de modèles explicatifs, grâce au niveau de détail élevé
des variables descriptives des milieux. Mais ces modèles resteront
locaux, c’est-à-dire que se posera la question de leur
extrapolation à d’autres paysages et régions. Une seconde solution
consiste à partir de bases de données nationales, moins détaillées,
mais offrant la possibilité de travailler sur un grand nombre de
situations. L’avantage est une meilleure généralisation, mais qui
se paye d’une moindre valeur explicative.
Ces deux approches peuvent être combinées. C’est le cas dans le
projet FARMBIRD associant INRA et CNRS (financement ANR), qui
combine enquêtes de terrain et travail à partir de bases de données
descriptives des systèmes de production. Pour rester
complémentaires des travaux réalisés dans le cadre de ce projet,
nous avons opté pour l’exploitation de bases de données nationales,
en nous concentrant sur la description des grandes cultures. Un
premier travail réalisé en 2010 a permis de donner des éléments de
réponse à la question de l’impact de l’utilisation du territoire
(tableau 1, niveau 1). Cette étude était
exploratoire et conçue comme un test de méthode. Nous en présentons
ici les résultats, et discutons des perspectives
d’approfondissement pour intégrer dans le diagnostic les niveaux de
l’aménagement du paysage et de la gestion des systèmes de
culture.
Impact de l’utilisation du territoire : premiers
résultats
Matériel et méthodes
Nous avons tiré parti de bases de données existantes pour
analyser la relation entre l’usage du territoire et des indicateurs
de biodiversité aviaire fournis par le programme STOC. Ce programme
agrège des données provenant d’un réseau d’ornithologues
volontaires. Des carrés de 2×2 km sont tirés aléatoirement
autour des communes des observateurs. Chaque carré est suivi 2 fois
par an. Les oiseaux observés et entendus sont dénombrés sur 10
points par carré (figure
1).
Le réseau incluait 902 carrés en 2004, correspondant à l’année
d’étude. Nous avons sélectionné 415 carrés incluant au moins 5
points déclarés par les observateurs comme espaces agricoles. Nous
avons calculé 4 indicateurs :
- –. l’abondance des oiseaux agricoles communs. Nous
sommes partis d’une liste de 18 espèces, correspondant aux 20
prises en compte dans le Farmland Bird Index, moins 2 connues pour
induire une forte variabilité locale (le corbeau freu et le
faisan). Nous avons divisé cette liste en deux sous-groupes :
les spécialistes des espaces ouverts comme l’alouette et les
spécialistes des espaces semi-ouverts et fermés (par exemple la
huppe fasciée), conformément au classement opéré par les
naturalistes du Centre de recherche par le baguage des populations
d’oiseaux (CRBPO) ;
- –. la richesse spécifique. Cet indice correspond au
nombre total d’espèces par carré ;
- –. l’indice de spécialisation de la communauté (CSI).
L’indice de spécialisation d’une espèce (SSI) est égal au
coefficient de variation de son abondance relative au sein de 18
habitats. Cet indice est utilisé pour distinguer les espèces
spécialistes observées dans un habitat particulier avec de fortes
valeurs de SSI (e.g. SSI de l’alouette des champs = 1,16), et les
espèces plus généralistes observées dans une plus large gamme
d’habitats, caractérisées par un SSI plus faible. Le CSI moyen par
point est la moyenne des abondances relatives de chaque espèce
pondérées par leur SSI. Le CSI d’un carré est égal à la moyenne des
CSI sur les 10 points ;
- –. l’indice trophique de la communauté (CTI) reflétant
la diversité des régimes alimentaires. Des références existent sur
les pourcentages de plantes, d’invertébrés et de vertébrés dans le
régime de chaque espèce. L’indice trophique de l’espèce est la
somme des trois pourcentages pondérée par 1 pour les plantes, 2
pour les invertébrés, 3 pour les vertébrés. Ainsi, une espèce au
sommet de la chaine alimentaire aura un TTI supérieur à celui d’une
espèce herbivore (e.g. TTI de la buse variable = 2,9 vs. TTI
de l’alouette des champs = 1,3). Le CTI par point correspond à
l’abondance moyenne de chaque espèce divisée par son TTI. Le CTI
par carré est la valeur moyenne des 10 points. Cet indicateur reste
expérimental et fait encore l’objet de tests.
L’usage des territoires a été décrit à partir de données Corine
Land Cover et de données statistiques de l’ONIGC (Office national
interprofessionnel des grandes cultures). Nous avons choisi de
travailler à l’échelle des petites régions agricoles (PRA), qui
rendent bien compte de la diversité géographique des systèmes de
production (Mignolet, 2008). Les PRA agrègent des communes, alors
que les données statistiques ne sont disponibles qu’à l’échelon du
canton. Nous avons choisi la règle suivante pour changer
d’échelle : une PRA est décrite à partir des cantons qui y
sont strictement inclus, i.e. qui ne sont pas à cheval sur
plusieurs PRA. L’étude a couvert 182 PRA du territoire national
contenant au moins un carré STOC en milieu agricole, chaque PRA
étant décrite avec les variables : pourcentage de colza, de
céréales, de jachère agronomique, de prairie et d’espaces
semi-naturels dans la superficie totale de la PRA ou la SAU
(tableau 2).
Tableau 2 Données utilisées pour l’élaboration des
modèles d’analyse de la biodiversité aviaire
| Données |
Source |
| Surfaces en colza, céréales, jachère
agronomique |
ONIGC sur la base des déclarations PAC |
| Surfaces en prairies et espaces semi-naturels |
Corine Land Cover |
| SAU |
Agreste (RGA 2000) |
| Surface des communes |
IGN |
Les relations entre indices de biodiversité aviaire sur les 415
carrés STOC et usage du territoire sur les 182 PRA ont été
analysées par régression linéaire multiple (modèle log-linéaire
pour les abondances, linéaire pour les CSI, CTI et richesse
spécifique). Les modèles ont été sélectionnés grâce au critère
d’information d’Akaike.
Résultats et discussion
Le tableau 3 donne les corrélations
entre variables explicatives. Ces corrélations doivent être
interprétées avec précaution en raison de possibles relations non
linéaires. Le tableau 4 donne pour
chaque modèle de régression l’estimation des coefficients et la
variabilité expliquée par le modèle. Les surfaces sont ici
rapportées à la surface totale des PRA. Les surfaces rapportées à
la SAU génèrent des résultats sensiblement identiques.
Tableau 3 Matrice de corrélation entre variables
explicatives
|
| Colza |
Céréales |
Jachère |
Prairies |
Espaces semi-naturels |
| Colza |
1 |
|
|
| |
| Céréales |
0,61 |
1 |
|
| |
| Jachère |
0,55 |
0,74 |
1 |
| |
| Prairies |
– 0,27 |
– 0,41 |
– 0,44 |
1 |
|
| Espaces semi-naturels |
– 0,33 |
– 0,73 |
– 0,62 |
0,72 |
1 |
Tableau 4 Estimation des coefficients des modèles de
régression multiples liant indices de biodiversité aviaire et
utilisation du territoire exprimée en pourcentage de surface de la
petite région agricole. X indique des variables non retenues.
| Indice |
Modèle |
%Colza |
%Céréales |
%Prairie |
%Jachère |
%Semi-naturel |
Variabilité expliquée |
| Abondance des spécialistes agricolesmoyenne =
40,1 |
Log-linéaire |
0,047 |
0,021 |
X |
– 0,076 |
0,002 |
13,9 % |
| Abondance des spécialistes des espaces
ouvertsmoyenne = 16,7 |
Log-linéaire |
0,058 |
0,038 |
– 0,008 |
– 0,075 |
0,004 |
28,0 % |
| Abondance des spécialistes des espaces
semi-ouverts et fermésmoyenne = 23,3 |
Log-linéaire |
0,035 |
0,006 |
0,006 |
- 0,061 |
X |
4,0 % |
| CTImoyenne = 1,6 |
Linéaire |
– 0,004 |
– 0,002 |
X |
X |
X |
16,3% |
| CSImoyenne = 0,66 |
Linéaire |
0,010 |
X |
– 0,004 |
– 0,022 |
X |
13,8% |
| Richesse spécifiquemoyenne = 49,0 |
Linéaire |
X |
– 0,184 |
0,107 |
2,55 |
X |
3,5% |
Les pourcentages de surface en colza sont positivement reliés
aux abondances et au CSI, mais négativement au CTI. Mais ces liens
sont à peu près identiques en ce qui concerne les céréales. Les
surfaces en céréales et en colza étant corrélées, cela suggère un
impact de l’étendue des grandes cultures globalement favorables à
une avifaune spécialisée, sans possibilité de déterminer un effet
propre au colza.
Bien que la jachère agronomique soit positivement corrélée aux
céréales et au colza, elle est négativement corrélée aux
indicateurs de biodiversité aviaire, à l’exception de la richesse
spécifique. Il n’est pas possible d’identifier les mécanismes
sous-jacents à ces relations statistiques : la jachère
agronomique est-elle réellement un habitat défavorable (hypothèse
de ressources alimentaires limitées par un couvert permanent), ce
qui contredit l’opinion commune ? Ou bien y-a-t-il confusion
d’effet avec d’autres facteurs non pris en compte dans
l’analyse ? Cet exemple illustre les limites de cette approche
englobante pour analyser en profondeur les mécanismes de cause à
effet.
Le tableau 4 montre que la
variabilité des indicateurs de biodiversité aviaire est faiblement
expliquée par les variables sélectionnées. Par exemple, l’abondance
des spécialistes agricoles dans les PRA contenant de 7 à 8 %
de colza varient entre 11 et 162 (figure 2).
Ces résultats montrent que la superficie de colza dans un paysage
donné n’est pas un facteur explicatif majeur et ne menace pas en
elle-même la biodiversité aviaire. En conséquence, le diagnostic
doit prendre en compte d’autres facteurs en vue d’identifier
ultérieurement des stratégies opérationnelles d’amélioration de la
biodiversité.
À l’issue de cette étude exploratoire, nous n’avons pas pu
répondre complètement à la question de l’impact de l’utilisation du
territoire. En effet, la méthode et les données mobilisées ont
imposé plusieurs limites.
Les résultats sont issus de comparaisons pour une année donnée.
Une approche diachronique, comparant des évolutions de biodiversité
aviaire dans des PRA ayant connu des évolutions contrastées des
superficies en colza, aurait-elle pu donner une conclusion
différente ? Autrement dit, l’introduction de colza dans une
PRA modifie-t-elle, dans un sens ou dans l’autre, la baisse
tendancielle des indices de biodiversité aviaire ? La question
reste ouverte et en appelle une autre : l’introduction du
colza implique une modification des systèmes de culture, et c’est
peut-être sur la répartition des systèmes de culture dans le
territoire et leur évolution que doit porter l’analyse, et non sur
le seul assolement. Cette approche est à même de rendre compte du
poids de l’histoire dans la biodiversité observée une année
donnée.
Un autre problème à résoudre est celui de l’échelle la plus
adaptée au diagnostic et aux mesures correctives. Les résultats
mitigés obtenues à l’échelle des PRA suggèrent qu’elle n’est pas la
plus pertinente, c’est-à-dire celle générant le meilleur
coefficient de détermination des modèles d’analyse. Nous manquons
d’éléments pour déterminer cette échelle a
priori : la question de l’espace nécessaire à une
population d’oiseaux nicheurs pour vivre et se
reproduire n’est pas résolue. Des analyses complémentaires
réalisées à l’échelle des cantons, que nous ne détaillerons pas
ici, n’ont pas amélioré les performances des modèles de manière
significative. Les résultats suggèrent de poursuivre les analyses à
des échelles encore plus resserrées, ce qui suppose de disposer de
données idoines.
Ces obstacles ne sont pas insurmontables. L’exploitation du
registre parcellaire graphique (RPG) permet de les franchir :
l’occupation des îlots sur plusieurs années permet en effet de
décrire les systèmes de culture sur n’importe quel paysage de
grandes cultures, d’un îlot jusqu’à la France entière. Ainsi, il
est en principe possible de travailler sur des spots de taille
variée autour des carrés STOC et sur plusieurs années.
Perspectives pour la prise en compte de l’aménagement des
paysages et de la gestion des systèmes de culture
Vues les faibles performances des modèles statistiques, l’étude
préliminaire montre que le diagnostic ne saurait se limiter à
l’impact de l’utilisation du territoire. Il convient de vérifier si
la prise en compte des deux autres niveaux de l’aménagement du
paysage et de la gestion des systèmes de culture améliore le
diagnostic. Mais la méthode se heurte à un problème pratique :
les bases de données nationales sont-elles assez détaillées pour
travailler à ces niveaux ?
Les cartes issues du RPG offrent l’opportunité de travailler sur
la structuration de la mosaïque de culture. La prise en compte
d’infrastructures agro-écologiques (bandes enherbées, haies, talus)
semble en revanche plus difficile. Les données Corine Land Cover
sont assez peu détaillées, mais les objectifs d’« éléments
topographiques » conditionnant les aides Européennes offrent à
terme l’opportunité de disposer de données plus détaillées en zones
de grandes cultures. Dans l’immédiat, les études poussées sur de
petits territoires sont les plus prometteuses. Quant aux pratiques
culturales, l’exploitation d’enquêtes sur des échantillons de
parcelles pose des problèmes d’extrapolation. Mais plusieurs voies
sont envisageables pour les résoudre, comme les géostatistiques et
l’utilisation de co-variables (e.g. type de sol).
Conclusion
L’exploitation intensive des bases de données nationales
permettra, nous l’espérons, de dépasser les constats globaux sur
l’impact de l’agriculture « intensive » grâce à une
analyse à plusieurs niveaux : utilisation du territoire,
aménagement du paysage et gestion des systèmes de culture. Cette
démarche basée sur des corrélations statistiques est complémentaire
d’études de terrain, plus à même de mettre en évidence des
mécanismes agro-écologiques dont la connaissance permet d’éviter
les chausse-trappes des confusions d’effets. Si les résultats sont
probants, cette décomposition de la question de l’impact de
l’agriculture permettra d’affiner à terme les stratégies de gestion
de l’avifaune dans les territoires de grandes cultures. Une telle
démarche systémique est à même d’expliciter et de relativiser la
contribution des oléagineux.
Il convient toutefois de se garder d’un optimisme excessif. Ce
type d’étude traite de jeux de données « bruitées »
c’est-à-dire entachées d’incertitudes (effet
« observateur » pour les oiseaux, qualité des données de
base et variance générée par les méthodes d’estimation pour les
paysages et les pratiques, etc.). D’autre part, les travaux
réalisés jusqu’à présent ont produit des modèles assez peu
explicatifs, révélateurs de grandes tendances. Notre objectif est
d’améliorer ces modèles dans un sens plus compréhensible pour un
public agricole, et d’en améliorer les performances, tout en
s’attendant à ce que leur variabilité résiduelle reste élevée.
Pour des agronomes, ces méthodes et types de résultats peuvent
être assez déconcertants : La mauvaise interprétation d’une
corrélation statistique ne risque-t-elle pas d’aboutir à des coups
d’épée dans l’eau, fatigants mais inutiles, alors que l’ennemi
véritable court toujours ? Peut-on appeler à des changements
de pratiques dont le coÛt est certain, pour des résultats
localement aléatoires ? D’un autre côté, l’outil traditionnel
des agronomes qu’est l’expérimentation factorielle n’est
probablement pas adapté à ces nouveaux objets d’étude. La recherche
du « toute chose égale par ailleurs » risque de nous
faire passer à côté de facteurs et d’interactions complexes,
inattendus, opérant à des échelles de temps et d’espace
variées.
Dans le doute que faire ? Comment gérer le hiatus entre une
recherche mal assurée, et l’injonction d’agir ? Il n’existe
probablement pas de méthode parfaite pour comprendre des êtres qui
se laissent aussi peu contrôler que les oiseaux. L’heure est à la
créativité grâce à une collaboration accrue entre écologues et
agronomes.
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