ARTICLE
ocl.2011.0400
Auteur(s) : Jane Lecomte
Université Paris-Sud 11 Unité Ecologie Systématique et
Evolution, UMR8079, Orsay F- 91405, France ; CNRS, Orsay
F-91405, France ; AgroParisTech, Paris F-75231, France
Les productions végétales et la biodiversité : vers
un système gagnant-gagnant
Les productions végétales en agriculture sont actuellement au
cœur d’un important challenge. Ce challenge est couramment résumé
par l’aphorisme « produire plus et produire mieux », dont
il paraît nécessaire de préciser les enjeux.
Les raisons souvent invoquées pour « produire plus »
reposent sur le fait que l’augmentation de la demande alimentaire
semble inévitable à l’horizon 2050 et ses 9 milliards d’êtres
humains. Ce constat est toutefois fondé sur une extrapolation des
tendances actuelles alors qu’une gamme assez large d’estimations de
l’évolution de la demande alimentaire peut être obtenue en
utilisant différents scénarios prospectifs (Even et Laisney, 2011).
De plus, ces estimations devraient intégrer le contexte de
changements climatiques, contexte qui dépend largement de choix de
développement encore en débats à l’échelle internationale (par
exemple lors de la conférence internationale de Copenhague de
décembre 2009). Enfin, si les préoccupations actuelles ont tendance
à se focaliser sur les moyens d’augmenter l’offre alimentaire, il
paraît tout autant nécessaire de mobiliser des leviers que
sont : i) une politique à l’échelle mondiale visant à réguler
la croissance démographique ; ii) une politique nutritionnelle
agissant sur les comportements alimentaires ; et iii) une
politique de sobriété impliquant une réduction du gaspillage et des
pertes tout au long de la chaine de production. Quoi qu’il en soit,
une augmentation de production ne serait pas forcément synonyme
d’une augmentation des surfaces cultivées à condition de repenser
les interactions entre les cultures et l’ensemble de la
biodiversité, comme nous le verrons plus bas.
Dans l’expression « produire mieux », il est question
de promouvoir un système de production qui intègre la préservation
des différentes ressources naturelles et celle du vivant en
particulier. Le Grenelle de l’environnement a exprimé ces
engagements d’évolution vers une agriculture dite
« durable » via une réduction des intrants et une
restauration de la biodiversité dans les systèmes de production
agricole. Rappelons que la biodiversité ,ou diversité
biologique, désigne non seulement la gamme complète des espèces et
des communautés biologiques, mais aussi la variation génétique au
sein des espèces et tous les processus écosystémiques. Au cours de
son histoire, la biodiversité a été façonnée par des processus
évolutifs résultant d’interactions au sein de, et entre, ces trois
différents niveaux d’intégration (génétique, spécifique et
écosystémique) avec /et les conditions abiotiques environnantes.
Plus généralement, ce modèle d’agriculture durable s’appuierait sur
une meilleure utilisation des fonctionnalités écologiques des
milieux cultivés « de manière à assurer un fonctionnement
écologiquement durable des écosystèmes productifs et à renouveler
en permanence les ressources naturelles » (Chevassus-au-Louis
et Griffon, 2008). Cette remise en cause d’un modèle agricole qui
ne prend pas suffisamment en compte ces considérations est liée à
plusieurs facteurs et principalement au constat de l’érosion de la
biodiversité. Dans le contexte actuel de changements climatiques,
la société et les politiques reconnaissent globalement la nécessité
de protéger l’environnement et la biodiversité menacés par les
émissions de gaz à effet de serre, la consommation des ressources
naturelles et les pratiques d’agriculture intensive. Concernant ce
dernier point, de nombreux travaux scientifiques ont mis en
évidence qu’à l’échelle globale, les changements d’usage des terres
qui entraînent la destruction, la transformation et la
fragmentation des habitats naturels sont le facteur déterminant de
la crise de biodiversité actuelle, la transformation des forêts en
terres agricoles étant le plus important d’entre eux (Pereira et
al., 2010). Ainsi, à l’échelle mondiale, plus d’espace a été
converti en surface cultivée entre 1950 et 1980, soit 30 années,
qu’entre 1700 et1850, soit 150 ans (MEA, 2005). Un autre facteur de
remise en cause des modes de production actuels est la prise de
conscience de la finitude des composés qui sont la base des
intrants agricoles utilisés dans les productions végétales. C’est
le cas par exemple du phosphore dont l’impact environnemental via
l’eutrophisation des milieux aquatiques n’est plus à démontrer et
dont le pic de production est prévu en 2033 (Cordell et al.,
2009). Enfin, suite à un programme d’évaluation des substances
existantes, la Commission européenne a mis en ligne en mars 2009
une liste des substances actives autorisées, les États membres
pouvant autoriser sur leur territoire les produits phytosanitaires
qui en contiennent. Cette liste de pesticides a conduit au retrait
de plus des deux tiers des pesticides existants. L’interdiction ou
la limitation des doses utilisables de certains produits pourraient
donc conduire, à court terme, à des problèmes de maîtrise de
certains insectes et parasites des cultures si des pratiques
agronomiques ne venaient pas compenser les efficacités plus
réduites des produits de synthèse. Il résulte de tout cela que si
la vocation première des productions végétales reste toujours de
répondre aux besoins alimentaires des populations, les conséquences
environnementales de l’activité agricole telle qu’elle est
pratiquée aujourd’hui impliquent une adaptation rapide pour
garantir sa durabilité. Une évaluation environnementale
multicritères par le biais de l’approche Analyse cycle de vie (ACV)
a été choisie afin de répondre à la demande d’affichage des impacts
environnementaux sur les produits de grande consommation dont les
produits alimentaires (loi d’application du Grenelle de
l’environnement). Il reste à savoir si cette approche ACV est
adéquate pour envisager les impacts sur la biodiversité.
Les enjeux liant biodiversité et productions végétales sont
particulièrement prégnants dans les pays développés et notamment
les pays européens. En effet, à la suite de la seconde guerre
mondiale, l’agriculture a subi plusieurs transformations majeures,
que cela soit dans les méthodes ou dans l’organisation de la
production végétale. Les découvertes réalisées pendant les deux
guerres mondiales ont permis la mise au point de nombreux
pesticides de synthèse et d’engrais minéraux. De nouvelles variétés
d’espèces végétales cultivées plus productives et adaptées à
l’artificialisation des milieux ont été mises sur le marché. Ainsi,
pour ce qui concerne les cultures annuelles, l’espèce cultivée est
prédéterminée, le type et la fréquence des perturbations (par
exemple, les opérations de travail du sol et les traitements
chimiques) ainsi que le niveau d’éléments nutritifs apportés sont
entièrement contrôlés pour une expression optimale du potentiel
productif de l’espèce cultivée. D’un point de vue agronomique,
l’efficacité des différents intrants de synthèse (nitrates,
herbicides, fongicides, etc.) a conduit à une forte augmentation
des rendements, mais cette efficacité a aussi relégué au second
plan les pratiques agronomiques de prévention et l’utilisation de
régulations biologiques au point de faire reposer la totalité de la
gestion du système sur la lutte chimique. Les quantités de matières
actives utilisées et le nombre de traitements, généralement peu
raisonnés, posent plusieurs problèmes. D’une part, l’utilisation
récurrente de phytosanitaires et des engrais aboutit à des coÛts
environnementaux puisqu’elle menace la qualité et fertilité des
sols et la qualité des eaux des rivières et des nappes d’eaux
souterraines (Johnsen et al., 2001 ; Diaz et Rosenberg,
2008). D’autre part, la dépendance aux phytosanitaires (Green et
al., 2005) accentue une perte de diversité biologique dans les
systèmes de productions végétales compte tenu d’une multitude de
facteurs agissant de l’échelle de la parcelle cultivée à celle de
la mosaïque paysagère (Benton et al., 2003) et dont les
effets se propagent dans les chaînes trophiques (Donald et
al., 2001). Il en résulte que ce demi-siècle d’intensification
de l’agriculture apparait être une cause importante des baisses de
biodiversité dans les pays développés (Benton et al.,
2003 ; Green et al., 2005). Les études qui montrent un déclin
de la biodiversité agricole dans les pays européens, que cela soit
à l’échelle de la parcelle et à celle du paysage, sont nombreuses
et concernent tous les taxons. Par exemple, des études
scientifiques menées dans les pays situés à l’ouest de l’Europe,
dont la France, montrent que les oiseaux spécialistes des milieux
agricoles sont parmi les populations d’oiseaux qui connaissent les
plus forts déclins (Filippi-Codaccioni et al., 2010). Ce
déclin des populations d’oiseaux des milieux agricoles les rend, de
surcroît, plus vulnérables aux autres facteurs d’extinction,
notamment les changements globaux et la pollution. Les corrélations
temporelles et spatiales entre le déclin des oiseaux spécialistes
des milieux agricoles et l’intensification de l’agriculture
suggèrent que les changements des pratiques en sont au moins en
partie responsables (Chamberlain et al., 2000 ; Donald
et al., 2001). Les pratiques agricoles associées à ce déclin
sont multiples mais toutes liées à une intensification à l’échelle
des parcelles et des paysages (Stoate et al., 2001 ;
Tscharntke et al., 2005). Il s’agit de : i)
l’augmentation des pesticides ; ii) la mécanisation avec
labour de plus en plus profond ; iii) la sélection de quelques
variétés hautement productives et compétitives, adaptées à
l’agriculture à haut niveau d’intrants au détriment des systèmes
arables et des prairies à plus faibles niveaux d’intrants ;
iv) l’homogénéisation des habitats ; v) l’augmentation de la
taille des parcelles ; vi) la fragmentation et perte des
habitats naturels ; vii) l’élimination des habitats agricoles
non productifs (bords de champs, haies)… Autant de caractéristiques
proches des pratiques actuelles des zones de production végétale à
haute pression d’intrants. Dans ce cadre, une étude est
actuellement menée afin de réaliser un diagnostic de l’impact des
cultures d’oléagineux sur les populations d’oiseaux en
collaboration entre le Cetiom, l’Inra et le Muséum national
d’histoire naturelle (MNHN). Cette étude se base sur des indices de
biodiversité aviaire fournis par le programme STOC (Suivi temporel
des oiseaux communs) coordonné par le MNHN (voir l’article de
Christophe Sausse et al.). En outre, les conséquences de la
perte de biodiversité sont particulièrement importantes dans les
pays européens car les agroécosystèmes y représentent autour de
40 % du territoire, d’une part, et les espaces
« naturels » restants et les espaces agricoles sont
étroitement imbriqués, d’autre part. Comme l’occupation des sols
par les terres agricoles et la fragmentation des habitats naturels
y sont souvent anciennes, la pression exercée par l’intensification
de l’agriculture s’exerce à la fois par les pratiques et par
l’homogénéisation des paysages. Comme proportionnellement peu
d’habitats naturels de grande ampleur sont menacés de manière
récente, il en résulte que ce sont plutôt les habitats agricoles
« traditionnels » qui disparaissent.
Les enjeux associés à la prise en compte de la biodiversité dans
les systèmes de productions végétales font massivement référence à
la notion de services écosystémiques. Les services écosystémiques,
définis par le Millennium Ecosystem Assessment (MEA, 2005) comme
les bénéfices directs et indirects que la société tire de la
biodiversité et du fonctionnement des écosystèmes, sont de
différentes natures. Il s’agit : i) des services
d’approvisionnement tels que la nourriture et l’eau ; ii) des
services de régulation tels que la régulation des inondations et
des maladies ; iii) des services de soutien tels que le cycle
des éléments nutritifs, la photosynthèse et la pollinisation ;
et iv) des services culturels tels que les bénéfices spirituels,
récréatifs et culturels. Les services associés à la biodiversité
sont donc potentiellement nombreux dans le contexte des productions
végétales, si bien qu’une baisse de biodiversité dans ces milieux
pourrait remettre en cause les services écosystémiques fournis par
ces systèmes (Tscharntke et al., 2005). Tous ces services
font appel à une vision utilitaire de la biodiversité largement
répandue quand il est question de biodiversité des milieux
agricoles (voir l’article de Céline Cervek). Soulignons que la
valeur intrinsèque de la biodiversité, c’est-à-dire sa valeur
indépendante de tout usage ou utilitarisme immédiat ou futur, est
plus communément envisagée quand il est question de la biodiversité
dans des milieux beaucoup moins anthropisés alors qu’il y aurait
intérêt à l’envisager également dans tous types de milieux.
La biodiversité dans les milieux agricoles contribue à la lutte
contre l’érosion des sols essentiellement via la constitution d’un
couvert végétal rendu discontinu en milieu agricole, couvert qui
peut servir de refuge pour les organismes auxiliaires. La
biodiversité contribue aussi à l’entretien de la fertilité des
sols. La macro- et la microfaune ainsi que de nombreuses bactéries
maintiennent la structure et l’aération du sol, recyclent les
éléments (décomposition, minéralisation), participent à la fixation
de l’azote atmosphérique… La biodiversité participe aussi
directement à la production agricole, à travers un certain nombre
de services de régulation biotique. De nombreux insectes permettent
la pollinisation des cultures. On estime ainsi que 68 % des 87
espèces les plus cultivées dans le monde dépendent d’une
pollinisation par des insectes, représentant 35 % du volume
total produit (Klein et al., 2007). Cette pollinisation peut
être assurée par des abeilles domestiques (Apis mellifera
L.) (cf. l’article de Céline Robert). Ainsi, les abeilles élevées à
proximité des cultures peuvent représenter un service d’une valeur
considérable (par exemple une dizaine de milliards de dollars par
an aux États-Unis ; [Morse et Calderone, 2000]. Cependant, le
syndrome d’effondrement des colonies (Colony Collapse Disorder),
comme celui intervenu en 2007 aux États-Unis, permet d’illustrer
que les abeilles domestiques ne peuvent suffire seules à la
pollinisation des cultures. Ce sont dans ce cas les pollinisateurs
sauvages qui assurent la pollinisation intégrale des cultures
(Winfree et al., 2007). Il en résulte que le maintien de la
pollinisation doit signifier le maintien d’une diversité des
pollinisateurs et non pas seulement des abeilles domestiques au
sein des paysages agricoles. La biodiversité dite « sauvage »
participe aussi à la lutte biologique. Ainsi, un ensemble de
prédateurs et de parasitoïdes régulent les populations de ravageurs
des cultures. C’est le cas notamment des carabes, qui assurent un
certain nombre de services, dont la consommation d’insectes et
nématodes, et sont aussi susceptibles de réguler les populations de
plantes adventices des cultures via la prédation des graines (Bohan
et al., 2011). Les invasions de ravageurs des cultures en
réponse à la diminution de leurs ennemis naturels après
l’application de certains insecticides illustrent l’importance de
cette régulation naturelle pour la production agricole. Insistons
sur le fait que la dichotomie entre une biodiversité dite
« utile » à la production végétale et une qui ne le
serait pas voire qui serait indifférente ne doit pas faire perdre
de vue que c’est l’ensemble de la biodiversité qu’il faut
considérer. En effet, les espèces sont liées par un ensemble
d’interactions d’une part, et nul ne sait de quelle biodiversité
« utile » nous aurions besoin dans un futur marqué par
les changements climatiques, d’autre part. Le service de régulation
de la biodiversité s’appréhende aussi dans le choix du type
d’espèces cultivées et leur agencement au sein des parcelles et du
paysage. Les systèmes agricoles intensifs qui reposent sur une
consommation élevée d’énergies fossiles, de pesticides et d’engrais
de synthèse s’appuient sur la culture de variétés homogènes
génétiquement (lignées pures ou hybrides) sélectionnées pour
valoriser ces conditions. La diversité génétique des plantes
cultivées, longtemps conservée principalement dans des banques de
graines ex situ, est cependant susceptible de fournir un certain
nombre de services écosystémiques indispensables dans des systèmes
bas intrants. Il s’agit de l’amélioration de la résistance aux
ravageurs et pathogènes (Zhu et al., 2000), du rendement et
de la stabilité face aux variations de l’environnement.
Si le rôle de la biodiversité dans les agroécosystèmes relève
des processus écologiques et génétiques qui agissent à l’échelle de
la parcelle, le contexte paysager est particulièrement important à
prendre en compte pour considérer le rôle de la biodiversité dans
la production végétale. Ainsi, des études ont mis en évidence que
les mesures de conservation de la biodiversité ne doivent pas
être considérées uniquement à l’échelle de l’exploitation mais à
une échelle plus large (Billeter et al., 2008) qui peut être
celle de l’agroécosystème intègrant les cultures, les zones de
milieux semi-naturels (bandes herbeuses, etc.) et les zones de
nature (bois, espaces protégés). Il apparaît que la complexité et
l’hétérogénéité des paysages favorisent la richesse spécifique et
l’abondance des communautés végétales et renforcent les processus
de régulation biologique (Tscharntke et al., 2007). Cette
logique se retrouve également au sein des parcelles ou le type et
le nombre de rotations dans les productions végétales peut aussi
augmenter le rendement agricole. Par exemple, la présence des
légumineuses au sein de ces systèmes pourrait améliorer la
diversité bactérienne dans la rhyzosphère du blé après sa culture
(Lupwayi et al., 1998) et se traduire par une réduction de
la gravité des maladies d’origine tellurique (Kloepper et
al., 1999). De plus, certains résultats d’expérimentations
mettent en évidence que la biodiversité peut conduire à
diminuer la variabilité de la biomasse produite au cours du temps
(Tilman et al., 2001).
Ainsi, ce challenge du « produire mieux » implique,
comme nous l’avons vu, une adaptation des systèmes de productions
végétales qui favoriserait la fonctionnalité des agroécosystèmes.
Cette adaptation ne sera complètement durable qu’à la condition de
maintenir des niveaux de production suffisants et raisonnés tout en
maintenant la viabilité économique des exploitations agricoles
(voir par exemple, Tilman et al., 2002). Pour réussir ce
challenge et la nécessaire et délicate phase de transition vers une
système gagnant-gagnant, il est essentiel d’y associer toutes les
parties prenantes accompagnées en cela par les organismes
techniques et les organismes de recherche.
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