ARTICLE
Auteur(s) : Cécile
Rauzy
ANIA (Association Nationale des Industries Agroalimentaires),
21, rue Leblanc, 75015 PARIS
En 2005, un rapport de l’Agence française de sécurité sanitaire
des aliments (AFSSA) [1] avait conclu que si pour 95 % de la
population française les acides gras trans n’étaient pas un
problème, 5 % de la population étaient susceptibles d’en
consommer trop. Depuis la publication de ce rapport, les médias se
sont beaucoup intéressés aux acides gras trans, véhiculant parfois
des messages alarmistes ou de nombreuses idées reçues à l’origine
d’un certain trouble chez les consommateurs.
Pourtant, depuis plusieurs années, les industriels de
l’agroalimentaire ont réalisé d’importants travaux de recherche
pour maîtriser la formation des acides gras trans dans les aliments
et en réduire significativement les teneurs, de manière à garantir
aux consommateurs des produits sûrs et sains.
L’Institut français pour la nutrition (IFN), plate-forme
d’échange entre scientifiques et acteurs de la chaîne alimentaire,
a ainsi souhaité faire un état des lieux sur le sujet. Pour cela,
un groupe de travail a été constitué en novembre 2007 avec
pour objectifs d’analyser les publications les plus récentes
concernant les effets santé des acides gras trans, de mettre en
évidence les solutions technologiques développées ces dernières
années pour réduire les teneurs en acides gras trans et de faire le
point sur les teneurs en trans des produits actuellement présents
dans les linéaires.
Ce groupe était original par sa composition puisqu’il regroupait
des scientifiques, des représentants des industries
agroalimentaires, de certaines fédérations professionnelles, de la
distribution et des scientifiques concernés par la thématique.
L’administration française a aussi été impliquée dans ces travaux
avec la participation de la Direction générale de l’alimentation
(DGAl), qui pilote un groupe de travail du Programme national
nutrition santé (PNNS) sur les lipides.
Suite à ses réflexions, le groupe de travail de l’IFN a souhaité
mettre à la disposition de l’AFSSA des données de composition en
acides gras trans actualisées tenant compte des progrès réalisés
ces dernières années par l’industrie agro-alimentaire. Pour cela,
une vaste collecte des données de composition en acides gras trans
a été mise en place début février 2008 en lien avec la Direction
générale de l’alimentation (DGAL) et l’AFSSA.
Le présent article décrit le travail de collecte des données
organisé par le groupe de travail de l’IFN. Il présente également
les principaux résultats de cette collecte, dans l’attente d’une
analyse approfondie par l’AFSSA.
Une indispensable remise à jour des tables de composition
existantes
Lorsque le groupe de travail de l’AFSSA a commencé à travailler sur
les acides gras trans en 2004, il n’existait pas de table
officielle française des teneurs en acides gras trans des aliments.
Comme l’expliquent les membres du groupe de travail de l’AFSSA dans
une récente publication [2], la table de composition française des
aliments étant obsolète ou incomplète, l’AFSSA a dû rassembler les
données disponibles auprès de plusieurs sources pour la compléter,
notamment pour les teneurs en acides gras trans. L’AFSSA a
notamment utilisé :
- – L’étude TRANSFAIR [3], menée en 1995-1996, qui donnait
le profil lipidique de 66 aliments avec une attention particulière
accordée aux acides gras trans.
- – L’étude AQUITAINE [4] qui permit l’analyse des teneurs
en lipides et profils d’acides gras de 200 aliments entre 1997 et
1999.
- – Le projet Rare-Nutrialis [5], mis en place par le
ministère français de la Recherche en 2001-2002 pour rechercher des
liens entre les cancers du poumon et les acides polyinsaturés.
- – Un projet fondé par le ministère français de la
Recherche entre 2000 et 2002 [6], focalisé sur les teneurs en CLA
dans 62 aliments.
- – Enfin, la base de données analytiques non publiée de
2002, de l’unité Lipides et Nutrition de l’INRA-Dijon portant sur 8
margarines et 3 pâtisseries.
Lorsque cela était possible et pertinent, l’AFSSA a également
complété cette table par des données provenant d’aliments
similaires ou ayant une source de lipides similaire. L’AFSSA a
ainsi constitué, en 2004, une table de composition des lipides de
832 aliments, qui comprenait des teneurs en acides gras trans pour
351 références d’aliments français.
C’est sur la base de cette table de composition provenant de
sources relativement anciennes, puisque datant de 1995 à 2000, que
l’AFSSA a basé les conclusions de son rapport intitulé Risques et
bénéfices pour la santé des acides gras trans apportés par les
aliments, publié en avril 2005. Or, pour protéger la santé des
consommateurs, l’industrie alimentaire avait déjà commencé, bien
avant 2005, à améliorer ses procédés technologiques pour réduire
les teneurs en acides gras trans des produits. Ainsi, lors de la
publication du rapport de l’AFSSA en 2005, les teneurs en acides
gras trans mentionnées étaient déjà très éloignées des teneurs
réelles de nombreux produits sur le marché. Ceci a conduit à
véhiculer de nombreuses idées reçues sur la teneur en acides gras
trans des aliments vendus en France. Une actualisation des chiffres
s’avérait donc nécessaire pour prendre en compte les progrès
réalisés ces dernières années.
La collecte des données
Le groupe de travail de l’IFN a souhaité que son travail
d’actualisation des données sur les acides gras trans permette une
remise à jour de la table officielle de composition nutritionnelle
des aliments français : la table du CIQUAL (Centre
informatique sur la qualité des aliments), hébergée par l’AFSSA. Le
CIQUAL a en effet pour vocation de constituer la banque de données
française de référence sur la composition nutritionnelle des
aliments. Sa mission principale est de collecter, d’évaluer et de
rendre disponible des données sur la composition des aliments. Les
données du CIQUAL sont utilisées par les groupes de travail et
comités d’experts à l’AFSSA pour les analyses de risques ou pour
l’interprétation des enquêtes INCA (Individuelle nationale de
consommation alimentaire) opérées en 1999, puis en 2005-2006. Le
CIQUAL rend publiques ses données en publiant des tables de
composition, qui sont devenues des ouvrages de référence utilisés
par les entreprises agroalimentaires pour l’étiquetage nutritionnel
et par les professionnels de santé (nutritionnistes, diététiciens)
afin d’établir des menus et des recommandations personnalisés à
destination de leurs patients. Cette base constitue également un
outil essentiel pour les concepteurs de logiciels nutritionnels et
les équipes de recherche en épidémiologie nutritionnelle. Il est
donc indispensable qu’elle puisse prendre en compte les évolutions
de composition nutritionnelle des aliments.
Le travail de collecte des données a été coordonné par l’IFN, en
partenariat étroit avec l’ANIA (Association nationale des
industries agroalimentaires) et la FCD (Fédération du commerce et
de la distribution), pour pouvoir prendre en compte aussi bien les
produits à marque nationale que les produits à marque de
distributeurs. Les associations de consommateurs (UFC Que Choisir,
Institut national de la consommation…) qui avaient déjà réalisé des
tests analytiques sur les teneurs en acides gras trans des produits
alimentaires ont également été invitées à transmettre leurs données
à l’AFSSA.
Le recueil de données, réalisé par l’IFN, s’est focalisé sur les
produits alimentaires cités comme les plus contributeurs aux
apports en acides gras trans dits "technologiques" dans le rapport
de l’AFSSA : biscuits, gâteaux, chocolat, panification,
viennoiseries, plats cuisinés, quiches, pizza, margarines…
Pour garantir la cohérence et la fiabilité des résultats
collectés, le groupe de travail de l’IFN s’est rapproché de l’AFSSA
pour définir la meilleure façon d’organiser cette large
collecte.
Une matrice de saisie sous Excel® recensant tous les
éléments qui permettent la traçabilité et l’évaluation des données
a été adressée à toutes les fédérations membres de l’ANIA, ainsi
qu’à la FCD afin qu’ils sollicitent leurs adhérents :
industriels de l’agroalimentaire et distributeurs.
Pour assurer un meilleur traitement des données, il était
fortement conseillé aux entreprises d’indiquer des teneurs pour la
totalité des constituants qui figuraient dans la matrice de saisie,
à savoir :
- – L’eau ou l’humidité (g/100 g) qui se calcule de
la manière suivante : Eau (g/100g) = 100 – Matière sèche
(g/100g).
- – La teneur en lipides (g/100 g) : il
s’agissait des lipides totaux, y compris les phospholipides.
- – La répartition des différents acides gras : AG
saturés (g/100 g), AG mono-insaturés (g/100 g), AG
polyinsaturés (g/100 g).
- – La teneur en acides gras trans totaux (g/100 g),
en précisant, lorsque cela était possible, les teneurs en acides
gras trans d’origine animale et les teneurs en acides gras trans
d’origine technologique. Si cette différenciation est facile pour
les aliments ne comprenant qu’une seule source de lipides, elle
devient plus difficile pour les aliments dont la recette comprend à
la fois des ingrédients apportant des acides gras d’origine
végétale (huile, margarine, matières grasses végétales…) et des
acides gras d’origine animale (viande, beurre, lait ou poudre de
lait, crème…).
Pour chaque aliment, les entreprises devaient également
stipuler :
- – Les méthodes d’analyse utilisées, si la donnée est
analytique, ou la mise en œuvre du calcul d’après les ingrédients
mis en œuvre, pour les données théoriques. Dans le cas des données
analytiques, les méthodes de référence peuvent être une méthode
AOAC, une méthode FIL, un arrêté… Dans tous les cas, les
entreprises devaient préciser le numéro exact qui permet
d’identifier la méthode utilisée. L’entreprise devait également
préciser si le laboratoire qui a réalisé l’analyse est un
laboratoire accrédité COFRAC (ou équivalent) pour l’analyse du
constituant dans une matrice spécifique (COFRAC 60 Étiquetage
nutritionnel, 61 Produits laitiers, 80 Produits carnés). Pour les
données théoriques obtenues par calcul, l’entreprise devait
expliquer sa méthodologie et préciser si ce calcul faisait partie
d’une démarche standardisée au sein de l’entreprise. Certaines
entreprises ont en effet développé une centralisation des données
de composition de tous les ingrédients à partir des fiches
techniques de leurs fournisseurs et des tables de compositions
officielles. Les compositions des ingrédients sont alors stockées
dans une base propre à l’industriel permettant le calcul des
données selon un protocole précis, à l’aide d’un programme qui
évite toute erreur de calcul manuel.
- – Le traitement ou le mode de présentation de
l’aliment : en conserve, réfrigéré, surgelé, cuit, cru… Pour
la cuisson, les entreprises ne devaient la mentionner que si une
confusion est possible. Par exemple, pour un biscuit, on considère
qu’il sera toujours cuit, mais pour une pâte à gâteau ou un plat
cuisiné surgelé à cuire par le consommateur, l’entreprise devait
indiquer si l’analyse a été faite sur la pâte crue ou cuite. Il
n’était pas nécessaire d’indiquer les paramètres de cuisson (temps,
température…), mais seulement le type de cuisson si une confusion
est possible : à l’eau, grillé…
- – Les parts de marché en volume (hors exportations) de
l’entreprise pour le type d’aliment concerné. Par exemple : si
l’aliment dont la composition est décrite est une biscotte
multicéréales de marque X, l’entreprise devait indiquer les parts
de marché des biscottes multicéréales de la marque X en tonnes pour
la catégorie « biscottes multicéréales » et non pour la
catégorie « panification sèche » ou
« biscotte ».
- – La description de l’échantillon, en précisant si
l’analyse est faite sur un échantillon représentatif de la
consommation moyenne ou sur un prélèvement ponctuel. Il s’agissait
par exemple d’indiquer si l’échantillon est constitué non pas d’un
bâtonnet de glace mais d’un mélange de tous les parfums de
bâtonnets de glace vendus dans le même pack, ou bien s’il s’agit
d’un mélange de produits prélevés à des dates différentes…
Les fédérations professionnelles membres de l’ANIA ont ainsi
envoyé la matrice à l’ensemble de leurs adhérents entre les mois de
février et mai 2008, puis ont collecté les données reçues pour les
anonymer. L’IFN a ensuite compilé l’ensemble de ces données
anonymées pour les transmettre à l’AFSSA.
Par ailleurs, les données provenant de la collecte de la FCD
auprès des enseignes de la distribution, ainsi que les données
provenant des associations de consommateurs ont été envoyées
directement à l’AFSSA.
Résultats de la collecte
L’industrie agroalimentaire s’est fortement mobilisée pour cette
collecte, puisque les compositions en acides gras trans de plus de
600 produits ont été transmises par les fédérations
professionnelles à l’IFN, ce qui représente environ 1 200 000
tonnes d’aliments consommés.
Les résultats obtenus montrent clairement qu’aujourd’hui en
France, la quantité d’acides gras trans est négligeable dans la
très grande majorité des produits (figure 1). En effet, sur
603 teneurs en acides gras collectées provenant de l’ensemble des
catégories d’aliments définies comme des
« contributeurs » par l’AFFSA, 578 produits présentaient
des teneurs inférieures aux recommandations de l’AFSSA, soit
1 g d’acides gras trans pour 100 g de produits finis.
Seuls 25 produits présentaient des teneurs supérieures à
1 g/100 g.
Comme le montre la figure 1, la teneur moyenne
en acides gras trans des 603 aliments collectés est de 0, 28 g
d’acides gras trans pour 100 g. Dans de nombreux cas, les
teneurs en acides gras trans relevées correspondent aux teneurs
naturellement présentes dans les ingrédients d’origine animale qui
le composent. Or, de récentes études ont démontré qu’aucune
association n’est mise en évidence entre la consommation dans des
quantités « alimentaires », d’acides gras trans d’origine
animale et le risque cardiovasculaire [7].
Les résultats très satisfaisants mis en évidence par cette
collecte ont été obtenus suite aux nombreuses innovations
développées par les fabricants de matières grasses végétales à
partir de 1995. Depuis plus de 10 ans, les industriels ont
adapté leurs recettes au cas par cas pour réduire les teneurs en
acides gras trans dans le produit fini :
- – Des normes strictes sur les teneurs en acides gras
trans des matières premières utilisées par les industriels ont été
systématiquement incluses dans les cahiers des charges des
fournisseurs.
- – Les fournisseurs de matières grasses ont réalisé un
important travail de reformulation de leurs produits, pour éliminer
progressivement les acides gras trans des matières grasses
végétales, tout en conservant leurs caractéristiques adéquates de
texture, fondant, goût…, recherchées par les industriels et
nécessaires à l’élaboration de chaque produit.
- – Les industriels ont sélectionné les fournisseurs
maîtrisant le mieux leurs productions industrielles et la qualité
de leurs matières premières.
- – Les équipes de Recherche & Développement des
entreprises se sont également fortement mobilisées pour adapter les
recettes de leurs produits aux nouvelles matières grasses proposées
par les fournisseurs, sans modifier leurs caractéristiques et le
goût des aliments qu’ils fabriquent.
- – Enfin, les process de fabrication ont également été
revus de manière à adapter les technologies (process, ordre
d’incorporation des ingrédients, température et durée de cuisson…)
aux nouvelles textures des matières grasses proposées par les
fournisseurs, tout en gardant les mêmes propriétés organoleptiques
et de texture des produits finis.
Les recettes ont ainsi été revues progressivement au cas par cas
pour faire diminuer les teneurs en acides gras trans des aliments
et répondre aux recommandations de l’AFSSA. S’il reste aujourd’hui
quelques contraintes technologiques isolées pour certains produits,
la très grande majorité des produits, sur le marché français, ont
des teneurs en acides gras trans bien inférieures aux
recommandations de l’AFSSA, grâce aux progrès réalisés par les
fabricants de matières premières végétales et par les industriels.
Les efforts des industriels se poursuivent pour franchir les
dernières barrières technologiques restantes.
Pour une réévaluation des apports en AGT de la population
française
En 2005, l’AFSSA soulignait dans son rapport que les apports moyens
en acides gras trans totaux dans la population française étaient
estimés à 1,3 % de l’apport énergétique total. Les apports
étaient donc, déjà à l’époque, inférieur à 2 %, seuil au-delà
duquel on constate une augmentation significative du risque de
maladies cardiovasculaires. Néanmoins, le rapport constatait que
5 % environ de la population française dépassait ce seuil.
L’AFSSA s’est déclarée favorable à la réalisation d’une nouvelle
étude d’estimation des apports en acides gras trans de la
population française, sur la base des nouvelles données de
composition, sous réserve que celles-ci soient significativement
différentes de celles utilisées dans leur rapport de 2005. L’AFSSA
étudie aujourd’hui les données collectées par l’IFN. Elle
complétera en conséquence la table de composition nutritionnelle du
CIQUAL.
Ces nouvelles données combinées aux résultats de l’enquête
INCA-2 (Enquête Individuelle des Consommations Alimentaires), en
cours de publication, pourront ainsi permettre à l’AFSSA de
réévaluer les apports de la population française en acides gras
trans en 2008.
Références
1 Risques et bénéfices pour la santé des acides gras trans apportés
par les aliments – Recommandations. AFSSA, 2005.
2 Laloux L, Du Chaffaut L, Razanamahefa L,
Lafay L. Trans fatty acid content of foods and intake levels
in France. Eur J Lipid Sci Technol 2007 ; 109 :
918-29.
3 Hulsho KF, Van Erp-Baart MA, Anttolainen M,
et al. The TRANSFAIR study. Eur J Clin Nutr 1999 ;
53 : 143-57.
4 Boue C, Combe N, Billeaud C, et al. Trans
fatty acids in adipose tissue of French women in relation to their
dietary sources. Lipids 2000 ; 35 : 561-6.
5 Rare-Nutrialis. Pproject AC4 : Relation between breast
cancer and PUFAs, 2000.
6 AQS project. Contract N37 : Quantification of CLAs in
different food for use in epidemiological studies, 2000.
7 Jakobsen MU, Overvad K, Dyerberg J,
Heitmann BL. Intake of ruminant trans fatty acids and risk of
coronary heart disease. Int J Epidemiol 2008 ; 37 :
173-82.
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