ARTICLE
Auteur(s) : Jean-Marc Boussard1,
Françoise
Gérard2, Marie-Gabrielle
Piketty3
1Ancien directeur de recherche INRA ; Membre de
l’Académie d’Agriculture, 3 quai Malaquais 75006 Paris
2CIRAD, 45bis avenue de la Belle Gabrielle, 94736 Nogent
sur Marne
3CIRAD, Université de Sao Paulo, Rua Ferreira Franca 40,
Appdo 22A, Alto pinheiro, Sao Paulo, Bresil
Partout dans le monde, les prix agricoles augmentent [1], du
moins la plupart d’entre eux (le sucre fait exception). Ce ne sont
pas des augmentations limitées, de 10 ou 20 %, comme celles
que prévoyaient les modèles économétriques « d’équilibre
général » ou d’équilibre partiel qui ont servi à convaincre
les législateurs des bienfaits de la libéralisation (figure 1)1. Ce sont des doublements, parfois des
triplements, sans aucun rapport avec les coûts de production.
Heureusement, cela ne se voit pas (pas encore trop !) sur les
prix de l’alimentation dans les pays développés, parce que la
matière première n’est souvent qu’une fraction des coûts totaux des
« filières ». Il faut quand même s’attendre dans ces pays
à des répercussions significatives sur les prix de détails, lorsque
tous les coûts auront été réajustés. Quant aux pays en voie de
développement, où les filières sont plus courtes, et où l’impéritie
des dirigeants a conduit à compter sur le marché international pour
assurer la sécurité alimentaire, leur situation va bientôt devenir
dramatique.
Les questions qui se posent sont alors de savoir pourquoi, si
cela va durer, et à qui cela profite.
Pourquoi ?
Les explications « standard »
On a accusé les spéculateurs, ainsi que la sécheresse en Australie,
les biocarburants [2], le développement de la Chine et de l’Inde.
Il est vrai que l’offre australienne de céréales s’est
considérablement réduite depuis quelques années. Mais est-ce le
fait de la sécheresse, ou du calcul économique des agriculteurs en
réponse aux baisses de prix, ou même au fait que de nombreux
ouvrages d’irrigation ont été démantelés ? Curieusement, il y
a eu en 2007 en Argentine une sécheresse sans doute plus réellement
importante que la sécheresse australienne de 2006, parce qu’elle
intéressait des zones à forts rendements, au lieu que la sécheresse
australienne concernait en bonne part des zones désertiques.
Pourtant, personne n’en a parlé !
Il est vrai aussi que s’est développée en Chine et en Inde une
nouvelle classe sociale « bourgeoise », qui adopte un
mode de vie occidental, avec une consommation par tête de calories
directes et indirectes2 fortement
accrue. Cela évidemment augmente la demande solvable, et pèse sur
les marchés. Il est tout aussi certain que la demande
d’agrocarburants s’est accrue du fait de l’accroissement des prix
du pétrole, diminuant ipso facto l’offre agricole, et entraînant
donc logiquement une augmentation des prix, toutes choses égales
d’ailleurs.
Est-ce à dire cependant que ces explications sont
satisfaisantes ? Elles sont pourtant assez courtes en face de
l’ampleur du phénomène. Aucun des nombreux modèles économétriques
« standard » en service actuellement n’a jamais envisagé
des variations de prix aussi importantes, en dépit de leurs efforts
pour montrer que, justement, grâce à la loi des grands nombres
(s’il est possible que la sécheresse fasse baisser la production en
Australie, il est presque sûr que l’on aura des récoltes meilleures
que prévu quelque part ailleurs dans le monde), la libéralisation
allait permettre d’atténuer les
« chocs aléatoires ».
Il y a peu, en 2005, de nombreux auteurs, pourtant conscients de
la possibilité de tels phénomènes, parlaient volontiers à la suite
de Prebisch [5] et de Singer [6] d’une sorte de « loi
d’airain » historique qui impose la baisse séculaire des cours
des matières premières agricoles3.
Les projections (pourtant généralement optimistes) du modèle FAPRI
prévoyaient aussi des évolutions très « plates » des
principaux produits agricoles (figure 2), même si elles
étaient croissantes. De nombreux autres modèles envisageaient
jusqu’à une date récente des situations du même genre. Ils
n’intégraient pas les sécheresses, ni les biocarburants, mais
tenaient compte de la croissance en Chine et en Inde. Ils se sont
lourdement trompés. Est-ce à dire que la sécheresse et les
agrocarburants à eux seuls sont responsables du changement de
régime actuel ? Ou faut-il trouver autre chose ? Un
modèle alternatif construit au Cirad4. il y a quelques années permet en tout cas
de jeter un peu de lumière sur cette question. Avant de le décrire
et d’en donner les résultats, il faut cependant revenir sur les
bases analytiques sur lesquelles il est fondé.
Les explications alternatives
Les modèles dont il vient d’être question sont basés sur la notion
simple d’équilibre économique : il existe pour chaque
produit une courbe d’offre et une courbe de demande. Si l’on est
capable d’en donner une expression analytique, il doit être
possible d’en chercher l’intersection, et de prévoir le prix qui va
avec. Qu’il s’agisse, comme FAPRI, d’un modèle d’équilibre partiel
(on considère que le niveau de prix obtenu pour le produit
considéré ne modifie pas les revenus au point de modifier les
paramètres des courbes d’offre et de demande), ou d’un modèle
d’équilibre général (on tient compte de l’effet en retour des
changements de prix sur l’ensemble des revenus et de tous les
équilibres économiques du système considéré), la solution reflète
toujours l’idée qu’il s’agit d’un équilibre stable qui, en général,
correspond à l’égalité entre l’utilité marginale du consommateur et
du coût marginal à long terme de production. Comme les coûts de
production (eux-mêmes liés aux techniques) et les goûts des
consommateurs varient assez lentement, ainsi font les prix, dont
l’évolution dans le temps reste par conséquent relativement lente.
L’autre ligne d’explication est à rechercher dans le
fonctionnement des marchés. Elle n’est pas nouvelle : on la
retrouve chez Galiani [9] au XVIIIe siècle, qui
prédisait que la libéralisation du commerce des grains allait
entraîner la révolution, et, plus près de nous, chez les
conseillers agricoles du Président Roosevelt qui furent les
véritables théoriciens des politiques agricoles des années 40 à 90
[10]. Le cœur de leur analyse est que, en face d’une demande
rigide, l’équilibre des marchés agricoles est essentiellement
instable, comme celui d’une bille à la pointe d’un crayon : au
lieu qu’un petit écart ramène le système à l’équilibre, il crée les
conditions pour l’en éloigner encore plus5.
En l’espèce, la libéralisation conduite depuis les années 95, et
accélérée depuis 2000, a provoqué une baisse de prix et une
incertitude sur l’avenir qui a conduit les agriculteurs des pays
développés à réduire un peu leur production. Venant après un délai
de quelques années, cette baisse de production relativement faible,
en face d’une demande fixe, provoque maintenant des hausses de prix
très fortes.
La logique du modèle d’Ezekiel toutefois conduit à un résultat
invraisemblable : plus on s’éloigne de l’équilibre, plus on
est conduit à s’en éloigner encore plus ! Il faut donc qu’il
existe un autre mécanisme capable de ramener le système en
direction de l’équilibre quand on s’en éloigne trop : diverses
hypothèses sont possibles en la matière, mais la plus simple et la
plus naturelle est celle avancée par Wicksell en 1905 pour
expliquer les cycles économiques : lorsqu’il existe une
divergence trop évidente entre les coûts et les prix, les
opérateurs deviennent conscients de ce que quelque chose d’anormal
se produit, et, par des mécanismes plus ou moins complexes, cela
ramène les prix vers les coûts de production [11]. Cette analyse,
si elle est exacte, conduit à prédire que si les cours des produits
agricoles augmentent aujourd’hui au-delà de toute raison, cette
tendance va s’inverser au bout de quelque temps.
Les preuves
De fait, des modèles convenablement construits autour des idées
précédentes, à la différence des modèles « standard »
dont il a été question plus haut, permettent de reproduire le
phénomène. C’est le cas du modèle ID3 du CIRAD (Centre
international de recherche agricole pour le développement)6. Celui-ci est construit comme un
« modèle calculable d’équilibre général », à partir des
données du consortium GTAP7 sur
l’économie mondiale. Cependant, à la différence des modèles
d’équilibre général, la production et la détermination des prix
d’équilibre n’y sont pas simultanées. Les consommateurs sont
approvisionnés par les récoltes de l’an dernier, tandis que les
revenus sont distribués par les opérations de production de cette
année, qui ne donneront de produit que l’an prochain. Les décisions
de production sont donc prises sur la base de prix
« anticipés » et non de prix d’équilibre, comme dans le
Cobweb d’Ezekiel. En même temps, les producteurs savent que leurs
anticipations ne se réaliseront pas forcément. Ceci les conduit à
prendre des « primes de risque » et à calculer leurs
coûts de production en conséquence. De même, les investissements en
capital spécifique à chaque activité sont effectués sur la base des
rentabilités constatées l’an dernier pour les différents types de
capital, mais ici encore en tenant compte du risque associé à
chaque décision d’investissement.
La figure 3
montre les résultats obtenus avec des données qui font partir la
simulation de la situation qui existait dans le monde en 2001. Les
trois courbes représentent le prix du blé en Union européenne dans
trois scénarios8 : le premier
(« base ») correspond à la poursuite de la PAC (politique
agricole commune) de l’Union européenne dans le dispositif qui
était en vigueur en 1999, avant la réforme de « l’agenda
2000 » de l’Union européenne. À cette époque, il y avait en
particulier des « planchers » et des
« maximums » de prix. Le second scénario
(« réformes ») correspond à la situation crée par la
réforme de la PAC en 2000 et 2003, et l’intensification du
« découplage ». Le troisième enfin
(« ouverture »), correspond, en plus des précédentes, à
de nouvelles mesures de libéralisation douanières prises dans le
cadre des accords envisagés à Doha, et à la suppression totale des
subventions à l’exportation.
La figure 4
(extraite de Agreste, 2008) montre l’indice IPAP du prix du blé
tendre de 2000 à 2008 : la parenté du début de la courbe
« réformes » de la figure 3 avec la courbe des
prix réels est frappante, même si le modèle ne décrit pas la petite
hausse temporaire en 2003.
Il en est de même avec d’autres cultures dans d’autres parties
du monde. Par exemple, le prix du sucre, avec ce modèle, tend à
rester stable avec les politiques antérieures, il baisse avec la
réforme de la PAC mais pour remonter prochainement, puis encore
rechuter plus tard (figure 5) ! Ces
conclusions sont contraires à ce qu’attendaient beaucoup d’experts,
mais conformes à la réalité jusqu’à maintenant (figure 6).
Ce modèle ne prend pas en considération les accidents
climatiques, ni la croissance des agrocarburants, ni les
comportements des « spéculateurs ». Pourtant, en se
plaçant dans la situation de 2001, il projette dans le long terme
une hausse des prix du même ordre de grandeur que celle que l’on
observe actuellement. Cela donne confiance dans les résultats, et
permet de penser que l’analyse sous-jacente – essentiellement, on
l’a vu, le rôle des anticipations et du risque dans le comportement
des agriculteurs – est correcte.
C’est pourquoi il semble possible de songer à s’en servir pour
analyser l’impact des politiques agricoles mises en œuvre récemment
ou envisagées.
Cela ne veut pas dire que l’accord est partout total – et ce
fait même donne du crédit au modèle, qui n’a pas pu prendre en
compte certains aspects des politiques agricoles survenus après son
élaboration.
Par exemple, la prévision est assez mauvaise pour les céréales
secondaires aux USA, comme le montrent les figures 7 et 8, qui
donnent l’une les résultats du modèle pour les « autres
céréales », l’autre l’évolution réelle des prix du mais dans
ce pays selon l’USDA (repris par la FAO). Au lieu d’une ascension
progressive des prix jusqu’à un pic en 2006, la réalité des prix du
maïs montre bien une ascension jusqu’en 2004, mais une dépression
en 2005-2006, suivie d’une « explosion » en 2007. Il est
ici raisonnable de penser que l’erreur vient de la non-prise en
compte des agrocarburants dans le modèle : on peut en
effet supposer que la proclamation des plans
« biocarburants » par l’administration a rendu confiance
aux producteurs, qui ont augmenté leur production. Puis l’impact de
la demande nouvelle s’est fait sentir, ce qui a provoqué la
hausse de prix observé en 2007.
Globalement, cependant, et bien qu’il soit impossible de donner
ici chacun des résultats un par un, l’accord entre le modèle ID3 et
la réalité est presque surprenant, surtout si l’on prend en compte
les nombreuses raisons pour lesquelles ce modèle aurait pu donner
des résultats tout à fait différents.
Quels effets pour combien de temps ?
Les conséquences mondiales des politiques européennes
Le modèle ID3 fourni des informations sur l’impact de chacune des
mesures envisagées dans chacun des trois scénarios définis plus
haut : poursuite de la PAC type 1999 (scénario
« référence »), mise en œuvre de la PAC telle qu’elle a
été définie en 2003 (scénario « réformes ») et
intensification des réformes telles qu’elles sont envisagées dans
le « bilan de santé » après 2008.
La conclusion majeure est qu’au lieu qu’il se produise en 2010,
comme c’est le cas avec la situation « de base »,
l’accélération des réformes de la PAC en 2003 a fait survenir le
pic en 2006-2007 (situation « réforme »). C’est donc bien
les réformes de la PAC en 2003 qui ont accéléré la hausse dans le
reste du monde. Celle-ci, de toute façon, se serait produite vers
2010 si on était resté sur les scénarios issus de la réforme de la
PAC en 1992 (et des réformes parallèles engagées dans les autres
pays – en particulier les USA). A contrario, le scénario
« ouverture », voisin de ce qui est envisagé pour la
prochaine réforme de la PAC, ne produit presqu’aucun effet…
Le changement principal introduit par la réforme de la
PAC dans ces scénarios est le fait qu’alors que les
agriculteurs peuvent baser leurs décisions de production sur un
prix qu’ils sont à peu près sûrs de recevoir, la réforme les met
dans une situation plus incertaine, ce qui les conduit à réduire
les volumes offerts : c’est pourquoi la production baisse et
les prix augmentent9.
Ce n’est donc pas les événements météorologiques qui ont
provoqué cette crise, mais la réaction logique des producteurs aux
messages qui leur ont été transmis par le marché. On voit en même
temps que les politiques de libéralisation engagées depuis une
vingtaine d’années ont joué avec le feu, en induisant des
comportements excessifs, comme ceux que les politiques de contrôle
édifiées depuis les années 30 avaient justement cherché à corriger.
On voit aussi que les politiques énergétiques – en réalité, un
retour en arrière vers des politiques « industrielles »
comme il y en avait dans les années 60, avec mise en avant de
l’argument d’indépendance économique, mais visiblement mal
coordonnées avec les politiques agricoles – ont pu jouer le rôle
d’adjuvant dans la genèse de la crise, sans cependant en être
l’origine première.
On voit de même que les politiques récentes ont pu accélérer les
événements sans cependant en changer la physionomie. Cela est
évident quand on regarde les figures 3 et 5, qui
montrent que les réformes ont provoqué vers 2007 une élévation de
prix qui se serait de toute façon manifestée vers 2010. En réalité,
en 1999, la PAC conservait encore de nombreux mécanismes de type
« filets de sécurité » qui en faisaient un
« stockeur en dernier ressort » pour beaucoup de produits
agricoles. De ce point de vue, elle avait remplacé les USA qui
avaient joué ce rôle dans les années 7010 Ces mécanismes étaient coûteux pour le
pays qui jouaient ce rôle, mais, en stabilisant les prix, ils
étaient très bénéfiques pour le reste du monde. C’est pourquoi du
reste l’Union européenne s’était trouvée plus ou moins contrainte
de prendre le relai des USA lorsque ceux-ci ont refusé de jouer ce
jeu. Mais ce n’était pas de tout cœur, et les réformes successives,
depuis 1992, ont pour l’essentiel consisté à se décharger
progressivement de ce fardeau. Même si, en 1999, une partie en
avait déjà été évacuée, il en restait encore assez pour retarder la
crise au moins jusqu’en 2010. La réforme de 2003 a supprimé les
derniers vestiges des politiques de régulation antérieures. Elle a
provoqué la crise beaucoup plus tôt. Il semble que l’on soit arrivé
maintenant à un point où une libéralisation encore plus forte ne
sera plus susceptible de produire aucun effet, du moins sur les
prix et les productions : c’est le sens de la similitude des
courbes relatives aux scénarios « réformes » et
« ouverture » :
Enfin, il ne faut pas sous-estimer l’impact des politiques sur
le reste du monde. Par exemple, la figure 9 représente
l’impact des trois scénarios sur le prix du lait en Chine. La
politique européenne a légèrement aggravé la situation de la Chine
en matière de produits laitiers : en fait, elle a avancé un
pic de prix qui se serait de toute façon produit un peu plus tard.
On voit bien aussi que la hausse du prix du lait en Chine (et sans
doute aussi ailleurs) ne sera que temporaire11.
Cela va-t-il durer ?
Il serait fastidieux de poursuivre l’énumération de ces graphiques
qui se ressemblent. Il faut maintenant tirer les leçons de
l’expérience réalisée avec ce modèle.
La hausse va-t-elle durer ? Sur la base de ce modèle, la
réponse est non : les prix vont retomber au bout de quelques
années, du fait de la croissance trop importante de l’offre suite à
la flambée des prix. Ils devraient retomber plus bas qu’avant,
entraînant sans nul doute la faillite d’un grand nombre
d’agriculteurs, préparant ainsi une hausse ultérieure encore plus
forte12.
En réalité, ce modèle, si fascinant soit-il, ne fait que
reproduire les résultats qualitatifs obtenus par Boussard
[10] : du fait de l’instabilité de son point d’équilibre, un
marché de matières premières à demande rigide est nécessairement
chaotique (au sens mathématique du terme), et doit donc fluctuer de
manière considérable, de manière imprévisible à long terme (même si
des prévisions à court terme sont possibles, comme pour le temps
qu’il fait). Il reste à savoir au bénéfice de qui.
Gagnants et perdants
Le modèle effectuant la distinction entre « ménages
riches » et « ménages pauvres », il était tentant
d’en examiner les résultats sous l’angle des « niveaux
d’utilité » correspondants.
Il ne faut pas se faire d’illusions sur la précision de ces
résultats : en l’absence de distinction entre
« riches » et « pauvres » dans les données de
la base GTAP utilisées, il a fallu des hypothèses héroïques pour
obtenir des résultats en la matière. Elles sont décrites chez
Boussard et al. [12]. En fait, les revenus des riches dépendent
pour l’essentiel (mais non exclusivement) des revenus du capital,
tandis que ceux des pauvres dépendent du travail. Par ailleurs, les
« niveaux d’utilité » indiqués dépendent aussi de
l’hypothèse selon laquelle la demande des ménages serait déterminée
par une fonction de type « Linear expenditure système »
ce qui est fort discutable. Enfin, on a négligé les évolutions
démographiques, comme les changements liés au progrès technique, ce
qui est aussi discutable13.
La figure 10
montre cependant, en dépit de ces réserves, que les bénéfices à
attendre de ces réformes sont au moins inégaux. Ce qu’il y a de
plus frappant, c’est que, au jeu de la libéralisation, tantôt les
uns tantôt les autres perdent ou gagnent sans qu’il soit possible
de discerner une règle générale.
Cela s’explique par l’ambigüité des effets des hausses ou des
baisses de prix alimentaires : comme il y a beaucoup de
pauvres à être agriculteurs, en principe, les hausses de prix les
avantagent. Mais ils sont aussi consommateurs, et, de ce point de
vue, les hausses de prix leur sont pénibles. Les riches, en
revanche, sont peu sensibles aux hausses de prix, dans la mesure où
leurs consommations alimentaires pèsent moins dans leurs budgets.
D’un autre côté, percevant moins de revenus d’origine agricole, ils
n’ont que peu d’accroissement de revenus à attendre d’une hausse
des prix…
Quoi que ce ne soit pas montré par le modèle, qui n’intègre pas
les mécanismes de développement de l’innovation ni les
modifications de régimes démographiques qui auraient été
nécessaires pour le mettre en évidence, il est cependant permis de
penser que, en réalité, tout le monde perd à ce jeu de yoyo des
prix agricoles. Cela tient à deux choses. D’une part, les hausses
de prix, même temporaires, sont extrêmement coûteuses en perte
d’utilité pour les ménages pauvres non-agriculteurs14. D’autre part, l’incertitude sur les prix
freine le progrès technique dans des proportions qui pour n’être
que difficilement chiffrables, sont probablement considérables. À
long terme, par conséquent, c’est véritablement l’ensemble de
l’humanité qui pâtit de ces dysfonctionnements des marchés.
Conclusion
Les conclusions précédentes reposent évidemment sur la validité du
modèle ID3, par opposition à celles que l’on aurait tiré
du « modèle standard », selon lequel les phénomènes
constatés ces derniers mois relèvent du simple hasard climatique,
ou de décisions malheureuses mais ponctuelles, comme celles qui ont
trait aux biocarburants (étant entendu que la croissance des pays
émergents devrait avoir été prévue – en tout cas, envisagée –
par les modèles d’équilibre général).
Bien entendu, ID3 n’est pas un modèle de prévision.
En particulier, les pics peuvent être décalés dans le temps, et se
révéler plus ou moins marqués que ce qui est envisagé ici. D’une
façon générale, il est toujours difficile d’évaluer le pouvoir
prédictif d’un modèle à plusieurs dimensions : que veut dire
la bonne adéquation des prévisions pour le sucre s’il existe un
énorme écart pour le blé ? Cette question de la validation est
récurrente dans toutes les activités de modélisation économique
lorsque le modèle vise à reproduire le comportement d’un grand de
variables simultanément.
Il est sûr aussi que ce modèle souffre d’une réactivité un peu
forte de la production au prix, entraînant des baisses de
production plus importantes que la réalité, partiellement
compensées par une élasticité de la demande sans doute plus forte
que ce qui existe réellement. Mais presque tous les modèles de ce
type souffrent de ce genre de défauts.
Il se trouve cependant qu’il a très bien fonctionné (dans
l’incrédulité générale) fin 2005 pour prédire la crise actuelle, ce
qui lui donne une certaine crédibilité. Même s’il ne faut donc pas
prendre ses prévisions au pied de la lettre, on peut lui attribuer
une certaine valeur qualitative : certainement, les très
fortes hausses de prix que nous observons actuellement ne sont pas
le fait du hasard, elles sont la conséquence de la dérégulation des
marchés agricoles depuis les années 1990, et elles ont été
accélérées par les réformes de la PAC ces dernières années.
Ainsi, et contrairement aux hypothèses « standard » en
la matière, la dérégulation des marchés agricoles ne met pas à
l’abri de crises, et ne réduit pas forcément l’instabilité des
prix. Or cette instabilité est susceptible de contrecarrer les
bénéfices à attendre d’un meilleur jeu des avantages comparatifs
suite à la libéralisation des échanges. Il est sans doute important
d’en tenir compte dans les réformes de politiques agricoles.
Références
1 AGRESTE-CONJONCTURE. Editorial. Panorama, Juillet 2007.
2 Ocde-Fao. La croissance de la demande de biocarburants
alimente la hausse des prix agricoles. Rapport conjoint,
Paris-Rome, 4 juillet 2007.
3 Von Braun J. The world food situation : new driving
forces and required actions. Washington : IFPRI, 2007.
4 Baumel CP. How U.S. Grain Export Projections from Large Scale
Agricultural Sector Models Compare with Reality. Prepared for the
Institute for Agriculture and Trade Policy, Minneapolis, MN May 29
2001.
5 Prebisch R. Toward a New trade Policy for Development.
New York : United Nation, 1964.
6 Singer H. The distribution of gains between investing and
borrowing countries. Am Econom Rev 1950 : 40.
7 Bertrand JP, Delorme H. Pratique de la régulation
des marchés agricoles internationaux : le cas du blé et du
soja. In : Boussard et Delorme, 2007.
8 Geronimi V. Les cours internationaux des produits
agricoles : tendances et cycles. In : Boussard et
Delorme, 2007.
9 Galiani F. Dialogue sur le commerce des bleds.
Paris : 1770 ; Réédition, Fayard, 1984.
10 Ezekiel M. The Cobweb Theorem. Quaterl J Econom
1938 ; 53 : 225-80.
11 Boussard JM. When risk generates chaos. J Econo Behav
Organ 1996 ; 29(96/05) : 433-46.
12 Boussard JM, Gérard F, Piketty MG. Libéraliser
l’agriculture ? Théorie, modèles et réalité. Paris :
Editions Quae, 2005.
13 Ayouz M, Boussard JM, Gérard F,
Piketty MG, Voituriez T. Endogenous risk and long run
effects of liberalization in a global analysis framework. Econom
Model 2006 ; 23(3).
14 Hertel T, et al. Global trade analysis.
Cambridge : Cambridge University press, 1997.
15 Hertel T, Keeney R, Valenzuela E. Global analysis of
agricultural trade liberalisation :Assessing model validity.
Paper presented at the AAAE meeting, Denver (Colorado), June 1-4.
2004.
16 Gerard F, Piketty MG, Boussard JM. Analyse de
l’impact de scénarios de libéralisation des échanges agricoles
internationaux à partir du modèle ID3. Paris :
Rapport au Ministère de l’Agriculture, 2008.
1 Il y a quand même quelques exceptions
[3].
2 On sait que la consommation alimentaire
traditionnelle en Inde et en Chine est axée sur les calories
d’origine végétale, ce qui est « économe » par rapport
aux schémas de consommation alimentaire européens ou américains,
fondés sur des calories « animales ». Il faut en effet 5
à 7 calories « végétales » pour obtenir une calorie
« animale ».
3 Voir par exemple l’articler de Hugon dans
l’ouvrage collectif édité par Boussard et Delorme [7] :
« Les prix des matières premières agricoles sont fluctuants,
avec, semble-t-il, une tendance à la baisse dans le long
terme. » De même Géronimi [8] dans le même ouvrage :
« Les prix réels baissent-ils à long terme ? Oui, mais
faiblement »… on pourrait multiplier les citations de ce
genre. Encore les collaborateurs de cet ouvrage étaient-ils très
prudents !
4 Centre international de recherches pour
l’agriculture et le développement.
5 Le modèle du « Cobweb »
d’Ezekiel est fort simple, avec 3 équations pour trois
inconnues : soient qt et pt les
quantités et les prix au temps t sur un marché défini par :(1)
pt = α qt + β, (courbe de
demande, α and β en sont les paramètres, α est normalement négatif)
,(2) = a qt + b (courbe d’offre, où
est le prix espéré pour l’année t, tandis que a et b sont des
paramètres, avec a normalement positif) . Alors, si en
outre,(3) = pt-1.le système
« converge » vers un point d’équilibre stable si α/a est
inférieur à 1 en valeur absolue, et « diverge » (les
écarts à l’équilibre s’accroissent constamment au cours du temps)
dans le cas contraire (on a mouvement périodique si par hasard
α = –a). Dans le cas des produits agricoles à demande
rigide, α est grand en valeur absolue, tandis que l’offre est
relativement « élastique », donc a est petit. Les
conditions sont donc réunies pour que le système diverge.
6 Il est décrit en détail dans Boussard et
al. [12] et Ayouz et al. [13]).
7 Le consortium GTAP est une vaste
entreprise de collecte de données et de construction de modèles sur
l’économie mondiale. Cf Hertel et al. [14, 15].
8 Ils sont décrits en détail dans Gérard et
al. [16].
9 En fait, sensiblement plus qu’en réalité.
Cela est compensé par une réactivité de la demande au prix sans
doute plus forte qu’en réalité, qui atténue l’effet amplificateur
de la rigidité de la demande sur les variations de prix entraînées
par un choc sur l’offre.
10 Sur ce point d’histoire, voir référence
[7].
11 Nous n’avons pas d’informations sur le
prix du lait en Chine pour vérifier la conformité de cette
projection avec la situation réelle. On trouve cependant sur
Internet des informations selon lesquelles les prix du lait, après
avoir fortement monté en 2006, seraient restés sensiblement
constants ou en légère décroissance en 2007.
12 On pourrait penser que cette baisse
prévisible sera moins grande qu’indiquée ici, à cause des
biocarburants, qui ne sont pas inclus dans ce modèle. Si cela se
confirmait, il faudrait par la suite envisager une nouvelle hausse
encore plus grande. D’une façon générale, on ne voit pas que les
biocarburants puissent avoir un rôle stabilisateur, bien au
contraire, s’ils sont soumis à la loi de l’offre et de la
demande.
13 On peut évidemment supposer que ces
deux facteurs jouent en sens inverse et au même rythme, s’annulant
ipso facto. Tout de même, il s’agit ici encore d’une hypothèse
héroïque.
14 Malthus n’affirmait-il pas que
l’équilibre entre l’offre et la demande alimentaire se faisait
grâce à la mortalité des pauvres ? Ne serait-ce pas encore le
cas aujourd’hui ?
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