ARTICLE
Auteur(s) : Tancrède Voituriez
CIRAD, IDDRI
Le débat politique en France sur les questions commerciales
montre le souci partagé par la droite et la gauche dites « de
gouvernement » de répondre aux craintes liées à la
mondialisation par l’affirmation de l’inviolabilité des normes
sociales dont peut se prévaloir notre pays, et la nécessité, pour
les protéger, de recourir au protectionnisme.
Selon cette analyse commune au parti socialiste et à l’UMP,
l’échange entre pays du nord riches et pays du sud pauvres est
inégal non pas en raison des fortes protections et subventions dont
disposent les premiers au détriment des seconds (ainsi que l’on
peut le lire chez la plupart des économistes du commerce), mais
inégal en raison des écarts du coût du travail entre pays.
L’échange entre pays à forte protection sociale et pays à faible
protection sociale ne peut qu’être défavorable aux premiers, étant
entendu que ceux-ci financent l’essentiel de la protection sociale
par des prélèvements sur les salaires qui accroissent d’autant le
coût de la main-d’œuvre et érodent la compétitivité des entreprises
françaises.
Le dumping social, dont ont pâti les plombiers polonais il y
deux ans durant la campagne référendaire pour le projet de traité
constitutionnel européen, a été dénoncé par les deux finalistes de
la campagne présidentielle en des termes analogues. La couturière
chinoise chasse le plombier polonais mais les arguments
demeurent : les écarts de salaires entre pays ne seraient pas
soutenables pour les pays riches sans recours au protectionnisme ou
sans généralisation progressive, à l’extérieur de l’Europe, des
normes sociales pratiquées en France et en Europe. La convergence
sur ce point explique en grande partie qu’en réalité, de débat sur
les questions commerciales, il n’y en eut que fort peu durant les
semaines de campagne présidentielles et législatives en 2007.
Les craintes suscitées par la mondialisation : une
particularité française et américaine
L’impératif politique de répondre aux craintes et angoisses
suscitées par la mondialisation est confirmé par les enquêtes
d’opinion. Des enquêtes internationales permettent de sonder la
contestation, et plus généralement, la perception plus ou moins
favorable ou défavorable, qu’expriment les populations de
différents pays du monde à l’encontre de la libéralisation, de la
mondialisation ou du commerce international. Citons l’International
Social Survey Program (ISSP), fondé en 19841, le World Values Survey2 fondé en 1981, et plus récemment, les
initiatives du German Marshall Fund3
et ses perspectives sur le commerce et la réduction de la pauvreté,
publiées annuellement depuis 2004, ainsi que l’Eurobaromètre Flash
sur la Mondialisation, enquête européenne cette fois conduite par
la Direction générale Presse et Communication de la Commission
européenne4 en 2003.
De ces enquêtes ressortent quelques éléments saillants. La
France et les États-Unis se distinguent comme étant les pays les
plus rétifs à l’idée du libre-échange (figure 1). Dans ces deux
pays, plus d’une personne sur deux estime que la libéralisation
détruira plus d’emplois qu’elle n’en créera. Plus de deux
Américains sur trois et plus de deux Français sur trois affirment
que la libéralisation leur sera défavorable en raison des écarts de
normes sociales et environnementales entre pays. Au sein de
l’Europe, les disparités sont très fortes, le taux d’adhésion
personnelle au projet de mondialisation varie du simple au double
entre pays, une majorité d’entre eux se rangeant parmi les
sceptiques (figure
2).
Que ces résultats soient pris en compte parmi les hommes
politiques est parfaitement légitime et même bienvenu. Mais la
réponse apportée par les deux candidats à l’élection
présidentielle, sous forme d’un protectionnisme social combinant
droit de douane, TVA « sociale » et inclusion de normes
sociales dans les accords commerciaux, relève en grande partie du
leurre. Sans détailler ces trois instruments ou mesures, il
convient néanmoins d’en rappeler les effets et les limites.
La protection sociale par le droit de douane
La libéralisation expose les entreprises à la concurrence et
affecte les salaires et l’emploi dans des proportions très
variables, selon le niveau préalable d’ouverture de l’économie, les
investissements et l’innovation qui en anticipation de l’ouverture
s’y sont produits, mais aussi selon le fonctionnement du marché du
travail lui-même.
Sur un marché du travail flexible, comme s’en rapprochent ceux
de Grande-Bretagne et des États-Unis, on estime que l’ajustement du
marché du travail se fera par les prix, c’est-à-dire par des
variations de salaires, tandis que sur un marché du travail plus
encadré (« rigide »), en France et dans d’autres pays
d’Europe continentale, l’ajustement se fera par les quantités, sous
forme de chômage. Cette distinction assez simpliste est en partie
confirmée en réalité. En effet, aux États-Unis, on estime que
65 % des travailleurs du secteur manufacturier ayant perdu
leur emploi à cause de la libéralisation ont retrouvé un nouvel
emploi dans les deux ans, contre moins de 60 % en Europe.
Alors que pour un quart d’entre eux, la baisse de salaire
représentait aux États-Unis plus de 30 %, un tel écart ne
s’observait en Europe que pour 7 % des personnes ayant perdu
un emploi à cause de la libéralisation.
En soutenant les prix des produits nationaux soumis à la
concurrence internationale, le droit de douane libère en partie les
employeurs de la contrainte que la baisse des prix mondiaux exerce
sur les salaires et l’emploi (libéraliser revient à supprimer les
droits de douane et donc à faire baisser les prix des produits
d’importation). Une telle mesure de protection a bien évidemment un
coût, supporté par le consommateur. En effet, le maintien (ou la
hausse) des niveaux de salaire et/ou d’emplois que pourront induire
les droits de douane est à mettre en regard de la hausse attendue
des prix à la consommation des produits importés. Un argument en
faveur de la libéralisation, que l’on a peu entendu en France, est
ainsi que les consommateurs pauvres des pays riches pourraient être
les premiers gagnants d’une ouverture accrue des marchés. C’est ce
que s’est employé à démontrer un think tank américain, le CGDEV
(Center For Global Development)5,
lequel estime qu’un travailleur américain gagnant 15 000 dollars
par an dépense une proportion accrue de son revenu pour des biens
bénéficiant de protection tarifaire (droits de douane à
l’importation) qu’un Américain plus riche. Ainsi une mère de
famille monoparentale gagnant 25 000 dollars par an doit travailler
3 jours de plus pour « payer » le surcoût lié aux
droits de douane sur ses produits de consommation. Tandis qu’une
personne gagnant 110 000 dollars par an doit travailler seulement
1,5 jours supplémentaires car elle consacre une part moins
importante de son revenu aux consommations « protégées ».
La structure du protectionnisme américain explique ce
résultat : les produits les moins protégés sont les produits
de luxe ; les biens de consommation de base sont parmi les
plus taxés à l’importation (tableau 1).
Si l’argument n’est pas généralisable à tous les pays (la structure
des droits de douane ainsi que l’impact réel de la libéralisation
sur les prix à la consommation étant déterminants), il mériterait
d’être examiné en détail en France avant d’être écarté.
Tableau 1 Droit de douane moyen pour quelques produits
de luxe et de base, États-Unis (2005) – d’après le CGDEV.
|
Produits
|
Pays d’origine
|
Droit de douane moyen (%)
|
|
Produits de consommation courante
|
|
|
|
Jus d’orange
|
Brésil
|
25
|
|
Vêtements d’enfant
|
Chine
|
11
|
|
Pulls
|
Indonésie
|
30
|
|
Chaussures bon marché
|
Chine
|
32
|
|
Produits de luxe
|
|
|
|
Parfum
|
France
|
0
|
|
Argenterie
|
France, UK, Allemagne
|
0
|
|
Bijoux
|
Israël, Belgique
|
0
|
|
Vêtements en soie
|
Chine
|
7
|
La TVA sociale
L’idée de la TVA sociale consiste à financer une partie des
dépenses de protection sociale, non plus par des cotisations
sociales assises sur les salaires, mais par une hausse de la TVA.
L’avantage attendu de cette substitution serait avant tout
d’alléger la taxation du travail, et ensuite d’accroître la
protection contre la concurrence des pays émergents. Mais ce
dernier effet a toutes les chances d’être des plus limités. Comme
le rappelle l’économiste Patrick Artus, les cotisations sociales
affectent les coûts de production de tous les biens produits dans
le pays, la TVA exempte ceux qui sont destinés à l’exportation mais
taxe les importations : l’alourdissement de la TVA augmente
ainsi le prix des importations. Or, ajoute-t-il, un résultat
similaire pourrait être obtenu par une dévaluation de la monnaie
(exportations moins chères, importations plus onéreuses). Reste que
la taille de cette dévaluation est minime par rapport à l’ampleur
du problème. Par exemple, accroître la TVA de 2 points, tout en
diminuant les charges sociales dans une proportion égale (comme le
suggère le parti chrétien-démocrate en Allemagne) équivaudrait à
une dévaluation de 2 %, qui pourrait être très rapidement
annulée par le mouvement des monnaies sur les marchés. Une version
plus hardie de la TVA sociale, proposée par le parti socialiste il
y a deux ans avant d’être remisée, consistait à accroître la TVA
sur les produits d’importation en provenance des pays soupçonnés de
fixer les salaires à des niveaux anticoncurrentiels – le fameux
« dumping social » –, la Chine étant la première
concernée. Mais cette mesure est irrecevable au sein de l’Union
européenne et de l’Organisation Mondiale du Commerce car elle
constitue une infraction au principe de non-discrimination (Article
III du Gatt) stipulant que « les taxes et autres impositions
intérieures, ainsi que les lois, règlements et prescriptions
affectant la vente, la mise en vente, l’achat, le transport, la
distribution ou l’utilisation de produits sur le marché intérieur
et les réglementations quantitatives intérieures prescrivant le
mélange, la transformation ou l’utilisation en quantités ou en
proportions déterminées de certains produits ne devront pas être
appliqués aux produits importés ou nationaux de manière à protéger
la production nationale ». La TVA s’applique à tous les
produits et ne peut donc pas être différenciée pour deux produits
équivalents selon leur origine.
L’inclusion des normes sociales à l’OMC
L’OMC organise la libéralisation du commerce des biens et des
services sur la base de la réciprocité, de la transparence et de la
non-discrimination. Qu’elles soient permanentes ou provisoires, des
exemptions, exceptions et sauvegardes existent, qui permettent à un
pays de se soustraire à l’obligation de réduction de ses
protections aux frontières. Ainsi, l’article XX du Gatt autorise un
pays à recourir de manière permanente au protectionnisme au motif
de protéger « la moralité publique, la santé et la vie des
personnes et des animaux ou la préservation des végétaux, les
trésors nationaux ayant une valeur artistique, historique ou
archéologique ou encore des ressources naturelles épuisables, à
condition qu’une telle protection ne soit ni discriminatoire pour
les pays partenaires, ni fallacieuse ». Pourquoi ne pas
adjoindre à cette liste le respect des normes sociales
fondamentales édictées par l’Organisation Internationale du Travail
(OIT) et son secrétariat permanent, le BIT ? Un pays pourrait
alors refuser les importations en provenance d’un autre pays au
motif que ce dernier ne respecte pas les engagements souscrits en
matière de normes sociales auprès de l’OIT.
Une proposition américaine à l’origine
Depuis la création du Gatt en 1947, les États-Unis ont été les
premiers à militer pour l’inclusion de normes sociales dans les
accords commerciaux. Ils ne se privent guère de le faire dans le
cadre d’accords régionaux. L’Europe, d’abord réservée sur le sujet,
leur a emboîté le pas en ordre dispersé après qu’en 1995 le
Parlement européen eut réclamé la définition d’une clause sociale
que Sir Leon Brittain souhaitait voir incorporée dans l’OMC. La
manifestation la plus spectaculaire de la volonté américaine de
normaliser le droit du travail fut sans doute en 1999 la visite du
président Clinton sur les docks de Seattle, durant laquelle il
confirma aux dockers le soutien des États-Unis à l’idée d’intégrer
les normes sociales à l’OMC, et ce quelques heures avant le
lancement de la réunion ministérielle de l’organisation. La
proposition, irrecevable par les pays en développement qui y voient
un protectionnisme déguisé, plaçait d’emblée la réunion de Seattle
sous des augures funestes. La position officielle de l’OMC reste
celle établie lors de la conférence ministérielle de Singapour en
1996, au terme de laquelle les États membres de l’OMC bottèrent en
touche vers l’OIT, déléguant à celle-ci tout pouvoir en matière de
définition et d’application des normes : « nous [États
membres de l’OMC] renouvelons notre engagement d’observer les
normes fondamentales du travail internationalement reconnues.
L’Organisation Internationale du Travail (OIT) est l’organe
compétent pour établir ces normes et s’en occuper, et nous
affirmons soutenir les activités qu’elle mène pour les
promouvoir ». L’OMC n’a pas vocation à s’occuper de normes
sociales, dont acte.
Arguments et contre-arguments
Au fond pourquoi le devrait-elle ? Les défenseurs de
l’inclusion des normes sociales à l’OMC, en plus de l’argument du
dumping, mettent en avant l’absence de pouvoir de sanction de l’OIT
(l’OMC en dispose, grâce à l’Organe de règlement des différends),
les conséquences du dumping social sur les pays les plus pauvres et
concurrents entre eux, et enfin un argument de bon sens selon
lequel si l’OMC consent à protéger les végétaux et les animaux
(article XX), pourquoi refuser de protéger les travailleurs. En
réponse à ces arguments, les partisans du statu quo à l’OMC
soulignent combien les sanctions commerciales seront peu efficaces
pour régler le problème, celui-ci n’étant pas traité « à sa
racine » ; ils mettent en cause les preuves statistiques
d’un réel effet de dumping, dénoncent les conséquences néfastes
d’une normalisation « par le haut » (i.e. selon les
critères européens) sur l’activité et l’emploi dans les pays en
développement ; enfin ils rappellent l’hétérogénéité, entre
pays, des positions à l’égard des différentes normes sociales (pas
moins de 8 normes dites « fondamentales » existent),
préjugeant de la difficulté de s’accorder sur les normes à inclure
dans les textes de l’OMC dans l’éventualité, peu réaliste, où leur
inclusion rallierait un jour tous les suffrages des pays membres de
l’organisation.
La difficulté est que tous les arguments se valent ;
seulement ils ne se répondent pas point par point. Même accordés
entre eux (tableau 2), ils ne pourront
déboucher sur l’inclusion de normes sociales protégeant les hauts
salaires européens des bas salaires des pays en développement,
selon le syndrome du plombier polonais ou de la couturière chinoise
rappelé plus haut. Tout simplement parce que les normes dont il est
question à l’OIT et sur la hiérarchie desquelles les États se sont
accordés ne répondent pas à la question des écarts de salaires
entre pays.
Tableau 2 Arguments et contre-arguments pour
l’inclusion de normes sociales à l’OMC.
|
Arguments favorables à l’inclusion de normes sociales à
l’OMC
|
Arguments défavorables à l’inclusion de normes sociales à
l’OMC
|
|
• Argument 1 : l’OIT n’a pas de pouvoir de sanction,
contrairement à l’OMC
|
• Argument 1 : la sanction commerciale n’est pas la plus
appropriée
|
|
→ l’origine du problème reste inchangée
|
|
→ La manipulation protectionniste de la sanction est plus
que probable
|
|
• Argument 2 : le non-respect des droits fondamentaux
crée un avantage à l’échange (dumping)
|
• Argument 2 : l’effet de dumping induit par le
non-respect des droits fondamentaux est statistiquement infondé
|
|
• Argument 3 : cet effet de dumping crée des perdants qui
se rencontrent surtout parmi les pays en développement (concurrence
sud/sud) – le cycle « du développement » de Doha
pourrait donc très légitimement considérer cet argument
|
• Argument 3 : la normalisation « par le haut »
en matière sociale détruirait l’avantage comparatif (main-d’œuvre
abondante et bon marché) des pays en développement
|
|
• Argument 4 : l’OMC accepte des dérogations
(sauvegardes) au commerce pour protéger les espèces naturelles et
vivantes – pourquoi ne pas les accepter pour la protection des
hommes ?
|
• Argument 4 : quel droit ou norme sociale inclure vu
l’hétérogénéité des ratifications ?
|
Les droits et principes fondamentaux au travail
Rappelons que l’OIT a été créée en 1919 par le traité de
Versailles. Son préambule affirme qu’ « une paix
universelle et durable ne peut être fondée que sur la justice
sociale ». La grande singularité de l’OIT est qu’il s’agit
d’une organisation tripartite réunissant des représentants des
gouvernements, des employeurs et des travailleurs. Les normes de
l’OIT sont établies sous forme de conventions et de recommandations
internationales. Les conventions de l’OIT sont des traités
internationaux soumis à la ratification des 180 États membres de
l’Organisation. Les recommandations sont des instruments non
contraignants – portant souvent sur les mêmes questions que les
conventions – qui définissent les directives devant servir à
orienter les politiques et pratiques nationales. Tout comme les
conventions, elles sont destinées à avoir un impact réel sur les
conditions et les relations de travail dans le monde entier.
L’OIT a aujourd’hui adopté plus de 180 conventions et plus de
190 recommandations couvrant un large éventail de sujets (liberté
syndicale, droit de négociation collective, égalité de chances et
de traitement, abolition du travail forcé et du travail des
enfants, promotion de l’emploi et de la formation professionnelle,
sécurité sociale, conditions de travail, administration et
inspection du travail, prévention des accidents du travail,
protection de la maternité, protection des migrants et de certaines
catégories de travailleurs comme les marins, le personnel infirmier
ou les travailleurs des plantations...).
En juin 1998, la Conférence internationale du travail a adopté
la « Déclaration de l’OIT relative aux principes et droits
fondamentaux au travail », par laquelle est réaffirmé
l’engagement des États membres de l’Organisation à respecter les
quatre droits fondamentaux au travail que sont :
- – la liberté d’association et la reconnaissance
effective du droit de négociation collective (conventions 87 et
98) ;
- – l’élimination de toute forme de travail forcé ou
obligatoire (conventions 29 et 105) ;
- – l’abolition effective du travail des enfants
(conventions 138 et 182) ;
- – et l’élimination de la discrimination en matière
d’emploi et de profession (conventions 100 et 111).
Ces quatre droits fondamentaux renvoient en réalité à 8
conventions (elles ont été rassemblées par paire). La Déclaration
relative aux droits fondamentaux au travail met l’accent sur le
fait que tous les pays membres ont l’obligation de respecter les
principes fondamentaux qu’elle consacre, qu’ils aient ou non
ratifié les conventions correspondantes de l’OIT. Dans le même
temps, la Déclaration « souligne que les normes du travail ne
pourront servir à des fins commerciales protectionnistes et que
rien dans la présente Déclaration et son suivi ne pourra être
invoqué ni servir à pareilles fins ; en outre, l’avantage
comparatif d’un quelconque pays ne pourra, en aucune façon, être
mis en cause du fait de la présente Déclaration et son
suivi ».
Ce sont de ces quatre normes fondamentales dont il est question
lorsqu’est abordé le problème de l’inclusion « des normes
sociales à l’OMC ». L’abolition des pires formes de travail
des enfants réglerait-il les problèmes de compétitivité de
certaines entreprises françaises à l’égard de concurrentes
chinoises ? En moyenne, non. Le respect de ces normes
fondamentales permettrait-il d’alléger la pression exercée sur les
salaires et l’emploi dans certaines branches de l’économie
française et européenne en raison de l’ouverture à la concurrence
internationale ? Les preuves statistiques établies dans le cas
nord-américain sont contradictoires et ne concluent en aucun cas à
un effet systématique. Le respect des normes sociales fondamentales
– au sens de l’OIT – par les pays en développement ne nuit pas à
l’avantage comparatif des pays en développement, de même que leur
non respect ne crée pas systématiquement un avantage à
l’exportation. Restent deux arguments qui pourraient mettre
d’accord les partisans et les adversaires de l’inclusion de normes
sociales fondamentales à l’OMC. Un argument moral tout d’abord,
avec l’inclusion d’une seule et unique norme que serait l’abolition
effective de la pire forme du travail des enfants (convention 182,
datant de 1999) – même si aucun lien avec le commerce n’a pu être
établi. Un argument économique ensuite avec l’inclusion du droit
d’association (convention 87, datant de 1948) pour les effets
attendus de la liberté d’association et d’organisation de
conventions sur la négociation des salaires, et in fine, sur
l’augmentation de ceux-ci.
Mais sur ces deux points, dont seul le second répond (et encore,
très partiellement) aux préoccupations politiques de certains pays
développés comme la France, du chemin reste à parcourir. L’état des
lieux des ratifications des quatre normes fondamentales montre de
forts écarts entre continents (figures 3 à 7). Et
s’il confirme le rôle de leader que souhaite jouer l’Europe, bon
élève en matière de normalisation sociale, il illustre cruellement
l’enthousiasme modéré que les normes sociales, au sens de l’OIT,
suscitent parmi les parlementaires des différents pays, en
particulier la norme relative à l’abolition du travail des enfants.
Quant à la liberté d’association, si elle est davantage ratifiée,
elle fait l’objet du nombre le plus élevé de plaintes pour
violation – auprès du comité ad hoc, le CFOA. Le tableau 3, tiré du travail de Kimberly Ann Elliott
dans le cadre de la préparation de l’Accord de libre-échange des
Amériques illustre bien ce point dans le cas nord et sud
américains.
Que faire alors contre le « dumping social » ?
Mieux préciser ce que l’on entend par ce terme. Il y aura toujours
quelques professeurs pour rappeler que les écarts de salaires entre
pays, pour une même tâche ou activité, sont parfaitement justifiés
dès lors qu’ils correspondent à des écarts de productivité. Et
qu’un travailleur chinois gagne 20 fois moins qu’un travailleur
français pour un même travail n’est ni injuste ni inefficace dès
lors qu’il produit, en valeur, vingt fois moins par unité de temps.
Le problème dont on parle en réalité est celui où l’écart de
salaire est de l’ordre de 1 à 20, pour conserver le même exemple,
quand l’écart de productivité n’est que de 1 à 15, de 1 à 12 ou de
1 à 10. Soulignons d’abord qu’un droit de douane ne suffirait pas à
corriger un tel écart, à moins de le fixer à 900 %. Soulignons
ensuite que pour autant, il ne serait pas illégitime qu’un cas de
« dumping social » soit avancé et qu’une organisation
multilatérale – peu importe laquelle, la plus efficace sur la
question – s’en empare pour restituer les conditions de négociation
ou de fixation d’un salaire correspondant à la marge à la valeur
produite dans chaque pays. Ce n’est ni le mandat de l’OMC, même si
cela figurait parmi les objectifs de l’Organisation Internationale
du Commerce (OIC) qui, créée en 1947, ne fut jamais ratifiée et
dont seul le Gatt fut extrait. Ce n’est pas non plus l’objectif de
l’OIT. La gouvernance mondiale est toujours boiteuse, et ne s’est
pas remise du grand raté que fut la non-création de l’OIC durant
l’immédiat après guerre à une époque où, paradoxalement peut-être,
en raison même de la proximité du conflit, ensemble tout devenait
possible, pour reprendre un des slogans de l’année.
Tableau 3 Ratification et respect du droit
d’association, Amérique du Nord et du Sud.
|
ILO conventions ratified (Fall, 2002)
|
Core conventions ratified (Fall, 2002)
|
- Observations on core conventions by CCACR
- (1990-2001)
|
- Number of freedom of association complaints
- (1990-2001)
|
|
Antigua et Barbuda
|
27
|
7
|
0
|
0
|
|
Argentine
|
71
|
8
|
1
|
33
|
|
Bahamas
|
33
|
8
|
0
|
2
|
|
La Barbade
|
39
|
8
|
0
|
1
|
|
Belize
|
42
|
8
|
0
|
1
|
|
Bolivie
|
46
|
6
|
4
|
2
|
|
Brésil
|
89
|
7
|
12
|
11
|
|
Canada
|
30
|
5
|
1
|
33
|
|
Chili
|
59
|
8
|
1
|
10
|
|
Colombie
|
59
|
7
|
13
|
25
|
|
Costa Rica
|
50
|
8
|
4
|
16
|
|
La Dominique
|
23
|
8
|
0
|
0
|
|
République dominicaine
|
35
|
8
|
5
|
5
|
|
Equateur
|
59
|
8
|
5
|
14
|
|
Salvador
|
25
|
6
|
1
|
11
|
|
La Grenade
|
28
|
5
|
0
|
0
|
|
Guatemala
|
72
|
8
|
8
|
21
|
|
Guyana
|
46
|
8
|
0
|
0
|
|
Haïti
|
23
|
6
|
1
|
5
|
|
Honduras
|
22
|
8
|
2
|
5
|
|
Jamaïque
|
26
|
6
|
1
|
0
|
|
Mexique
|
78
|
6
|
1
|
9
|
|
Nicaragua
|
59
|
8
|
0
|
12
|
|
Panama
|
74
|
8
|
7
|
9
|
|
Paraguay
|
36
|
7
|
3
|
13
|
|
Pérou
|
69
|
8
|
9
|
37
|
|
Saint Kitts et Nevis
|
8
|
7
|
-
|
-
|
|
Sainte Lucie
|
28
|
7
|
1
|
0
|
|
St Vincent et Grenadines
|
21
|
7
|
0
|
-
|
|
Surinam
|
28
|
4
|
0
|
0
|
|
Trinidad et Tobago
|
16
|
6
|
0
|
0
|
|
USA
|
14
|
2
|
0
|
3
|
|
Uruguay
|
103
|
8
|
0
|
8
|
|
Venezuela
|
53
|
7
|
6
|
26
|
|
Moyenne
|
44
|
7
|
3
|
10
|
2 www.worldvaluessurvey.org.3 www.gmfus.org/trade/research/survey.cfm.4
www.europa.eu.int/comm/public_opinion/flash/FL151bGlobalisationRapportfin.pdf.5 www.cgdev.org.1
www.issp.org.
|