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L’inclusion des normes sociales à l’OMC : vrai leurre, fausse panacée ?


Oléagineux, Corps Gras, Lipides. Volume 14, Numéro 5, 247-52, septembre-octobre 2007, Économie - Développement

DOI : 10.1684/ocl.2007.0138

Summary  

Auteur(s) : Tancrède Voituriez , CIRAD, IDDRI.

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Tancrède Voituriez

CIRAD, IDDRI

Le débat politique en France sur les questions commerciales montre le souci partagé par la droite et la gauche dites « de gouvernement » de répondre aux craintes liées à la mondialisation par l’affirmation de l’inviolabilité des normes sociales dont peut se prévaloir notre pays, et la nécessité, pour les protéger, de recourir au protectionnisme.

Selon cette analyse commune au parti socialiste et à l’UMP, l’échange entre pays du nord riches et pays du sud pauvres est inégal non pas en raison des fortes protections et subventions dont disposent les premiers au détriment des seconds (ainsi que l’on peut le lire chez la plupart des économistes du commerce), mais inégal en raison des écarts du coût du travail entre pays.

L’échange entre pays à forte protection sociale et pays à faible protection sociale ne peut qu’être défavorable aux premiers, étant entendu que ceux-ci financent l’essentiel de la protection sociale par des prélèvements sur les salaires qui accroissent d’autant le coût de la main-d’œuvre et érodent la compétitivité des entreprises françaises.

Le dumping social, dont ont pâti les plombiers polonais il y deux ans durant la campagne référendaire pour le projet de traité constitutionnel européen, a été dénoncé par les deux finalistes de la campagne présidentielle en des termes analogues. La couturière chinoise chasse le plombier polonais mais les arguments demeurent : les écarts de salaires entre pays ne seraient pas soutenables pour les pays riches sans recours au protectionnisme ou sans généralisation progressive, à l’extérieur de l’Europe, des normes sociales pratiquées en France et en Europe. La convergence sur ce point explique en grande partie qu’en réalité, de débat sur les questions commerciales, il n’y en eut que fort peu durant les semaines de campagne présidentielles et législatives en 2007.

Les craintes suscitées par la mondialisation : une particularité française et américaine

L’impératif politique de répondre aux craintes et angoisses suscitées par la mondialisation est confirmé par les enquêtes d’opinion. Des enquêtes internationales permettent de sonder la contestation, et plus généralement, la perception plus ou moins favorable ou défavorable, qu’expriment les populations de différents pays du monde à l’encontre de la libéralisation, de la mondialisation ou du commerce international. Citons l’International Social Survey Program (ISSP), fondé en 19841, le World Values Survey2 fondé en 1981, et plus récemment, les initiatives du German Marshall Fund3 et ses perspectives sur le commerce et la réduction de la pauvreté, publiées annuellement depuis 2004, ainsi que l’Eurobaromètre Flash sur la Mondialisation, enquête européenne cette fois conduite par la Direction générale Presse et Communication de la Commission européenne4 en 2003.

De ces enquêtes ressortent quelques éléments saillants. La France et les États-Unis se distinguent comme étant les pays les plus rétifs à l’idée du libre-échange (figure 1). Dans ces deux pays, plus d’une personne sur deux estime que la libéralisation détruira plus d’emplois qu’elle n’en créera. Plus de deux Américains sur trois et plus de deux Français sur trois affirment que la libéralisation leur sera défavorable en raison des écarts de normes sociales et environnementales entre pays. Au sein de l’Europe, les disparités sont très fortes, le taux d’adhésion personnelle au projet de mondialisation varie du simple au double entre pays, une majorité d’entre eux se rangeant parmi les sceptiques (figure 2).

Que ces résultats soient pris en compte parmi les hommes politiques est parfaitement légitime et même bienvenu. Mais la réponse apportée par les deux candidats à l’élection présidentielle, sous forme d’un protectionnisme social combinant droit de douane, TVA « sociale » et inclusion de normes sociales dans les accords commerciaux, relève en grande partie du leurre. Sans détailler ces trois instruments ou mesures, il convient néanmoins d’en rappeler les effets et les limites.

La protection sociale par le droit de douane

La libéralisation expose les entreprises à la concurrence et affecte les salaires et l’emploi dans des proportions très variables, selon le niveau préalable d’ouverture de l’économie, les investissements et l’innovation qui en anticipation de l’ouverture s’y sont produits, mais aussi selon le fonctionnement du marché du travail lui-même.

Sur un marché du travail flexible, comme s’en rapprochent ceux de Grande-Bretagne et des États-Unis, on estime que l’ajustement du marché du travail se fera par les prix, c’est-à-dire par des variations de salaires, tandis que sur un marché du travail plus encadré (« rigide »), en France et dans d’autres pays d’Europe continentale, l’ajustement se fera par les quantités, sous forme de chômage. Cette distinction assez simpliste est en partie confirmée en réalité. En effet, aux États-Unis, on estime que 65 % des travailleurs du secteur manufacturier ayant perdu leur emploi à cause de la libéralisation ont retrouvé un nouvel emploi dans les deux ans, contre moins de 60 % en Europe. Alors que pour un quart d’entre eux, la baisse de salaire représentait aux États-Unis plus de 30 %, un tel écart ne s’observait en Europe que pour 7 % des personnes ayant perdu un emploi à cause de la libéralisation.

En soutenant les prix des produits nationaux soumis à la concurrence internationale, le droit de douane libère en partie les employeurs de la contrainte que la baisse des prix mondiaux exerce sur les salaires et l’emploi (libéraliser revient à supprimer les droits de douane et donc à faire baisser les prix des produits d’importation). Une telle mesure de protection a bien évidemment un coût, supporté par le consommateur. En effet, le maintien (ou la hausse) des niveaux de salaire et/ou d’emplois que pourront induire les droits de douane est à mettre en regard de la hausse attendue des prix à la consommation des produits importés. Un argument en faveur de la libéralisation, que l’on a peu entendu en France, est ainsi que les consommateurs pauvres des pays riches pourraient être les premiers gagnants d’une ouverture accrue des marchés. C’est ce que s’est employé à démontrer un think tank américain, le CGDEV (Center For Global Development)5, lequel estime qu’un travailleur américain gagnant 15 000 dollars par an dépense une proportion accrue de son revenu pour des biens bénéficiant de protection tarifaire (droits de douane à l’importation) qu’un Américain plus riche. Ainsi une mère de famille monoparentale gagnant 25 000 dollars par an doit travailler 3 jours de plus pour « payer » le surcoût lié aux droits de douane sur ses produits de consommation. Tandis qu’une personne gagnant 110 000 dollars par an doit travailler seulement 1,5 jours supplémentaires car elle consacre une part moins importante de son revenu aux consommations « protégées ». La structure du protectionnisme américain explique ce résultat : les produits les moins protégés sont les produits de luxe ; les biens de consommation de base sont parmi les plus taxés à l’importation (tableau 1). Si l’argument n’est pas généralisable à tous les pays (la structure des droits de douane ainsi que l’impact réel de la libéralisation sur les prix à la consommation étant déterminants), il mériterait d’être examiné en détail en France avant d’être écarté.

Tableau 1 Droit de douane moyen pour quelques produits de luxe et de base, États-Unis (2005) – d’après le CGDEV.

Produits

Pays d’origine

Droit de douane moyen (%)

Produits de consommation courante

Jus d’orange

Brésil

25

Vêtements d’enfant

Chine

11

Pulls

Indonésie

30

Chaussures bon marché

Chine

32

Produits de luxe

Parfum

France

0

Argenterie

France, UK, Allemagne

0

Bijoux

Israël, Belgique

0

Vêtements en soie

Chine

7

La TVA sociale

L’idée de la TVA sociale consiste à financer une partie des dépenses de protection sociale, non plus par des cotisations sociales assises sur les salaires, mais par une hausse de la TVA. L’avantage attendu de cette substitution serait avant tout d’alléger la taxation du travail, et ensuite d’accroître la protection contre la concurrence des pays émergents. Mais ce dernier effet a toutes les chances d’être des plus limités. Comme le rappelle l’économiste Patrick Artus, les cotisations sociales affectent les coûts de production de tous les biens produits dans le pays, la TVA exempte ceux qui sont destinés à l’exportation mais taxe les importations : l’alourdissement de la TVA augmente ainsi le prix des importations. Or, ajoute-t-il, un résultat similaire pourrait être obtenu par une dévaluation de la monnaie (exportations moins chères, importations plus onéreuses). Reste que la taille de cette dévaluation est minime par rapport à l’ampleur du problème. Par exemple, accroître la TVA de 2 points, tout en diminuant les charges sociales dans une proportion égale (comme le suggère le parti chrétien-démocrate en Allemagne) équivaudrait à une dévaluation de 2 %, qui pourrait être très rapidement annulée par le mouvement des monnaies sur les marchés. Une version plus hardie de la TVA sociale, proposée par le parti socialiste il y a deux ans avant d’être remisée, consistait à accroître la TVA sur les produits d’importation en provenance des pays soupçonnés de fixer les salaires à des niveaux anticoncurrentiels – le fameux « dumping social » –, la Chine étant la première concernée. Mais cette mesure est irrecevable au sein de l’Union européenne et de l’Organisation Mondiale du Commerce car elle constitue une infraction au principe de non-discrimination (Article III du Gatt) stipulant que « les taxes et autres impositions intérieures, ainsi que les lois, règlements et prescriptions affectant la vente, la mise en vente, l’achat, le transport, la distribution ou l’utilisation de produits sur le marché intérieur et les réglementations quantitatives intérieures prescrivant le mélange, la transformation ou l’utilisation en quantités ou en proportions déterminées de certains produits ne devront pas être appliqués aux produits importés ou nationaux de manière à protéger la production nationale ». La TVA s’applique à tous les produits et ne peut donc pas être différenciée pour deux produits équivalents selon leur origine.

L’inclusion des normes sociales à l’OMC

L’OMC organise la libéralisation du commerce des biens et des services sur la base de la réciprocité, de la transparence et de la non-discrimination. Qu’elles soient permanentes ou provisoires, des exemptions, exceptions et sauvegardes existent, qui permettent à un pays de se soustraire à l’obligation de réduction de ses protections aux frontières. Ainsi, l’article XX du Gatt autorise un pays à recourir de manière permanente au protectionnisme au motif de protéger « la moralité publique, la santé et la vie des personnes et des animaux ou la préservation des végétaux, les trésors nationaux ayant une valeur artistique, historique ou archéologique ou encore des ressources naturelles épuisables, à condition qu’une telle protection ne soit ni discriminatoire pour les pays partenaires, ni fallacieuse ». Pourquoi ne pas adjoindre à cette liste le respect des normes sociales fondamentales édictées par l’Organisation Internationale du Travail (OIT) et son secrétariat permanent, le BIT ? Un pays pourrait alors refuser les importations en provenance d’un autre pays au motif que ce dernier ne respecte pas les engagements souscrits en matière de normes sociales auprès de l’OIT.

Une proposition américaine à l’origine

Depuis la création du Gatt en 1947, les États-Unis ont été les premiers à militer pour l’inclusion de normes sociales dans les accords commerciaux. Ils ne se privent guère de le faire dans le cadre d’accords régionaux. L’Europe, d’abord réservée sur le sujet, leur a emboîté le pas en ordre dispersé après qu’en 1995 le Parlement européen eut réclamé la définition d’une clause sociale que Sir Leon Brittain souhaitait voir incorporée dans l’OMC. La manifestation la plus spectaculaire de la volonté américaine de normaliser le droit du travail fut sans doute en 1999 la visite du président Clinton sur les docks de Seattle, durant laquelle il confirma aux dockers le soutien des États-Unis à l’idée d’intégrer les normes sociales à l’OMC, et ce quelques heures avant le lancement de la réunion ministérielle de l’organisation. La proposition, irrecevable par les pays en développement qui y voient un protectionnisme déguisé, plaçait d’emblée la réunion de Seattle sous des augures funestes. La position officielle de l’OMC reste celle établie lors de la conférence ministérielle de Singapour en 1996, au terme de laquelle les États membres de l’OMC bottèrent en touche vers l’OIT, déléguant à celle-ci tout pouvoir en matière de définition et d’application des normes : « nous [États membres de l’OMC] renouvelons notre engagement d’observer les normes fondamentales du travail internationalement reconnues. L’Organisation Internationale du Travail (OIT) est l’organe compétent pour établir ces normes et s’en occuper, et nous affirmons soutenir les activités qu’elle mène pour les promouvoir ». L’OMC n’a pas vocation à s’occuper de normes sociales, dont acte.

Arguments et contre-arguments

Au fond pourquoi le devrait-elle ? Les défenseurs de l’inclusion des normes sociales à l’OMC, en plus de l’argument du dumping, mettent en avant l’absence de pouvoir de sanction de l’OIT (l’OMC en dispose, grâce à l’Organe de règlement des différends), les conséquences du dumping social sur les pays les plus pauvres et concurrents entre eux, et enfin un argument de bon sens selon lequel si l’OMC consent à protéger les végétaux et les animaux (article XX), pourquoi refuser de protéger les travailleurs. En réponse à ces arguments, les partisans du statu quo à l’OMC soulignent combien les sanctions commerciales seront peu efficaces pour régler le problème, celui-ci n’étant pas traité « à sa racine » ; ils mettent en cause les preuves statistiques d’un réel effet de dumping, dénoncent les conséquences néfastes d’une normalisation « par le haut » (i.e. selon les critères européens) sur l’activité et l’emploi dans les pays en développement ; enfin ils rappellent l’hétérogénéité, entre pays, des positions à l’égard des différentes normes sociales (pas moins de 8 normes dites « fondamentales » existent), préjugeant de la difficulté de s’accorder sur les normes à inclure dans les textes de l’OMC dans l’éventualité, peu réaliste, où leur inclusion rallierait un jour tous les suffrages des pays membres de l’organisation.

La difficulté est que tous les arguments se valent ; seulement ils ne se répondent pas point par point. Même accordés entre eux (tableau 2), ils ne pourront déboucher sur l’inclusion de normes sociales protégeant les hauts salaires européens des bas salaires des pays en développement, selon le syndrome du plombier polonais ou de la couturière chinoise rappelé plus haut. Tout simplement parce que les normes dont il est question à l’OIT et sur la hiérarchie desquelles les États se sont accordés ne répondent pas à la question des écarts de salaires entre pays.

Tableau 2 Arguments et contre-arguments pour l’inclusion de normes sociales à l’OMC.

Arguments favorables à l’inclusion de normes sociales à l’OMC

Arguments défavorables à l’inclusion de normes sociales à l’OMC

• Argument 1 : l’OIT n’a pas de pouvoir de sanction, contrairement à l’OMC

• Argument 1 : la sanction commerciale n’est pas la plus appropriée

  → l’origine du problème reste inchangée

  → La manipulation protectionniste de la sanction est plus que probable

• Argument 2 : le non-respect des droits fondamentaux crée un avantage à l’échange (dumping)

• Argument 2 : l’effet de dumping induit par le non-respect des droits fondamentaux est statistiquement infondé

• Argument 3 : cet effet de dumping crée des perdants qui se rencontrent surtout parmi les pays en développement (concurrence sud/sud) – le cycle « du développement » de Doha pourrait donc très légitimement considérer cet argument

• Argument 3 : la normalisation « par le haut » en matière sociale détruirait l’avantage comparatif (main-d’œuvre abondante et bon marché) des pays en développement

• Argument 4 : l’OMC accepte des dérogations (sauvegardes) au commerce pour protéger les espèces naturelles et vivantes – pourquoi ne pas les accepter pour la protection des hommes ?

• Argument 4 : quel droit ou norme sociale inclure vu l’hétérogénéité des ratifications ?

Les droits et principes fondamentaux au travail

Rappelons que l’OIT a été créée en 1919 par le traité de Versailles. Son préambule affirme qu’ « une paix universelle et durable ne peut être fondée que sur la justice sociale ». La grande singularité de l’OIT est qu’il s’agit d’une organisation tripartite réunissant des représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs. Les normes de l’OIT sont établies sous forme de conventions et de recommandations internationales. Les conventions de l’OIT sont des traités internationaux soumis à la ratification des 180 États membres de l’Organisation. Les recommandations sont des instruments non contraignants – portant souvent sur les mêmes questions que les conventions – qui définissent les directives devant servir à orienter les politiques et pratiques nationales. Tout comme les conventions, elles sont destinées à avoir un impact réel sur les conditions et les relations de travail dans le monde entier.

L’OIT a aujourd’hui adopté plus de 180 conventions et plus de 190 recommandations couvrant un large éventail de sujets (liberté syndicale, droit de négociation collective, égalité de chances et de traitement, abolition du travail forcé et du travail des enfants, promotion de l’emploi et de la formation professionnelle, sécurité sociale, conditions de travail, administration et inspection du travail, prévention des accidents du travail, protection de la maternité, protection des migrants et de certaines catégories de travailleurs comme les marins, le personnel infirmier ou les travailleurs des plantations...).

En juin 1998, la Conférence internationale du travail a adopté la « Déclaration de l’OIT relative aux principes et droits fondamentaux au travail », par laquelle est réaffirmé l’engagement des États membres de l’Organisation à respecter les quatre droits fondamentaux au travail que sont :

  • la liberté d’association et la reconnaissance effective du droit de négociation collective (conventions 87 et 98) ;
  • l’élimination de toute forme de travail forcé ou obligatoire (conventions 29 et 105) ;
  • l’abolition effective du travail des enfants (conventions 138 et 182) ;
  • et l’élimination de la discrimination en matière d’emploi et de profession (conventions 100 et 111).

Ces quatre droits fondamentaux renvoient en réalité à 8 conventions (elles ont été rassemblées par paire). La Déclaration relative aux droits fondamentaux au travail met l’accent sur le fait que tous les pays membres ont l’obligation de respecter les principes fondamentaux qu’elle consacre, qu’ils aient ou non ratifié les conventions correspondantes de l’OIT. Dans le même temps, la Déclaration « souligne que les normes du travail ne pourront servir à des fins commerciales protectionnistes et que rien dans la présente Déclaration et son suivi ne pourra être invoqué ni servir à pareilles fins ; en outre, l’avantage comparatif d’un quelconque pays ne pourra, en aucune façon, être mis en cause du fait de la présente Déclaration et son suivi ».

Ce sont de ces quatre normes fondamentales dont il est question lorsqu’est abordé le problème de l’inclusion « des normes sociales à l’OMC ». L’abolition des pires formes de travail des enfants réglerait-il les problèmes de compétitivité de certaines entreprises françaises à l’égard de concurrentes chinoises ? En moyenne, non. Le respect de ces normes fondamentales permettrait-il d’alléger la pression exercée sur les salaires et l’emploi dans certaines branches de l’économie française et européenne en raison de l’ouverture à la concurrence internationale ? Les preuves statistiques établies dans le cas nord-américain sont contradictoires et ne concluent en aucun cas à un effet systématique. Le respect des normes sociales fondamentales – au sens de l’OIT – par les pays en développement ne nuit pas à l’avantage comparatif des pays en développement, de même que leur non respect ne crée pas systématiquement un avantage à l’exportation. Restent deux arguments qui pourraient mettre d’accord les partisans et les adversaires de l’inclusion de normes sociales fondamentales à l’OMC. Un argument moral tout d’abord, avec l’inclusion d’une seule et unique norme que serait l’abolition effective de la pire forme du travail des enfants (convention 182, datant de 1999) – même si aucun lien avec le commerce n’a pu être établi. Un argument économique ensuite avec l’inclusion du droit d’association (convention 87, datant de 1948) pour les effets attendus de la liberté d’association et d’organisation de conventions sur la négociation des salaires, et in fine, sur l’augmentation de ceux-ci.

Mais sur ces deux points, dont seul le second répond (et encore, très partiellement) aux préoccupations politiques de certains pays développés comme la France, du chemin reste à parcourir. L’état des lieux des ratifications des quatre normes fondamentales montre de forts écarts entre continents (figures 3 à 7). Et s’il confirme le rôle de leader que souhaite jouer l’Europe, bon élève en matière de normalisation sociale, il illustre cruellement l’enthousiasme modéré que les normes sociales, au sens de l’OIT, suscitent parmi les parlementaires des différents pays, en particulier la norme relative à l’abolition du travail des enfants. Quant à la liberté d’association, si elle est davantage ratifiée, elle fait l’objet du nombre le plus élevé de plaintes pour violation – auprès du comité ad hoc, le CFOA. Le tableau 3, tiré du travail de Kimberly Ann Elliott dans le cadre de la préparation de l’Accord de libre-échange des Amériques illustre bien ce point dans le cas nord et sud américains.

Que faire alors contre le « dumping social » ? Mieux préciser ce que l’on entend par ce terme. Il y aura toujours quelques professeurs pour rappeler que les écarts de salaires entre pays, pour une même tâche ou activité, sont parfaitement justifiés dès lors qu’ils correspondent à des écarts de productivité. Et qu’un travailleur chinois gagne 20 fois moins qu’un travailleur français pour un même travail n’est ni injuste ni inefficace dès lors qu’il produit, en valeur, vingt fois moins par unité de temps. Le problème dont on parle en réalité est celui où l’écart de salaire est de l’ordre de 1 à 20, pour conserver le même exemple, quand l’écart de productivité n’est que de 1 à 15, de 1 à 12 ou de 1 à 10. Soulignons d’abord qu’un droit de douane ne suffirait pas à corriger un tel écart, à moins de le fixer à 900 %. Soulignons ensuite que pour autant, il ne serait pas illégitime qu’un cas de « dumping social » soit avancé et qu’une organisation multilatérale – peu importe laquelle, la plus efficace sur la question – s’en empare pour restituer les conditions de négociation ou de fixation d’un salaire correspondant à la marge à la valeur produite dans chaque pays. Ce n’est ni le mandat de l’OMC, même si cela figurait parmi les objectifs de l’Organisation Internationale du Commerce (OIC) qui, créée en 1947, ne fut jamais ratifiée et dont seul le Gatt fut extrait. Ce n’est pas non plus l’objectif de l’OIT. La gouvernance mondiale est toujours boiteuse, et ne s’est pas remise du grand raté que fut la non-création de l’OIC durant l’immédiat après guerre à une époque où, paradoxalement peut-être, en raison même de la proximité du conflit, ensemble tout devenait possible, pour reprendre un des slogans de l’année.

Tableau 3 Ratification et respect du droit d’association, Amérique du Nord et du Sud.

ILO conventions ratified (Fall, 2002)

Core conventions ratified (Fall, 2002)

  • Observations on core conventions by CCACR
  • (1990-2001)


  • Number of freedom of association complaints
  • (1990-2001)


Antigua et Barbuda

27

7

0

0

Argentine

71

8

1

33

Bahamas

33

8

0

2

La Barbade

39

8

0

1

Belize

42

8

0

1

Bolivie

46

6

4

2

Brésil

89

7

12

11

Canada

30

5

1

33

Chili

59

8

1

10

Colombie

59

7

13

25

Costa Rica

50

8

4

16

La Dominique

23

8

0

0

République dominicaine

35

8

5

5

Equateur

59

8

5

14

Salvador

25

6

1

11

La Grenade

28

5

0

0

Guatemala

72

8

8

21

Guyana

46

8

0

0

Haïti

23

6

1

5

Honduras

22

8

2

5

Jamaïque

26

6

1

0

Mexique

78

6

1

9

Nicaragua

59

8

0

12

Panama

74

8

7

9

Paraguay

36

7

3

13

Pérou

69

8

9

37

Saint Kitts et Nevis

8

7

-

-

Sainte Lucie

28

7

1

0

St Vincent et Grenadines

21

7

0

-

Surinam

28

4

0

0

Trinidad et Tobago

16

6

0

0

USA

14

2

0

3

Uruguay

103

8

0

8

Venezuela

53

7

6

26

Moyenne

44

7

3

10

2 www.worldvaluessurvey.org.3 www.gmfus.org/trade/research/survey.cfm.4 www.europa.eu.int/comm/public_opinion/flash/FL151bGlobalisationRapportfin.pdf.5 www.cgdev.org.1 www.issp.org.


 

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