ARTICLE
Auteur(s) : Nathalie Alazard-Toux
IFP Direction des études économiques 1&4 avenue de
Bois-Préau, 92852 Rueil-Malmaison Cedex Fax : 01 47 52 70
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Une perte de flexibilité
Le contexte pétrolier actuel se caractérise par une perte de
flexibilité.
Les années 70 avaient créé des surcapacités sur l’ensemble de la
chaîne pétrolière aussi bien au niveau de la production qu’au
niveau du raffinage. Aujourd’hui, ces surcapacités ont pratiquement
disparu et le secteur fonctionne en flux tendus ( (figure 1) ).
Les capacités excédentaires de production situées au niveau des
pays de l’Opep, ces capacités dormantes qui, jusqu’à présent,
pouvaient être mobilisées en cas de ruptures locales et temporaires
d’approvisionnement ont fortement diminué. L’augmentation de la
demande pétrolière mondiale s’est accélérée au début des années
2000 devenant bien supérieure à l’accroissement moyen observé dans
les années 90 qui était de l’ordre de 1,5 % voire légèrement
inférieur. En 2003, l’accroissement de la demande a été de plus de
2 %. En 2004, la croissance a dépassé 3 %. Cette
accélération de la demande est due à la Chine, en grande partie,
mais de manière plus générale à l’ensemble des régions du
globe.
Dans le même temps, la production a continué à augmenter mais
absolument pas dans les mêmes proportions. Principale conséquence
de ceci, les capacités excédentaires de production ont été très
fortement érodées. Alors qu’on fonctionnait dans les années 90 avec
des capacités excédentaires de production qui représentaient plus
de 5 % de la consommation mondiale en moyenne, le secteur
disposait en 2005 de capacités excédentaires de production qui
représentent moins de 2 % de la consommation mondiale.
Le deuxième niveau de perte de flexibilité concerne l’outil de
raffinage. Comme pour les capacités de production, les deux chocs
pétroliers des années 70 avaient généré des surcapacités. Ces
surcapacités ont peu à peu diminué tout au long des années 90.
Aujourd’hui, le taux d’utilisation de l’outil de raffinage mondial
est proche de 90 %. Les capacités de distillation sont même
dans certaines zones, et notamment les principales zones de
consommation (Amérique du Nord, Asie), totalement insuffisantes (
(figure 2)
).
Au-delà du problème quantitatif, existe un problème qualitatif
d’adaptation de l’outil de raffinage au type de produits demandés.
Le poids des carburants et, de manière plus générale, des produits
légers dans la demande mondiale s’est fortement accru au cours des
dernières décennies. Dans le même temps, les capacités de
conversion qui permettent la production de produits légers à partir
de bruts même assez lourds ont augmenté de manière insuffisante.
Cette insuffisance des capacités de conversion devient aujourd’hui
plus aiguë avec la mobilisation des capacités résiduelles de
production de l’Opep, constituées d’une part importante de bruts
lourds et soufrés.
On se trouve alors dans une situation où l’insuffisance des
capacités de conversion devient un véritable goulet d’étranglement
au-delà de la capacité de distillation qui elle-même est tout juste
satisfaisante.
Le marché a un peu perdu ses repères
Le prix d’équilibre, qui représente la perception qu’ont les
acteurs du marché, de la manière dont le prix devrait évoluer sur
le long terme, s’est au cours de ces trois dernières années
profondément modifié ( (figure 3) ).
La saturation des capacités de production et de raffinage s’est
traduite par une forte hausse du prix du brut sur les marchés à
terme pour livraison à plusieurs années (l’échéance la plus
lointaine traitée actuellement étant 2012). La cotation du brut à
7 ans qui fluctuait autour de 15-25 $/b jusqu’en 2002 croît
régulièrement depuis 2003 pour s’établir aujourd’hui au-dessus de
60 $/b. Le marché est aujourd’hui convaincu que même sous
l’hypothèse d’une croissance modérée de la demande, les tensions
apparues en 2004 perdureront plusieurs années. Les inquiétudes sur
l’aptitude des pays producteurs non-membres de l’Opep à accroître à
court/moyen terme leur production et renouveler leurs réserves sont
fortes.
Avec un prix d’équilibre qui restait relativement stable à
environ 20 $/b, les variations du baril autour du prix d’équilibre
étaient, par le passé, liées au niveau des stocks industriels dans
les pays de l’OCDE (exprimé en jours de couverture de la
consommation). L’élévation rapide du prix d’équilibre, matérialisé
par le prix du baril à long terme, a contribué à rompre la relation
entre le prix et le niveau des stocks ( (figure 4) ). Depuis 2004,
les statistiques de stocks, concernant notamment le marché
américain, ne génèrent que des variations d’autant plus faibles que
le prix d’équilibre est élevé.
Que peut-on attendre à court/moyen terme ?
Quelle évolution des équilibres et du prix du baril ?
Les investissements en cours ou à venir vont-ils permettre de
desserrer les contraintes ?
L’observation du passé montre que toute augmentation ou baisse
du prix moyen annuel du baril est suivie d’une hausse ou d’une
baisse des investissements en exploration-production. Aujourd’hui,
les investissements en exploration-production augmentent, le
problème est qu’ils n’augmentent pas dans des proportions
suffisantes.
Premièrement, les domaines miniers les plus intéressants, ceux
dont le potentiel géologique est fort, ne sont pas forcément
ouverts aux investisseurs privés que sont les grandes compagnies
pétrolières internationales : des pays restent fermés comme
l’Arabie Saoudite et le Mexique. L’exploitation de la ressource
demeure opérée par la compagnie nationale. Dans d’autres pays
théoriquement ouverts, investir est en pratique très difficile
comme en Russie ou en Irak (problèmes de sécurité, modifications
fréquentes des conditions contractuelles, obstacles divers aux
investissements privés, etc.).
Autre frein, le secteur se heurte aujourd’hui au problème de la
saturation des moyens humains et techniques. À titre
d’illustration, explorer et produire du pétrole nécessite de
pouvoir faire des forages. Or, aujourd’hui en offshore, la demande
en appareils de forage est telle que ces appareils sont réservés
plusieurs mois à l’avance (voire 1 ou 2 ans à l’avance) et que
les taux de location de ces appareils explosent ( (figure 5) ). Ceci signifie
aussi que l’accroissement des investissements ne se traduit pas par
un accroissement équivalent de l’activité, une partie des
investissements additionnels étant absorbée par la hausse des
coûts.
Pour finir, il y a une certaine crainte des compagnies
nationales à accroître trop rapidement leurs capacités de
production. Elles n’oublient pas qu’en 1998 une offre trop
importante de brut sur le marché international avait entraîné une
chute du prix du baril qui était descendu au-dessous de 15$. Un
prix du brut au-dessus de 50 $/b leur convient et les
compagnies nationales des grands pays producteurs avancent donc
prudemment dans la mise sur le marché de nouvelles capacités de
production.
Dans les deux à trois ans à venir, les volumes de production
additionnels provenant des pays non Opep pourraient permettre de
satisfaire la croissance de la demande, au-delà les choses sont
plus incertaines.
Hors Opep, si certains pays, notamment du continent africain,
voient leur production croître, d’autres grandes zones de
production sont aujourd’hui en déclin, comme la mer du Nord.
L’argument de l’exploitation des ressources colossales de
pétrole non conventionnelles est souvent mis en avant pour palier
ces déclins. Le problème reste que l’exploitation de ces ressources
se mettra en place lentement. Les exploiter signifie trouver, à un
coût acceptable, les volumes importants d’énergie et d’eau
nécessaires aux techniques de production qu’elles exigent. Sur la
base des projets existants, à l’horizon 2015, ces pétroles
devraient représenter une production additionnelle de 2,5 Mb/j. À
titre de comparaison, la croissance de la demande mondiale sur la
période 2002-2004 a été de 4,6 Mb/j, soit près de deux fois plus en
seulement 3 ans ( (figure 6) ).
Le problème des capacités de production amène également à
s’interroger sur le rythme de développement des capacités de
production de brut de l’Opep et pour commencer à mettre en
perspective les évolutions passées.
Hors effets de la guerre du Golfe
(destructions/reconstructions), c’est-à-dire en excluant l’Iraq et
le Koweït, les capacités de production des pays de l’Opep ont
augmenté en moyenne de 0,7 à 0,8 Mb/j au début des années 90 (
(figure 7)
).
Le tassement de la demande et l’effondrement des prix en 1998
consécutif à la crise financière asiatique ont par la suite
largement contribué à dissuader les pays exportateurs de se lancer
dans des expansions de capacités. Les huit années qui ont suivi la
crise asiatique ont vu une légère érosion des capacités qui
contraste avec l’augmentation attendue en 2006 qui devrait être
d’un million de barils par jour. S’agit-il d’un changement de
rythme annonciateur de plusieurs années de hausses similaires à
celles du début des années 90 ou bien d’un effort difficilement
soutenable sur le long terme face au déclin naturel des champs du
Moyen-Orient ?
L’évolution du prix du baril à court et moyen terme est
également très fortement dépendant de l’évolution de la demande qui
renvoie elle-même à plusieurs incertitudes dont le potentiel réel
de développement des deux grands pays que sont la Chine et l’Inde
et l’impact des prix en général ( (figure 8) ).
Bien que le concept de ratio de revenus et de consommation par
habitant ne soit pas exempt de critiques sur certains points, nous
avons situé le niveau actuel de développement de la Chine sur le
sentier suivi par le Japon. Il apparaît, sans perdre de vue les
effets pervers associés à ce mode de calcul, qu’un Chinois dispose
actuellement d’un revenu moyen (exprimé en dollar constant)
équivalent à celui d’un Japonais dans les années 50. La comparaison
des consommations énergétiques est en cohérence avec la comparaison
des revenus : la consommation pétrolière par habitant en Chine
(inférieure à 2 barils par habitant et par an) est identique à
celle du Japon à la même époque et la consommation d’électricité
par habitant y est égale à celle du Japon en 1960 (environ 1 000
kWh par an).
On ne peut raisonnablement déduire de cette mise en perspective
que la Chine suivra, au cours des prochaines décennies, un mode de
développement identique, en rythme comme en nature, à celui du
Japon. Mais le diagnostic que les besoins potentiels à satisfaire à
l’échelle de l’individu sont très importants n’est pas contestable.
La satisfaction de ces besoins à l’échelle de la population
chinoise est ainsi susceptible d’engendrer de nouveau des
répercussions profondes sur les marchés énergétiques comparables à
celles de l’année 2004.
L’évolution future de la demande renvoie également au problème
de l’impact des prix en général.
Il n’est pas aisé de synthétiser des éléments de réponse dans ce
domaine car il existe une très grande diversité de régimes de prix
de détails domestiques allant des pays ayant adopté une taxation
lourde à ceux entretenant des subventions élevées, en passant par
toute une palette de cas intermédiaires caractérisés par des
niveaux de taxation ou de subvention modérés.
Le maintien d’un système d’encadrement des prix sur le marché
domestique peut rapidement, quand les prix sur les marchés
internationaux flambent, devenir insoutenable pour le budget d’un
état importateur net et amener celui-ci à abandonner un tel
système. Ceci se traduit par une augmentation forte des prix des
produits et à une réaction de la demande.
La Thaïlande fournit un excellent exemple du rôle du régime de
prix domestique dans l’évolution de la demande pétrolière. La mise
en œuvre d’un système de subvention des prix des carburants,
essence et gazole, au début de l’année 2004 a contribué à isoler le
consommateur de la forte hausse des prix. La consommation totale
d’essence a affiché une progression de 3 % et celle de gazole
de 10 %. Le coût très élevé induit par ce système a amené les
autorités à éliminer la subvention sur l’essence à la fin de
l’année 2004 mais à maintenir celle sur le gazole qui alimente
essentiellement les usages commerciaux, c’est-à-dire le cœur de
l’économie. Le résultat au cours de l’année 2005 a été
spectaculaire : la consommation de gazole a conservé une forte
croissance, quoiqu’en léger ralentissement, tandis que celle
d’essence baissait de 6 % environ sous l’effet de la
transmission au consommateur des variations de prix internationaux
( (figure 9)
).
Les pays hors OCDE représentant 40 % de la consommation
mondiale mais surtout 75 % de la croissance du marché, le cas
de la Thaïlande donne un aperçu, sans qu’il soit possible (dans
l’immédiat) de le quantifier précisément, de l’impact potentiel sur
la demande pétrolière si les principaux systèmes de subventions
devaient être remis en cause. Il s’agit d’un problème
particulièrement sensible car il convient d’arbitrer, pour les pays
concernés, entre le coût macro-économique croissant mais
relativement indolore car différé des subventions et le coût
macro-économique et social, voire politique, immédiat consécutif à
la réduction des subventions.
Dans les 3 à 4 années à venir, si le rythme de la demande
mondiale se maintient à un niveau de l’ordre de 1,5 % à
2 % d’accroissement, il est peu probable de voir se
reconstituer les capacités excédentaires de production à leur
niveau des années 90. Le prix du baril devrait donc rester élevé.
Il faudrait pour une reconstitution de ces capacités excédentaires
de production que le rythme annuel d’accroissement de la demande
mondiale tombe à des niveaux de 1,2 % voire moins ( (figure 10) ).
À plus long terme, la réponse de la demande au prix pourrait
être plus importante. L’heure est à l’accélération des mesures
réglementaires et des politiques dans le domaine de l’énergie. On
assiste aujourd’hui à une multiplication des plans d’actions
nationaux en matière d’énergie qui visent tous à un accroissement
de l’indépendance énergétique via la relance de programmes de
maîtrise de la demande et le recours accru aux énergies
nationales : c’est le retour en force du nucléaire, la volonté
marquée des pays possédant des ressources de charbon de les
valoriser (États-Unis, Australie, etc.).
Pour conclure, il apparaît aujourd’hui plus que probable que le
prix du baril reste durablement élevé même si, comme tout marché de
matière première, le marché pétrolier est un marché cyclique. Une
baisse du prix du baril, découlant d’un tassement de la demande à
court-moyen terme est envisageable, mais il paraît aujourd’hui peu
probable sauf décélération de la demande que le prix du baril passe
durablement au-dessous de 40 $. Le prix du baril de brut devrait
donc rester élevé, favorisant le développement de solutions
alternatives et notamment de carburants alternatifs comme les
biocarburants.
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